‹ L'Art de lire à haute voixChapitre 26 sur 48 · DEUXIÈME SUITE DE LA DIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DEUXIÈME SUITE DE LA DIXIÈME LEÇON

Des Intonations qui répondenL aux rnonvetnens de l'âme qui s'clance en auant.

Les mouvemens de l'âme qui s'claiice en avant se rapportent toujours , en bonne on en mauvaise part, à quelque objet qui est présent ou que l'imagination se représente. Le caractère particulier de ces mouvemens est d'agir sans détour , sans retenue , et d'être l'expression franche et naturelle des sentimens du cœur, de quelque nature qu'ils soient. Assignons aux intonations qui leur sont relatives la modification qui leur est propre.

T)es intonations interrogatipes.

Les intonations interrogatiues ont une couleur particulière qui les distingue éniinemmcnt de tous les autres tons oratoires. Elle se fait surtout remarquer au commencement et à la fin des phrases mterro^a-

260 i.'art de lire

tives , où la voix emploie des modifications tellement consacrées par la nature et par l'usage, qu'on s'en sert ' jusque dans les communications les plus simples de la vie. On interroge partout , et dans toutes les langues, avec des inflexions qui s'écartent entièrement des tons ordinaires; parce que, partout, l'interrogation est un des mouvemens de l'âme le plus pressant et le plus propre à peindre les divers sentimens qui l'animent. Delà vient que les phrases interrogatives sont toujours terminées par un signe orthographique qui en indique le caractère, et que leur construction grammaticale est toute particulière.

Les propositions interrogatives se forment de deux manières: ou ^2Lv\Qi\)\onon\?>) qui j lequel jquoijquely que; et les adverbes où ^ quand , comment , combien, etc. j comme dans ces phrases : lequel voulezvous? que souhaitez-vous 7 d'où venez^vous? etc., ou parles pronoms personnels, yV^ f^oz/s^ il y nous y etc. qu'on place après les verbes : ai-je bien entendu? açez-vous achevé? veut-il venir? etc. Il ne peut donc pas y avoir d'équivoque dans la reconnaissance des interrogations ; et un lecteur ne peut jamais manquer de les distinguer, pour peu qu'il soit instruit des principes élémentaires de sa langue.

De toutes les intonations oratoires, aucune ne con- 4;ribue autant à animer, à échauffer un discours public que les interrogatives. Quand elles sont fortement caractérisées, conformes au sentiment qu'elles doivent exprimer , elles portent les passions au plus haut degré d'énergie, elles en peignent avec force les divers mou-

vemens; elles sont les interprètes les plus naturels et les plus expressifs du cœur. Mais aussi , quelle sécheresse , quelle absence de sentiment et de vérité, quand les interrogations oratoires ne sont point énoncées avec les tons qui leur conviennent, on qu'elles restent conlondues avec les autres formes du discqurs! C'est ôter au sentiment toute sa vie*, c'est lui enlever sa couleur; c'est méconnaître enfin la nature qui veut que chaque passion ait son langage, et que les plus profondes soient exprimées avec les intonations les plus caractérisées.

11 serait donc bien important qu'un lecteur qui veut se rendre habile dans son art, apprît à interroger. Il me serait difficile de préciser ici le caractère de l'intonation qui convient à ce mouvement de l'âme \ mais il ne le serait pas du tout à un élève de le saisir avec un maître qui voudrait se donner la peine d'insister sur cette inflexion particulière. Elle est tellement dans la nature , qu'il est presque impossible qu'on ne la sente pas, qu'on ne l'imite pas, dès qu'on l'a une fois entendue. Au reste , je dirai de l'interrogation ce que j'ai dit de l'exclamation; non-seulement il faut donner à la phrase (jui la renferme le ton qui convient à toute proposition intcrrogative en général ', mais encore celui qui appartient au genre du sentiment qu'elle renferme; et c'est en cela surtout que consiste l'art d'interroger. Toutes les passions empruntent le langage de l'interrogation : il faut donc qri'elles reçoivent dans l'inflexion intcrrogative la nuance qui leur est propre , à peu près comme une forme particulière dans un tableau, doit

recevoir la nuance qui lui convient individuellement , et qui doit la distinguer des autres formes pareilles.

Exemples de diverses sortes d'' intonations interrogatives.

Achille à Agameinnon.

Juste ciel! puis-je entendre et souflfrir ce langage!

Est-ce ainsi qu'au parjure on ajoute l'outrage ?

