‹ L'Art de lire à haute voixChapitre 23 sur 48 · SUITE DE LA NEUVIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SUITE DE LA NEUVIÈME LEÇON

Des intonations vicieuses, du caractère des vices dont elles jjeuuent être frappées , et des moyens de les corriger et de les régulariser.

Je distingue cinq sortes d'intonations vicieuses : celles qui n'expriment rien y et qui sont ordinairement le résultat de l'ignorance ou de l'insensibilité; celles qui expriment à faux ^ et (]ui sont inspirées par le mauvais goût ou par un défaut d'intelligence; celles qui expriment trop , et qui sont le fruit ou d'une sent

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sibilité trop vive, ou d'une imagination trop ardente^ ou d'un amour-propre déréj^lc; celles qui expriment désagréablement y et qui tiennent à quclcjue vice de l'orj^aiie vocal; et enfin celles d'imitation, les pins dangereuses, et souvent les plus fausses de toutes. Parcoinons ces cinq sortes d'intonations vicieuses, et montrons quels peuvent être les moyens de les corriger ou de les régulariser.

Des intonations insignifiantes ou qui n'expriment rien.

Les intonations insignifiantes sont celles qui n'ont aucun rapport avec les idées auxquelles elles s'attachent , qui n'en expriment aucune , et qui sont uniquement le fruit d'une routine qui fait hausser ou baisser la voix machinalement et sans aucun dessein. Ces sortes d'intonations se font surtout remarquer au commencement et à la fin des phrases où elles reviennent toujours avec le même caractère , quel que soit le genre du sujet traité , ou la nature des sentimens ou des idées que l'on ait à exprimer. En vain la scène change de face*, en vain les contrastes se succèdent et varient à chaque pas; en vainMes situations, les images où les passions se renouvellent et se croisent; ce sont toujours les mêmes tons qui , semblables à un refrein , frappent également les oreilles, et y portent l'insignifiance absolue des choses qu'ils transmettent.

Cette manière de lire ou de débiter en public , la plus pitoyable qu'il soit possible d'imaginer, est presque toujours le résultat de l'ignorance. Oji ne conçoit I. i3 *

rien à la nature des idées, à la force des constrnclions grammaticales des phrases ou des périodes , à l'expression figurée des sentimens, à la peinture des situations et des caractères, à l'importance de la régularité du débit; et dès-lors il est naturel qu'on n'exprime rien^ c|u'on ne rende rien , et que les tons n'aient aucune sorte d'analogie avec les objets du discours. Je ne saurais trop le répéter, la science des intonations n'est point le fruit seul du goût ou du sentiment ; elle l'est encore de l'intelligence , du bon sens , de la culture de l'esprit, et de beaucoup de principes qu'une éducation soignée peut donner. Il faut d'abord bien counnître sa langue et être familiarisé avec ses tours, ses formes et ses procédés; il faut connaître la valeur précise des mots, leur expression figurée ou naturelle; il faut être exercé dans l'analyse des pensées , et avoir fait par l'étude et par la réflexion , une grande provision d'idées. Quand ces préliminaires manquent, il n'y a quHgnorance dans la diction publique, et par consétjuent , absence d'expression et de vérité.

Mais que d'hommes instruits, dit-on , à qui on peut faire le reproche d'une insignifiance de diction presque pareille à celui de l'horarme ignorant? Quelle peut être alors la cause de ce défaut d'intonations qui jette tant de monotonie et tant d'insipidité dans leur débit? C'est leur insensibilité qui dessèche et flétrit tout ce que leur esprit conçoit et tout ce que leur bouche exprime. L'àme n'entrant pour rien dans le débit de ces automates orateurs, il n'est pas étonnant qu'il n'y ait ni sentiment, ni couleur, ni tons. C'est un mal sans re-

inède. L'insiiçniliance (jui vient do l'ignorance peut du moins se corriger par l'étude, au Ikmi que l'insignifiance (jui dérive du cœur ne se corrige jamais. On reste iVa[)pé tonte sa vie d'insensil>ilité, (piand on a le malheur d'être atteint de ce vice radical.

11 n'est pas rare, je l'avoue, de voir, an théâtre surtout, des individus qui , convaincus de la nécessité de donnera leur débit des intonations, parviennent, à force de travail, à couvrir de ce prestige leur insensibilité. INIais (ju'on y prenne garde, jamais il n'y a dans leurs intiexions, quelque belles qu'elles soient, ce charme puissant qui va directement au cœur des auditeurs, ({ui les émeut et les touche. Leur insensibilité perce à travers le prestige de leur débit; on sent que ce n'est là que l'ouvrage de l'art , et non celui du sentiment. On peut être surpris, étonué de la force ou de la variété de leurs intonations, mais non nas ému; avec ces orateurs, on ne sent jamais ses yeux se mouiller de douces larmes; jamais on ne frissonne d'horreur ou d'indignation ; jamais le cœur ne cède à des émotions involontaires, mais délicieuses.

