‹ L'Art de lire à haute voixChapitre 17 sur 48 · DEUXIÈME SUITE DE LA SIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DEUXIÈME SUITE DE LA SIXIÈME LEÇON

Du Pathétique , considéré comme cinquième partie du Discours f et de la Péroraison uu Conclusion.

Après avoir convaincu les esprits par la force des preuves, il reste souvent à l'orateur une grande tâche à remplir, celle de toucher et d'émouvoir. C'est pour cette raison cjue le pathétique se trouve placé dans la plupart des discours oratoires, après la partie des arguniens, et cette marche est dans l'ordre : en terminant, il est naturel qu'on désire de faire une forte impression , et de laisser les esprits animés et fortement pénétrés du sujet.

C'est donc ici le vaste champ où doivent se déployer toutes les forces de l'orateur ou dn lecteur; c'est ici que la persuasion , par un charme invincible et toutpuissant , doit briser les obstaclâs que les préventions lui opposent, et triompher des coeurs les plus obstinés.

Cependant, la conduite du lecteur dans le pathétique est soumise, comme partout ailleurs, à des principes qu'il importe de connaître, pour ne pas tomber dans les erreurs et les écarts où précipite trop souvent une imagination ardente, lorsqu'elle n'est ni guidée, ni contenue. Ces principes, je les réduis à trois.

Premièrement, il faut que le lecteur sache discerneren général ce qui est du ressort du pathétique 3 en se-

i54 l'art de lire

condlieu, dans quel endroit du discours il commence, et où il finit; et enfin, de quelle manière il doit l'exprimer.

1° Tout ce qui est enthousiasme ou véhémence naturelle-, toute peinture forte qui étneut , qui touche, qui agite le cœur de l'homme j tout ce qui transporte l'auditeur hors de lui-même; tout ce qui captive son entendement et subjugue sa volonté : voilà le pathétique. Citons-en deux exemples. Le premier est tiré du poème immortel de Fénélon : c'est le discours de Mentor à Télémaque , pour lui persuader , au nom de tout ce (pie la nature a de plus touchant, d'abandonner l'île de Calipso , si funeste à sa vertu.

a Que j'ai pitié de vousl dit ce sage vieillard à Télémaque; votre passion est si furieuse, que vous ne la sentez pas. Vous croyez être tranquille, et vous demandez la mort! Tous osez dire que vous n'êtes point vaincu par l'amour, et vous ne pouvez vous arracher à la nvm[)he que voustaimez ! Vous ne voyez, vous n'entendez qu'elle ; vous êtes aveugle et sourd à tout le reste. Un homme que la fièvre rend frénétique, dit : Je ne suis point malade. O aveugle Télémaque ! vous étiez prêt à renoncer à Pénélope, qui vous attend; à Ulysse que vous verrez à Ithaque, où vous devez régner; à la gloireetàla haute destinée que les dieuxvous ont promises partant de merveilles qu'ils ont faites en votre faveur! Vous renonciez à tous ces biens pour vivre déshonoré auprès d'Eucharis! Direz- vous encore que l'amour ne vous attache point à elle? Qu'est-ce donc qui vous trouble? Pourquoi voulez -vous mourir? Pourquoi avez -vous

A HAUTE VUIX. J 55

parlé devant la déesse avec tant de transport? Je ne vous accuse point de mauvaise foi; mais je déplore votre aveuglumeut. Fujez, Teléniaque, fuyez; on ne peut vaincre l'amour qu'en fuyant. Contre un tel ennemi, le vrai courage consiste à craindre et à fuir, mais à fuir sans déli])érer, et sans se donner à soimême le tenjps de regarder jamais derrière soi. Vous n'avez pas oublié les soins que vous m'avez coûtés depuis votre enfance, et les périls dont vous êtes sorti par mes conseils : ou croyez-moi, ou souftVez que je vous abandonne. Si vous saviez combien il m'est douloureux de vous voir courir à votre perte! si vous saviez tout ce que j'ai souffert [)endant que je n'ai osé parler! La mère qui vous mit au monde souffiit moins dans les douleurs de l'enfantement. Je me suis tu; j'ai dévoré ma peine; j'ai étouffé mes soupirs, pour voir si vous reviendriez à, moi. O mon fils ! mon cher fils ! soulagez mon cœur; rendez-moi ce qui m'est plus cher que mes entrailles; rendez-moi Télémaque que j'ai perdu ; rendez-vous à vous-même. Si la sagesse en vous surmonte l'amour, je vis, et je vis heureux ; mais si l'amour vous entraîne malgré la sagesse, Mentor ne peut plus vivre. »

Voici un second exemple de ^iathétique dans un autre genre. C'est le discours que Palamède adresse à Oreste et à Electre, pour les armer contre le meurtrier d'Agamemnon.

