NEUVIÈME LEÇON
Des avantages que présente la langue française pour satisfaire à la loi des intonations.
Le premier besoin de l'homme , quelque part qu'il se trouve, est d'exprimer par les itjflexions de sa voix, les diverses sensations (|u'il éprouve : c'est une loi universelle de la nature. Il est même probable que le langage des inflexions est de beaucoup antérieur à la formation des langues. Rousseau suppose que les
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hommes ont vécu pendant nn i^rand nombre de siècles, sans l'aire usa^^e de Janj^a^e : la discussion de cette hypothèse n'entre point dans mon snjet; mais il est vraisemblal)le néanmoins que les premiers efforts que les hommes ont faits pour parler, ont du être très faibles, et ne consister yuère qu'en des cris inarticulés, expression de l'étonnement, de la crainte , de Tainoui-, et de quelques-unes des plus fortes émotions de l'àme. Les exclamations que les grammairiens ont nommées des interjections , et qui sont l'expression naturelle de la passion Nivenient émue, servirent incontestablement de premiers élémens an lan«^age.
Lorsque la nécessité exigea de la part des hommes une communication plus étendue , et que le besoin de distinguer les objets se fît sentir; l'expédient dont ils durent se servir pour inventer des mots et des noms, fut certainement d'imiter par des sons , la nature des objets (ju'ils voulaient désigner , à peu près comme un peintre se sert de la couleur verte, pour représenter le feuillage et la verdure. Delà ces métaphores brillantes, ces comparaisons hardies, ces images vives, ces forn)es animées du discours que l'on remarque dans les langues primitives. Alors, les inflexions durent avoir un caractèi-e de force et de hardiesse dont il ne nous est peut être plus donné de nous former une idée. Alors naquit la langue poétique qui parlait à l'esprit par les images , et à l'oreille par la mesure et l'harmonie. C'est avec cette langue qWOrphée amolissait les rochers de la ïhrace-, que les premiers Hébreux éternisèrent les grands événemens de leur dé-
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livrance ; que les druides enseignaient les nouvelles races des Gaulois et leur transmettaient l'histoire de leurs ancêtres j que les Bardes célébraient les hautsfaits des guerriers de la Germanie, et qn^Homère donna aux hommes, jusqu'à la fin des siècles, le plus beau monument de l'esprit humain.
Enfin, la langue oratoire parut à son tour, et, par le besoin d'émouvoir un peuple entier, elle emprunta souvent à la poésie l'audace de ses figures et de ses mouveraens passionnés. Avec quelle richesse d'intonations ne dut-elle pas se montrer à cette tribune où Démosthène foudroya si souvent la puissance du roi de Macédoine *, où Périclès maîtrisait avec tant d'empire une foule révoltée et prévenue; où l'éloquence en un mot étala pendant si long-temps ses magnifiques prodiges? Un seul trait historique suffit pour nous donner une idée de la puissance et de la force des intonations grecques. Eschine , vaincu par Démosthène à la tribune d'Athènes , venait de lire à quelques amis rassemblés autour de lui son discours sur la cou- !onne. A la vue d'un si bel ouvrage , l'étonnement de ses auditeurs était au comble, et ils ne pouvaient comprendre coniment le rival d'Eschine avait pu le surpasser. Que serait-ce donc y s'écria-t-il, sipous l'aidiez entendu ?
Plus une langue peint, plus elle remue l'imagination en l'exerçant sans cesse. Telle était la langue des Grecs: pour eux l'emploi de> belles intonations devait être un besoin en quelque sorte, parce que leur langue leur olTriùt à chaque pas de nouvelles images à
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exprimer sous les formes les plus mélodieuses, et (jue leur iniaginalion riche cl active euibelllssait tout. C'est sans doute pour mettre nu frein aux saillies de cette imaj^inatiou trop vive, que l'art des intonations fut réduit eu j»réceptes chez les Grecs, et iju'on lit une loi de son étude à tous ceux qui se disposaient à parler devant la multitude, soit au théâtre ou à la tribune publique.
