DIXIÈME LEÇON
Des mouvernens divers dont l'a me est susceptible ; des figures et des pensées gui les expriment dans le discours , et de la correspondance des intonations ai^ec ces mouvemens et leur expression.
J'ai parcouru jusqu'à ce moment, Messieurs, tous les principes qui peuvent S'^: rattacher aux intonations oratoires considérées en elles-mêmes' j'ai traité successivement de la nécessité de les joindre à toute diction publique, de l'étendue des facultés de la voix humaine pour sufBre à leurs diverses modifications; des avantages particuliers que présente pour la méfue fin la langue française , et enfin des vices dont les intonations peuvent être généralement frappées.
Dans cette leçon et dans ses divisions successives, je
2i8 t/art de lire
ïue propose devons présenter l'application de ces principes , et d'entrer dans le détail du caractère particulier de chaque intonation, du moins de celles qui jouent le plus grand rôle dans les discours oratoires.
Pour procéder avec ordre dans ce dessein , et pour lui donner en même temps tous les appuis qui peuvent en assurer le succès; je vais commencer par tracer le tableau des divers mouvemens de l'âme, et c'est de cette base que je partirai pour vous indiquer quelles sont les figures qui les expriment dans le discours, et par une conséquence naturelle, quel doit être le caractère des intonations qui y répondent. Je ne pense pas qn on puisse remonter à des principes plus sûrs. Les intonations étant en effet une affection ou modification qui arrive à notre voix, lorsque, passant d'un état tranquille à un état agité, notre âme est énuie de quelque passion ou de quelque sentiment vif : il est naturel que nous cherchions à connaître quelles sont ces passions ou ces senliniens vifs dont notre âme peut être affectée , afin que nous puissions en déduire avec certitude le caractère particulier des modifications de la voix , ou , ce qui est la même chose , des intonations qui y répondent. Tel est le plan général que je suivrai dans cette importante section de mon cours.
Tableau des mouvemens de l'âme , et des figures qui y répondent dans le discours.
Montaigne a dit de l'âme : ce L'agitation est sa vie et « sa grâce. «
A ïiAurr. VOIX. 219
Sou aclion en efl'el, tjiio l'on rue passe la com[)araison , peut se concevoir sons l'image des directions (|ni suivent les niouvetucns du cot ps.
Ou i'ànic s'élève, ou elle s'al)aisse; ou elle s'élance en avant, ou elle se replie siu' elle-même; ou elle se contient et b'ohsorve. ou elle déborde de tontes parts j ou elle penclie de toiis les cotés chancelaute et irrésolue, ou elle bouillonne et se roule sur elle-même comme un globe de feu sm^ son axe.
Aux mouveinens de Tàme qui s'élève, répoiident tous les transports de V admiration , de V exclamation , àe ï enthousiasme j du ravissement ; ceux de Viiwocation , tle V imprécation , des pœux ardens et passionnés, de la révolte contre le ciel , de ^horreur du crime et des vices de notre nature.
Aux mouvemens de l'àme qui s'abaisse, répondent les expressions de la plainte, <:es supplications, celles des humbles prières, du décour aiçement, du repentir, de tout ce qui implore grâce ou pi lié.
Alix mouvemens de l'ânie qui s'élance en avant, répondent le désir impatient , V instance vive et redoublée , V interrogation , \ apostrophe , le reproche , la menace , Vinsulte , la résolution et Vaudace , tous les actes en un mot d'une volonté ferme et décidée, impétueuse et violente.
Aux retours de l'àme sur elle-même, répondent les expressions de la surprise mêlée d'horreur ou d'effroi, de la répugnance, de la honte , de Vépouvanie, du remords, de tout ce qui réprime le penchant , renverse la résolution ou la volonté.
A la situation de l'âme qui se contient, se modère et obseive tous ses mouvemens, répondent les figures de la déférence j des égards y du respect ^ de \aLjlatteiie , de la complaisance , de Yhypocrisie j celles des allusions j des réticences , de Vironie , de V artifice et du manège.
Aux agitations de l'ûmc qui déborde de toutes parts , répondent les transports iVwne joie excessiçCy d'un mécontentement extrême, de la colère qui éclate, d'une douleur violente et qui ne se contient plus , d'une misanthropie unii^erselle , d'une indignation qui nest plus retenue , d'un désespoir affreux , d'un délire furieux.
Aux mouvemens de l'Ame qui hésite et penche de tous les côtés chancelante et irrésolue, répondent les figures de la duhitation, de Vincertitude, de Vinquiétude et de \à perplexité , du balancement des idées et des sentimens , de la prudence qui combine ses moyens et qui en calcule les effets.
