‹ L'Art de lire à haute voixChapitre 25 sur 48 · EN VERS ET EN PROSE · texte numérisé non relu

EN VERS ET EN PROSE

Exclamation d'une (une douloureusement importunée du fardeau et des convenances du pouvoir.

Heureux qui , satisfait de son humble fortune , Libre du joug superbe où je suis attaché, Vit dans l'état obscur oii les dieux l'ont caché !

Racine. Iphigénie,

A UAl TE VOIX. 227

Exclamation plaintive arrachée par le nu'irie seuiiinmt.

Encor si je pouvais, libre dans mon malheur, Par des larmes du moins soulager ma douleur!

Id.

Exclamations de ravissement , d'admiration et de surpris-;: agréable. — Ipliigénic en revoyant son père.

Quel plaisir de vous voir et de vous contempler Dans ce nouvel éclat dont je vous vois briller! Quels honneurs! quel pouvoir! déjà la renommée. Par d'étonnans récits , m'en avait inlbrmée. Mais , voyant de plus près ce spectacle charmant. Je sens croître ma joie et mon étouneraent. Dieux î avec quel plaisir la Grèce vous révère! Quel bonheur de me voir la lille d'un tal père!

Id.

Exclamations d" horreur et de reproche. — Abner à Mathau.

He quoi ! Mathan ! d'un prêti-e est-ce là le langage? ^ Moi , nourri dans la guerre aux horreurs du carnage . Des vengeances des i-ois ministre rigoureux, C'est moi qui prête ici ma voix aux malheureux î Et vous qui leur devez des entrailles de père , Vous, ministre de paix dans les temps de colère , Couvrant d'un zèle faux votre ressentiment. Le sang à votre gré coule trop lentement!

/(/. , Alhalie,

228 l'art de LIRIi

Exclamations douloureuses d'un père qui pleure la mort de ses enfans.

u Malheureux d'avoir été père et d'avoir vécu si longtemps! Hélas! cruelles destinées, pourquoi n'avez-vous pas fini ma vie , ou à la chasse du sanglier de Calydon , ou au premier siège de Troie? Je serais mort du moins avec gloire et sans amertume. Maintenant, je traîne une vieillesse douloureuse, mépri.sée et impuissante. O mon fils ! ô mon fils ! ô mon cher Pisistrate ! quand je perdis ton frère Antiloque, je t'avais pour me consoler j je ne t'ai plus j rien ne me consolera , tout est fini pour moi. Anti loque ! Pisistrate! ô chers enfans ! je crois que c'est aujourd'hui que je vous perds tous deux j la mort de l'un r'ouvi'e la plaie que l'autre avait faite au fond de mon cœur. Qui fermeia mes yeux? qui recueillera mes cendres ? O cher Pisistrate ! tu es mort comme ton frère , en homme de courage j il n'y a que moi qui ne puis mourir I »

FÉNÉLON. Tèlémaque.

Exclamations de bienveillance et d'amour des hommes.

O humanité ! penchant généreux et sublime , qui vous annoncez dans notre enfance , par les transports d'une tendresse naïve; dans la jeunesse, par la témérité d'une confiance aveugle ; dans le cours de notre vie, par la facilité avec laquelle nous contractons de nouvelles liaisons! O cris de la nature , qui retentissez d'un bout de l'univers à l'autre , q^uî nous remplissez de remords , quand nous opprimons nos semblables ; d'une volupté pure , quand nous pouvons les soulager! 6 amour! ô amitié ! ô bienfaisance! sources intarissables de biens et de douceurs ! ah ! les hom-

A HAUTn VOIX. 229

mes ne sont malheiueux que parce qu'ils refusent d'entendre

votre voix !

Barthélémy. F'oj, d'AnacUarsis.

Des intonations de rijivocation.

Les intonations de ViiK^ocation sont toujonrs élevées, pressantes , vives et animées ; elles sont inspirées par le désir d'nne intervention supérieure pour l'e\écution d'un projet; par le besoin (l'associera ses desseins une puissance suinalurcUe, capable d'en assurer le succès. C'est le cri de la faiblesse de l'homme, et un appel au secours dont il sent qu'il a besoin pour venir à bout de ses projets , ou pour détourner les dangers dont il est menacé. L'âme alors sort toute entière de son enveloppe et s'élève avec force vers l'être qu'elle invoque; elle exalte sa puissance; elle rend hommage à ses bienfaits; elle le sollicite, le conjure de se rendre à ses vœux ; elle emploie pour le toucher les inflexions les plus affectueuses, les tons les plus pressans ; elle leur donne à chaque instant un nouveau caractère de force et d'expression : rien de faible, rien de languissant dans l exposition de ses désirs; ses instances suppliantes redoublent à mesure qu'elle les développe : et elle ne les termine que lorsqu'elle croit être assurée de l'intervention puissante qu'elle sollicite.

Invocation à la Vérité.

Desrends du haut des cieux , auguste vérité; Répands sur mes écrits ta force et ta clarté ;

a5o i.'art de i>ire

Que l'oreille des rois s'accoutume à t'entendra ; C'est à toi d'annoncer ce qu'ils doivent apprendre j C'est à toi de montrer aux yeux des nations Les coupables effets de leurs divisions. Dis comment la discorde a troublé nos provinces ; Dis les malheurs du peuple et les fautes des princes: Viens , parle; et, s'il est vrai que la fable autrefois Sut à tes fiers accens mêler sa douce voix, Si sa main délicate orna ta tête altière , Si son ombre embellit les traits de ta lumière , Avec moi , sur tes pas , permets-lui de marcher , Pour orner tes attraits et non pour les cacher.

Voltaire. Henriade,

Les vœux adressés à V Etemel pour intéresser sa bonté an succès d'une entreprise, au rétablissement delà prospérité publique, ou à la conservation des jours d'un prince qui fait le bonheur de ses peuples, sont encore du genre de l'invocation. La seule différence qui existe entre les intonations propres à ces sortes d'invocations et celles qui conviennent aux invocations profanes, consiste dans le caractère fondamental des tons avec lesquels on doit exprimer les premières. Les vœux que l'on expose doivent sans doute être pressans et animés , mais ils doivent être en même temps graves, solennels et religieux. Il y a une grande différence entre invoquer les muses ou quelqu'autre puissance fabuleuse, et invoquer l'Etre suprême*, et cette différence doit être sensiblenient marquée dans le langage des intonations. Elles seront moins élevées, moins libres, et plus Jiiajestneuses.

