SEPTIEME LEÇON
Nous allons entrer. Messieurs, dans la partie la plus séduisante du sujet que je traite, et en luéuie temps la plus féconde en beaux résultats. Si les développemens en sont étendus, vous aimerez sans doute à les parcourir avec moi, parce qu'ils vous présenteront tous, et à chacjue pas, les observations les plus intéressantes sur le cœur humain , et sur les moyens de l'associer à l'œuvre de l'éloquence. Non , l'action qu'exerce un lecteur ou un orateur sur ceux qui l'écoutcnt, en captivant à-la-fois leur oreille par une exacte prononciation, et en frappant leur esprit par une diction juste et régulièrement conduite, cette action, dis-je, quelque puissante qu'elle soit, ne suffit j)as encore : souvent un lecteur doit autant parler au cœur qu'à la raison; moins froid, moins didactique, et plus liardi dans son objet, il doit souvent pénétrer jusqu'à cette faculté de l'homme, asyle seciet de
ses passions , qui ne s'ouvre qu'à la voix du sentiment, et où s'achève la défaite de toutes les résistances.
D'où vient que des morceaux pathétiques , connus sous le nom Aq péroraisons y terminent toujours l'œuvre du raisonnement? C'est que l'on a senti qu'après avoir opéré la conviction de l'esprit , il restait encore un pas à faire pour entraîner la persuasion , et que ce pas ne pouvait être franchi qu'en attaquant le cœur, et en le brisant aux accens passionnés du sentiment.
C'est donc un rapport bien important et bien utile à approfondir , que celui qui s'établit entre un lecteur et ses auditeurs, lorsqu'il a le cœur pour objet! Mais quels sont les liens qui le forment, et comment diriger et conduire ses applications dans les discours publics? C'est ce que nous avons à rechercher.
Pour le faire avec ordre , et avec l'universalité des principes qui appartiennent à ce beau sujet , je vous exposerai :
Premièrement, qu'il n'est pas une seule lecture publique qui puisse se passer d'intonations appropriées non-seulement au genre du sujet qu'on lit, mais encore au caractère des pensées, des sentimens et des situations qu'il renferme.
Secondement, quelles sont les facultés de la vois humaine pour fournir aux intonations oratoires , et les raisons pour lesquelles il y a si peu de personnes qui, dans les lectures soutenues , sachent faire usage de ces facultés.
Troisièmement , quels sont les avantages que pré-
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sente la langue française pour satisfaire à la loi des intonations.
Quatrièmement, q nielles sont, dans les discoms pu* blics, les intonations vicieuses, et pai- quel uioyen on peut parvenir à les corri«»er et à les régulariser.
Et passant enfui à la discussion directe de mon sujet, après vous avoir exposé le tableau des divers niouvemens dont l'àme est susceptible, je vous montrerai, en cinquième lieu, quelles sont , dans le discours, les figures, les images et les pensées qui correspondent à ces mouvenieris; et, par une conséquence natiuelle, quelle doit être, dans les lectures soutenues, l'analogie exacte des intonations avec ces mouvemens et leur expression.
De la Nécessité de joindre à toute Lecture publique des intonations expressives non-seulement du qeîire du sujet qu'on lit, mais encore du caractère des pensées, des sentimens et des situations qu'il renferme.
En vous proposant pour base des principes que j'ai à vous exposer, la question de la nécessité des intonations, pour quelque objet de lecture que ce soit, vous avez sûrement prévu, Messieurs, que c'était contre la monotonie c[ue j'allais m'élever. C'est en effet mon intention. Je vous ai déjà entretenus des inconvéniens d'une mauvaise prononciation dans les discours publics; mais les inconvéniens des tons monotones et insignifians sont bien plus fâcheux encore.
t64 l'art de lire
Tout périt en passant à travers les organes cVun lecteur qui ne sait pas relever, par le charme des intonations expressives et variées, les diverses pensées qu'il se charge de transmettre. Ce ne sont plus des mots qu'il dénature , c'est le sujet tout entier qu'il rend méconnaissable; ce sont à-la-fois les idées, les sentimens et les situations qui se trouvent confondus, flétris , anéantis sous le poids écrasant d'une lecture qui n'a qu'une couleur, celle de la triste uniformité.