Je vous rassemble enfin , famille inforlune'e ,

A des malheurs si grands, trop long-temps condamnée.

l36 l'art de lire

Qu'il m'est doux de vous voir où re'gnait autrefois

Ce père vertueux , ce chef de tant de rois ,

Que fit périr le sort trop jaloux de sa gloire!

O jour^ que tout ici rappelle à ma me'moireî

Jour cruel, qu'ont suivi tant de joui-s malheureux !

Lieux terribles, témoins d'un parricide alfreux,

Retracez-nous toujours ce spectacle si triste.

Oreste , c'est ici que le barbare Egiste,

Ce monstre détesté, souillé de tant d'horreurs,

Immola votre père à ses noires fureurs:

Là , plus cruelle encore , pleine des Euménides ,

Son épouse sur lui porta ses mains perfides;

C'est ici que , sans force , et baigné dans son sang ,

Il fut long-temps traîné le couteau dans le fianc j

Mais c'est là que , du sort lassant la barbarie ,

II finit dans mes bras ses malheurs et sa vie.

C'est là que je reçus , impitoyables dieux !

Et ses derniers soupirs et ses derniers adieux.

M A mon triste destin , puisqu'il faut que je cède.

Adieu , fuis , me dit-il; fuis , mon cher Palamède ,

Cesse de m'immoler d'odieux ennemis ;

Je suis assez vengé , si tu sauves mon fils.

Va , de ces inhumains sauve mon cher Oreste :

C'est à lui de venger une mort si funeste. »

Vos amis sont tous prêts, il ne tient plus qu'à vovis ;

Une indigne terreur ne suspend plus leurs coups.

Chacun à votre nom , et s'excite , et s'anime ;

On n'attend , pour frapper, que vous et la victime.

En second lien , le lecteur doit savoir où commence le pathétique dans un discours et où il Huit : c'est le bon sens qui dicte cette règle. De tous les ridicules, le plus frappant et le plus défavorable pour un lecteur,

A HAUTE VOIX. iSy

serait d'appliquer le ton qui convient au genre pallictiquc à «les sujets, ou à des pensées qui n'en seraient pas susceptibles. Loin d'exciter la sensibilité, il en étoufferait jusqu'au dernier j^erme, et tandis qu'il s'efforcerait vainement de la voix, ou du geste, ou des yeux poiu' produire une émotion ; l'auditeur , accablé de ce contre-sens grossier, gémirait de son ignorance et de son mauvais goût, ou en ferait l'objet de ses plaisanteries aa)ères. Tout l'art du lecteur consiste à saisir le mo«nent favorable à l'émotion, et ce moment est celui où les passions, n'étant plus contenues, s'expliquent par des élans impétueux, irréguliers, raf)ides, sans frein, ni mesure : tout ce qui est soigné, poli, orné dans un discours; tout ce qui est travaillé avec réflexion et à loisir, est hors du pathétique; celui-ci peint au cœur, et l'autre à l'imagination : là où finit l'ouvrage de la nature, là se termine le pathétique, et là par conséquent doit cesser l'émotion bien caractérisée du lecteur et de l'orateur : s'il la prolongeait au-delà, il blesserait toutes les convenances littéraires et oratoires. La nature a adapté à chaque émotion ou passion des objets qui y correspondent, et le lecteur ne doit point s'attendre à exciter cette émotion , s'il ne présente pas au cœur les objets qui la déterminent.

Mais de quelle manière doit il les [>résenter? Voilà le troisième point de vue sous lequel il nous reste à consiVlérer le pathétique.

La seule méthode sûre est d'être fortement pénétré du sentiment qu'on veut exciter chez les autres. La passion réelle suggère une infinité de moyens que l'art

i38 i^'art de lire

ne sait point imiter, et qu'il ne suppléera jamais. Les passions sont évidemment contagieuses. L'émotion du lecteur ajoute à ses inflexions, à ses regards, à ses gestes, à son maintien ,à toute sa manière, un intérêt, un charme, qui agit irrésistiblement sur ceux qui l'écoutent. Mais ce que je pourrais ajouter sur ce point, quoique très essentiel, serait ici superflu, ayant déjà eu plusieurs fois l'occasion de répéter que tous les efforts pour feindre et produire chez les autres une émotion qu'on ne partage pas , ne peuvent réussir qu'à rendre ridicule celui qui en fait la tentative.