Ah ! combien sont différentes les sensations causées par les intonations de l'âme! On ne calcule point si elles sont belles, riches ou vraies; on est touché; cela suffit. Une seule inflexion du sentiment donne plus de plaisir que les tons les plus étudiés de l'esprit et de l'art ; parce que là est la véritable expression de la nature , et qu'ailleurs c'est l'insignifiance de l'insensibilité, dont on ne se rend peut-être pas compte, mais qu'on sent malgré soi à l'état de froideur où l'on se

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trouve. Les inflexions de la sensibilité sont les traits les plus piilssans pour dompter, pour amolir les âmes les pins rebelles j elles pénètrent , elles s'insinuent dans le fond des cœurs 5 elles asservissent l'homme tout entier, elles l'agitent, le troublent, le saisissent; elles lui arrachent des larmes de douleur ou de plaisir; elles le font frémir de terreur; elles l'entraînent jusqu'au délire des passions qu'on veut lui communiquer. Qu'on essaie de leur résister; on ne le pourra pas : tous les raisonnemens de l'esprit ou de l'intérêt s'évanouissent devant elles; il faut pleurer, gémir, supplier, souffrir, se repentir, s'effrayer, s'indigner avec elles; il faut cesser d'être soi, pour obéir, pour se plier à leur volonté. Tel est l'empire des intonations de la sensibilité. Heureux ceux qui en ont le germe et la source dans le cœur! leurs succès sont certains; tandis qu'il n'y a pour les tons de l'insensibilité qu'un succès équivoque , incertain , qu'on conteste et dont on finit par se dégoûter.

Vous, Messieurs, qui vous disposez aux nobles fonctions oratoires, attachez- vous à exciter, à réveiller en vous de bonne heure tous les germes de sensibilité dont la nature peut vous avoir doués. Exercezvous à des actes de générosité, de vertu, de pitié qui attendrissent vos cœurs , et qui y répandent une douce satisfaction. Accoutumez-vous à sentir avec force tout ce qui est juste et vrai. Entretenez dans votre âme une haine implacable pour l'oppression et l'insolence, un mépris invariable pour la mauvaise foi, la bassesse et la corruption. Ayez un amour ardent

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pour tout ce qui est utile, une profonde vénération pour tous les grands caractères , une pitié active pour les souffrances et les malheurs de vos semblables. A\ ec l'habitude de ces dispositions morales , vous aurez la sensibilité qui crée les grands orateurs; vous aurez les intonations du sentiment avec lesquelles on exprime tout, et sans lescjuelles il n'y a jamais qu'insignifiance et froideur dans le débit. Ecoutez comment s'explique à ce sujet l'illustre ii^ ^ ^uesseau , en parlant des sources où les orateurs de l'ancienne Grèce puisaient la haute expression de vérité qui régnait dans leurs discours pubhcs.

« D'où sont sortis , disait ce grand magistrat , ces effets surprenans d'une éloquence plus qu'humaine? Quelle est la source de tant de prodiges dont le simple récit fait encore, après tant de siècles, l'objet de notre admiration? Ce n'étaient point des armes préparées dans l'école d'un vain déclamateur : ces foudres, ces éclairs qui faisaient trembler les rois sur leur trône, étaient formés dans une région supérieure ; c'est dans le sein de la sagesse qu'ils avaient puisé cette politique hardie et généreuse , cette liberté constante et intrépide , cet amour invincible de la patrie; c'est dans l'étude de la morale qu'ils avaient reçu des mains de la raison même, cet empire absolu , cette puissance souveraine sur l'âme de leurs auditeurs. II a fallu un Platon y ajoute-t-il , pour former un Démosthène y afin que le plus grand des orateurs fit hommage de toute sa réputation au plus grand des philosophes ».

Des intonations fausses , et qui sont le résultat du mauvais goût ou d'un défaut d'intelligence.

Les intonations qui expriment à faux sont sans contredit les [)lus intolérables et les plus fâcheuses de toutes les intonations vicieuses. Du moins à travers les tons insiij;i)ifians de l'homme insensible ou ignorant, on peut saisir, avec une attention profonde, la nature des idées et l'intention de l'écrivain : mais quand on les préseule avec des couleurs fausses, il est bien difficile qu'on puisse pénétrer sous ce voile imposteur et juger de leur vérité : c'est un masque jeté sur une figure dont il faut se résoudre à ne jamais connaître les véritables traits.

Exprimer une idée avec des intonations fausses, c'est la présenter autrement qu'elle n'est, et lui donner un caractère qui n'existe point dans son essence, ou qui n'est point d'accord avec les objets accessoires auxquels elle se rattache. L'ironie, par exemple, a presque toujours une expression qui peut être transmise avec une intonation naturelle : mais si l'orateur la lui donne , alors l'ironie disparaît et par conséquent ses tons expriment à faux. Que de sentimens , surtout dans les ouvrages dramatiques, renferment un double sens ! Combien (|ui s'y trouvent modifiés , adoucis , nuancés en quelque sorte par une foule d'autres sentimens qui ne sont pas exprimés et qu'il faut cependant faire connaître! Combien paraissent calmes et modérés, et qui néanmoins sont impétueux et violens! Combien sont inspirés par une passion qu'il faut déguiser sans

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cependant l'élouffer ! A chacune de ces situations composées répond une intonation particulière et caractéristique : si tout cela est rendu , alors l'intonation est vraie; s'il n'y a (jn'une [)artie du sentiment qui soit rendue , alors l'intonation exprime h faux, et tout est perdu pour la vérité de la pensée.