Moi , je voulais partir aux dépens de ses jours !

Et que me fait , à moi, cette Troie , oii je cours ?

Au pied de ses remparts quel intérêt m'appelle ?

Pour qui , sourd à la voix d'une mère immortelle ,

Et d'un père éperdu négligeant les avi^ ,

Vais-je chercher la mort tant prédite à leur fils?

Jamais vaisseaux , sortis des rives du Scamandre ,

Aux champs thessaliens osèrent-ils descendre?

Et jamais , dans Larisse, un lâche ravisseur

Me vint-il enlever ou ma femme ou ma sœur?

Qu'ai-je à me plaindre? Où sont les pertes que j'ai faites?

Je n'y vais que pour vous, bai'bare que vous êtes!

Racine.

L'indignation , la fierté et le reproche amer animent ici le langage d'Achille; ces sentimens doivent donc se fondre dans les phrases interrogatives dont il se sert pour manifester son mécontentement.

Cljteinnestre au même.

Barbare ! c'est donc là cet heureux sacrifice Que vos ^oins préparaient avec tant d'artifice î

A HAUTE VOIX. uix)

Quoi ! l'horreur de souscrire à cet ordre inhumain , N'a pas , en le traçant , arrêté votre main ! Pourquoi feindre à nos yeux une fausse tristesse? Pensez-vous, par des pleurs, prouver votre tendresse? Oh sont-ils ces combats que vous avez rendus ? Quels flots de sang pour elle avez-vous re'pandus ? Quel débris parle ici de votre re'sistance? Quel champ couvert de morts me condamne au silence? Voilà par quels ttimoius il fallait me prouver, Cruel ) que votre amour a voulu la sauver.

Id. Iphigënie.

Après les quatre premiers vers (jui sont exclamaliiti, commencent les interrogations tic Clytemnestre. La plus vive indignation contre la faiblesse et la barbarie d'Agamemnon les inspire: il y règne encore un sentiment maternel qui les rend emportées, vives et profondénfent passionnées : elle éclate en reproches; mais ces reproches sont fondes sur sa tendresse pour sa fille, et sur l'horreur du sort qui lui est destiné. Les intonations interrogatives doivent peindre tous ces scntimens à-la-fois.

Aiidiomaqiie à Prrrhus.

Seigneur , que faites-vous ? et que dira la Grèce ? Faut-il qu'un si grand cœur montre tant de faiblesse? Voulez-vous qu'un dessein si beau, si géne'reux , Passe pour le transport d'un esprit amoureux? Captive, toujours triste, importune à moi-même, Pouvez-vous souhaiter qu'Andromaque vous aime? Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés Qu'à des pleurs éterncU vous avez condamnés?

Id. Andfoma{/ue.

î264 l,'art de lire

Il y a ici deux sentimens bien distincts à exprimer. Le premier est un sentiment de surprise extrême causé par la résolution intéressée et peu généreuse de Pyrrhus , qui ne veut sauver le fils d'Andromaque qu'au prix de son hymen avec la mère^ et dans lequel la veuve d'Hector cherche à réveiller la générosité du roi par le tableau de ce qu'il doit à la Grèce et aux nobles inclinations de son cœur : le second est un sentiment d'honneur et de délicatesse qui fait repousser les vœux de ce prince, même pour les mtérêts du bonheur auquel il prétend 5 parce que ce bonheur ne saurait jamais être parfait avec une épouse éternellement vouée aux larmes et à la tristesse.

Hippolj-te à Aricie,

Moi , vous haïr, madame!

Avec quelque couleur qu'on ait peint ma fierté , Croit-on que , dans ses flancs , un monstre m'ait porté'' Quelles sauvages mœui's , quelle haine endurcie Pourrait, en vous voyant, n'êti-e pas adoucie? Ai- je pu résister au charme décevant ?

Id. Phèdre.

Avec quel sentiment d'horreur mêlé aux plus douces inflexions de l'amour, Hippolyte repousse ici jusqu'au simple soupçon qu'il ait pu haïr Aricie? Avec quelle énergie surtout il doit dire ce vers : Croit-on que, dans ses flancs j un monstre yn^ait porté ? pour détruire un soupçon qui le révolte ! Les vers suivans renferment l'aveu indirect d'une flamme long-temps

étouft'ée, mais qui est prête à se trahir ; enfin , l'intonation interrogative de ces mots : ai-je pu résister au charme décevant.... ? explique tout. Hippolyte y jette toute la chaleur de son Ame brûlante, au point qu'Aricie, étonnée et ravie à-la-l'ois, ne le laisse point achever, et l'interrompt par une exclamation on quelque sorte involontaire, mais qui suffit pour indiquer que son cœur l'a entendu.