Enfin, aux mouvemens de l'âme qui bouillonne et
roule sur elle-même, répondent les expressions de la
rage concentrée , des projets de la vengeance , des
desseins de la haine et de V envie , et des soupçons
jaloux.
Voilà, Messieurs, toute l'histoire des mouvemens de l'âme et le tableau général de leur expression, dans le discours. Reprenons maintenant chacun de ces mouvemens, et tâchons d'nssigner aux intonations principales qui y répondent, le caractère particulier qu'elles doivent avoir dans les lectures soutenues.
A irAuri: voix. 221
Des inlonaliuns (jui. répondent aux nwuuemens de rdt/ie qui s'élèue.
Le caractère général des intonations qni répondent anx niouvemens de Târne qui s'élève, est d'être hautes, vives et passionnées. En s'expriniant par Vadmiration on Vincocation , l'ànie se porte tonte entière vers l'objet rpi'cllt^ admire ou vers celui (ju'clle invoque ; elle semble vouloir liancliir les distances fpii l'en séparent , et se mettre en quelque sorte en sa présence pour l'intéresser plus vivement à ses vœux.
Il faut toujours que les intonations de ce genre soient fortement détachées du cojps du discours et fassent une exception frappante à tout ce qui les environne •, outre cela , elles doivent avoir le caractère particulier du sentiment qui les inspire, comme on le verra par les détails et les exemples suivans.
Des intonations de Vadnùration et du raidissement.
Dans Vadmiration et le ravissement , l'âme s'élève avec satisfaction, et jouit avec charmes du tableau qu'elle contemple ou qu'elle se représente. Quant aux intonations qui répondent à cet état de l'àme, tout doit annoncer en elles le sentiment vil dont elle est pénétrée, la joie qu'elle éprouve ou la surprise agréable dont elle est frappée. Il y a à-la-foi$ de l'enthousiasme.
de l'emphase et de l'exaltalion. loiit doit être dit dans le genre admiralir dans le morceau suivant.
Louis Xlf^et son siècle.
Ciel! quel pompeux amas d'esclaves à genoux
Est aux pieds de ce roi qui les fait trembler tous I
Quels honneurs! quels respects ! jamais roi dans la France
N'accoutuma son peuple à tant d'obe'issance.
Je le vois, comme vous, par la gloire animé,
Mieux obéi , plus craint, peut-être moins aimé.
Je le vois , éprouvant des fortunes diverses ,
Trop fier dans ses succès , mais ferme en ses traverses ;
De vingt peuples ligués , bravant seul tout l'effort,
Admirable en sa vie , et plus grand dans sa mort.
Siècle heureux de Louis, siècle que la nature ,
De ses plus beaux présens doit combler sans mesure ;
C'est toi qui , dans la France , amènes les beaux-arts ;
Sur toi tout l'avenir doit porter ses regards j
Les Muses à jamais y fixent leur empire ;
La toile est animée et le marbre respire.
Quels sages , rassemblés dans ces augustes lieux ,
Mesurent l'univers et lisent dans les cieux ,
Et dans la nuit obscure , apportant la lumière.
Sondent les profondeurs de la nature entière ?
L'erreur présomptueuse à leur aspect s'enfuit ,
Et vers la vérité le doute les conduit.
Et toi , fille du ciel , toi , puissante harmonie ,
Art charmant , qui polis la Grèce et l'Italie ,
J'entends de tous côtés ton lang;ige enchanteur,
Et tes sons, souverains de l'oreille et du cœur!
A^OLTAiRE. Henriadc jChanL f-^II.
Quelquefois , l'admiration s'élève jusqu'aux plus grands objets, jiisqn'aux tableaux do la maj^niiiccnce des œn\res du Créateur : alors les intonations prennent un plus haut caiactère de dij»iiil(';, de pompe et d'enlbouslasiuc. L'adunration est au comble', rien ne conlierit pins son essor*, elle éclate et décrit avec \o^ inflexions les plus riches.
/>rt grandeur de Dieu imprimée dans ses œiivrf^.
Oui, c'est un Dieu cache que le Dieu qu'il faut croire; Mais, tout caché qu'il est, pour révéler sa gloire, Quels témoins éclalans, devant moi rassemblés î Répondez , cieux et mers , et vous , terre , parlez! Quel bras peut vous suspendre, innombrables e'ioiles? Wtut brillante, dis-nous qui t'a donné tes voiles? O cieux, que de grandeur et quelle majesté! J'y reconnais un maître à qui rien n'a coûté , Et qui , dans vos déserts, a semé la lumière, Ainsi que dans nos champs, il sème la poussière. Toi qu'annonce l'aurore, admirable flambeau, Astre toujours le même , astre toujours nouveau , Par quel ordre, ô soleil ! viens-tu du sein de l'onde, Nous rendre les rayons de ta clarté féconde? Tous les jours je t'attends ', tu reviens tous les jours. Est-ce moi qui t'appelle, et qui règle ton cours?
