ZAMORE DANS ALZIRE
Après l'honneur do vaincre , il n'est rien sous les cieux De plus grand , en effet, qu'un trépas glorieux : Mais mourir dans l'opprobre et dans l'ignominie ; Mais laisser en mourant des fers à sa patrie ;
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Mais périr sans vengeance, expirer par les mains De ces brigands d'Europe et de ces assassins , Qui , de sang aUe'rés , de nos trésors avides , De ce monde usurpé désolateurs perfides , Ont o^é me livrer à des tourmens honteux , Pour m'arracher des biens plus méprisables qu'eux; Entraîner au tombeau des citoyens qu'on aime ; Laisser à ces tyrans 1.) moitié de soi-même , Abandonner Alzire à leur lûclie fureur : Cette mort est affreuse et fait frémir d'horreur.
Les circonstances dans cet exemple ont un si grand caractère, elles embrassent de si grands intérêts, elles rapprochent des faits si odieux, qu'il serait souverainement absurde de les énoncer fVoidenient et sans chaleur. L'exemple suivant n'exige ni le même degré de force, ni un intérêt aussi pressant. C'est Mithridale qui, dans la tragédie de ce nom, veut, diminuer la honte de sa défaite, et qui fait intervenir à cet effet les circonstances dont elle avait été accompagnée.
Pempée a saisi l'avantage
D'une nuit qui laissait peu de place au courage : Mes soldats presque nuds , dans l'ombre intimidés , Les rangs de toutes parts mal pris et mal gardés. Le désordre partout redoublant les alarmes, Nous-mêmes contre nous tournant nos propres armes , Les cris que les rochers renvoyaient plus affreux , Enfin toute l'horreur d'un combat ténébreux; Que pouvait la valeur, dans ce trouble funeste? Les uns sont morts, la fuite a sauvé tout le reste ; Et je ne dois la vie , en ce commun effroi , Qu'au bruit tic mon trépas que je laisse après moi.
Le dcvoloppcmcnt do ces circonstances exiî^e de la part du lecteur une ciionciation rapide, serrée et animée ; c'est le désordre d'une action tumultueuse, qui se passe au milieu des ténèbres de la nuit, cpi'il s'agit de peindre. Une marche compassée et symétrique ne convient point du tout à ces sortes de situations.
11 me resterait, Messieurs, beaucoup d'observations à vous faire sur les autres formes du discours qui sont destinées à frapper l'esprit et à réveiller l'attention, si les conséquences que j'en déduirais ne se ramenaient pas toutes à ce principe : qu'un lecteur doit partout les reconnaître et les (aire servir au but pour lequel elles ont été emplojécs. Que ne pourrais-je pas dire, par exemple, de ces nombreuses figures de mots et de pensées, ou tropes , qui font parcourir à l'imagination tant d'idées piquantes et inattendues; de la métaphore , qui donne du corps aux idées, et emprunte des plus beaux tableaux de l'art et de la nature ses comparaisons et ses images ; de \ allégorie , qui rassendîle les traits de la métaphore , et en forme une peinture achevée •, de \ hyperbole y qui élève ou rabaisse les objets au gré des passions (jui agitent le cœur; de la gradation, qui présente les pensées arrani^ées selon leur degré de force ou de faiblesse; de la suspension^ qui conduit l'esprit à un objet inattendu , après l'avoir auparavant fra[)pé par les images les plus imposantes; de \2t prétermissiorif qui feint de négliger des faits ou des circonstances importans, pour les rendre plus piquans encore; de la réticence j du monologue ^ du dialogismej de l'antithèse, et de tant d'autres figures
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qui, à chaque pas, dans les ouvrages d'éloquence et de poésie, oitrent au lecteur de nouveaux secours pour réveiller l'attention de ses auditeurs, et frapper leur esprit.
Mais c'en est assez des observations que je vous ai présentées sur ce sujet , et par lcs<pulies je terminerai ce que j'avais à vous dire s>u' les dispositions intellectuelles du lecteur pour discerner , dans l'objet de sa lecture, la nature des pensées, leur caractère, leur force, leur dépendance mutuelle, et leurs qualités logiques et oratoires. Ce détail , dont vous m'avez paru apprécier l'importance par le zèle que vous avez mis à le suivre, complétera la seconde partie de mon Cours, destinée, comme vous le savez, au développement des moyens de frapper F esprit : dans la troisième, nous traiterons des moyen^s de toucher le cœur , objet pour lequel je réclame la continuation de votre assiduité, s'il vous paraît comme je l'espère, digne dç votre application.
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