C'en est assez de ces exemples , sans doute , pour montrer avec quel soin un orateur doit discerner, dans une interrogation , le sentiment qu'elle renferme, afin de l'exprimer avec vérité. Je ne finirai point cependant sur les intonations interrogatives , sans |)arler d'une erreur trop commune qui les fait bien souvent confondre avec les intonations exclamatives. J'ai entendu des hommes ne mettre, dans le débit oratoire, presque aucune différence entre ces deux intonations ; et cependant combien les sentimens qu'elles doivent exprimer sont différens l'un de l'autre ! Que de méprises et de contre-sens naissent de cette confusion ! J'avoue que la construction grammaticale d'une phrase interrogative est souvent la même que celle d'une phrase exclamative, et que souvent encore une même phrase peut être absolument dite dans le sens admiratif ou interrogalif , comme celle-ci :

Est-ce ainsi que vos yeux consolent ma disgrâce.

que je puis rendre, ou interrogative , en l'adressant comme une question et à titre de rejtroche, ou admi-

lative , en l'énonçant comme une plainte douloureuse et mélancolique ; mais c'est à l'orateur à discerner le sentiment avec lequel il faut rendre ces sortes de phrases. L'équivoque d'une intonation à cet égard retombe toujours sur le sens de la pensée: elle la rend incertaine j elle dénature l'intention de l'écrivain , et souvent elle transmet un sentiment qui est précisément le contraire de celui qu'il s'agissait d'exprimer.

Des Intonations du désir.

Le désir est un des sentimens du cœur humain qui s'explique au-dehors par les symptômes les plus sensibles et en même temps les plus caractérisés. L'àme est toute de feu dans la recherche de l'objet qu'elle désire ; les paroles , les regards, les actions , tout est ramené à ce point de sa préoccupation ; plus elle trouve d'obstacles , plus ses désirs s'irritent ; ils s'alimentent , en quelque sorte , de tout ce qui devrait en apparence les éteindre. D'un autre côté, l'imagination travaille à augmenter cette activité du désir -, elle s'échauffe en proportion des difficultés qu'il rencontre; elle embellit , elle pare l'objet de ses poursuites ; elle lui prête mille charmes imaginaires. U y a plus encore : au sentiment du désir se joint une foule d'autres sentimens , qui tous concourent à le caractériser avec force. L'impatience, l'inquiétude, la perplexité, l'envie, la flatterie , la jalousie et la haine de toute concurrence lui servent de cortège. Rien n'égale la douleur d'une âme qui désire fortement , et qui se voit frustrée

dans ses espérances', rien n'égale sa joie et son exaltation , lorsqu'elle obtient l'objet de ses vœux. Le reste n'appartient plus au desir : la possession l'éteint , et , bien souvent , fait disparaître tous les charmes de l'objet tant souhaité.

Ces traits suffisent sans doute pour doun(n- vuic idée des intonations cpai appartiennent au desir. S'aglt-il de la poursuite de l'objet désiré? il exprime ses vœux avec des tons vifs , pressans et animés ', à chaque instant, leur chaleur redouble, leur vivacité se renouvelle et prend de nouvelles forces. S'agit il de peindre l'état de l'àme s'irritent par des obstacles ? ils sont impétueux, violens , pleins d'audace et d'énergie. S'agit-il d'embellir, de parer l'objet de ses recherches? le ravissement, l'enthousiasme les anime. Faut- il exprimer les mouvemens du desir excité par la crainte de la rivalité , par l'envie et l'impatience ? alors les tons deviennent tantôt sombres et plaintifs , tantôt emportés , pleins de colère , de rage , de fiel. S'agit -il de peindre la situation du desir trompé dans ses espérances? ce sont les tons de l'accablement , du regret et souvent du désespoir. Enfin , est-ce la situation du desir satisfait qu'il faut exprimer? alors c'est le délire d'une âme qui est au comble de ses vœux, qui répand sur tout ce qu'elle dit la joie dont elle est pénétrée, qui éclate en transports , qui annonce , par le désordre de ses intonations , les mouvemens tumultueux qui l'agitent et la troublent.