A HAUTE VOIX. 2Ùl

Invocation felujirnsc.

Grand Dieu î c'est vous seul qui donnez les bons rois aux peuples, et c'est le plus grand don que vous puissiez faire à la terre. Vous tenez encore entre vos mains l'enfant auguste que vous destinez à la monarchie. Son âge , son innocence , le laissent encore l'ouvrage commencé de vos miséricordes 3 il n'est pas encore sorti de dessous la main qui le forme et l'achève. Grand Dieu ! il est encore temps , formez-le pour le bonheur des peuples à qui vous l'avez réservé , et que cette prière , si souvent renouvelée , ne lasse pas votre bonté , puisqu'elle intéresse si fort le salut et la félicité d'une nation que vous avez toujours protégée.

Massillon.

Enfin , tontes les élévations de l'ànie vers les pnissances snrnaturelles, de quclqne nature qu'elles soient, sont du genre de l'invocation, et sont soumises aux mêmes lois, quant aux nitonations propres à les caractériser. Ainsi, lorsqu'on dit: J'en atteste les dieux ! — Dieu, que je prends à témoin ! — Ciel^ vous terir tendez j etc. •, c'est toujours avec une intonation élevée et iortement caractérisée que ces sortes d'élévations doivent être exprimées. C'est un mouvement de l'àme qu'il importe toujours de l'aire sentir et de détacher sensiblement du reste du discours. Quelquefois ce mouvement se trouve confondu avec d'autres sentimens aussi animés : n'importe- il n'en faut pas moins le nuancer par Pexpressioii ; conune dans le vers suivant :

Que vous importe , ô Dieux ! sa joie et son dépit?

252 li'ART DE LIRE

Où l'on voit que l'exclamation, d dieux ! forme un sentiment particulier qui ne doit point être confondu avec le sentiment interrogatif du reste de la phrase. Il en est de même de toutes les autres élévations de l'âme , quelque part qu'elles se trouvent , et quel que soit leur caractère.

Des intonaLions de i imprécation.

Lj' imprécation est la dernière crise du sentiment le pins violent auquel le cœur de l'homme puisse être entraîné. Quand il a épuisé tout ce que l'indignation, la colère, la rage ou la fureur peuvent lui suggérer de reproches on de menaces ; reconnaissant en quelque sorte l'insuffisance de ces moyens, et ne pouvant les excéder, il appelle à son secours tout ce qui existe dans la nature pour l'intéresser à sa vengeance. Dans ce dernier effort , il rassemble sur la tête de l'objet de ses fureurs tous les maux possil»les. II anime les élémens, il ouvre les abîmes des mers,' de la terre et des enfers; il fait descendre les feux du ciel; il soulève, il arme tons les peuples pour la destruction de son ennemi, il le livre à l'exécration des siècles, il 1 abandonne aux furies vengeresses, il se repait du spectacle de ses entrailles déchirées et palpitantes, il se fait un plaisir de ses tourmeiis. Telle est l'imprécation.

On sent dès-lors quelle doit être la force, l'énergie et la véhémence des intonations qui conviennent à ce mouvement de l'ame , et sur quel caractère fondamental elles doivent poser. Tout ce que la rage im-

A IIAIÎTJ: AOIX. 2.rj

pjilssantc peut causer clc désordre, de fréuiisscrncns et craj^llatloii dans les tons de la voix linn)aine convient à celte situation extrême*, c'est la luicur dans tout son abandon; c'est l'indignation à son comble; c'est l'explosion d'iine vengeance d'autant plus \iolente que les moyens lui mancpii nt |»ouren suisic les terribles effets. J'ai dit aillems cpie dans les situations les plus Ibrtes les intonations ne devaient jamais cesser d'être naturelles. Qu'on ne pense point qn'd faille s'écarter ici de ce principe. Il y a une grande différence entre les intonations simples et les intonations exagérées. Celles-ci sont toujours froi<les, au lieu que les autres s'appliquent toujours avec succès aux plus fortes émotions de l'âme. Plus elles sont simples , plus elles sont susceptibles de véhémence et de clialeur. Llles ne fout point sonner les mots; mais elles font sentir les choses : elles n'analysent point la passion ; mais elles la peignent dans toute sa force. Les intonations les ]>lus animées dans ce sens sont donc les plus vraies , quand les passions sont à leur comble; c'est là qu'il est beau de ne se plus posséder ni se connaître. En général , c'est au style à suivre la marche du sentiment , et c'est au débit à suivre la marche du style, majestueuse, calme , violente ou impétueuse comme lui.

.Imprécation de Camille contre Hotiie.

Rome , l'unique objet de mon ressentiment ! Rome à qui vient ton bras d'immoler mon amant! Rome qui t'a vu naître t-t que ton cœur adore! Rome enfin que je hais ^ parce qu'elle t'honore!

254 li'ART DE LIRE

Puissent tous ses voisins , ensemble conjurés ,

Saper ses fondemens encor mal assure's !

Et , si ce n'est assez de toute l'Italie ,

Que rOrient contre elle à l'Occident s'allie ;

Que cent peuples, unis des bouts de l'univers ,

Passent, pour la détruire , et les monts et les mers j

Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles ,

Et de ses propres mains déchire ses entrailles !

Que le courroux du ciel, allumé par mes vœux ,

Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux !

Puissé-je , de mes yeux , y voir tomber la foudre ,

Voir ses maisons en cendres et ses lauriers en poudre ,

Voir le dernier Romain à son dernier soupir,

Moi seul en être cause et mourir de plaisir !

Corneille. Les Horaces.

