‹ L'Art de lire à haute voixChapitre 18 sur 48 · TROISIÈME SUITE DE LA SIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TROISIÈME SUITE DE LA SIXIÈME LEÇON

De la connaissance , par rajyport au lecteur ^ des lieux communs de l'oraison.

Outre les parties principales du discours qui en constituent la disposition logique et oratoire, il est quelquefois dés parties secondaires qui s'y trouvent, et qui s'enchâssent en quelque sorte dans les premières, soit pour leur prêter leur appui, soit pour leur servir 4'orûement ; mais toujours pour concourir avec elles à faire une plus forte impression sur l'esprit des auditeurs. Ces parties secondaires sont ce qu'on appelle en rhétorique iieux communs de Voraison- Les prin-

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ci pales sont, la définition , Yénumération des parties, la similitude , la différence et les circonstances. Parcourons successivement ces parties secondaires du discours.

La définition est un discours propre à Taire concevoir une chose telle qu'elle est , et à en donner une idée claire, juste et distincte. Elle est ou oratoire, ou philosophique.

Les définitions de l'orateur diffèrent de celles du philosophe, en ce que celles-ci eNpliquent stiictement et sèchement quelque chose par son fleure et par sa différence, tandis que, dans les définitions oiatoires, l'écrivain se donne plus de liberté, et définit d'une manière plus étendue et plus ornée.

Dans la lecture des définilions philosophiques , la précision , l'exactitude et la clarté sont d'autant plus essentielles, que, j^çénéralement parlant, les hommes ne sont en contradiction que pour ne pas avoir défini, ou pour avoir mal défini. La mei'Ueure définition dans la bouche d'un mauvais lecteur, peut avoir le sort de la plus mauvaise des définitions, c'est-à-dire, qu'il peut tellement l'obscurcir,* soit par la rapidité de son débit, soit par une prononciation incorrecte, triviale, embarrassée ou confuse , soit par la fausse interprétation des idées , que ce qui devait le plus contribuer à aplanir les difficultés delà discussion, les embrouille et les multiplie. Quand, par exemple, un professeur, en définissant la science ou les différentes branches de la science qu'il professe, ne s'énonce avec cette méthode, cette clarté et cette précision qui ouvrent en

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quelque sorte l'intelligence de ses aiullteurs, et leur épargnent une partie de l'attention profonde et Soutenue qu'ils doivent donner à des matières souvent sèches et abstraites, que devient le reste de sa leçon, et de quelle utilité peut - elle être à ceux (jui n'en ont pas compris les premières idées, les idées fondamentales? La défniitlon est toujours le premier pas que lait un professeur dans la science qu'il se propose d'enseigner. Tout dépend de cette première opération , parce que tout s'y rattache et en est une suite : si elle est manquée , c'en est fait du reste de la discussion, et le professeur a déjà perdu tout le fruit de son travail.

Les définitions oratoires , sans avoir peut-être la même importance, n'exigent pas moins, de la part du lecteur, une clarté et une précision infinies. Sa tâche essentielle , dans cette paitie du discours , est de ne laisser [)asscr légèrement aucun des traits qui caractérisent la chose qji'il définit , et de les présenter tous avec une égale force et un égal intérêt.

Définitlun cVune année dans l'Oraison funèbre de Tw\ nne , par Tléchier.

« Qu'est-ce qu'une armée? C'est un corps animé cfune infinité de passions différentes, qu'un homme

habile fait mouvoir pour la défense de la patrie

C est une troupe d'hommes armés qui suivent aveu^ glément les ordres d'un chef dont ils ne savent pas

les intentions C'est une multitude d'âmes pour la

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jDlupart viles et mercenaires , qui , sans songer à leur propre réputation , travaillent à celle des rois et des

conquérans C'est un assemblage confus d'hommes

indisciplinés qu'il faut assujétir à l'obéissance, de lâches qu'il faut mener au combat, de téméraires qu'il faut retenir, d'impatiens qu'il faut accoutumer à la constance. »

Dans le même discours, Fléchier, voulant définir la vraie et la fausse valeur, s'exprime ainsi :