Aussi quels sont les effets les plus ordinaires de cette espèce de débit? Bientôt cette triste psalmodie, cette voix toujours également insignifiante et monotone, ces tons languissans qui reviennent constamment frapper les oreilles, portent l'ennui dans les ân)es. glacent les cœurs, et fatiguent l'attention. On s'agite sur son siège; on soupire après l'instant de voir se terminer cet insipide débit. Les uns cédant à leur impatience, se glissent à travers la foule des auditeurs et disparaissent; d'autres s'abandonnent à la langueur qui les accable, et leurs paupières se ferment; d'autres cherchent dansleurs propres pensées une distraction qui les enlève à l'ennui qui les poursuit. La voix du lecteur, semblable au regard de Méduse , a tout glacé, tout pétrifié autour de lui ; il ne parle qu'à des cœurs froids, qu'à des hommes qui ne l'entendent plus, et qui ne veulent plus l'entendre.
Cicéron , en traitant de l'art oratoire, nous peint, d'une manière frappante, les effets de la monotonie dans une assemblée publique, en les comparant aux impressions que produit un habile orateur dans le même
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cas. « Vn juste apprccialciir tic l'art oratoire, dit-il, n'a pas besoin, après tout, d'cnlcudre un orateur pour ju^^er du mérite de son éloquence. Il passe , il voit les jnj^es qui conversent entr'eux , impatiens sur leurs sièges, et se demandant souvent s'il n'est pas temps encore de finir l'audience; il voit dans l'assemblée des assistans distraits, et à la porte, un mouvement continuel d'individus (jui se pressent pour sortir. C'en est assez pour lui : il comprend aussitôt (juc la cause n'est point piaidée par un véritable orateur. Mais s'il aperçoit, en passant, les mêmes juges, attentifs, ayant la tête haute, le regard fixe, et paraissant frappés d'adtuiration pour celui qui parle; s'il voit surtout les spectateurs partager toutes les émotions de l'orateur, marclier à sa suite, passer de la terreur à la commisération , de l'indignation à la clémence: ah! il n'y a aucun doute , il décide aussitôt qu'il existe dans cette assemblée un véritable orateur, que l'œuvre de l'éloquence s'opère, ou plutôt qu'il est déjà parlait. »
Les intonations sont au débit public ce que les couleurs ou les ombres sont à un tableau. Celles-ci sont destinées à peindre à l'œil ', les autres doivent peindre à l'oreille. De part et d'autre , les objets ne peuvent être nettement caractérisés qu'autant que le peintre et l'orateur leur doruieîit la couleur ou la nuance qui leur convient ; de part et d'autre , ce doit être le même soin, la même attention pour distinguer chaque trait, pour le séparer de celui qui le touche, et pour le présenter indi\idueliemcnt avec ses formes particulières. Rien des gens se persuadent que les intonations ora-
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toires sont une chose superflue et purement de luxe : non •, elles ne sont et ne peuvent jamais être que l'expression positive du sentiment ou des caractères. Il n'y a rien dans un discours public , comme je l'ai dit tout à l'heure, lorsqu'elles manquent; mais il n'y a rien non plus, ou plutôt tout y est fluix , lorsqu'elles ne sont point en analogie parfaite avec les idées : plus elles peignent parfaitement un pbjet, plus elles sont vraies et justes. D'où vient le plaisir que nous éprouvons quelquefois en entendant un bon orateur, ou un bon lecteur? De l'accord que nous remarquons entre les idées qu'il exprime et les intonations dont il se sert pour nous en transmettre la vérité. C'est là la première et la plus délicieuse source de nos jouissances , parce que , dans toutes les applications possibles de la vie , nous aimons toujours à retrouver l'expression juste de ce qui est vrai et conforme à l'ordre.
llfaut donc, direz-vous, quechaque pensée, chaque sentiment et chaque situation aient dans un débit public une intonation particulière ? Oui , sans doute: comme chaque objet dans un tableau a sa couleur ou sa nuance propre. Mais quel travail ! quelle étude ! Non , il ne faut pour cela ni un grand travail, ni une grande étude: la nature a fait unegrande partie des frais, et il n'y a qu'à l'écouter et qu'à savoir se livrer à ses impressions. L'essentiel est de comprendre fortement ce qu'on dit et de le bien sentir. Voyez deux hommes, livrés aux seules inspirations de la nature, discutant ensemble sur un intérêt qui leur est cher. Quelle variété d'intonations, et en même temps quelle vérité.'