Pour rendre ces différentes situations du desir plus frappantes, prenons -en quelques exemples dans le

â68 L'ART DE LIRE

sentiment qui agit peut-être Je plus vivement sur le cœur de l'homme , et qui jette le plus de violence dans les désirs qu'il excite , dans celui de \ amour.

Exemple des mouvemens empressés de Vam,our dans la poursuite de l'objet désiré.

Phèdre à OEiione pour l'exciter à fléchir le cœur d'Hippoly'te,

Enfin tous tes conseils ne sont plus de saison :

Sers ma fureur, OEnone, et non point ma raison.

Il oppose à l'amour un cœur inaccessible ,

Cherchons, pour l'attaquer, quelque endroit plus sensible.

Les charmes d'un empire ont paru le toucher )

Athènes l'attirait , il n'a pu s'en cacher ;

Déjà de ses vaisseaux la pointe e'tait tournée ,

Et la voile flottait , aux vents abandonnée.

Va trouver de ma part ce jeune ambitieux,

OEnone; fais briller la couronne à ses yeuxj

Qu'il mette sur son front le sacré diadème:

Je ne veux que l'honneur de l'attacher moi-même.

Cédons-lui ce pouvoir que je ne puis garder j

Il instruira mon fils dans l'art de commander;

Peut-être il voudra bien lui tenir lieu de père ;

Je mets sous son pouvoir et le fils et la mère.

Pour le fléchir enfin , tente tous les moyens :

Tes discours trouveront plus d'accès que les miens.

Presse , pleure , gémis , pçins-lui Phèdre mourante j

Ne l'ougis point de prendre une voix suppliante;

Je t'avouerai de tout ; je n'espère qu'en toi.

Va , j'attends ton retour, pour disposer de moi.

Racine. Phèdre.

A UAirn Yoix. 269

Exemple des moiweniens de V amour irrité par les obstacles,

Bujazet à Athalide , ipii l'engageait à épouser Roxane et à faire à sa sûreté le sacrifice de leur amour mutuel.

Non , vous ne verrez point cette fête cruelle.

Plus vous me commandez de vous être infidèle .

Madame , plus je vois combien vous souhailez

De ne point obtenir ce que vous méritez.

Quoi î cet amour si tendre , et ne' dans noire cnlance ,

Dont les feux avec nous ont crû dans le silence;

Vos larmes, que ma main pouvait seule arrêter,

Mes sermens i-edouble's de ne vous point quitter;

Tout cela finirait par une perfidie !

J'épouserais , et qui? (s'il faut que je le die )

Une esclave attachée à ses seuls intérêts ,

Qui présente à mes yeux des supplices tout prêts;

Qui m'offre ou son hymen , ou la mort inflexible ;

Taudis qu'à mes périls Athalide sensible ,

Et trop digne du sang qui lui donna le jour.

Veut me sacrifier jusques à son amour?

Ah î qu'au jaloux sultan ma tête soit portée ,

Puisqu'il faut à ce prix qu'elle soit rachetée !

Racine. Bajazet.

Exemple des înouvemens de l'amour se plaisant à décrire les charmes di^ V objet de ses feux.

Phèdre à Hippoljte.

Oui , prince , je languis , je brûle pour Thésée. Je l'aime , non point tel que l'ont vu les enfers

270 li ART DE LIRE

Volage adorateur de mille objets divers, Qui va du dieu des morts déshonorer la couche j Mais fidèle , mais fier, et même un peu farouche, Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi. Tel qu'on dépeint nos dieux , ou tel que je vous voie Il arait votre port , vos yeux , votre langage ; Celte noble pudeur colorait son visage , Lorsque de notre Crète il traversa les flots , Digne sujet des vœux des filles de Minos. Que faisiez-vous alors? pourquoi , sans Hippolyte , Des héros de la Grèce assembla-t-il l'élite ? Pourquoi , trop jeune encor , ne pûtes-vous alors Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords? Par vous aurait péri le monstre de la Crète , Malgré tous les détours de sa vaste retraite , etc.

Racine. Phèdre.

Exemple des mouvemens de V amour en proie aux soupçons de la rivalité, et aux fureurs de l'envie, de la jalousie , etc.

Phèdre à OEnone , après avoir appris quHippolj'te était sensible aux charmes d'Aricie.

Ah ! douleur non encore éprouvée !