LjC mauvais goât et le défaut d'intelligence sont les causes premières de ces erreurs si nuisibles à toute diction publique. Le mauvais goiit^ parce qu'il est de son essence de ne juger jamais sainement dos choses. Un lecteur d'un goût faux se servira d'intonations fausses comme un écrivain de mauvais goût se sert de mauvais termes et d'un style pitoyable j ils pourront bien s'admirer l'un et l'autre dans leurs propres moyens; mais il n'est pas moins vrai que des deux côtés tout se trouvera confondu, dénaturé. Ecoutez un orateur d'un goût faux, et cherchez, si vous le pouvez, quelque analogie entre ce qu'il dit et les intonations dont il se sert pour le transmettre ; vous n'y verrez que confusion, désordre , contradlclion et obscurité. Il exprimera les idées les plus calmes avec les mouvemens les plus impétueux , les sentimens violens avec les tons de la modération; les pensées les plus naturelles avec affectation et prétention , et les pensées fines et composées avec les inflexions les plus naturelles; il attachera un caractère de force et de vérité à ce qui n'est exprimé qu'à demi , des tons pédantesques et emphatiques aux expressions de la candeur et de la naïveté, des tons humbles et supplians à la prière faite avec dignité , et des tous fiers aux supplications les plus respectueuses

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Le défaut d'intelligence produit à peu près les mêmes effets que le mauvais goût. Et voulez-vous , Messieurs, vous faire une idée frappante de ces tristes effets ? Lnajïinez un homme qui serait contraint , comme cela arrive si souvent dans la société , de se livrer sans préparation à une lecture quelconque: comment soutiendra- t-il cette épreuve, si son intelligence ne marche pas alors tellement de pair avec les organes de la parole que rien ne lui échaj»pe , ni des rapports que les pensées ont entre elles , ni de leurs nuances , ni de l'intention avec laquelle elles ont été émises? quelle rectitude d'esprit , quel tact, quelle idée juste des convenances , ne laut-il pas avoir dans ces occasions délicates, pour ne pas travestir une idée , et pour ne pas la transmettre avec des couleurs fausses! Convenons-en , cette épreuve peut quelquefois mettre en <iéfaut l'esprit le plus exercé, le mieux, cultivé : que sera-ce donc d'un lecteur qui ne pourra tirer aucun secours de son intelligence inerte, rampante et sans culture ? 11 est cruel de le dire : mais il me paraît impossible que l'art de la parole puisse se conciHer jamais avec le vide affreux qtie présente un lecteur qui n'a fait aucuns frais pour cultiver sa raison : et voilà pourquoi, Messieurs, j'ai réuni dans mon cours, toutes les notions littéraires qui peuvent servir de base à cet art. Peut-être avez-vous été étonnés de m'entendre disserter, à l'occasion de mon sujet, sur le génie de la langue , sur sa syntaxe, sur la nature des pensées et sur leur dépendance mutuelle dans le discours : vous voyez maintenant la nécessité et l'utilité de ces

notions accessoires, puisque de leur défaut peut résulter le plus grand fléau des lectures soutenues, celui des fausses intonations. Je passe à la suite des vices dont elles peuvent être frappées dans les lectures soutenues.

Des inlonatious qui expriment trop.

Les intonations qui expriment trop sont celles qui dépassent les limites d'une idée ou d'un sentiment, et qui lui donnent une force d'expression qui ne convient ' pas à sa nature. Ce vice est bien souvent le résultat d'un goût faux qui , n'apercevant point exactement les bornes d'une pensée , en exagère la signification et la dénature par des intonations hors de mesure*, mais ce principe dont j'ai déjà peint les fâcheux effets n'est pas toujours la cause de l'exagération oratoire ; il en est d'autres qui ne sont pas aussi généralement aperçus, qu'on se pardonne même facilement, et dont les conséquences ne sont pas moins nuisibles à toute diction publique. Souvent une imagination trop ardente , ou inie sensualité trop vive suffisent pour porter aux intonations exagérées j plus souvent encore un amourpropre mal entendu jette dans le même défaut. Développons ces deux principes des intonations exagérées.