Les malédictions sont encore un mouvement de l'âme qui se rapporte a l'imprécation : mais leur force a quelque chose de plus terrible. Rien de plus tragique , ni de plus effrayant peut-être que la situation d'un père qui maudit ses enfans. Cet état suppose tant de violences faites à la nature et à ses lois sr.crées; il suppose de si profonds motifs d'indignation dans le cœur du père irrité , des offenses si cruelles de la part des enfans qu'il maudit, que les intonations de la ma« lédictioa dans ce cas, doivent être à la fois affreuses et terribles. Mais leur grand caractère vient -surtout des droits que la nature a imprimés sur le front il'un père à l'égard de ses enfans, des tons d'autorité avec lesquels il les voue au châtiment qu'ils méritent, de l'étendue des outrages qui ont épuisé sa tendresse, et

des plaintes pitoyables qu'il adresse au ciel eu invoquant sa justice. Tous ces traits réujjis donnent à ses inflexions quelcpie chose de sacré et d'efTrayant en niêntie temps ; elles intéressent à sa cause, elles accablent les âmes sans les révolter, elles les pénètrent d'une relij^ieuse terreur. Telles doivent être les intonations de la malédiction suivante.

21iêsée jnaudil son fils Hippolyte.

Et toi , Neptune , et loi , si jadis mon courage , D'infâmes assassins nettoya ton rivage , Souviens-toi que , pour prix de mes efforts heureux , Tu promis d'exaucer les efl'orts de mes vœux. Dans les longues rigueurs d'une prison cruelle , Je n'ai point implore' ta puissance immortelle, Avare du secours que j'attends de les soins . Mes vœux t'ont réserve pour de plus grands besoins. Je t'implore aujourd'hui j venge un malheureux père ) J'abandonne ce traître à toute ta colère , Etouffe dans son sang ses désirs effrontés^ Thése'e, à tes fureurs, connaîtra tes bontés.

Racine. Phèdre.

Des intonations de Venthousiasme.

Tout ce que l'imagination la plus riche et la plus hardie peut embrasser dans son essor, a[)partient aux expressions de l'cnthousiasnie. Là , un j^rand objet frappe l'écrivain-, son imaj^inalion s'élève eLs'alhnnej elle éveille des sentimens vils qui agissent à leur tour sur l'imagination et augmentent çncore son feu. De là

les plus grands efforts pour exprimer cet état de l'âme; delà les termes riclies , hardis , les figures extraordinaires , les tours singuliers. C'est alors que les prophètes \ oient les montagnes s'abaisser sous les pas de l'éternité , que la mer fuit, que les collines tressaillent. C'est alors qu'Homère voit le signe de tête que Jupiter fait à Tliétis , et le mouvement du front immortel qui ébranle et fait balancer l'univers.

Entraîné sur les pas de l'écrivain dont il veut transmettre l'enthousiasme, échauffé comme lui par la grandeur de son sujet, le lecteur , dans le débit des ouvrages de ce genre , doit appeler à son secours les intonations le^ plus riches, les plus passionnées et les plus harmonieuses •, sans les rendre chantantes, il doit leur donner le charme et presque la force des tons harmoniques. Nulle part, elles ne réuniront autant de pompe; autant de cadences marquées, autant d'élévation , autant d'exaltation.

S'il décrit les merveilles de la création de l'univers , comme dans les odes sacrées ; ses intonations porteront le caractère de l'admiration, de l'étorinement et de la reconnaissance. Elles seront sublimes, majestueuses, et pleines de cet enthousiasme religieux qu inspire le spectacle de tout ce qu'il y a de plus grand et de plus magnifique dans la nature.

S'il célèbre les exploits guerriers , s'il chante les louanges des héros , comme dans \es poèmes héroïques; ses inflexions seront phis vives, plus anin)ées et plus hardioîs; elles respireront la fierté, le nol)le oigueil de la victoire et du triomphe.

S'il peint la bienfaisance, l'Innnanité et la veilu, comme clans les odes morales ou plidosophiqucs , ses tons seront plus calmes, mais en même temps pins remplis de sentiment; son enlhousiasnte sera celui d'une âme fortement pénétrée de la beauté de la vertu célébrée, qui s'enflamme j)our elle, et qui voudrait voir son règne étal)li dans tous les cœurs.

Endn, s'il écrit des sujets voluptueux et délicats, comme dans les odes anacréontiques ; il s'exprimera avec une molle paresse, avec cette indolence d'une âme qui ne semble avoir d'action que pour sentir.

Vragmens d'une ode sacrce.

Les cieux instruisent la terre A révérer leur auteur; Tout ce que leur globe enserre Célèbre un Dieu créateur.

O quel sublime ranMque Que ce concert magnifique De tous les célestes corps !

Quelle gi'andeur infinie!

Quelle divine harmonie Résulte de leurs accords I

De sa puissance immortelle , Tout parle , tout nous instruit; Le jour au jour la révèle, La nuit l'annonce à la nuit ; Ce grand et superbe ouvrage N'est point pour l'homme un langage Obsciu" et mystérieux ; Son adorable structure

238 li'ART DE LIRE

Est la voix de la nature

Qui se fait entendre aux yeux.

Dans une éclatante voûte Il a placé de ses mains . Ce soleil qui , dans sa route , Eclaire tous les humains.

Environné de lumière , Cet astre ouvre sa carrière Comme un époux glorieux , Qui , dès l'aube matinale , De sa couche nuptiale Sort brillant et i-adieux.

J.-B. Rousseau.

Fragmens d'une Ode héroïque.

Il a fui devant nous , poxjr retarder sa perte ,

Ce peuple usurpateur de l'empire des eaux !

A peine , pour combattre , ont paru nos vaisseaux;

Il laisse au lein la mer déserte.

Des Français menaçans l'image le poursuit j Il fuit encor caché sous de lâches ténèbres,

Et dans ses ports , jadis célèbres , II court de son salut rendre grâce à la nuit.

Tu disais cependant, anarchique insulaire:

te Environné des mers , seul , je suis né leur roi;

L'orgueil des nations s'abaisse avec effroi

Sous mon trident héréditaire:

Les Français sont ma proie ; ils n'affranchiront pas Les humbles pavillons que mon mépris leur laisse ,

Déjà vaincus de leur mollesse Et du seul souvenir de nos derniers combats. »

A HAUTE VOIX. 20i)

Alix armes , fils des rois î nos vaisseaux vous demandent ,

Impatiens du port et de l'oisiveté ; L'Anglais , pour avoir fui , n'est pas encore dompta ;

D'illustres dangers vous attendent:

Alix armes! que l'honneur vous enlève à l'amour j De nouveau , sur les mers , tout Albion s'avance.

Et triomphant de votre absence, Par d'insolens défis presse votre retour.