A quel nouveau tourment je me suis réservée I Tout ce que j'ai souffert , mes craintes , mes transports, La fureur de mes feux , l'horreur de mes remords. Et d'un refus cruel l'insupportable injure, N'était qu'un faible essai du tourment que j'enduie. Ils s'aiment! par quel charme ont-ils trompé mes yeux? Comment se sont-ils vus? depuis quand? dans quels lieux? Tu le savais; pourquoi me laissais-tu séduire? De leur furtive ardeur ne pouvâis-tu m'instruire ?

Les a-t-oii vus souvent se parler, se chercher? Dans \e fond des forêts allaient-ils se cacher?

Non , je ne puis souffrir un bonheur qui m'outrage. OEiione, prends pitié de ma jalouse rage. Il faut perdre Aricie. Il faut de mon époux Contre un sang odieux réveiller le courroux. Qu'il ne se borne pas à dos peines légères j Le crime de la .-œur passe celui des frères. Dans mes jaloux transports je le veux implorer.

Racine. Phèdre.

Exeni})h' des mouvement de V amour , au comble de ses

vœux.

Henidonc , se croyant assurée de la foi de Pjrrhus j à Cléone j sa confidente -, (jui lui représentait que le retour de ce prince avait pour motif la crainte des Grecs.

Tu crois que Pyrrhus craint : et que craint-il encor ? Des peuples qui dix ans ont fui devant Hector? Non , Cléone , il n'est point ennemi de lui-même , Il veut tout ce qu'il fait , et , s'il m'épouse , il m'aime. Mais qu'Oreste, à. son gré, m'impute ses douleurs; JN'avons-nous d'entretien que celui de ses pleurs? Pyrrhus revient à nous. Hé bien ! chère Cléone , Couçois-tu les transports de l'heareuse Hermione ? Sais-tu quel est Pyrrhus? t'es-tu fait raconter Le nombre des exploits....? Mais qui peut les compter J' Intrépide , et partout suivi de la victoire , Charmant, fidèle; enfin rien ne manque à sa gloire.

Racine. ^-Indromaque.

272 LART DE lilRE

Des Intonations de la haine.

La haine est un sentiment implacable , dont l'objet est toujours la ruine d'un ennemi. Si elle est sans moyens, sans puissance, elle s'engage dans les routes ténébreuses de l'intrigue, de la caloa)nie , pour y tramer sa perte; si elle peut disposer de l'autorité , de la force ou du crédit , elle en accable sans pitié celui qu'elle veut anéantir. Souvent , elle reste concentrée dans le cœur , et cachée sous les dehors de la bienveillancej mais, quand elle s'explique ouvertement, quand celui qui la nourrit au fond de l'âme est forcé d'adresser la parole à l'individu qui en est l'objet , quand elle se montre , en un mot , sans détour et sans hypocrisie ; alors elle donne aux intonations un caractère de férocité , de dureté , de mépris outrageant qui annonce le levain affreux dont le cœur se nourrit. L'homme haineux ne peut pas même rester tranquille à la pensée et encore moins à la vue de son ennemi ; son front se ride, ses sourcils s'abattent et se froncent; son œil devient élincelant et se tourne rempli de feu vers l'objet de ses ressentimens •, sa bouche se ferme , ses dents se serrent ; il rougit , il pâlit successivement. Telle est la haine, quand elle se livre sans ménagement et sans contrainte à ses fureurs.

Caractère d'une haine implacable.

"EtÈocle fait connaître à Créon la nature de la haine qui l'anime contre Pol/nicej son frère.

Je ne sais si mon cœur s'apaisera jamais :

Ge n'est pas son orgueil, mais c'est lui que je hais.

Nous avons l'un pour l'a^itie une haine obstinée , Et ce n'est pas, Créon , l'ouvrage d'une année : Elle est née avec nous , et sa noire fumeur Aussitôt que la vie entra dans notre cœur.

Et maintenant, Créon , que j'attends sa venue, Ne crois pas que pour lui ma haine diminue. Plus il approche et plus il me semble odieux , Et sans doute il faudra qu'elle éclate à ses yeux. J'aurais même regret qu'il me quittât l'empire j Il faut, il faut qu'il fuie et non qu'il se retire. Je ne veux point, Créon, le haïr à moitié, Et je crains son courroux moins que son amitié. Je veux , pour donner cours à mon ardente haine , Que sa fureur au moins autorise la mienne; Et puisqu'enfin mon cœur ne saurait me trahir, Je veux qu'il me déteste , afin de le haïr.

Racine. Les Frères ennemis.