Après la langue desGrecs, celle desllomaius nousprésentc les caractères les plus propres au développement des belles intonations oratoires. Riche, harmonieuse, pitlores([ne dans ses formes, soumise aux lois rigoureuses d'une prosodie exacte, et parlée par un peuple fier , presque toujours livré aux agitations d'une liberté orageuse, plein du sentiment de ses forces, et qui avait fait de la tribune |)idjlique comme une arène où les passions les plus violentes se livraient des combats; cette langue ne pouvait en elFet s'associer qu'aux plus hautes et aux plus magnifiques intonations. Combien de fois elles portèrent la terreur ou le repentir au sein dune multitude étiarée! Combien de lois elles réveillèrent le courage abattu et consterné des légions vaincues! Jugeons de ce que devait être cette langue dans la bouche des anciens Romains, |)ar ce qu'elle est encore dans la bouche de ceux qui la parlent paruii nous avec quelque régularité. Quelle harmonie ne nous présente pas encore la récitation des beaux vers de Virgile? Quelle pompe imposante ne nous ortie pa?» celle des phrases de Cicéron ? Quelle fécondil( d'intonations mélodieuses, dans la lecture des poesirs iTHoraee?
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Quelque dégradée que soit la prononciation de cette langue, il est difficile de l'entendre encore sans éprouver un charme inexprimable ; tant elle donne lieu à des inflexions qui charment l'oreille et élèvent l'âme ! tant elle se prête à l'expression du sentiment! tant elle peint avec force tout ce qu'elle décrit!
Le génie des langues modernes, il faut l'avouer, ne paraît pas aussi favorable au développement des intonations oratoires. Gomme la fonction de celles-ci est de peindre, elles doivent nécessairement être moins familières à des peuples à qui leur climat ou d'autres circonstances physiques ou morales donnent moins d'imagination , et qui ont attaché leur caractère à la langue qu'ils parlent. Dans les langues anciennes , les belles intonations étaient là comme la plante naturelle du pays. Dans les langues modernes, du moins pour la plupart, elles y sont comme des plantes en quelque sorte exotiques, qu'il faut cultiver avec plus de soin, ou elles ne sont jamais la richesse du vulgaire , ou elles ne peuvent appartenirqu'à des cultivateurs industrieux, opulens, qui , malgré le secours de l'art, ont encore ])ien souvent de la. peine à les empêcher de dégénérer.
De ces aperçus généraux sur les langues anciennes , descendons à la langue française , et voyons si les avantages qu'elle présente pour satisfaire à la loi des intonations, ne suffisent pas au lecteur pour lui imprimer ce charme extérieur de la belle éloquence. De tous les idiomes qui se formèrent en France du mélange de la latinité et des langues celtique , tudesque
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el germaine, deux surtout parurent prévaloir sur les autres et se disputer pendant quelcjue temps la prééminence : le jargon provençal et le patois des peuples du INord, appelé le patois picard. Mais l'avantage devait naturellement rester à ce dernier, parce qu'il avait pour lui rinfluencc toujours si puissante de la capitale d'une grande monarchie et celle de la résidence du chef de l'état. Si l'idiome provençal eût prévahi, il est à présumer que la langue nationale qui en serait résultée, une fois épurée par le goût , eût obtenu plus d'éclat, et que la prononciation en eût été plus harmonieuse. Mais le patois du nord l'emporta et la langue française en reçut son génie clair et méthodique, et sa prononciation un peu sourde.
Depuis cette époque , pour arriver à la maturité de la langue française , il faut traverser un espace de mille ans, pendant lesquels on voit cette langue lutter constamment contre la barbarie des siècles, et devenir presque méconnaissable d'âge en âge. Son instal)ilité était si frappante, (jue Montaigne écrivait à la tête de son ouvrage ces paroles bien remarquables : ce J'écris mon livre à peu d'hommes et à peu d'années. Si c'eût été une matière de durée, il l'eût fallu commettre à un langage plus ferme. Selon la variation continuelle qui a . suivi le nôtre jusqu'à cette heure, qui peut espérer que sa forme présente soit en usage d'ici à cinquante ans? Il écoule tous les jours de nos mains, et depuis que je vis, s'est altéré de moitié. Nous disons (jii'il est à cette heure parfait : autant en dit du sien «haque siècle. C'est aux bons et utiles écrits de le
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clouer à eux , et ira sa fortune , S(*lon le crédit de notre état. »
Enfîfi la langue française, après s'être si long-temps agitée, se reposa dans son propre génie, et, pour me servir de l'expression originale et pittoresque de Montaigne ^ elle fut clouée aux grands écrivains du siècle de Louis XIV.