Vengez-nous; il est temps que ce voisin parjure Expie et son orgueil et ses longs attentats; D'une servilc paix prescrite à nos états, C'est trop laisser vieillir l'injure:

Dunkerque vous implore; entendez-vous sa voix Redemander les tours qui gardaient son rivage,

Et, de son port dans l'esclavage, Les débris s'indigner d'obéir à deux rois?

Et nous sommes Français! et dans nos ports timides Ce reste de vaincus veut imposer des lois! Eveillez- vous , guerriers , et rendez à nos rois

Le trône des Etats huinides:

Jusqu'en leurs forts ailés entrez victorieux; Frappez ces légions, leur dernière espérance;

Que le bruit de votre vengeance Aille, au fond des tombeaux , réjouir nos aïeux.

Gilbert.

Fragmens d'une Ode anacréonlique. — L\ Rosi:.

La rose , doux présent des cieux , Semble sourire à la nature ;

De la terre elle est la parure , Elle naquit du souffle des dieux.

Vénus la reçoit ou la donne; Les Muses en parent leurs fronts; Et, l'entrelaçant en festons, Les Grâces en font leur couronne.

Heureux celui qui la moissonne!

Fidèle image du plaisir, Quoique l'épine l'environne, On aime encore à la cueillir.

Elle sert tout ce qui respire :

La belle en déçoive son sein , Le chanteur en orne sa lyre , Le buveur en couvre son vin.

MiLLEVOYE.

Des intonations impies.

La révolte contre le ciel est le sentiment le plus audacieux qui puisse entrer dans le cœur de l'homme; mais il est en même temps la preuve la plus forte de sa profonde perversité. Avant.de s'élever contre Dieu, l'impie a outragé tous les devoirs de la morale et les a foulés aux pieds. Il a dû faire plus : il a du étouffer les cris de sa conscience , ou regarder ses remords comme un vain préjugé. Tel est l'état de son ame, lorsqu'il

A HAUTE VOrX. 24l

élève sa voix contre le ciel, etqji'il l'attaque par ses blasphèmes. On pcnt jnj^r.r.de là quel doit être le caractère de SCS intouations ; il faut cpie tout ré[)onde aux efforts qu'il a dû faire pour ai river à ce point ; c'est le coml)le d'nn courage affreux, et il doit le soutenir par le cond^le de l'audace. Il est singidier qu'il faille que ce qui devrait inspirer le plus de terreur à l'homme, soit marqué à ce caractère : mais cela n'empêche pas que pour donner aux hlasphèmes <le l'impiété leur véritable couleur, il ne faille employer les tons les plus audacieux et les j^lus oiitrageans. Il ne reste plus alors de l'homme que sa perversité, et la perversité, quand elle a levé le masque, quand die a brisé tous les liens de la morale, est toujoursatidacieuse. Racine , en traçant le portrait de Mathan dans A-thaiw , nous donne une idée de ce caractère de l'impiété. Le voici :

Mathan d'ailleurs , Mathan , ce prêtre sacrilège

Plus mcrhant qu' Xthalit;, à toute heure l'assiège;

Mathan , île nos autels infâme déserteur,

Et de toute vertu zélé persécuteur,

C'est peu que, le front ceint d'une mître étrangère.

Ce lévite à Baal prête son ministère :

Ce temple riinporliiiie , et son impiété

P'oudrait anéantir le Dieu qu'il a quitté.

Première Scène d'ATHALiE.

Aussi, comment s'explique Malhaa, lorsqu'il vient donner un libre essor à son audace impie ?

Enfin , au dieu nouveau qu'elle avait introduit, Parles mains d'Athalic un temple fut construit. I. i6

Jérusalem pleura de se voir profanée.

Des CD fans de Lévi la troupe consternée

En poussa vers Je ciel des hurlemens affreux.

Moi î>eul , donnant l'exemple aux timides Hébreux,

Déserteur de leur loi , j'approuvai l'entreprise ,

Et par là de Baal méritai la prêtrise.

Par là , je me rendis terrible à mon rival,

Je ceignis la thiare et marchai son égal.

Toutefois, je l'avoue, en ce comble de gloire ,

Du Dieu que j'ai quitté l'importune mémoire

Jette encore en mon àme un reste de terreur:

Et c'est ce qui redouble et novirrit ma fureur!

Heureux si , sur son temple, achevant ma vengeance ,

Je puis convaincre enfin sa haine d'impuissance,

Et, parmi les débfis, le ravage et les morts,

A force d'attentats , perdre tous mes remords! -

Quelqutifois la révolte contre le ciel a un autre principe que celui de la perversité du cœur humain : tantôt c'est le sentiment d'un malheur affreux qui l'inspire j tantôt c'est le spectacle des désordres apparens de la nature; tantôt c'est le triomphe de l'iujnslice et du crime: tantôt enfin c'est l'excès de l'oppression et de la misère où languit l'innocence. Dans toutes ces occasions, l'âme, ne pouvant s'expliquer la cause de ces maux, découragée, flétrie , abattue, s'élève contre la Providence, l'accuse ou la révoijue en doute. Les intonations qui conviennent à celte situation n'ont point le caractère de celles qui appartiennent aux blasphèmes de l'impiété perverse; elles sont fondamentalement douloureuses et pitoyables, parce qu'elles sont arrachées par un sentiment vif des misères humaines :

elles sont encore fortes, animées el passionnées, parce qu'elles tiennent à un ibiid (ie justice et d'humanité qui ne peut supporter la vue de ce qui blesse ces principes.

(Edipe accuse les dieux de l'excès de ses malheurs et de ses crimes.

Le voilà donc rempli cet oracle exécrable ,

Dont ma crainte a pressé TelFet inévitable 1

Et je me vois enfin , par un mélange affreux ,

Inceste et parricide, et pourtant vertueux.

Misérable vertu! nom stérile et luneste,

Toi, par qui j'ai régie dus jour- que je déteste,

A mon noir ascendant tu n'as pu résister!

Je tombais dans le picge , en voulant l'éviter.

Un Dieu plu.>5 foi t que moi m'entraînait vers le ciime,

Sous mes pas fugitifs il creusait un abîme;

Et j'étais , malgré moi, dans mon aveuglement.

D'un pouvoir inconnu l'esclave et l'instrument.

Voilà tous mes forfaits , je n'en co(inais point d'autres.

Impitoyables dieux! mes crimes sont les vôtres^

Et vous m'eu punissez!