Les intonations sont au débit public ce que les métaphores sont au discours •, et de même que l'homme qui a un peu d'imagination ou de sensibilité ne parle pas long-temps sans tomber dans la métaphore • de même celui qui est organisé de la même manière ne peut pas long-temps s'énoncer en public , sans em^

ployer le langage expressif des intonations. Mais, ainsi qu'une langue vient à se corrompre, lorsque, confondant les limites qui séparent le style simple du figuré, on met de l'affectation à outrer les figures et à rétrécir le naturel qui en est la base , pour charger d'ornemens l'édifice d'une imagination trop ardente ou d'une sensibilité trop vive; de même aussi le débit oratoire se corrompt, lorsque ces mêmes principes, agissant trop vivement sur l'orateur , il se livre à des intonations qui étouffent en lui le naturel et le transportent hors des bornes de la vérité.

Tel est, j'ose le dire franchement, l'état actuel de l'art oratoire en Franco. Le même défaut qui a perdu tant d'écrivains , égare encore la plupart de nos orateurs. Us veulent être neufs, et ils ne sont qu'exagérés. Les premiers tourmentent leur langue pour que l'expression leur donne la pensée; les seconds tourmentent leur organe pour que les intonations répondent à leur manière de sentir. Ainsi la chaire , ce théâtre si naturel des intonations graves, austères, persuasives, charital)les et mêlées d'onction , n'est plus pour la plupart des jeunes prédicateurs, qu'une arène où, dans leur zèle outré et quelquefois indiscret, ils vont faire retentir les tons les plus forcés, les plus passionnés, les plus véhémens , et les plus opposés aux nobles et touchantes fonctions qu'ils doivent y remplir. Ainsi au barreau j ce ne sont presque plus que des cris dont l'oreiile est assourdie autant que le goût en est blessé, que des efforts de poitrine qui écrasent l'auditoire au lieu de l'intéresser , qui le révoltent au lieu de l'attacher.

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Mais c'est surtout au théâtre où les mouvemens d'une sensibilité trop vive, ou d'une imajjination exaltée, entraînent le plus vers les intonations outrées : il n'est pas rare ()^y voir des acteurs, même célèbres, s'y livrer sans retenue aux impressions do Iciu' ame brûlante, et tomber dans une exagération qui détruit en un instant tout le prestige de leurs talens, et qui en fait disparaître l'illusion. On reste anéanti, accablé sous le poids de leurs intonations, mais on cesse d'en être échauflé', on senl malgré soi que ce n'est j)as ainsi que la nature s'exprime; on repousse des sentimens qui ne sont pas dans la vérité, les cœurs ne les entendent plus, et l'acteur reste seul livré aux violens transports du sentiment qui l'agite, tandis que les spectateurs se contentent tout au plus de lui accorder une admiration froide, semblable à peu près à celle qu'on accorde à ces faiseurs de tours qui, par leur hardiesse ou par leur agilité, semblent surpasser les forces de la nature humaine. Je dirai à tous ces orateurs: « Vous voulez peindre la nature, et vous la rendez monstrueuse; si vous sentez vivement, parlez de même; mais ne Ibrcez rien. Que vos intonations soient moins tranchantes , moins énergiques s'il le faut , on sera moins blessé de leur faiblesse que de leur exagération; les oreilles en seront moins remplies, il est vrai, mais les cœurs les entendront, et vous arracherez des larmes de tous les yeux. » Qui n'a pas senti quelquefois l'avantage qu'a sur les cris et les éclats, l'expression d'une voix naturelle qu'anime la sensibilité?

Il est vrai que le public applaudit souvent à ces

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sortes d'intonations fausses, et voilà ce qui égare encore tant d'orateurs et tant d'acteurs : du moment qu'ils s'aperçoivent que la multitude couvre d'applaudissemens leur exagération, leur amour - propre se trouve intéressé à la maintenir : car, de toutes les séductions, la pics puissante sans doute sur le cœur de l'homme, est celle qui promet les applaudissemens de la foule. Dès-lors on étudie les dispositions du public, on s'y conforme, et les principes de l'art sont sacrifiés à des goûts dépravés, à des caprices momentanés, fugitifs, et aussi vains que ceux qui les manifestent.

Et quels sont en effet ces hommes qui distribuent les applaudissemens aux cris de l'exagération ? C'est presque toujours une foule ignorante, sans goût, sans principes, qui ne se laisse séduire que par ce qui l'étonne, et qui prend pour le talent suprême ce qui retentit le plus fort à ses oreilles : tourbe sans entrailles qui ne demande que du bruit, et qui n'aime à se repaître que de ce qui la transporte hors des limites de la nature. Ce sont des oisifs excédés de plaisirs, lassés de repos, d'un goût dédaigneux, à qui il faut sans cesse des attitudes nouvelles et des sensations toujours plus fortes. Voilà les hommes à qui on sacrifie les dispositions qiielquefois les plus heureuses ; voilà ceux dont on envie, dont on provoque les ap[)laudissemens. Certes, il faut convenir que c'est se contenter de bien peu de chose, ou plutôt que c'est se contenter de ce dont on devrait rougir : car, qui ne sait que ce ne sont point les louanges que l'on reçoit qui donnent la me-

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sure du mérite de celui (jul Icsoittient, mais la fjualité des personnes qui les di^.lril)uont?