Quintillen, en traitant ce sujet, nous informe des moyens qu'il employait pour se pénétrer lui-même des sentimens qu'il voulait extiter dans ses auditeurs. Il arrêtait d'abord son imagination, et la fixait fortement sur l'objet qui devait le préoccuper; peu à peu il se formait des tableaux frappans du malheur ou des injustices qu'avait éprouvés celui dont il devait défendre la cause, en faveur duquel il voulait intéresser ses auditeurs; il se mettait à la place de son client, jusqu'à ce qu'il se sentît aussi vivement affecté que pouvait l'être celui qu'il représentait. Quintilien attribue à cette méthode tous les succès qu'il avait obtenus au barreau, et il est certain que tout ce qui ajoute à la sensibilité de l'orateur, contribue aussi à le rendre plus pathétique.

Outre cette méthode, il en est une autre qui est à la portée de tous ceux qui veulent se donner la peine d'observer; c'est de considérer comment l'homme vivement ému s'exprime. En l'étudiant attentivement,

on trouve tonjonvs (|iio sa niaiiiètc est simple et dégagée d'aflcctatioii : son laiigaj;e sera peut-être animé de fiii;nie8 fortes et hardies , mais sans aucune espèce de recherche ou d'ornement, L nirpiemcnt occupé de son objet, son esprit n'a pas le loisir de faire des phrases* il ne tend qu'à exprimer ce qu'il sent avec toutes ses circonstances. Tel doit être Poiateur dans le pathétique ; il faut qii'il obéisse nniqueuient à l'im[)ulsion de son cœur ému ou altcu<lri. S'il s'occupait trop minutieusement à soii^ner, à polir son élocution, il laisserait inlailliblement exhaler une partie de sa chaleur, et ferait beaucoup moins d'impression sur ses auditeurs: son émotion s'attiédirait, parce qu'il ne sentiiait plus assez vivement pour s'exprimer avec force. En cheichant à plaire à l'imagination, il glacerait le cœur, auquel on ne montre jamais les efforts de l'étude et de l'art , sans nuire aux émotions dont il peut être susceptible.

Enfin, j'observerai pour dernière règle, qu'autant il est important pom- le lecteur ou l'orateur de profiter du moment favorable pour entrer dans le pathétique, autant il est nécessaire qu'en saisissant 1 instant convenable de faire sa retraite, il ne passe pas brusquement du ton passionné au ton calme. Ces sortes de transitions ne doivent jamais être subites , parce qu'il n'est pas naturel (ju'une profonde émotion s'aflaiblisse tout-à-coup dans le cœur : les souvenirs subsistent encore quand les impressions ont cessé d'être violentes. Voyez le visage d'un homme qiii vient d'éprouver une forte émotion , il conserve encore long-temps les traces

i4o t7art de ijre

de la passion qui l'a agité : tel est le cœvir de l'homme ; aucun sentiment ne s'y éteint tout-à-coup , et vouloir le peindre calme et tranquille , quand il est encore en proie à un reste d'agitation , c'est renverser l'ordre de la nature, et lui prêter une marche qu'elle n'a pas.

De la Péroraison ou Conclusion.

Les gradations qui conduisent du pathétique à des sentimens plus calmes, jettent ordinairement le lecteur dans la péroraison ou conclusion. Dans les ouvrages bien faits, cette dernière partie est presque toujours rapide et très concise ; elle est telle surtout , lorsque l'intention de l'écrivain est de quitter la scène au moment de l'émotion , et de faire en quelque sorte regretter la fin du discours. Quelquefois toute la partie pathétique y est placée; quelquefois aussi on y résume tous les argumens répandus dans le discours , et on en lait un faisceau, afin qu'étant présentés sous un même point de vue, ils puissent produire une impression plus vive et plus complète. Dans tous ces cas, le lecteur doit conserver le caractère dominant du discours, comme il sera facile de s'en convaincre dans les exemples suivans :