Qui leur a donc appris à donner ainsi à tout ce qu'ils disent ces divers tons qui caractérisent si fort leurs pensées , à employer des inllexious si justes , si expressives? Qui leur a enseigné à peindre tour-à-tour, et toujours d'une manière si vraie, jusqu'aux passions quelquefois les plus délicates du cœur humain? Qui? leur intérêt dont ils sont ])ien pénétrés, et leur sensibilité qui leur suggère, sans qu'ils s'en doutent, les tons les plus capables de peindre tous leurs sentimens et toutes leurs idées.
Il n'est point nn objet de discours public qui n'ait d'abord ses intonations propres et caractéristiques , qui en embrassent tout l'ensemble, et qui se rapportent à toutes ses parties. C'est le genre du sujet qui détermine ces intonations; et comme il y a trois genres sous lesquels sont classés tous les ouvrages , savoir le genre simple, le genre tempéré et le genre élei^é , il s'ensuit qu'il n'y a, à proprement parler, que trois sortes d'intonations générales qu'on doit employer dans la lecture ou dans le débit des discours publics.
Le genre simple comprend les ouvrages d'histoire, les entretiens familiers , les lettres , les fables, les poésies pastorales, les écrits didactiques, les traités d'enseignement public , etc. Dans la lecture ou dans le débit de ces sortes d'ouvrages, le lecteur n'a jamais à sortir des bornes d'un ton calme et modéré : rien d'affecté, rien de contraint, aucun mouvement impétueux , aucun élan des grandes passions ; tout cela blesserait les convenances et détruirait le charme des productions simples et naturelles.
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Mais cette simplicité doit-elle être l'absence de toute espèce d'ini ouations? Ce serait une autre espèce d'exagération. Je comparerais volontiers les intonations qui conviennent au genre simple, à ces coups de pinceau légers que l'on remarque dans un portrait en miniature : quelque délicats qu'ils soient, l'œil les dislingue sans peine , et les objets n'en sont pas moins caractérisés et classés. Ainsi , dans la lecture des ouvrages d'un style simple, les intonations, quelques nuancées qu'elles soient, n'en doivent pas moins marquer tous les sentinjens et toutes les idées.
Comnient faire supporter, par exemple, la lecture des fables j si on n'en relevait pas les tours, les figures, les finesses de sens et surtout les allusions fréquentes, par des inflexions sensibles, aussi justes que variées? Et le genre épistolaire y où l'imagination et le cœur se donnent souvent une si libre carrière ; où tant de choses disparates sont rassemblées en si peu de mots; comment le lire sans employer des tons qui classent et divisent tant d'objets accumulés, et qui les représentent tous avec leurs divers caractères? Et dans l'histoire , comment faire distinguer la série des faits que l'on parcourt, les portraits des personnages qui sont mis en scène , les actions honorables ou atroces que l'on doit décrire , si l'on n'a pas l'art de les détacher et de les peindre par des intonations justes et caractéristiques? Parlerai-je surtout de celles qu'un professeur doit appeler à son secours , pour écarter de ses leçons, non-seulement cette monotonie écrasante qui les rend quelquefois si obscures , si inutiles pour
SCS disciples; mais encore- jioiir classer et faire remarquer clos choses qui ont Ix soin d'être si nettement divisées, si dislinctcment expliquées? Que la monotonie de la diction rèjj;ne si l'on > eut dans les lectures «le société; elle ne peut du moins y ayoïv d'autre inconvénient que celui de blesser le goût: mais dans les écoles publicpies, elle est impardonnable, parce que rien ne peut réparer le vide d'une leçon «jui n'est ni saisie, ni comprise par ceux qui tloivent l'écouler pour leur instruction.
Mais si les ouvrages d'un style simple ne peuvent se passer d'intonations; combien n'en exigent pas les ouvrages qui ont plus d'élévation et de force, qui réunissent à la douceur et à la naïveté du genre simple , la noblesse des pensées et la vivacité des images du genre élevé I c'est ici que le lecteur ou l'orateur doit commencer à nuancer foitement ses traits, et à donner aux diverses affections du cœur humain des couleurs plus vives et plus animées. Dans ces sortes d'ouvrages, il n'est pas rare de passer successivement, et quelquefois d'une manière très rapide, de la douleur à la joie, de la compassion à l'iridifféiencc, de l'espérance incertaine à la félicité charcnée. Toutes ces émotions de l'Ame doivent avoir dans la bouche du lecteur une inflexion particulière, comme elles ont dans l'objet qu'il lit un caractère bien manqué. C'est de cet ensemble de tons et d'inflexions, contenus toujours dans de justes bornes, que se compose le charme d'une lecture attachante, d'une lecture qui ne laisse rien perdre ni du sens positif des expressions, ni de l'in-
tention de Fauteur qui les a employées , qui transmet chaque objet avec sa couleur, chaque passion avec le degré de chaleur qu'elle comporte , chaque fait avec l'intérêt qu'il exige. Ainsi doivent être lus les romans , les poèmes didactiques, la comédie, les épîtres en vers, les satyres, et, en général, tous les ouvrages d'imagination et de sentiment destinés à peindre les actions de la vie commune et ordinaire.