Les intonations outrées, quel (jue soit le principe qui les détermine, ont toujours nue fin fâcheuse, qui devrait bien en corrij^er ceux (jui s'y abandonnent. On ne tient pas long temps à une exagération qui excède les forces de la nature; l)ient«^t les flancs ne suffisent plus à tant d'efforts ; la poitrine s'épuise ; on n'a plus les moyens de nourrir ses Ions ; les intonations pleines disparaissent , et il ne reste à leur place qu'une voix aiguë , sèche , formée dans la goige, dont les auditeurs fmissent par être aussi fatigués que l'orateur : c'est une sorte de vengeance (jue la nature semble exercer, pour l'imprudent abandon que l'on a fait de ses moyens.

Voulez-vous, Messieurs, conserver à vos intonations le caractère et les charmes de la vérité ? Ne sortez jamais des bornes qui vous sont imposées par la nature, et dans lesquelles vous savez vous contenir dans les communications ordinaires de la vie. C'est une grande erreur de croire cju'en parlant en public ou doive déposer sa voix ordinaire et en prendre une d'une espèce tout-à-fait différente. La prononciation des discours oratoires a été de toutes parts défigurée par cette erreur. Gardez dans votre débit les tons que vous employez dans une conversation qui vous intéresse sérieusement , et n'en sortez jamais : c'est un malheur si la nature vous a refusé les moyens de vous faire entendre à de grandes distancés; mais c'en serait un plus grand encore, si vous forciez votre vois. L'es-

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sentiel ensuite , c'est de savoir conduire et ménager ses moyens, d'être maître de soi jusque dans les transports les plus animés, de s'écouter, de savoir mettre un juste frein aux élans d'une imagination trop vive ou d'une sensibilité trop ardente , et de ne point se laisser entraîner par ces guides si souvent dangereux dans leurs excès. Ayez encore le courage de regarder comme un outrage les app/audissemens d'une foule ignorante , capricieuse et corrompue : les hommes d'uogout sûr et é[)uré ne font pas autant de bruit que les premiers, ne sont pas même en aussi grand nombre ; mais leur opinion \aut bien la peine que vous in)posiez silence aux séductions de voire amour-propre pour mériter leurs suffrages : d'ailleurs, elle triomphe tôt ou tard, ci taudis nue les vains applaudissemens dont votre orgueil pourrait se repaître se perdent dans les airs , les atteintes que vous porteriez aux principes de l'art sont déférées aux jugemens de la saine raison ; le prestige de vos faux talens tomberait, et vous finiriez par n'obtenir nulle part le prix de vos efforts.

Des intonations qui expriment désagréablement , et qui résultent de quelque vice de Vorgane vocal.

Toutes' les intonations fausses sont en général désagréal)les ; mais toutes ne le sont pas sous le même rapport: les unes offensent l'esprit, le goût, et les autres offensent l'oreille; c'est de ces dernières que je veux {>arler ici. Heureux ceux que la nature a doués d'une voix sonore , pleine , facile , harmonieuse et sans

défaut.' chez eux les inlonatlons, si elles sont justes d'ailleurs, n'ont jamais que des charmes pour les audi' teurs, et leur empire est irrésislihlc. Mais condjien l'oreille est désagréablement affectée, quand les inflexions oratoires sont transmises par des voix à qui la nature semble avoir refusé tous ses dons ! Si les difformités de la VOIX liumame étaicjit sans remède, j'avoue qu'il y aurait quelque dureté d'en peindre les désagrémens, car ce serait pour ceux (|ue ces défauts regardent, un outrage en pure perte ; mais comme j'ai l'expérience que rien ne résiste sous ce rapport au travail et à un exercice opmiàtrc , je vais essayer de décrire les inconvénicns qui résultent pour le débit public des vices dont je parle , afin de porter ceux qui se destinent à la carrière oratoire , à les corriger.

Les i^oix factices sont celles qui me frappent d'abord. Il est peu d'honuiies qui sachent résister à la sé<Juclion de grossir et d'étendre leurs avantages. Que fait-on pour cela? Ou altère la nature , on la modifie et quelquefois même on fait disparaître tous ses dons, pour leur substituer des agrémens étrangers dont on espère plus de succès. Tels sont les lecteurs à vois factices. Les uns n'ayant reçu de la nature qu'une voixfailde, y renoncent, et par des efforts qui attaquent et forcent en eux tous les ressorts de l'organe vocal , parviennent à s'en faire une monstrueuse qui n'a aucune sorte de rapport avec la première; d'autres, dans l'espoir de donner à leur déi)it plus de consistance et à leurs inflexions p.lus de volume, s'en font une toute gutturale; d'autres croient remédier à l'insulfisance de leurs

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moyens en prenant une voix aiguë, perçatile, et prise dans le plus haut ton.