Voilà bien la haine dans toute sa noirceur , et surtout celle qui s'établit sur les ruines du sang et de la nature. -Rac^Vze avait dit auparavant :

Les autres ennemis n'ont que de courtes haines ; Mais quand de la nature on a brisé les chaînes.

il n'est rien qui puisse réunir

Ceux que des nœuds si forts n'ont pas su retenir. L'on hait avec excès , lorsque l'on hait un frère.

Même Tragédie.

Les haines de l'ambition , des partis et des discordes relif^ieuses sont marquées au même caractère d'alrocité ; quand elles marchent tête levée , elles ne s'étei-

gnent que dans des torrens de sang , et lorsqu'elles se taisent, ce n'est que pour mieux assurer leurs fureurs, Néron consent en apparence à se réconcilier avec son frère Britannicus. Mais écoutez comment il explique à Burrhus cette condescendance de son cœur.

J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'dtouflFer. C'en est trop , il faut que sa ruine Me délivre à jamais des fureurs d'Agrippine. Tant qu'il respirera je ne vis qu'à demi. Elle m'a fatigué de ce nom ennemi ; Et je ne prétends pas que sa coupable audace , Une seconde fois lui promette ma place.

Racine. Britannicus.

Il me faudrait ici pouvoir décrire les intonations de notre célèbre tragédien (Talma), pour donner une idée de celles qui conviennent à cette terrible explosion de la haine de Néron contre son frère. On frémit d'horreur et d'épouvante en lui entendant prononcer ce vers surtout : J'embrasse mon r'wal , mais c'est pour Vétouffer. La haine ne s'est peut-être jamais montrée avec un caractère plus profond de rage et de férocité. C'est le comble de l'art; mais c'est en même temps la plus exacte et la plus effrayante vérité.

Quant aux caractères de la haine qui se couvre des dehors de la bienveillance pour attirer plus sûrement ses victimes dans ses pièges; je conseillerais à ceux qui voudraient se pénétrer de cette situation , de lire et de méditer le morceau qui se trouve dans le second

A. HAUTE VOIX. 2'j5

chant de la Henriade , où Médicis est supposée accueillir à la cour Henri IV et les autres chefs du parti de ce prince. On y découvre jusqu'au caractère des intonations qui conviennent à cette situation ; on croit y entendre les tons perfides avec lesq-uels cette reine prodiguait à Coligny les assurances de sa protection et de son amitié , lui promettait les faveurs de son fils, Je comblait de bienfaits, l'ornait de dignités j tandis que sa haine préparait la catastroj)he qui devait le livrer lui et les siens aux poignards du fanatisme.

Des intonations du reproche.

Le reproche est ordinairement l'expression d'une âme offensée ou mécontente : il consiste dans ce que l'on objecte à quelqu'un , pour le faire repentir de sa conduite, ou pour lui en faire honte. On sent dès-lors que les intonations du reproche peuvent se modifier de deux manières : suivant la nature des faits objectés, et suivant le caractère de ceux qui les objectent.

Suivant la nature des faits objectés : parce qu'il est dans l'ordre que les intonations soient graduées sur la force des sentimens qui affectent le cœur : or, comme le cœur ne peut guère s'affecter qu'en proportion de l'importance des faits qui le blessent; il s'ensuit que les intonations du reproche doivent suivre cette marche, et ne se montrer modérées on sévères, calmes ou violentes, animées par l'indignation ou adoucies par l'indulgence , qu'en raison des faits objectés. .T'ajoute; suivant le caractère des personnes qui ob-

■2'] 6 l'art de IjIRE

jectent les faits : parce qu'il est naturel qu'un ami , par exemple, ne fasse pas ressentir ses mécontentemens à sou ami, sur le même ton qu'un maître à ses esclaves; et que dès-lors le reproche doit prendre dans la bouche de ceux qui le font , le caractère de leur situation personnelle à l'égard des individus à qui ils l'adressent.

Exemples de reproches modifies suivant le caractère de ceux qui les font.

Quand l'amitié survit à l'ingratitude et aux outrages de l'amitié, elle est bien malheureuse; aussi ses reproches ont-ils toujours le caractère de la douleur et de la tristesse. 11 y a aussi une sorte d'indignation; parce qu'il est difficile que le cœur ne s'indigne pas de conserver pour un ingrat des sentimens qu'il ne mérite plus : mais il y a surtout de la sensibilité parce qu'ils sont l'expression d'un penchant qui n'est pas encore étouffé, et qui ne désire rien tant que de se ranimer aux feux d'un sentiment partagé.