Bossuet , dans son Oraison funèbre du grand Cojidé, après avoir présenté un chef-d'œuvre d'éloquence pathétique dans le dernier morceau de son discours , le termine ainsi brusquement : « Acceptez ces derniers efforts d'une voix qui vous fut connue : vous mettrez lin à ses discours. Au lieu de déplorer la mort des au-

A HAUTE VOIX. i4j

très, dorénavant, grand prince, je veux apprendre à rendre la mienne sainte. Heureux , si , averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon adn)inistralion , je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie, les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint! »

Cette conclusion conserve évidemment le caractère de mélancolie et de tristesse q»ii a animé tout le discours. En la Usant , l'àme ne peut se défendre d'y participer , et de l'énoncer en quelque sorte avec une voix presq n'éteinte.

Il n'en est pas ainsi de la conclusion du discours que Milton met dans la bouche de Satan , lorsque celui-ci veut animer ses compagnons à la révolte contre Dieu. Ce morceau renferme-à-la fois, et le pathétique, et la conclusion.

« Eh quoi! dit Satan , pour avoir perdu le champ de bataille, tout est-il perdu? Une volonté inflexible nous reste encore, un désir ardent de vengeance, une haine immortelle , et un courage indomptable. Sommes-nous donc vaincus? Non; malgré sa colère, malgré sa toute- puissance , il n'aura point la gloire de m'avoir forcé à fléchir un genou suppliant pour lui demander grâce. Je ne reconnaîtrai jamais pour souverain celui dont ce bras a pu faire chanceler l'empire : ce serait une bassesse, une ignominie , un affront plus sanglant encore que notre défaite. Faut-il qu'un revers nous ôte tout courage? Cherchons notre consolation dans les arrêts du destin. Notre substance est immortelle ; nos armes sont toujours les mêmes-, nos lu-

i42 l'art de lirk

niières sont augmentées-, nous pouvons donc, avec plus d'espoir de succès, par force on par ruse, faire une guerre ëti'rnelle à noire j^;and ennemi, qui maintenant triomphe, et qui, charmé de légner seul, exerce dans le ciel toute sa tyrannie. »

L'audace, la haine, l'ambition et le dépit éclatent dans cette conclusion , conjme dans toute ia conduite et tous les discours de Satan. Ce n'est donc ni avec un Xpn faible, ni avec une voix molle qu'il faut l'énoncer. Inflexible comme son héros, le lecteur, jusqu'au dernier moment, doit déployer une éloquence véhémente, fîère et audacieuse. 11 en est de même de la conclusion prononcée par Antoine dans la Mort de César. Ce triumvir, pour persuader aux Romains de venger le meurtre de César, avait fait apporter à leurs yeux le corps sanglant de ce héros. Les Romains éperdus, frémissent à ce spectacle. Un d'entreux, saisi d'horreur et de compassion , s'écrie :

« Dieux! son sang coule encore. »

Antoine suit cette idée, et achève de leur mettre les armes à la main par cette pathétique conclusion :

, Il demande vengeance;

Il l'attend de vos mains et de votre vaillance ; Entendez-vous sa voix? Réveiliez-vous , Romains , Marchez , suivez-moi tous contre ces assassins : Ce sont là les honneurs qu'à Ce'sar l'on doit rendre. Des brandons du bûcher qui va le mettre en cendre , Embrasons les palais de ces fiers conjure's , Enfonçons dans leur sein nos bras désespére's. Venez , dignes amis ! venez , vengeurs des crimes , Au Dieu de la p \tiùe immoler ces victimes.

A riAUTK VOIX. i45

Quand la péroraison ne renferme qu'une analyse simple du discours, qu'un résumé concis et rapide des argumens répandus et développés dans le corps de i'ouvraj^e, comme dans les alFaires du barreau, le lecteur, renonçant au ton sentimental dont l'ol)jel est d'aller au cœur, doit revenir au ton njélliodique, clair et expressif d'une discussion didactique. C'est une dernière tentative qu'il a à faire, non plus sur le cœur des juges, pour les toucher, mais sur leur esprit, ■pour achever de les convaincre : c'est un tahleau rapide qu'il leur remet sous les yeux , de ses droits à leur justice, et de la bonté de sa cause. Son ton, en concluant, doit donc étie noble, élevé, pressant, tel, en un mot, qu'en finissant, les auditeurs soient forcés en quelque sorte de convenir de la justice de ses réclamations.

Page 1