Toutes ces voix factices sont incapables de bonnes et de belles intonations , parce qu'il est impossible de maîtriser des facultés arrachées par violence à la nature, et de leur faire subir les modifications nécessaires à l'intérêt des choses qu'on veut transmettre : ce sont des instrumens toujours i^nflexibles, toujours désagréables dans leurs effets. J'ai entendu des orateurs qui , après un son vigoureux , ouvrage de leurs efforts , retombaient tout-à-coup dans leur voix naturelle et frêle , et dont le débit formait un mélange bizarre de tons forts et faibles , insupportable à l'oreille. Qui n'a pas été révolté des intonations produites par ces voix, formées uniquement dans la gorge , de leur rudesse , de leur âpreté et de leur discordance ? Et ces voix aiguës, perçantes et prises dans la tête, quel charme pourraient-elles avoir, quand l'oreille en est assourdie , et , à chaque instant , blessée ?

Il est donc vrai qu'il n'y a que les moyens accordés par la nature , qui puissent servir de base aux belles intonations oratoires: ce sont ces moyens qu'il faut uniquement cultiver et employer dans le débit public. S'ils sont trop faibles , qu'on les fortifie par l'exercice ; mais qu'on ne les change pas. Rien ne résiste à un travail qui n'a uniquement pour objet que de corriger les imperfections de la nature. J'ai vu les voix les plus faibles acquérir, par degrés et à la faveur d'un exercice soutenu , de la consistance et de la force •, les voix les plus dures s'assouplir; les voix les plus fausses ac-

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quérir une justesse exacte; mais c'étaient toujours lis mêmes voix ; il n'y avait rien di; changé en elles que les imperfections (pu les déparaient. Il en est i\c la voix humaine comme d'un iuslrument de n)usi<pie: tout ce que l'on peut entre|)rendre avec succès \is-à-vis de l'un et de l'autre , c'est de les adoucir, de Ks perfectioimer et d'eu lirei- des sons justts et agréables, jiuiis non pas de changer leur nature et iW'n fane résulter des sons cpii ne seraient [)oint analogues à leur destination.

Mais les voix factices ne sont pas les seules susceptibles d'intonations désagréal)les-, Cilles qtii sont frappées de quehjue Nice physiqiue ont encore le même désavantage. Ecoutez un lect.Mir qui nasonne , qui bégaye ou qui i^rassare ; les intonations les plus justes [)er(lent leur charme y en jiassaut à tiavers son organe, ou plutôt elles en sortent à jamais flétries et dénaturées. Le nasonnement siu'tout les rend intolérablt;s , et quiconque ne s'est pas corrigé de ce défaut, ne devrait jamais prétendre aux fonctions oratoires ; car \\ n'est pas possible de présenter une difformité vocale plus desagréable à l'oreille. Heureusement , tous ces vices peuvent être atténués et n)ême entièrement corrigés à force de travail. Il y a des exemples frappans de ce succès, et je pourrais en citer plusieurs. Tout dépend pour cela des soins d'un maître qui, ramenant son élève aux premiers élémens du langage , renouvelle , en quelque sorte, son arlicilation , et le force , par degrés , à des sons justes et corrects. C'est un grand ouvrage sans doute; quelquefois fort long et I. 14

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très difficile : mais enfin il peut s'exécuter, surtout quand celui qui est atteint de quelqu'un des vices dont je parle, en sent fortement les inconvéniens , et veut à tout prix s'en corriger. J'ai connu un jeune étudiant en droit (\m nasonnait d'une manière efiPro^'able ; mais l'enthousiasme de l'art oratoire était dans son cœur, et il était vivement affecté de l'obstacle qui s'opposait à ses succès. Sa docilité , sa patience et ses efforts , secondés par mes soins , m'ont procuré Tinexprimable satisfaction de réformer , en quelque sorte , son organe vocal , et de le rendre digne de la carrière qui était l'objet de tous ses vœux.

Je place encore au rang des voix fatales aux belles intonations, celles qui ne sont point d'accord avec le sexe de l'individu qui parle , c'est-à-dire les voix efféminées dans un homme et les voix mâles dans une femme. La seule inconvenance de leurs intonations révolte et afflige. On n'aime point à voir la nature en contradiction avec elle-même , surtout dans les circonstances où il ne s'agit point de montrer, comme un phénoniène curieux , ses écarts et ses erreurs ; mais sa perfection et ses beautés. J'ai été Jémoin de la surpilsc manifestée au théâtre par un homme qui entendait , pour la première fois , une de nos actrices les plus célèbres: jamais ses oreilles ne purent se familiariser avec les intonations de cette actrice, qui lui semblaient si peu d'accord avec son sexe. Cependant quel talent fut jamais plus propre à dédommager de cette inconvenance ! Les intonations efféminées dans un homme sont encore plus révoltantes: il est impossible

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qu'elles puissent avoir rjnelcjuc channe pour les oicilles ou pour le c(cnr, parce que le ieiu<;rsemout îles lois de la nature est plus sensible encore et plus outrageant. Je ne connais j)as de inoye;i poiu- rectifier et corriger ces vices singuliers de la voix humaine : tout ce que je puis dire à ceux qui en sont atteints , c'est qu'ils ne sont nulleniiMit propres aux fonctions oratoires, parce que , dans cette carrière , |)lus que dans toute autre , rien u'est juste et vrai , qu'autant cpie les convenances parfaites de la nature sont oi)servées.