Voltaire. OEdipc, PREMIÈRE SUITE DE LA DIXIÈME LEÇON.

Des intonations qui répondent aux mouveniens de Vdine (]ui s'abaisse.

Quand l'àme s'abaisse, c'est toujours pour quelque motif, ou qui l'Iiumilie, ou qui la décourage, ou qui

244 l'AIIT de liïRE

l'afFecte péniblement, ou enfin qui la frappe avec violence : dans cette situation , il est naturel qu'elle exprime ses sensations avec des tons bas , tristes fct languissans, lamentables ou douloureux. Autant elle manifeste de l'exaltation et de la force , quand elle s'ëlève; autant elle montre de l'accablement, quand elle retombe sur elle-même, et qu'elle est réduite à implorer quelque consolation étrangère. L'homme tout entier se ressent de cet état pénible ; ses yeux presque fermés se fixent vers la terre , ses paupières sont abattues , ses narines tombent et s'affaissent vers la bouche , son attitude est humble, son geste bas et lent. Tels sont les caractères généraux des effets extérieurs et sensibles produits par l'abaissement de l'âme. Mais rendons-les plus frappans par le détail des intonations qui répondent dux divers mouvemens de l'âme, quand elle est dans cette situation.

Des inmnalions suppliantes.

L'excès du besoin, la vue d'un danger pressant, la crainte d'un malheur affreux, ou le sentiment d'un "rand crime dont on veut obtenir le pardon, jettent l'âme dans le plus profond abaissement où elle puisse descendre. Alors elle supplie, mais avec des intonations qui annoncent l'état déplorable où elle se trouve. Comme ses supplications sont sa dernière ressource, et qu'il n'y a que la misère , le désespoir ou la mort à attendre, si elles soutsanssuccès", elle leur donne tour- ■rtour tous les caractères capables de fléchir et d'at-

tendrir. Ellos sont donloiireuses, j)rcssantes, afTectneuses, tremblantes, entrecoupées. Tantôt elles montent dansleiir défordro, jus(|n'aux cris aigus delà douleur; tantôt elles descendent jusqu'aux sons étoufi'és du désespoir. Telles sont les supplications d^^imariy au moment où il se voit entièrement dévoilé, et qxiEsther lui prononce son an et avec ces paroles foudroyantes.

Misérable! le Dieu vengeur île l'iimocenee , Tout prêt à te juger, tient déjà la balance. Bientôt ton juste arrci te sera prononce'. Tremble; son jour approche et ton règne est passé.

Aman.

Oui , ce Dieu , je l'avoue , est un dieu redoutable. Mais veut-il que l'on garde une haine implacable? C'en est fait : mon orgueil est forcé de plier. L'inexorable Aman est réduit à prier.

Par le salut des juifs, par ces pieds que j'embrasse , Par ce sage vieillard , l'honneur de votre race , Daignez d'un roi terrible apaiser le courroux. Sauvez Aman , qui tremble à vos sacrés genoux.

Racine. Esther.

Les supplications de l'infortune abandonriée, de 1 innocence opprimée , d'un amour malheureux , de la piété filiale ou de la tendresse maternelle, s'expliquent par des intonations plus touchantes encore. Quand le cœur est blessé dans tout ce qu'il a de plus cher ou de plus sacré; quand ses alarmes se portent sur des objets qui réveillent tout ce que le sentiment a de plus vif j alors se font entendre les cris puissans de la na-

a46 l'art de lire

tnre; alors l'âme, dans le triste abaissement où l'a conduite sa douleur, ne redoute ni l'humiliation de la piière, ni l'importunité de ses instances; elle franchit toutes les bornes des bienséances; elle oublie tout ce ([ue lui prescrivent le rang , l'âge ou le sexe. Ses inflexions suppliantes et douloureuses se confondent avec ses pleurs. Telle es>t Clytemnestre , aux genoux ^Achille y le conjurant de sauver sa fille Iphigénie.

Oubliez une gloire importune.

Ce triste abaissement convient à ma fortune. Heureuse si mes pleurs peuvent vous attendrir ! Une mère à vos pieds peut tomber sans rougir. C'est votre e'pouse , he'las ! qui vous est enlevée; Dans cet heureux espoir je lavais élevée. C'est \*jus que nous clierchions sur ce funeste bord ; Et votre nom , seigneur , la conduit à la mort. Ira-t-elle des dieux, implorant la justice , Embrasser leurs autels parés pour son supplice? Elle n'a que vous seul. Vous êtes en ces lieux ^ Son père , son époux , son asile et ses dieux. Je lis dans vos regards la douleur qui vous presse. Auprès de votre époux , ma fille , je vous laisse. A mon perfide époux je cours me présenter.

Racine. Iphigénie.

Souvent l'abaissement de l'âme vient du sentiment profond de ses injustices, de ses iniquités; et du fond de sa misère, elle adresse à Dieu ses supplications, pour apaiser sa colère et appeler sur elle les effets de sa miséricorde. Les intonations qui répondent à celle situation sont traînantes, himtbles , tristes et don-

lonrenses, surtout dans l'exposition clés crimes qu'on se reproche. II est facile de s'en faire une idée, en se représentant un criminel confondu , faisant à son juge le sincère aveu de ses allenlals. A peine ses yeux, osent se lever sur lui; ils restent fixés vers la terre; il paraît succomber sous le poids de la confusion qui le couvre; ses inflexions sont lentes , pénibles et arrachées par le repentir. Ce n'est que lorsque l'homme coupable en appelle à la miséricorde de Dieu , et qu'iJ implore sa clémence, que ses intonations prennent un autre caractère ; alors l'àme sort de son abattement; la confiance la soutient et l'anime; ses supplication» deviennent pressantes el animées; les tableaux de la miséricorde divine sont peints avec chaleur et ravissement, elle s'élance en quelque sorte dans son sein, comme dans un asile assuré; elle s'y attache avec force; l'espérance du pardon l'exalte et l'élève. Ainsi doivent être dits tous les morceaux qui se trouvent en grand nombre dansles discours sacrés, oùl'homme confondu, anéanti à la vue de ses faiblesses et des chatimens qu'il a mérités, ne trouve de ressources que dans le sentiment de la miséricorde du ciel. Voici mi exemple de cette situation.