Orosmane à Zaïre, {pour lui reprocher ce qu'il regardait comme ses caprices ).

Quel caprice étonnant que je ne conçois pas ! Vous m'aimez ? Eh I pourquoi vous forcez- vous , cruelle , A déchirer le cœur d'un amant si fidèle ?

D'où vient que ton cœur En partageant mes feux , différait mon bonheur? Parle. Etait-ce un caprice? Est-ce crainte d'un maître j D'un Soudan , qui pour toi veut renoncer à l'être ?

Serait-ce un artifice ? Epargne-toi ce soin j li'art n'est pas fait pour toi , lu n'en as pas besoin. Qu'il ne souille jamais le saint nœud qui nous lie .' li'art le plus innocent tient de la perfidie. Je n'en connus jamais

Voltaire. Orosmane.

Avec quels ménagemens le cœur sensible d^ Orosmane adresse ces reproches à Zaïre! Comme toutes ses expressions prennent la teinte de l'amour «ju'il ressent pour elle î II ne lui reproche pas d'être capricieuse , artificieuse , comme il commence à le soupçonner ; mais il l'interroge pour savoir si, par hasard, le caprice ou l'artifice entreraient pour quelque chose dans les délais qu'elle met à son bonheur*, et ces questions, il les fai*t encore avec une lenteur affectée , avec une sorte d'hésitation, comme s'il était embarrassé de trouver des motifs à une pareille conduite ; et l'instant d'après, il s'empresse d'adoucir autant qu'il est en lui. ces reproches indirects , en ajoutant que Zaïre n'a pas besoin d'art pour se faire aimer, et que les manèges de la coquetterie ne sont point faits pour elle, ]N'est-ce pas là le reproche de l'amour le plus délicat , d'un amour qui craint de blesser par quelque outrage le cœur d'une amante adorée? C'est ce caractère qui doit régler les intonations qui conviennent aux reproches d'Orosmane. Un de nos acteurs ( Lafon) est audessus de tout éloge dans cette situation , comme dans tout le rôle d'Orosmane , un des plus beaux et des plu» difficiles de notre scène tragique.

2<]d> l'art de lire

Reproches de Mithridate à ses deux fils.

Princes, quelques raisons que vous me puissiez dire, "Votre devoir ici n'a point dû vous conduire , Ni vous faire quitter , en de si grands besoins , Vous, le Pont; vous, Colchos, confie's à vos soins. Mais vous avez pour juge un père qui vous aime j Vous avez cru des bruits que j'ai semés moi-mêaie. Je vous crois innocens puisque vous le voulez , Et je rends grâce au ciel qui vous a rassemble'».

Racine. Mithridate.

Mithridate dit ici les raisons qui le forcent, de tempérer les reproches qu'il a droit de faire à ses enfans pour avoir quitté, dans les dangers de l'Etat, le poste qu'il avait confié à leurs soins : il est père y ce mot explique tout. Cependant, quoique père, il ne l'est pas également pour ses deux fils : il aime XiphaTès , et il hait Pharnace. Aussi son reproche doit- il être encore modifié par ce second caractère. Il doit donc dire à Pharnace : vous, le Pont^axec la hauteur d'un maître et la froide sévérité d'un juge ; et à Xipharès : vous , Colchos j avec l'expression d'un reproche sensible et d'une surprise mêlée de tendresse, telle qu'un père la témoigne à un fils qu'il aime, mais dont la vertu n'a pas rempli son attente. Lekaiii était admi rable dans l'expression de cette situation.

Ainsi doivent se modifier les intonations du reproche, quand il s'agit de le rendre uniquement conforme au caractère de l'individu qui le fuit : mais il est des

eas où il n'en est pas ainsi , et où le reproche est plutôt fondé sur la nature des faits objectes : alors les intonations doivent prendre les couleurs de ces faits , et être graduées sur la manière dont le cœur qui a droit de s'en plaindre , en est affecté.

Exemples de reproches modifiés suivant la nature des faits objectés.

Reproches d'Agrippine à Néron ( après lui avoir exposé ce ifuelle avait fait pour l'élever à l'empire).

Du fruit de tant de soins à peine jouissant,

En avez-vous six mois paru reconnaissant,

Que, lassé d'un respect qui vous gênait peut-être ,

Vous avez aflfecté de ne me plus connaître.

