‹ L'Art de lire à haute voixChapitre 21 sur 48 · HUITIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

HUITIÈME LEÇON

DeV Etendue des facultés de la voix humaine pour fournir aux intonations oratoires: raisons pour lesquelles il y a si peu de personnes qui, dans les lectures soutenues, sachent faire Ufiage de ces facultés.

Les intonations oratoires , dont l'emploi est si nécessaire à toute lecture publicpie , comme je vous l'ai démontré dans ma précédente leçon , consistent dans les variations dont la voix humaine, considérée dans ses facultés de la parole , est susceptible. Je dis dans ses facultés de la parole , et c'est ce qui distingue les intonations oratoires qui appartiennent au débit , des intonations harmoniques qui appartiennent au chant. La ligne qui les sépare est fixée par la nature , et ce qu'elle a déterminé à cet égard est si juste , que les intonations harmoniques sont toujours fausses, quand elles se confondent avec les intonations de la paiole; comme celles-ci deviennent vicieuses , quand elles s'identifient avec les tons harmoniques. Le chant et la déclamation sont deux choses entièrement distinctes et inconciliables. L'ancienne déclamation chantante du théâtre a été justement proscrite, et l'on a senti que 5 pour rendre la diction théâtrale digne de son

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ol)j<;t et coiitbrnie à la vérité , il fallait parler sur la scène , comme on parle dans les conversations animées , connue on parle dans lotîtes les clrc(jnstanccs de la vie.

Mais les facnltés dont la voix humaine est susceptible sous ce rapport , peuvent-elles sufiTue à l'expression de toutes les idées, de tons les s>Mifimcns quelconques ? Oui, sans doute, et c'est là un des plus beaux dons que la nature nous ait faits. Sans lui, la parole ne serait (ju'un bienfait stérile, et ce qu'il v a déplus précieux en nous , la raison et le cœur, n'aurait aucun moyen de se faire entendre. Les intonations sont le véritable langage de ces deux premières facnltés de notre être , la |)arole n'est que le moyen intern)édiairc de leurs mouvemens. Figurez-vous tui sauvaiie vous parlant froidement et sans intonations dans son idiome barl>are; tout ce qu'il vous dira sera perdu pour vous : mais qu'il donne de l'expression à ses idées ou à ses senlimens , qu'il leur associe le langage des intonations; alors vous l'entendrez; alors vous saurez s'il vous supplie ou s'il vous menace , s'il est dans la joie ou dans la tristesse , s'il vous aborde en ennemi ou en ami.

Telle est la force des intonations , et la nature, sons ce rapport , n'a mis aucune ])orne à leur puissance. Elle a voulu que tout ce que l'homme peut éprouver et sentir, il pût le manifester sensiblement au-dehors par les diverses inflexions de sa voix. Rien de plus circonscrit en apparence que réchellc des sons que la voix humaine peut parronrlr. depuis les tons les plus

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bas jusqu^aux tons les plus élevés ; mais , dans cet espace étroit , il n'est aucun caractère qu'elle ne puisse prendre, aucun sentiment qu'elle ne puisse exprimer, aucune passion dont elle ne puisse peindre les divers niouvemeiis. Là , elle peut passer sans effort du grave ;ui doux , de la tristesse à l'enjouement , des situations les jilus froides aux mouvemens les plus animés : là , elle se montre tour-à-tour majestueuse ou imposante, suppliante ou fière , audacieuse ou souple , mystérieuse ou insinuante , sévère ou pleine d'indulgence , religieuse ou impie : là , elle interroge , elle admire , elle accuse ou elle menace au gré des passions qui agitent le cœur : là , elle exprime, tantôt la rage concentrée par des sons étouffes ,. tantôt la douleur par des cris aigus , tantôt la colère par des éclats violens, et tantôt les progrès d'une passion vive par des renfleniens successifs qui j)ortent quelquefois la terreur dans les âmes. Sa puissance est si étendue et ses moyens si multipliés , que souvent elle dit tout le contraire de ce que les paroles expriment; elle est pleine de fiel en caressant , de haine et de vengeance en parlant de paix , d'amour en affectant les froideurs de l'indifférence, de dépit , d'envie et de fureur en donnant des leçons de modération. Nul mouvement de l'âme auquel elle ne se plie et n'obéisse ; la joie la dilate, la crainte la retient , l'espérance l'élève , la douleur l'abat. Elle a des tons pour l'aigreur, elle en û pour l'hypocrisie, elle en a pour la franchise , elle en a pour la flatterie , elle en a même pour représenter et imiter la plupart des objets qui existent dans la nature. S'agit -il de

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peindre un athlète dans le conii)at , elle s'clèvn , se courbe , se diesse , se brise , se. hâte , se roidit , s'allonge à l'imitation des situations qu'elle veut exprimer. S'agit-il de peindre les orages et les tempêtes , elle a ses éclats , ses roidemens , son fracas , ses sifflemens qui représentent , en quelque sorte , le désordre de la iiatiue. Qui n'a pas frémi quelquefois au théâtre , aux: fortes intonations de ce grand tragédien qui semble avoir poussé jusqu'à ses dernières limites le prestige de son art? Qui n'a pas senti sou amc s'amollir, et ses yeux se remplir de larmes , aux mélodieuses et touchantes indexions de cette actrice célèbre , si digne de servir de modèle , quand la sensibilité seule l'agite et l'émeut?