Alors en eflet, la langue française prit tous les caractères du peuple qui la parlait; c'est-à-dire (pi'clle se montra vive, délicate, douce, pompeuse, franche, mélodieuse, libre et mâle. Alors ses métaphores devinrent plus justes, ses comparaisons plus nobles, ses tours plus hardis, et ses formes plus régulières. Alors l'oreille plus exercée exigea une prononciation plus harmonieuse", on voulut qu'elle peignît, non-seulement parla force des expressions, mais encore par la justesse et par la beauté des sons. Alors elle fut dégagée de tout ce qui entravait sa marche vers la perfection: le système de la liaison de ses mots fut ûyié^ on fit des sacrifices nombreux en faveur de sa prononciation ; on détermina sa prosodie , l'étendue de ses périodes, et on reconnut la richesse de ses intonations. Alors , on vit le grand Condé pleiirer aux vers du grand Corneille, et Racine porter l'émotion la plus profonde dans toutes les âmes. Alors retentirent dans la chaire chrétienne les accens sublimes de Bossuet, et les touchantes exhortations de Massillon. Alors le baireau conjpta ses premiers orateurs, et la scène française vit naître ses grands modèles delà belle déclamation. Les intonations oratoires naissent aussi naturelle-
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nient de la langue française, que les l>elles productions (le la nature, (Puii sol où sont déposés les germes les plus hetireux et à c|ui rien ne manque pour sa fertilité. Elle a en elle-même tout ce qui peut donner lieu à ce genre de beauté-, elle a ses mots dont le mécanisme peut peindre jusqu'aux nuances les plus délicates du cœur, ses mots gracieux pour les idées agréables, ses mots expansifs pour les sentimens afiFectueux , ses mots terribles pour les transports de la haine et de la vengeance, ses mois ponqieux, sonores el imposans pour les pensées noijies et majestueuses , ses mots imitatifs et pittoresques, pour représenter tout ce qui existe dans la nature. Elle a ses construclions harmonionscs, rapides, brusques ou lentes pour exprimer toutes les scènes de la vie. Elle a ses figures, ses images pour toutes les passions du cœur, et à chacune de ces constructions et de ces figures, l'àme est tellement affectée, l'esprit si frappé, que la bouche est forcée de s'ouvrir en quelque sorte aux intonations qui les caractérisent. Comuient en effet lire La Fontaine , sans ressentir le charme de sa naïveté, et sans donner malgré soi à ses tons, l'expression de ce caractère? Comment liie Bossuet j sans être entraîné par la force et la sublimité de ses pensées, el sans élever ses intonations jusqu'à la hauteur de son génie? Commerjt lire jRacvVzf^sauséprou ver l'emj)ire de l'harmonie inimitable de ses vers, et sans attacher à ses intlexions la douceur et la mélodie qui conviennent à leur caractère? Comment lire Rousseau , sans le suivre par des intonations hardies dans le vol audacieux de sa poésie lyrique ?
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C'en est assez sans doute de ces idées générales pour nous contlrmer dans la pensée que s'il est unelangue propre aux belles intonations oratoires, c'est celle que nous parlons. Mais si tel est son caractère , si rien ne lui manque de ce qui peut élever l'àme , échaufier l'imagination et remplir le cœur-, que conclure de ceux qui l'appauvrissent et la dégradent par un débit mesquin et sans expression? Qu'ils n'en connaissent ni le génie, ni les ressources, ni les richesses; qu'ils n'en sentent point les beautés, et que dès-lors ils sont inhabiles à reuiplir la tâche qu'imposent les fonctions oratoires à ceux qui s'y livrent. Cette vérité déjà si sensible, deviendra bien plus frappante encore, par l'exposition des vices qui frappent le plus généralement les intonations oratoires dans les lectures soutenues.