Enfin les voix sombres , ténébreuses , sourdes et tristes sont peu jiropres aux belles intonations oratoires: elles ne peuvent ni agiter, ni émouvoir, ni attendrir, parce ([u'elles sont privées de ces heureuses variétés , de ces nuances délicates qui embrassent le cœur humain tout entier, et en expriment ts)utes les émotions ; elles touchent de trop piès d'ailleurs à la triste et froide monotonie cjui , comme yi l'ai dit ailleurs, dessèche et flétrit tout ce qu'elle transmet. Ces sortes de voix iront d'avantage que lorsqu'il s'agit de peindre la sombre terreur des tombeaux . les idées lugubres, les sentimens mélancoliques, les projets ténébreux d'une barbarie profonde et calme , ou d'un fanatisme froidement atroce. Partout ailleurs elles sont déplacées , et leur action sur les âmes est dcs.ig'. cable et sans effet.

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Ues Intonations d'imitatiort.

L'art de la paiole a , dans tous les temps el dans toutes les canièies qui sont de son domaine, produit des modèles qui en ont ;ëté à-la -fois l'ornement et la gloire. Les Gerbier et les Servan au barreau , les Massillon et les Bossuet dans la chaire sacrée , les LaJiai'pe et les D^^lembert dans le sanctuaire des beaux-arts , les JKirabeau dans les tribunes politiques ^ les Lekain et les Talma au théâtre , tous ces hommes et tant d'autres dont les noms sont fameux, resteront immortels dans les fastes de l'éloquence française .mais , si leur célébrité fut un bienfait pour la perfection de l'art oratoire, on peut dire, d'un autre côté, que, par l'abus qu'en ont fait tant d'hommes que l'admiration précipitait sur leurs pas, cette même célébrité s'est changée en véritable fléau pour l'art de la parole. Dans tous les teraf)s , il a existé de ces iraprudens copistes du talent qui ont trouvé leur tombeau dans l'ouvrage même de leur insensée imitation. Les anecdotes, à ce sujet, ne me manqueraient pas, si je pouvais les citer ici ; mais je n'en veux d'autre exemple que le vertige qui semble avoir saisi, de nos jours, la plupart des jeunes gens qu'entraînent les brillantes séductions de l'art de la parole , et qui mettent tous leurs soins etloute leur étude à copier les inflexions du maître de notre scène tragique. Il n'est pas une société,pas une assemblée littéraire, pas un théâtre, soitde la capitale soit do la ])rovincc , où l'on ne rencontre des

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liommes qui se traînent sur les traces de ce grand tragédien, et i\\n cherchent à le reproduire avec tons les prestiges de son inimitable talent. J'ai connu un jeune homme , à qui la passion du théâtre était venue , parce (ju'après de longs essais, et après avoir tourmenté et dénaturé de cent manières sa voix , il s'était imaginé entendre enfin résonner à son oreille , les hautes intonations de son modèle, je l'ai suivi dans les essais de sa présomption. Qu'ai-je vu? Un homme qui avait étouffé, sous une misérable parodie , toutes ses dispositions naturelles , qui criait à tort et à travers , qui s'abandonnait à une fougue monotone aussi froide que maladroitement impétueuse , qui grimaçait horriblement ; un homme dont les mouvemens , le geste , la marche et les poses étaient dans une insoutenable contradiction avec toutes les situations de son personnage ; dont les intonations , au heu d'être graves et imposantes, étaient sourdes et caverneuses; dont les éclats , au lieu d'être pénétrans et empreints de sentiment , déchiraient inutilement les oreilles ; dont la chaleur était toute rn explosions de poitrine , en expressions machinales.

Je dirai à tous les copistes du modèle dont il s'agit, ce qu'il m'a été permis de dire au jeune homme, dont je vous parle, a Hé bien ! oui, j'en conviens, puisque vous le voulez-, vous êtes réellement parvenus à imiter la voix et les autres expressions extérieures de Talma: on croit l'entendre, quand on vous entend. Mais, en lui empruntant ses moyens, avez-vous j)ris aussi son âme? Et la vôtre est-elle d'une trempe à se concilier