C'est du fond de mon cœur, grand Dieu ! que je t'implore j^ Du fond d'un cœur frappé d'im salutaire effroi , Que le remords poursuit , que le regret dévore , Mais qui toujours espère en toi.

Exauce im moribond qui t'invoque et t'appelle; Dfes humain^ nVs-tii pas le père en les créant?

248 ï.'art de lire

Pour n'être qu'un objet rie l'ire paternelle M'aurais-tu tiré du ne'ant?

Remets-moi sous ton aile , et deviens mon refuge; J'ai suivi le Ion ent d'un siècle vicieux : Eh ! qui de nous, hélas 1 si tu n'es que son juge , Sera pardonnable à tes yeux !

Tu l'as dit : « Qu'Israël en repos vive et meure , Mes bras lui sont ouverts en tout temps , en tout lieu : Du premier de ses jours jusqu'à sa ciernière heure, Qu'il ait confiance en son Dieu.

S'il a prévariqué , qu'il se repente , m'aime , Me remontre un cœur pur tel que je lui donnai , Qu'à tous ses ennemis il pardonne lui-même , Et tout lui sera pardonné. »

Mourant dans cet esprit , et plein de confiance ;

Quand donc au tribunal je serai présenté ,

Que ta miséricorde, y tenant la balance.

Désarme ta sévérité.

PiRON.

Des intonations plaintives du ma/heur.

C'est une sorte de consolation dans le malheur, que de pouvoir e^haleI• ses plaintesj le cœur de l'homme s'y livre naturellement. Mais combien les intonations qui répondent à cette situation, sont gémissantes et mélancoliques ! le poids du malheur qui accable l'âme pèse également sur les pai oies qui expriment ce qu'elle souffre. Ses plaintes semblent sortir avec effort-, elles se traînent et se prolongent douloureusement. Quelquefois elles se relèvent, mais c'est pour retomber

A HATjTE voix. 249

l'instant fl'après. L'épuisctncnt de l'àme se manifeste dans cliacun des elTorts f|n'cllc Tiit pour soulager ses douleurs. 11 y a plus : à l'alTaissement des nicultés morales se joint le dépérisseir»ent des forces physiques : les atteintes <lu malheur rongent et dévorent l'homme tout entier; ellos aiï'aihlissenl ses organes ; elles appesantissent tous ses mouvemens ; elles flétrissent ses regards*, elles altèrent sensiblement ses inflexions; et quand il exhale ses plaintes, c'est j)Iutôt par des soupirs prolongés et sourds que par une longue suite de mots dont l'énoueiation excéderait ses forces. Enfin, les ravages du malheur vont plus loin encore-, ils attaquent jusqu'à la raison même; ils la troublent, l'égarent, et la jettent dans une sorte de délire. Alors le malheureux accuse de ses douleurs tout ce qui l'entoure, il appelle à son secours les êtres inanimés; il adresse ses plaintes aux forêts, aux rochers, aux montagnes; il voudrait faire participer la nature entière à ses chagrins mortels. Telle est à -peu-près la situation de Phèdre qu'un amour coupable, mais involontaire , a jetée dans le comble de l'abattement et du malheur. Voici quelles sont ses paroles (troisième scène de la tragédie de Phèdre).

N'allons pas plus avant. Demeurons, chère OEnonej Je ne me soutiens plus. Ma force m'abandonne. Mes yeux sont e'blouis du jour que je revoi , Et mes genoux tremblans se dérobent sous moi. Hélas !

25o li'AKT DE L.IRE

Que ces vains ornemens, que ces voiles me pèsent! Quelle importune main, en formant tous ces nœuds, A pris soin , sur mon front, d'assembler mes cheveux? Tout m'afflige, et me nuit , et conspire à me nuire.

Noble et brillant auteur d'une illustre famille, Toi dont ma mère osait se vanter d'être fille , Qui peut-être rougis du trouble où. tu me vois , Soleil, je te viens voir pour la dernière fois!

Dieux, que ne sui^-je assise à l'ombre des forêts ! Quand pourrai-je , au travers (i'une noble poussière , Suivre de l'œil un char fuyant dans la carrière !

Insensée , où suis-jc , et qu'ai-je dit ? Où laissai-je égarer mes vœux et mon esprit? Je l'ai perdu , les dieux m'en ont ravi l'usage. OEnone , la rougeur me couvre le visage. Je te laisse trop voir mes honteuses douleurs; Et mes yeux, malgré moi , se remplissent de pleurs.

Tels sont les traits avec lesquels Racine a peint le désordre et l'abattement de Phèdre. Examinons maintenant quelles intonations conviennentà cette situation.

Dans les quatre premiers vers, les inflexions de Phèdre sont traînantes , faibles , coupées par des chutes fréquentes , suspendues par de longs repos. Elles peignent la lassitude et l'épuisement où elle est tombée. L'exclamation , hélas ! qui les termine et qu'elle prononce douloureusement en s'affaissant en quelque sorte dans son fauteuil , met le comble à ce tableau , €t montre combien les efforts qu'elle vient de faire

A HAUTi: \OlY. 25 1

pour arriver sur le lieu de la scène , ont excédé la mesure de ses Ibrcos.

Dans les quatre vers suivans, ses intonations prcnnenl une autre nuance : Phèdre excédée et toute entière à sa douleur, se montre importunée des orneniens qui la couvrent", elle se plaint avec inquiétude des. soins que l'on a mis à les rassembler sur sa tête -, elle oublie qu'elle-même les a permis; leur poids ïa fatigue-, elle les repousse comme une surcharge incommode et pénible, et dans son affliction profonde clic accuse tout ce qui existe dans la nature de conspirer à lui nuire.

(Enone veut lui parler et lui inspirer quelque courage : mais elle ne l'entend pas. Elle recueille ses forces; ses intonations prennent tout-à-coup un caractère de dignité j elle soulève sa tête appesantie, et, fixant ses regards sur le soleil auteur de sa famille , d'une voix forte et solennelle, elle lui adresse ses derniers adieux.