(( Son courage , qui n'agissait qu'avec peine dans les malheurs de sa patrie, sembla s'échauffer dans les guerres étrangères, et l'on vit redoubler sa valeur.... N'entendez pas par ce mol , Messieurs, une hardiesse vaine, indiscrète, emportée, qui cherche le danger pour le danger même, qui s'expose sans fruit, qui n'a pour but que la réputation et les vains applaudisse-

mens des hommes Je parle d'une hardiesse sage et

réglée, qui s'anime à la vue des ennemis; qui, dans le péril même, pourvoit à tout, et prend tous ses avantages; qui se mesure avec ses forces; qui entreprend les choses difficiles, et ne tente pas les impossibles ; qui n'abandonne rien au hasard de ce qui peut être conduit par la vertu; capable enfin de tout oser quand le conseil est inutile, et prêt à mourir dans la victoire ou à survivre à son malheur , en accomplissant ses devoirs, m

Dans Vénumération des parties j le lecteur rassemble sous les yeux de l'auditeur plusieurs objets épars, dont son imagination l'occuperait à peine , si elle ne les voyait ainsi ramassés et réunis en un seul corps de

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tableau. L'ohjet de ce lien commun est de former un tout frappant de ces parties diverses, et de produire par elles une plus forte impression sur l'esprit des auditeurs.

En énonçant cette partie du discours, le lecteur «loit observer quel est le caractère de chaque objet qu'il rassemble, pour le li-ansmellre avec le ton (jui lui convient ; comme dans cet exemple où Fénélon fait le dénoml)iement d<î Ions les monsties qui environnaient le troue tie Plulon dans les enfers.

« Au pied du trône était la mort , pâle et dévorante, avec sa laux tranchante qu'elle aiguisait sans cesse. Autour d'elle volaient les noirs soucis, les (?juelles défiances, les vengeances toutes dégouttantes de sang et couvertes de plaies, les haines injustes et implacables, Tavarice qui se ronge elle-uïême, le désespoir qui se déchire de ses propres mains, l'ambition forcenée qui renverse tout, la trahison qui \eut se repaître de sang et qui ne peut jouir des maux (ju'elle a faits, l'envie qui verse son venin mortel autour d'elle et qui se toui ne en rage daus l'injpuissnnce où elle est de nuire, l'impiété qiù se creuse elle-même un abîme sans fond où elle se précipite sans espérance . les spectres hideux , les fantômes qui représentent les morts pour épouvanter les vivans, les songes affreux, les insonmies aussi cruelles que les tristes songes. Toutes ces images funestes environnaient le fier Pluton et l'emplissaient le palais où il habite. »

Ces objets disparates, au milieu desquels Fénélon asseoit le trône de Pluton , ont chacun un caractère

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particulier, que le lecteur doit avoir soin de préciser dans sa lecture. 11 est facile, en effet, de sentir qu'en parlant des pengeances toutes dégouttantes de sang et coupej'tes de plaies , il faut employer un ton qui ne convient plus lorsqu'on parle de l'impiété qui se creuse elle-même un abîme sans fond , où elle se précipite sans espérance : l'horreur qu'inspire la première image, ne ressemble point du tout au sentiment de pitié qu'inspire la seconde ; et il faut bien se garder de les confondre dans un même ton , si on veut être dans la nature des idées que l'on exprime.

Ces observations deviendront plus frappantes encore dans l'exemple suivant. C'est le passage de la Henriade , où saint Louis est supposé transporter Henri IV en esprit aux enfers.

Là, gît la sombre Envie, à l'œil timide et louche , Versant sur des lauriers les poi.-ons de sa bouche; Le jour blesse ses yeux , dans l'ombre étincelans : Triste amante des moi'ts , elle hait les vivaus. Elle aperçoit Henri , se détourne et soupire. Auprès d'elle est l'Ojgueil , qui se plaît et s'admire; La Faiblesse au teint pâle, aux regards abattus, Tyran qui cède aux crimes et de'truit les vertus; L'Ambition sanglante , inquiète , égarée , De trônes , de tombeaux , d'esclaves entourée ; La tendre Hypocrisie , aux yeux pleins de douceur, Le ciel est dans ses yeux , l'enfer est dans son cœur; Le Eavix-zèle étalant ses barbares maximes, Et l'Intérêt enfin , père de tous les crimes.

Qui ne sent pas que dans cette énun)ération d'ob-

jets, rien ne ressemble moins à la tendre Jiypocrisie aux yeux pleins de douceur y (juc Vambition sajiglante , inquiète y égarée, de trônes, de tombeaux, d'esclaves entourée ! C'est au lecteur sensible et judicieux à marquer la différence qui existe entre ces deux tableaux, dont l'un retrace le calme d'une Ame pétrie d'imposture, et l'autre la turbulence sanguinaire d'un cœur avide d'honneurs et de richesses.