Enfin, le genre qui demande les hautes intonations oratoires, est celui qui fait régner dans un ouvrage la noblesse , la dignité , la majesté , la pompe et la force ; on le reconnaît à son impression victorieuse à laquelle rien ne résiste, à ses pensées grandes et élevées, à ses expressions graves, sonores, harmonieuses. C'est un grand fleuve, dit le Batte ux , qui présente un front large et qui roule ses flots avec un grand bruit; il frappe, il étonne, il entraîne. C'est lui qui agite, qui remue les âmes, qui les emporte où il lui plaît, qui nous arrache nos propres pensées et qui nous en donne malgré nous.
Dans la lecture ou dans le débit des ouvrages de ce beau genre, l'àme du lecteur doit s'élever, et prendre en quelque sorte une altitude digne du sujet : c'est ici (ju'il devient proprement orateur; les grands objets qu'embrasse le style sublime exigent de lui une manière pompeuse, des intonations riches et fortement nuancées. Ce ne sont point des sentimens doux et paisibles qu'il s'agit de combattre ou de réveiller, comme dans le style tempéré; ce sont des passions fortes qu'il faut exalter ou terrasser; ce sont de grands caractères
qu'il s'aj^lt de peindre , de jurandes causes (ju'il liiuL discuter, des actions extraordinaires qu'il s'agit de célébrer. An milieu de tant d'intérêts puissans , comment l'orateur pourrait-il rester froid ou monotone , sans blesser tontes les convenances , sans être dans un contresens perpétuel d'autant plus ridicule , que les beautés qu'il Uétrit par sa diction, percent quolcpic • fois , et ne servent qu'à montrer la disproportion iuimense qui existe entre l'insuffisance de ses moyens et les choses dont il s'est rendu le maladroit organe. Au genre élevé appartiennent l'épopée, la tragédie, l'ode, les discours solennels , les oraisons funèbres, etc.
Au reste , nous serons en état d'apprécier davantage les différences frappantes qui doivent exister dans la lecture des ouvrages qui sont écrits dans les trois genres dont je %lens de parler , en rapprochant et en Usant des exemples de chacun deux.
Exemple du style simple , comparé avec le style sublime ou élevé.
Voici comme Madame de Sévigné raconte la mort de Turenne , dans une lettre à son gendre.
c( C'est à vous que je m'adresse , mon cher comte , pour vous écrire une tles plus fâcheuses pertes qui pût arriver en France : c'est la mort de M. de Turenne. Si c'est moi qui vous l'apprends, je suis assurée que vous serez aussi touché et aussi désolé que nous le sommes ici. Cette nouvelle arriva lundi à Versailles. Le roi en a été affligé , comme on doit l'être de la perte du plus grand capitaine et du plus honnête homme du monde.
Toute la cour en fut en larmes , et M. de Condom pensa s'évanouir. On était prêt d'aller se divertir à Fontainebleau : tout a été rompu. Jamais un homme n'a été regretté si sincèrement. Tout Paris et tout le peuple étaient dans le trouble et dans l'émotion : chacun parlait et s'attroupait poiu' regretter le héros. Je vous envoie une très bonne relation de ce qu'il a fait les derniers jours de sa vie. C'est après trois mois d'une conduite toute miraculeuse, et que les gens du métier ne se lassent point d'admirer, qu'arrive le dernier jour de sa gloire et de sa vie. »
Voilà un morceau bien écrit , mais dans le style le plus simple. La matière par elle-même est grande ; mais le genre dans lequel on la traite est le plus petit de tous.
Yoyons-en maintenant le contraste dansls morceau de Fléchier sur. le même sujet. Représentez-vous cet orateur en chaire, parlant sur la matière la plus touchante et la plus élevée f c'est la mort d'un héros qui sauvait l'Etat) , en présence de l'assemblée la plus imposante. Comment s'exprime-t-il ?