Ces paroles redoublent l'inquiétude (^(Bnone qui veut la détourner de mourir. Mais c'est en vain qu'elle lui parle. Phèdre, recueilhe en elle-même et comme préoccupée d'un objet qui la frappe vivement, ne sort de son silence que pour exprimer le délire de sa raison troublée. L'œil lixe et les bras tendus en avant , son corps .^ demi-soulevé et comme yjrêt à s'élancer j elle voit Hippolyte à travers la po,ussière du char roulant de ce jeune prince. Ses inflexions s'animent, s'élèvent , s'échaun\3nt. Ce n'est plus Phèdre languissante, abattue et appiîlant la mort à son secours; c'est Phèdre enivrée du spectacle que son délire lui présente , pleine

d'ardeur, au comble du ravissemeut , et s'efForçant de réaliser par ses vœux la situation que son imagination lui offre.

Mais l'instant d'après , cette illusion disparaît. Phèdre reprend tout -à-coup sa raison; ses pensées se replient sur elle-même, et, tremblante, confuse, effrayée , pleine encore du souvenir de son égarement, elle se contemple avec horreur; elle gémit; l'aveu de son délire lui échappe avec douleur; elle en accuse les dieux : elle se couvre le visage pour dérober sa confusion à tous les yeux ; elle se plaint tristement d'avoir trop laissé paraître ses hoirteux penchans, et succombant enfin à ses douleurs , elle pleure et retombe dans le premier anéantissement de son âme.

Les inton'ations plaintwes n'ont pas toujours ce caractère d'abattement extrême et de désordre; souvent elles ne sont que l'expression d'une mélancolie profonde que ni le temps ni les distractions de la vie n'ont pu guérir. Les coups dont l'àme a été frappée sont loin, mais le souvenir en est sans cesse présent, et la plainte est le seul soulagement qui puisse en calmer la douleur. Voici un morceau de Laharpe , bien propre à donner une idée de ce sentiment, et de l'expression qui lui est propre.

C'est là ( les bois ) , c'est dans l'obscurilé , . Que, fuyant le tumulte , et dans soi recueillie. Vient s'asseoir la mélancolie , Pour y rêver en liberté.

Ses mavix. et ses plaisirs ne sont connus que d'elle. A ses chagrins qu'elle aime elle est toujours fidèle ,

Ke se plaît que dans l'ombre et dans les lieux ddscrts.

Elle verse des pleurs qui ne sont point amers ;

Toute entière à Tobjet dont elle est possédée,

Ne redit qu'un seul nom , n'entretient qu'une idée,.

Et chérit son secret , qui s'échappe à moitié j

Son regard triste et doux implore la pitié;

Elle étouffe sa plainte et soupire en silence ;

Elle n'ose qu'à peine embrasser l'espérance.

Et tremble en adressant un timide désir

"Vers un bonheur lointain , qui semble toujours fuir.

Epure au comte de SCHOWALOW.

Des intonations de la confusion.

Quand l'homme a sujet de rougir d'une action qui blesse l'honneur et la déhcatesse, il conviendrait mal qu'il joignît l'impudence, l'audace ou l'imposture à l'aveu qu'il doit eu faire. Ses intonations doivent donc être humbles, réservées, simples, modestes, sans aucune sorte d'éclat, sans aucune prétention à séduire ou à tromper. Ainsi doit être dit le discours de Pyrrhus dans yindromaque , au moment où ce prince vient faire à Hermione l'aveu pénible qu'il viole visà-vis d'elle la foi qu'il lui avait jurée , qu'il renonce à sa main , et qu'il va é[»ouser la veuve (S! Hector.

Vous ne m'attendiez pas , madame, et je vois bien Que mon abord ici trouble votre entretien.

Je ne viens point, armé d'un indigne artifice , D'un voile d'équité couvrir mon injustice. Il suffit que mon cœur me condamne fout basj Mi je soutiendrais mal ce que je ne crois pas.

254 l'art «e lire

J'épouse une Troyenne. Oui, matlamo, et j'avoue

Que je vous ai promis la foi que je lui vovie.

Un autre vous dirait que , dans les champs troyens,

IS^os deux pères sans nous formèrent ces liens ,

Et que , sans consulter ni mon goût ni le vôtre ,

Nous fûmes , sans amour, engagés l'un à l'autre.

Mais c'est assez pour moi que je me sois soumise

Par mes ambassadeurs mon cœur vous fut promis;

Loin de les révoquer, je voulus y souscrire.

Je vous vis avec eux arriver en Epipfe •

El quoique , d'un autre oeil l'éclat victorieux

Eût déjà prévenu le pouvoir de vos yeux-.

Je ne m'arrêtai point à cette ardeUr nouvelle.

Je voulus m'obstiner à vous êti^e fidèle.

Je vous reçus en reine , et jusques à ce jour ,

J'ai cru que mes serniens me tiendraient lieu d'amour.

Mais cet amour l'emporte; et par un coup funeste ,

Andromaque m'arrache vui cœur qu'elle déteste.

L'un par l'autre entraînés , nous courons à l'autel,

JNous jurer, malgré nous , un amour immortel.

Après cela , madame , éclatez contre un traître

Qui l'est avec douleur et qui pourtant veut l'être.

Pour moi , loin de contraindre un si juste courroux .

Il me soulagera peut-être autant que vous.

Donnez-moi tous les noms destinés aux parjures.

Je crains votre silence , et non pas vos injures j

Et mon cœur, soulevant mille secrets témoins ,

M'en dira d'autant plus que vous m'en direz moins.

Quelquefois, la confusion naît du sentiment profond d'un affront reçu j c'est la confusion des grands cœurs. Alors l'àme s'arrache avec violence à son abattement et l'exprime avec les intonations de l'indigna-

A HArTf; \o\x. 2 55

tioii , (le la ra|j;e et <ic Ja vciij^caucc «nêli-es à cell(\s de la liontc. lel est D. Diégne y clans la cinquième scène du C/û?, après avoir reçu un soulîlet tle la main du comte de Gomcs.

D. DiÉGUE.

O rage! ô désespoir ! o vieillesse eiinemie! N'ai-je donc tant vécu (jue pour cette infamie? Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers, Que pour voir en un jour flétrir tons mes lauriers ? O souvenir cruel de ma gloire passée!

OEuvre de tant de jours en un jour effacée 1 Nouvelle dignité , fatale à mon bonheur î Précipice élevé d'où tombe mon honneur!

Faut-il de votre éclat voir triompher le comte , Et mourir sans vengeance , ou vivre dans la honte?

Corbeille. Le Ciel.