Ou no trouve pas toujours dans l'énumération des parties ces disparates frappantes qu'il est facile d'apercevoir au premier aspect. Souvent ce sont des nuances* imperccptiljles qu'il s'agit de saisir, et cju'il faut faire sentir également daiis la lecture. Je citeiai pour exemple une lettre de madame de Sévigné à madame de Grignan , où la mère exprimait à sa fdle les regrets que lui causait son absence.

« Je vous assure , ma chère enfant, dit cette femme célèbre, que je songe à vous continuellement, et je sens tous les jours ce que vous me dites une fois, qu'il ne fallait point appuyer sur les pensées , et que si l'on ne glissait pas par-dessus , on serait toujours en larmes. H n'y a lieu dans cette maison qui ne me blesse le cœur : toute votre chambre me tu*e; j'y ai fait mettre un paravent tout au milieu, pour rompre un peu la vue •, une fenêtre sur ce degré par où je vous vis monter dans le carosse de d'Hacqueviile , et par où je vous rappelai', je me fuis peur, quand je pense combien alors j'étais capable de mo jeter par la lénêt:e , ce cabinet où je vous embrassai sans savoir ce que je faisais; ces Capucins où j'allai entendre la messe; ces

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larmes qui tombaient de mes yeux à terre, comme si c'eût été de l'eau qu'on eût répandue; Sainte-Marie, madame de la Fayette, mon retour dans cette maison 5 votre appartement , la nuit , le lendemain , et votre première lettre, et toutes les autres, et encore tous les jours, et tous les entretiens de ceux qui entrent dans mes sentimens : ce pauvre d'Hacqueville est le premier; je n'oublierai jamais la pitié qu'il eut de moi. Yoilà donc où j'en reviens; il faut glisser sur tout cela , et se bien garder de s'abandonner à ses pensées et aux mouvemens de son cœur. »

Que de nuances délicates et presque imperceptibles à saisir dans la lecture de ce morceau, où tant d'objets disparates sont réunis pour former la peinture naïve d'une douleur profonde! Partout règne la chaleur du sentiment; mais presque à chaque pas cette chaleur prend un caractère particulier , el se modifie en raison des objets rapprochés. Vous sentez, par exemple , qu'en lisant ces mots : toute votre chambre me tue y il faut employer im ton bien différent de celui (ju'exigent ceux-ci : Sainte- Marie , madame Lia Fayette , mon retour dans cette maison , uotre appartement , la Jiuii et le lendemain , et votre première lettre , et toutes les autres, etc. Cette multiplicité d'objets présentés avec tant de rapidité, indiquent assez de quelle manière le lecteur doit les énumérer; il faut qu'il imite dans sa lecture le désordre de cette âme profondément éiiiue, qui rassemble tous les témoins de sa douleur, et les parcourt rapidement jusqu'à ce que le souvenir de d'Hacqueville. et de la

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pitié que ce véritable ami lui a montrée , la rappelle à des sentimens [)Iiis affectueux , senlimcns qu'elle exprime par ces mots: Ce paiwre d'Hacquei^ille est le premier ; je n'oublierai jamais la pitié qu'il eut de moi : sentimens que le lecteur doit rendre en ralentissant sa marche rapide, et en prenant le ton afl'ectu(uix et doux.

La similitude est un rapport de convenance qui existe entre deux objets (jue l'on compare ensemble. Ce lieu conmiun n'est au fond qu'une comparaison, et une comparaison consiste, comme vous le savez, à mettre simplement en regard deux choses qui se ressemblent, pour les relever l'une par l'autre. Cependant les rhéteurs, en plaçant la similitude parmi les lieux oratoires , lui donnent une signification plus étendue que celle d'ime simple comparaison ; ils entendent que l'orateur, en s'occupant du sujet qu'il veut traiter, doit examiner les rapports dont il est susceptible à l'égard d'un autre.

En énonçant une similitude, le lecteur ne doit pas oublier que l'intention de l'écrivain qui l'a employée, a été de relever par elle le sujet principal auquel elle se rattache , de répandre en quelque sorte sur lui un supplément de lumière , et de donner plus de force à l'impression qu'il veut produire. Cette intention bien sentie, le lecteur comprendra facilement que la similitude, avec tous ses détails, exige de sa part une énonciation saillante comme le nouvel objet qu'il introduit sur la scène, et que, quel que soit le caractère de la similitude, il doit l'exprimer

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avec un ton distinct de celui qu'il a déjà employé et de celui qui doit la suivre. Les exemples suivans rendront cette règle plus sensible.