(( Déjà frémissait dans son camp l'ennemi confus et déconcerté; déjà prenait l'essor, pour se .^auver dans les montagnes, cet aigle, dont le vol hardi avait d'abord effrayé nos provinces. Ces foudres de bronze , que l'enfer a inventées pour la destruction des hommes , tonnaient de tous côtés pour précipiter et favoriser cette retraite , et la France en suspens attendait le succès d'une entreprise qui , selon toutes les règles de la guerre , était infaillible. Hélas ! nous savions ce que
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nous devions espérer, et nous ne pensions pas à ce que
ijo'.is (levions craindre i) Dieu terrible, mais juste
en NOS conseils sur les enfans des hotmnes! vous disposez et des vainqueurs et des victoires Vous immolez à votre souveraine grandeur de grandes victimes , et vous frappez , quand il vous plaît, ces têtes illustres que vous avez tant de fois couronnées.
(( IN'altcndez pas, Messieurs, que j'ouvre ici une scène tragique , que je représente ce grand homme étendu sur ses propres trophées ; que je découvre ce corps pâle et sanglant , auprès duquel fume encore la foudre qui l'a frappé- (pie je fasse crier son sang comme celui d'Ahel , et que j'expose à vos yeux les tristes images de la religion et de la patrie éplorécs.
« Je me trouble, Messieurs, Turenne meurt, tout se confond ; la fortune chancelle , la victoire se lasse , la paix s'éloigne , les bonnes intentions des alliés se
ralentissent L'armée en deuil est occupée à lui
rendre les devoirs funèbres , et la renommée , qui se plaît à répandre dans l'univers les accidens extraordinaires , va remplir toute l'Europe du récit glorieux de la vie de ce prince et du triste regret de sa mort. »
Cet exemple suffit pour fournir toutes les différences du ton élevé avec le ton simple. Qui croirait que Madame de Sévigné a presque dit les mêmes choses , et (ju'elle a pris à peu près les mêaies tours? Mais quelle différence dans les pensées , dans les mots et dans les phrases ! Dans Fléchier, on trouve les termes les plus énergiques , c'est-à-dire ceux qui peignent la chose à limaginatiou , en même ten^ps qu'ils la font
entendre à l'esprit : frémissait ; jirenait l'essor ; cet aigle dont le vol hardi ; ces foudres de bronze tonnaient, etc. Il y a de grandes figures: l'exclamation, l'apostrophe, des antithèses marquées •, l'amplification y règne partout. On y trouve la distribution et la progression des nombres, c'est-à-dire qu'il choisit dans ses plirases les intervalles les plus majestueux , et qu'il les fait croître avec pompe et proportion. Dans madame de Sévigné , an contraire , tout est simple : elle dit la chose tout uniment et seulement pour la dire : il y a des phrases communes , les grands mots sont évités ; rien d'emphatique, rien d'affecté; les chutes sont toutes négligées , un membre n'attire pas un autre membre ; il n'y a point de progression dans les phrases ni dans les idées. Quels traits caractéristiques pour indiquer au lecteur la différence qui existe entre le genre sublime et le style simple , et avec quelles inflexions diverses il doit les exprimer! Je passe au style tempéré.
Exemple du style tempéré.
Rien de plus parfait peut-être dans ce genre que l'Ode de Métastase , qui a pour titre : La Liberté ou la Parfaite Indifférence.
ce Grâces à tes tromperies , Nice , je respire. Les Dieux enfin ont eu pilié d'un malheureux ; enfin mon ame se sent délivrée de ses liens. Pour cette fois , ma liberté n'est pas un songe.
c< Mon ancienne ardeur est éteinte. Je suis si tranquille , que, chez moi, l'amour ne trouve point de dépit pour se masquer. Quand on prononce ton nom .
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INicé, je ne change plus de visage; et , quand je te regarde, mon eœur n'est plus ému.
ce Je dors , et je dors sans te voir en songe. A mon réveil , tu n'es plus le premier ol)jet de n)a pensée. Je m'éloigne de loi sans désir de to revoir : je te revois sans plaisir et sans peine.