Racine le fils.
Des intonatioTis exclamatives.
Lt'exclarruition s'emploie dans toutes les occasions où Pâme est agitée avec violence , dans des moniens de
surprise, de ravissement, de colère, de joie ou de douleur , de dépit ou de haine. Le cœur est censé alors tellement pénétré du sentiment qui l'affecte, que, ne pouvant suffire à la plénitude des mouveraens qui l'entraînent, ni trouver des expressions convenables à sa situation, il éclate en transports et en interpellatians.
Les phrases exclaniatives sont suffisamment caractérisées dans le discours, pour qu'un orateur ne se méprenne jamais sur leur nature j elles sont ordinairement précédées des interjections ô ! oh ! ah ! hélas ! ou des pronoms absolus que, quoi y quel , combien j etc.; et elles sont toujours terminées par le signe (I) comme dans ces phrases : O ciel ! ■ — Oh que cela est beau ! • — Ah malheureux ami ! — Hélas , tout est perdu ! — Que son farouche orgueil le rendait odieux! — Quoi, sa rage à mes yeux perd toute retenue ! • — Quel exemple frappant de l'humaine faiblesse î — Combien vous m'êtes cher!
Cependant, il est beaucoup de phrases qui ne sont précédées par aucun des signes exclamatifs, et qui appartiennent néanmoins au genre de l'exclamation. Mais c'est alors leur construction et le sentiment qu'elles expriment qui en déterminent le caractère: comme dans les vers suivans:
Par quelle trahison le cruel m'a déçue î
Moi , je voulais partir aux dépens de ses jours!
Moi , régner ! moi , ranger un Etat sous ma loi , Quand ma faible raison ne règne plus sur moi !
D'un amour criminel Phèdre accuse Hippolytel
Enfin , rcxclamatlon est quclcjuclois renlcrméc flans une soûle expression de sentnnont ; telles sont les exclamations snivantes: — Misérable! • — Traître ! ^- Lc perlide î — Barbare que vous êtes î- — Grands dieux! Juste ciel ! etc.
Dans toutes ces exclamations, l'intonation doit avoir un caractère si marqué dV'X[)ression , (jue jamais on ne puisse confondre le sentiment qui l'inspire avec d'autres sentimens , et sui tout avec l'interrogation dont l'exclamation approche de si près. Les tons exclamatifs jouent un très grand rôle dans tous les discours animés, et il importe plus qu'on ne saurait Timaginer, que leur expression soit toujours juste et véritable. Mille nuances de sentiment disparaissent quand l'exclamation est méconnue. Que dis-je, le sens même du discours en est quelquefois tellement altéré, que l'auditeur entend toute autre chose q)ie ce qu'on voulait lui dire.
Mais il ne suffit pas de sentir et de faire sentir une exclamation quelconque, il faut encore lui donner le caractère qui convient aii sentiment auquel elle s'attache; car, comme je l'ai dit, les exclamations sont le langage de toutes les passions. La seule interjection 6j peut s'appli(]uer l\ tons les mouvemens possibles de l'àme; mais elle doit avoir dans la bouche du lecteur la teinte de l'émotion qui la produit.
Quant aux inflexions exclamatives en elles-mêmes,
leur propriété est de se faire surtout remarquer an
commencement des [)hrases qui renferment l'exclama-
liou, par un ton de voix élevé, très expressif, et pas-
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sionné en raison clu sentiment qu'il s'agit de trajismettre. Dans les phrases qui sont précédées du signe exclamatiP, l'intonation passionnée tombe sur ce signe, et le reste de la phrase est dit en employant des tons qui descendent jusqu'au dernier terme où la voix tombe et termine l'idée j comme dans ces exclamations: O mère infortunée!» — O bonté trop mal recompensée! — Que ce bienfait m'est cher!
Quand les phrases exclamatives ne sont point précédées du signe grammatical qui en détermine le caractère, et que l'exclamation n'est que dans le sentiment, alors l'intonation change de nature et demande à être conduite différemment : on pressent surtout une exclamation de cette sorte à la fin des phrases où la voix se soutient dans une inflexion élevée et propre à peindre le sentiment dont l'âme est agitée; comme dans ces vers .
Moi jalouse! et Thésée est celui que j'implore! Mou époux est vivant , et moi je brûle encore!