« A peine avais-je ainsi parlé, dit Tclémaque, que ma douleur s'adoucissait, et que mon cœur, enivré d'une folle passion ^ secouait presque toute pudeur 3 puis je me voyais plongé dans un abîme de remords. Pendant ce trouble , je courais çà et là dans le sacré bocage, comme une biche que le chasseur a blessée : elle court au travers des vastes forets pour soulager sa douleur: mais la flèche qui l'a percée dans le flanc la suit partout; elle porte partout avec elle le trait meurtrier Ainsi je courais en vain pour m'oublier

moi-même, et rien n'adoucissait la plaie démon cœur. »

Bossuet, dans l'Oraison funèbre de la leine d'Angleterre, fait cette belle similitude :

ce Comme une colonne dont la masse solide paraît le plus ferme appui d'un temple ruineux, lorsque ce grand édifice qu'elle soutenait fond sur elle sans l'abattre Ainsi la reine se montre le ferme soutien de l'Etat, lorsqu'après en avoir long-temps porté le faix, elle n'est pas même courbée sous sa chute. »

Dans la Henriade , chant YllI.

D' Uimale , en l'écoutant, pleuve et frémit de rage. Cet ordre qu'il déteste, il va l'exécuter^ Semblable au 6er lion qu'un Maure a su dompter, Qui . docile à son maître , à tout autre terrible , A la main qu'il connaît soumet sa tête horrible, Le suit d'un air affreux , le flatte en rugissant , Et semble menacer;, même en obéissant.

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Dans toutes ces sitnllitiides, il est aise do voir, 1° que le lecteur doit en bannir tonte uniformité de ton (jni confondrait les objets comparés, et les présenterait , sous le même point de vue, à l'esprit des auditeurs; 2° qu'eu énonçant chaque sinnlitude et les nouvelles scènes qu'elle renferme, avec un ton saillant, il faut lui conserver le caractère qui lui est propre. Dans les compaiaisons citées, celle par exemple, de la biche qui est blessée par lui chasseur , et qui porte en tous lieux le fer meurtrier qui lui perce le Jlanc y n'a aucun rapport avec !a simililude du lion qui flatte son maître en rugissant. Ln lecteur judicieux doit saisir ces divers caractères des comjiaraivsous, et leur appliquer les couleurs cpai leur conviennent. Quoi de plus majestueux que l'image de cette colonne mise en scène par Bossuet, pour représenter la force d'ame de la reine d'Angleterre, et la montrer supérieure aux événemens! (Je n'est ni un toii de fierté,/ comme dans la comparaison du lion, ni un tendre intérêt, comme dans celle de la biche, qu'il faut cuiployer dans la lecture de cette belle comparaison; mais un ton noble, pompeux, et conforme à l'imposante image qui est employée.

Dans le lieu commun , que les ihéteurs ap[)ellent la dissimilitude , et (jui a quelque rapport avec la figm c nommée antithèse , le lecteur a pour but de présenter la dilTércnce qui existe entre deux ol>jets, soit qu'il les compaie ensemble dans leur état actuel, soit qu'il compare l'état présent d'un seul objet avec son état passé.

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Racine, dans ie premier chœur de la tragédie d'Eslher, nous offre un bel exemple de ce lieu commun :

Déplorable Sion, qu'as-tu fait de ta gloire ?

Tout l'univers admirait ta splendeur :

Tu n'es plus que poussièi'e } et de cette grandeur Il ne nous reste plus que la triste me'moire. Sion, jusquesau ciel, élevée autrefois.

Jusqu'aux enfers maintenant abaissée , Puissé-je demeurer sans voix.

Si , dans mes chants, ta douleur retracée , Jusqu'au dernier soupir n'occupe ma pensée !

Dans la tragédie de la mort de César , Brutus , pleurant sur la décadence de la liberté romaine , s'exprime ainsi :

Quelle bassesse, ô ciel! et quelle ignominie!

Voilà donc les soutiens de ma triste patrie !

Voilà vos successeurs , Horace , Décius,

Et toi , vengeur des lois , toi mon sang , toi Brutus !

Çuels restes, justes Dieux , de la grandeur romaine!

Chacun baise en tremblant la main qui nous enchaîne.

César nous a ravi jusques à nos vertus ,

Et je cherche ici Rome , et ne la trouve plus.