« Je parle de tes charmes sans rien sentir. Je me rappelle tes injustices sans en être piqué. Tu t'approches de moi , sans que j'en sois confus. Je puis , même avec mon rival , m'entretenir de ta beauté.
ce Regarde-moi d'un œil fier et dédaigneux , parlemoi avec un air de bonté et de douceur: l'un ou l'antre m'est égal. Ta bouche n'a plus d'empire sur mes sens , tes yeux ne savent plus le chemin de mon cœur.
ce Que je sois gai , que je sois triste ; ma gaîté ou ma tristesse n'est plus ton ouvrage. Les bois , les collines , les prairies, me plaisent sans toi , et je m'ennuie avec loi dans un ennuyeux séjour.
ce Vois si je suis sincère. Tu me semblés encore belle , mais tu n'es plus pour moi une beauté sans pareille. Je vois même sur ton charmant visage (que le vrai ne t'çffense point!}, quelques défauts que je prenais pour des agrémens.
ce Quand je brisai ma chaîne , je l'avoue à ma honte , je crus sentir mon cœur se briser; je crus que j'allais mourir. Mais pour sortir d'esclavage , pour n'être plus maltraité, pour devenir maître de son sort , que ne soulfre-t-on pas?
ce L oiseau , pour se débarrasser des gluaux qui l'enchaînent , sacrifie quelques plumes. 11 tarde peu à les
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recouvrer , et , instruit par l'expérience , il ne tombe plus dans le piège.
c< Tu crois peut-être, Nice, que je t'aime encore , parce cpie je dis souvent que je ne t'aime plus. Je parle suivant cet instinct naturel qui fait parler des dangers qu'on a courus.
ce Le guerrier raconte les actions périlleuses où il s'est trouvé ; il se plaît à faire voir ses cicatrices : l'esclave devenu libre montre avec plaisir la chaîne barbare qu'il a portée.
<( Je parle donc , mais ce n'est que pour me satisfaire. Je parle sans me soucier que tu me croies , sans me soucier que tu m'approuves, et sans m'informer si, en parlant de moi , tu es tranquille.
« J'abandonne un cœur Aolage: lu perds un cœur sincère. J'ignore qui de nous se doit consoler le premier ; mais je sais que INicc ne trouvera jamais un amant aussi fidèle, et qu'il est aise de trouver une maîtresse aussi perfide. )>
Tel est le style tempéré dans lequel le lecteur doit prendre , comme nous l'avons dit , un ton plus animé que dans le style simple , mais moins élevé que dans le style sublime : les caractères , les passions et les faits s'y montrent avec une sorte d'apprêt , avec des couleurs plus vives que dans le genre simple, il faut donc que le lecteur fasse un pas de plus dans la peinture des tableaux qu'il doit transmettre. Cette marche est dîins la nature, et n'a pas besoin de preuves pour être sentie.
Au reste , on sent facilement que c'est plutôt pour
faire une division sensililc (|n'iHic division complète des styles, (|u'oiï les a réduits à trois espèces. Cliaciirie de ces espèces géuériques peut contenii- (iu effet quelques nuances de l'espèce voisine. Le style tempéré , par exen)ple, ]>eut participer à-la-fois et du stvlc simple et du style sublime , tandis que ce dernier peut se mêler au style tempéré, et prendre souvent le caractère du style simple. C'est au goùl exercé et cultivé du lecteur à reconnaître clia(|ue espèce de styde à travers toutes les combinaisons et tous les mélanges , et à lui adapter le ton (pii lui convient; et comme , dans les ouvrag'S bien faits où se trouvent réunis plusieurs styles , tout se tient et se lie par dos nœuds secrets , il faut aussi que tout se tienne et se lie, dans la marche du lecteur, par des passages et des teintes insensibles; il faut (ju'il s'élève avec le slvle sublime , et (ju'il s'abaisse avec le style tempéré par des gradations ménagées , à moins que la matière , en se brisant tout d'un coup , et en devenant comme escarpée , il ne soit forcé de changer de ton aussi brusquement. Par exemple , lorsque Crassus , plaidant contre un certain Brutus qui déshonorait son nom et sa famille , vit passer la pompe funèbre d'une des parentes de l'accusé qu'on portait au bûcher, il arrête le corps, et , adressant la parole à Brutus, il lui fit les plus iorribles reproches: «Que voulez-vous, s'écria- t-il en s'interrompant brusquement , que Julie annonce à votre père, à tous vos aïeux, dont vous voyez porter les images.^ Que dira-t-elle à ce Brutus qui nous a délivrés de la domination des roisV etc. » 11 ne s'agissait
i.rjH I^'aBT de lire
pas alors <le nuauces ni de liaisons fines. La matière emportait l'orateur , et c'est toujours à lui de la suivre.