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avec ce que vous lui avez dérobé ? Ignorez-vous que c'est l'àme qui imprime au jeu de 'Talnia toute sa sublimité ? Que c'est elle qui repose toute entière dans ses regards, quand il s'agit d'exprimer une passion vigoureuse-, que c'est elle qui parle dans tous les muscles de sa physionomie, qui trouble et qui agite tout son être. Ignorez-vous que c'est elle qui donne la vie à ses inflexions, qui les empreint de sa puissance et de sa force j que tout , en un mot , se trouve tellement coordonné entre son ame et ses moyens extérieurs . que ces derniers né seraient rien, que dis-je , seraient même quelquefois des imperfections, si un preslij^e infiéfinissable, nuiis (|ui émane de l'àme, ne venait les couvrir de son adnnrable ascendant? Que devriez-vons donc faire avar^t tout , en cherchant à imit<'r, comme \ousle faites , ce modèle? Ce serait de vouf approprier son ame •, mais c'est impossible. L organisation de l'homme ne comporte pas plus d'identité dans ses moyens intellectuels , que dans les traits de la ph>sionomie. Il ne vous reste donc qu'à appliquer les facultés de votre ame à des moyens qui ne sont pas faits pour elle, qui ne sont point en analogie parfaite avec sa manière particulière de sentir, et voilà précisément ce qui établit la discordance et le désordre qui existent nécessairement dans votre imilation ; voilà ce qui vous constitue et qui vous constituera toujours des copistes aussi ridicules que maladroits. »

Quant à vous, Messieurs, gardez- vousdè v6i«s laisser jamais aller à cette détestable manie d'imitation dont je vous traôë i'c'iies inconvéniens et les dangers.

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Soyez toujours ce que h; nature a voulu que vous fussiez : (juaud ou a cultivé sou àiiie et développé par l'exercice et par l'étude , ses facultés , elle a toujours assez de puissauc»^ pour suffire seule et sans le secours d'aucune expression enïprunlée, à ses monvemens. Considérez d'ailleurs <piclle espèce de honte s'attache à cette servilité d'un individu qui se constitue la copie d'un autre? IN'est- ce pas faire un a\eu public de son insuffisance, et ressembler à |)eu près à un homme qui, se sentant trop fadjle pour ujarcher seul et sans secours, emprunte des appuis étrangers qui ne servent qu'à attester sa disgrâce, et qu'à le conduire péniblement à son but? Non que je veuille vous interdire de puiser dans les modèles de l'art oratoire, tout ce qui pourra contribuer à perfectionner vos dispositions réelles, tout ce qui sera d'accord avec votre manière d'être et de sentir; car c'est en cela seul que consiste la bonne et salutaire imitation des modèles, et non à s'approprier servilement le sou de leur Noix, leurs gestes et leurs autres expressions extérieures, j>quiavoir la vaine i^loire de leur ressembler. La seule vue d'une figure de Michel- Ange en appiit plus à Raphaël, que n'auraient pu faire tous les essais d'une inntation matérielle; mais c'est que i?«pA<2è7 avait en lui le germe de la perfection, le sentiment du beau et du vrai, et qu'il lui suffit d'en voir une fois le modèle, pour le saisir, l'atteindre et le surpasser.

Un autre genre d'imitation contre lec^uel je dois m'élever encore, est celui qui regarde les lectures dramatiques que l'on fait dans les assemblées littéraires,

ou dans los rénnions de société. La plupart de ceux qui se chargent de ces lectures croient devoir employer les intonations théâtrales, et aspirent à produire à eux seuls la même illusion que plusieurs acteurs sur la scène. Cette entreprise est vaine et blesse même les convenances. Elle est vaine, parce que les situations ne sont pas les mêmes et ne la permettent |)as. Sur le théâtre, tout aide à l'illusion et au prestige; la scène, les décorations, les cosi unies, une action soutenue et suivie dans tous ses développemens. Dans un cercle, tout les détruit ; l'isolement du lecteur, son imn»obilité , la simplicité de ses moyens, et le peu d'intérêt qu'mspire en j^énéral une action morcelée. Sur le théâtre, le même acteur n'ahandonne jamais son personnage, et son uriique soin est de le repioduire après les repos d'une interlocution (jui lui laissent le temps de prendre haleine et de se recueillir. Dans un cercle, au cont.aire, il faut que le lecteur s'identifie rapidement et sans repos, avec tous les personnages (|ui sont mis en scène :^ qu'il donne à chacun son langage, ses intonations et son caractère', qu'il peigne tour-à-tour leurs sentimens les plus opposés , qu'il s'adapte aux situations les plus vaiiées. 11 faut l'avouer, cette lâche est pres(jue au-dessus des forces humaines. D'ailleurs les convenances mê.ne sont blessées par cette prétention. Les hautes Intonations théâtrales ne conviennent point dans un cercle, elles assourdissent et fatiguent par l'effet du rapprochement des individus. Voilà pourquoi jamais une lecture dramaticpie de société ne peut et ne doit avoir le caractère de la haute décla -

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ination Uicàtrale; voilà pourcjuoi je conseillerais toujours à ceux qui voudraient s'exercer dans ce genre, de ne point affecter dans ce cas les giandes intonations de la scène. J'ai vu les plus beaux talens échouer dans cette tentative. 11 est un juste milieu plein de charmes et dont les bons esprits savent se contenter , parce qu'ils jugent sainement des convenances. Correction dans le langage, justesse dans les intonations, pureté de prononciation , exactitude de diction ; voilà les bases essentielles de toute lecture de société.

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