Dans la lecture des dissimilitudes , le lecteur a deux règles importantes à observer : la première , c'est de faire ressortir avec force les contiastes qui existent entre les objets qui sont con}parés, ou entre l'état actuel d'un objet et sa situation passée. Ces contrastes doivent faire sur l'esprit de ses auditeurs \c

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mcmc ofTet (pie deux cotilciirs Iraiicliantos et opposées iont sur les yeux clc ceux (pu considèrent un tableau. On doit les rcmaicjuer distinctement, les peser, les apprécier; on doit ibrtenjent sentir la distance qui les sépare. Dans le dernier exemple cité , avec quel ton d'enthousiasme le lecteur ne doit il pas énoncer les nomsd'//f>rûrf^, de Deciiis , de ces liéios de la liberté de Rome? et avec quel ton de mépris ne doit-il pas dire ce vers où se trouve le contraste de ces noms célèbres :

Quels restes , justes Dieux , de la grandeur romaine î etc.

Los dissimilitudes n'ont de prix que par cet intérêt puissant que j)eut leur donner un orateur exercé, en faisant ressortir avec adresse les oppositions qu'elles renferment : lues avec un ton monotone, égal et sans chaleur, les dissimilitudes perdent tout leur charme, et parviennent à l'esprit de l'auditeur obscures, insignifiantes et sans caractère.

La seconde règle, c'est d'énoncer les différences dont il est question, avec les couleurs qui leur conviennent. Il n'est pas rare d'avoir à présenter le tableau d'un homme autiefois avare, ajijourd'hui prodigue; sincère dans une occasion, perfide dans une autre; tantôt humain , et tantôt cruel ; ici timide , et là courageux ; comme il n'est pas rare non plus de trouver deux objets differens l'un de l'autre sous une infinité de rapports. Chacune de ces circonstances exige de la part du lecteur une expression particulière, et toujouis convenable aux oppositions dont il s'agit. Ucpré-

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sentez-vous un général d'armée, indigné de la lâcheté de ses soldats, et cherchant à rallumer le feu du courage dans leur cœur par le souvenir de leur ancienne valeur. Combien les dissimilitudes de ce guerrier seront fortes et énergiques! Combien l'indignation et la fierté en animeront les pensées et les expressions! Combien les contrastes qu'il emploiera seront pressans, et propres à inspirer la honte et à réveiller l'hoiiiieur ! Peignez-vous, à coté de ce tableau, un homme qui, pour rappeler un ami qui lui est encore cher aux sentimens de la bonne-foi , lui retrace les douceurs de leur ancienne amitié, quand la sincérité en formait les nœuds. Quel mélange de reproches tendres et de sentimens doux régnera dans les contrastes que lui suggéreront les dispositions de son âme ! Ici le ton de la fierté serait entièrement déplacé*, le cœur doit faire tous les frais de ce rapprochement , comme dans cet exemple :

« Eh quoi! ne vous souvenez-vous plus des douceurs de notre ancieinie amitié , de cette confiance mutuelle sur laquelle nous nous reposions avec tant de charmes? Quel changement s'est opéré dans votre cœur? Maintenant les soupçons outrageans semblent vous dévorer*, la méfiance préside à toutes les relations que vous entretenez avec moi. Ah I ce n'est plus le cœur d'un ami que je reconnais en vous; c'est le cœur d'un homme que les préventions ont rendu injuste, ingrat, barbare même*, car c'est l'être que de repousser sans cesse les témoignages de la vive amitié qui m'unit à vous. »

Enfin, dans le lieu commun que les i licteurs appellent les circonstances , le lecteur se propose pour objet (l'e\|)Oser le \(';rital»lc état des choses : ce sont les circonstances (jui distinguent, qui caractérisent, (jui rendent méprisables ou héroïques, vertueuses ou criminelles les actions des hommes. Au i)aricau surtout les circonstances sont d'un grand usage , soit qu'il s'agisse d'atténuer , ou même de justifier une action ciiminclle , soit (ju'il faille en développer la noirceui". Quelquefois tel homme peut être coupable, à la vérité ; luais combien les circonstances dans lesquelles il se trouvait lorsqu'il a commis l'action dont il est accusé, sont capables d'atténuer son crime! Ailleurs, telle action jugée indifierente ou peu répréhensible au premier aspect, acquiert un caractère réel de perfidie ou d'atrocité , j)ar les circonstances qui l'ont accompagnée.

S'il y a de l'art de la part de l'écrivain à tirer parti des circonstances pour caractériser fortement une action quelconque, il en faut aussi delà part du lecteur ponr seconder l'intention du compositeui-, et arriver au but proposé. Quel que soit le motif qui fasse employer les circonstances, leur développement doit toujours être animé et fortement soutenu, comme dans ces exemples :

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