Quelquefois , l'excès de la confusion conduit à l'mipudence et à l'audace j c'est celle des cœurs profondement pervers. Alors l'hypocrite se voyant dévoilé, jette son masque, rentre dans son caractère, prend une contenance impudente et avec les tons d'un dépit audacieux, d'une rage à demi étouflce, il adresse des menaces et des outrages à ceux qui l'ont confondu. Tel est Tartuffe y lorsque Orgon , après l'avoir surpris prêt à embrasser KlmirCj veut le chasser de sa maison.

Tarttffe.

C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez en maître. La maison m'appartient , je le ferai connaître , Et vous montrerai bien qu'en vain on a recours , Pour me chercher querelle , à ces lâches détours j

2 56 li'iVRT DE LIRE

Qu'on n'est pas où l'on pense , en me faisant injure , Que j'ai de quoi oonfondre et punir Timposture , Venger le ciel qu'on blesse , et faire repentir Ceux qui parlent ici de me faire sortir.

Molière.

Des intonations du découragement.

Dans quel excès d'accablement tombe un homme qui ne voit plus de ressource à son malheur, et qui a donné entrée dans son cœur au funeste découragement l il est morne, abattu, insensible à toutes les jouissances de la vie. Plongé tout entier dans sa tristesse , rien ne peut plus ni le toucher, ni le rendre à l'espérance; il ne croit plus ni à la bienfaisance , ni à la justice, ni à la sincérité des hommes-, il les fuit, il est seul avec sa douleur dans la nafure entière; ou , si quelque consolation peut trouver accès dans son cœur, ce n'est que celle du. tombeau , qu'il appelle , qu'il invoque comme son unique espérance. Souvent même il conçoit le coupable projet de hâter de ses propres mains l'instant de sa destruction ; il nourrit, il caresse cette idée , jusqu'à ce qu'enfin il la réaUse par l'affreuse ressource du suicide.

Tel est le découragement : on conçoit dès- lors quelles intonations appartiennent à cet état de l'âme. Elles sont tristes , sombres , et empreintes des couleurs du désespoir. Parle-t-on devant lui d'espérance, de consolation? alors elles deviennent fortes et énergiques; l'horreur des hommes et la méfiance de leurs bienfaits les caractérisent; il n'y a que la pensée du dernier terme

de la vie qui puisse chanj^er leur nature; alors elles deviennent vives, pressantes, touchantes même, parce qu'elles sont l'expression du sentiment le plus clierau cœur de l'homme tombé dans le découragement, celui de sa destruction.

Plaintes du décou ra([einent.

Non , il n'est pkis d'espérance pour moi; l'itiflexible destina prononcé sur mon sort; c'en est fait , et je dois épuiser

la coupe amère du malheur Que n'ai- je pas fait pour

vaincre ma destinée ! et quelle a été la récompense de mes eflforts I Des amis perfides se sont joués de ma bonne-foi ; tous les cœurs se sont fermes à mes plaintes ; j'ai vu le crime audacieux insulter à mon malheur, et le sort toujours occupé à poser une éternelle barrière entre moi et toutes le*

consolations de la vie Qu'ai- je besoin de revenir parmi

les hommes, pour essayer encore de leur inhumanité? Voudrais-je acquérir de nouvelles preuves de leur dureté? voudrais-je éprouver encore leurs rebuts et leur indifférence? Non, le tombeau m'appelie , et c'est là mon unique

asile Qu'il me serait doux de pouvoir franchir en un

instant l'espace qui m'en sépare! Oh 1 qui me donnera

la mort I qui m'arrachera au supplice affreux d'exister plus

long-temps sur cette terre de misère et de larmes? Mais

que dis-je?. ... pourquoi repousserais-je l'idée consolante qui vient se glisser dans mon cœur ?.-... Ma vie n'est-elle pas à moi ? etc.

Des intonations mourantes.

Les intonations mourantes sont la dernière expression d'une àme qui s'affaisse avec le corps et qui lutte

2 58 laplT de lire

péniblement contre les ravages de la mort, pour faire entendre ses derniers sentimens, ses dernières volontés. Quel est l'homme un peu avancé dans la carrière de la Tie qui n'a pas été témoin de ce spectacle? Qui n'a pas entendu ces inflexions traînantes, sourdes, étouffées, sans ordre et sans suite, d'un honmie aux prises avec la mort; ces sons arrachés avec effort, coupés par de profonds soupirs et mêlés quelquefois s ax gémissemens de la douleur} ces inflexions tantôt solennelles et graves, et tantôt faibles, sans expression, et à peine sensibles: cette^voix décroissant par degrés et s'étéisrianl' enfin ali milieu des derniers efforts de la nature? ïel est le modèle que doit se proposer celui qui veut peindre !avec vérité cette situation.

. J^ulois mourant à Henri Ip .,

'Valois tourna siir lui , par un dernier efiort , 'ses yeux'appesantis qu'allait fermer la rïjort; ' ''

Et , touchant de sa main ses mains victôiieiises :" ''

«'Rétenez , mi dî^-il , vos lài-mes généreuses: '

• -fs • ' '• V- ' 'Ij "-i-' T'- ' 1 ■ i • Dt 'i i ,i)j) . . , . , , ±i univers mdigae doit plaindre votre roi; '

Vous, Bourbon, combattez , régnez et'Veftgez-ilWSïrS"*^^

Je meurs, et je vous laissé au milieu des ôrëges, ' ^"P

Assis sur lui e'cueri couvert de mes naufrages j ""?

Mon trône vous attend, mon trône vous est dû ;

Jouissez de ce bien par vos mains défendu.

Mais songez que la foudre en tout temps l'environne:

Craignez , en y montant, ce Dieu qui vous le donne.

Puissiez-Vô\ifs, détrompé d'un dogme criminel ,

Rétablir de vos mains son culte et son autel!

Adieu j régnez heureux , qu'un plus puissant génie, Du 1er des assassins défende votre vie. Vous connaissez la Ligue et vous voyez ses coups : Ils ont passé par moi, pour aller jusqu'à vous.

Peut-être lui jour viendra qu'une main plus barbare

Juste ciel! épargnez une vertu si rare^ Permettez..,.. » A ces mots , l'impitoyable mort Vient fondre sur sa tête , et termine son soit.

Voltaire. Henrlade.

Page 1