Mais, si telles sont les facultés de la voix humaine, si la natiire nous a départi , avec le don de la parole , celui de pouvoir caractériser, par des intonations, tout ce que nous sentons , et la manière dont nous le sentons: pourquoi, peut-on demander avec raison , voit-on tant d'hommes méconnaître ce bienfait et ne doimer, dans les discours publics, presque aucun signe de l'existence de ces heureuses facultés ? C'est que, de tous les talens dignes d'être cultivés , le plus méconnu et le plus généralement négligé est celui de la parole. Où sont en effet les institutions destinées à propager ce bel art? où sont les maîtres qui mettent quelque intérêt à soigner la diction des jeunes gens dont l'éducation leur est confiée, qui s'attachent à leur faire sentir, par l'analyse, la nature des idées , et à diriger leurs intonations conformément à ce que ces pensées

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expriment dans le discours? Il est difficile, je l'avoue, de concevoir comment cette partie si importante des beaux-arts a pu tomber dans la dégradation où elle se trouve , et surtout il est difficile de concilier l'indifférence que l'on affecte à cet égard , avec l'état de lumières, de civilisation et de goût qui nous dislingue sous tant d'autres rapports.

INous admirons tous les jours les prodiges de l'éloquence chez les Grecs; mais à quoi devaient-ils cette supériorité qui les a rendus si célèbres? A la haute importance qr.'ils attachaient à l'art de la parole et aux institutioiis qu'ils avaient fondées pour la propager. Qu'on lise le P^oya^e du jeune u4nacharsis , ce magnifique recueil des mœurs et des usages de la Grèce , et on verra avec quei soin on s'y disposait aux fonctions oratoires , de quelle manière surtout on formait les jeunes gens à des intonations justes , pour leur apprendre à être toujours d'accord avec la vérité des idées , leur force et leur importance.

Les institutions politiques de la Grèce, dit-ori , forçaient à cette étude : j'en conviens. Mais est-iî donc besoin de quelque motif pour sentir la nécessité de mettre , dans les discours publics , une harmonie exacte entre les intonations et les idées ? N'est-ce pas de cela qu'il s'agit toujours ? Ce devoir est indépendant des temps , des lieux et des institutions : il est de rigueur, autant pour celui qui s'énonce dans un cercle, que pour l'orateur qui s'adresse à une grande assemblée, ou qui parle au milieu d'une place publique ; il tst iiïm.'uable . éternel, parce cjiie , partout et tcm-

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jours, il s'agit de donner ans scnllmcns et aux Idres que l'on se charge du transtueltre, le vèleiucnt ijvii leur est propre , et <jue tout se trouve renversé dans l'ordre d'un discoins public, quand l'analogie qui doit exister entre les intonations et les pensées disparaît.

Mais d'ailleurs, n'avons-nous pas anssi des carrières destinées aux belles fonctions oratoires ? Que deviennent au barreau les intérêts d'un client , lorsque son défenseur couvre du voile de la triste monotonie , ses droits sacrés à la justice; lors(|ue les traits favorables à sa cause ne reçoivent , dans sa bouche , aucune intonation qui les fasse valoir ; lorsqu'd ne sait peindre ni le malheur avec les accens de la sensibilité et de la pitié, ni l'injustice avec les élans d'une âme indignée , ni la vérité , ni l'innocence avec ces inflexions fortes auxquelles rien ne résiste? On demande (juelles carrières restent encore à la belle éloquence : en voilà une , et sans contredit la plus digne de l'homme ; car je ne connais pas de fonction plus noble et plus inv posante que celle d'un avocat se levant au barreau . pour défendre solennellement un accusé , ou pour soutenir les droits de l'innocence. Je ne connais pas de magistrature plus sublime que celle qui permet à un homme d'élevei* sa voix dans le sanctuaire de la justice , pour y faire entendre les réclamations de l'opprimé ou pour le venger des outrages de la mauvaise

foi Et la noble et brillante carrière des Massillon et

des Bossuct ! Cette carrière , où sont exposés les rapports si sublimes de l'homme avec la divinité , où sont rappelés les de\oirs si iiâiportans do la morale , n'est-

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elle pas encore offerte aux talens oratoires ? Et les tiibunes littéraires et politicjnes , les écoles publiques, les cercles , ue sont-ils pas autant de, théâtres ouverts au bel art de la parole ?

Ce ne sont donc point les carrières favorables aux talens oratoin^s qui manquent; mais l'instruction qui y dispose. Semblables à des athlètes imprudens qui s'engaj^ent dans l'arène , sans avoir mesuré l'étendue de leurs forces-, la plupart de ceux qui les tentent y entrent sans préparation. Aussi sont-elles pres(|ue toujours un écueil pour leur imprudent amonr-propre , ils succombent dès leurs premiers pas , et ils vont se perdre dans les rangs où se traîne la triste médiocrité , tandis que l'homme qui a connu de bonne heure le prix de la belle éloquence et qui en maîtrise les ressorts , emporte les suffrages, établit sa réputation et jouit avec éclat de son triomphe.

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