J'ai vu Burrhus, Sénè(jue, aigrissant vos soupçons j

De l'infidélité vous tracer des leçons,

Ravis d'être vaincus dans leur propre science.

J'ai vu favoriser de votre confiance

Othon. Sénëcion, jeunes voluptueux,

Et de tous vos plaisirs flatteurs respectueuX.-

Et lorsque, vos mépris excitant mes murmures,

Je vous ai demandé raison de tant d'injures.

Seul recours d'un ingrat qui se voit confondu ,

Par de nouveaux affronts vous m'avez répondu.

Aujourd'hui je promets Junie à votre frère;

Ils se flattent tous deux du choix de votre mère ,

Que faites-vous? Junie, enlevée à la cour,

Devient en une nuit l'objet de votre amour.

Je vois de votre cœur Octavie effacée ,

Prête à sortir du lit où je l'avais placée.

28o l'art de lire

Je vois Pallas banni , votre frère arrêté; Vous attentez enfin, juh^u'à ma liberté: Burrhus ose sur moi porter ses mains hardies; Et, lorsque convaincu de tant de perfidies, Vous deviez ne me voir que pour les expier , C'est vous qui m'ordonnez de me justifier.

Racine. Britannicus.

Ici le caractère ^^grippine à l'égard de son fils n'a aucun poids dans les reproches qu'elle lui adresse ; elle n'adoucit rien. C'est son cœur ambitieux et blessé qui parle seul; elle n'écoute, elle n'exprime que son indignation et son dépit. Ses intonations doivent donc être modifiées par les sentimens dont elle est affectée , et par la manière dont elle en est affectée. Chaque fait objecté doit sortir de sa bouche avec la nuance d'aigreur, de mépris, de hauteur ou de mécontentement que son cœur vivement offensé y attache : c'est ainsi encore que doivent être énoncés les reproches par lesquels Néron répond à ceux de sa mère.

Reproches de Néron à Agrippine.

Je me souviens toujours que je vous dois l'empire;

Et, sans vous fatiguer du soin de le redire,

Votre bonté , madame , avec tranquillité ,

Pouvait se reposer sur ma fidélité.

Aussi bien ces soupçons, ces plaintes assidues

Ont fait croire à tous ceux qui les ont entendues ,

Que jadis ( j'ose ici vous le dire entre nous )

Vous n'aviez sous mon nom travaillé que pour vous.

« Tant d'honneurs, disaient-ils , et tant de déférences

Sont-ce de ses bienfaits de faibles récompenses!

A HAUTE VOIX. 28 l

Quel crime a donc commis ce fils tant condamné? Est-ce pour oWiv qu'elle l'a couronne?

N'est -il de son pouvoir que le déjiositaire» ?

Toute autre se serait rendue à leurs discours ; Mais si vous ne régnez, vous vous plaignez toujours. Avec Britannicus contre moi réunie, Vous le fortifiez du parti de .Tunie; Et la main de Pallas trame tous ces complots. Et, lorsque, malgré moi , j'assure mon repos; On vous voit do colère et de haine animée : Vous voulez présenter mon rival à l'armée. Déjà jusques au camp le bruit en a couru.

Racine, idem.

Il y a une sorte de modcratioi] dans ces reproches de Néron : mais sa (juallté de fils n'y entre pour rien. C'est l'effet d'nn reste de pudeur politique qui agit sur lui. Son cœur sombre, haineux, impatient de secouer toute espèce de frein , et jaloux de son autorité, perce à travers ces dehors affectés de déférence. Aussi, ^grippine n'y est-elle pas trompée , et ses rcpi oches , prenant une nouvelle violence, elle déchire le voile et montre à nu le cœur de Néron.

Vous ne me trompez pas, je vois tous vos détours; Vous êtes un ingrat , vous le fûtes toujours. Dès vos plus jeunes ans, mes soins et mes tendresses N'ont arraché de vous que de feintes caresses. Rien ne vous a pu vaincre, et votre dureté Aurait dû dans son cours arrêter ma bonté.

Tous ces reproches sont de deux cœurs pleins de

ressentîmens , de fiel, et prêts à se dévorer. Les douces alFections de la nature n'y jouent aucun rôle; ce sont les passions qui en déterminent le caractère , et qui doivent en régler les intonations.

Des intonations de la menace.

La menace va plus loin que le reproche dont elle est bien souvent la suite ) le mouvement de l'âme est plus violent , plus impétueux, elle s'élance avec plus de force-, elle est arrivée à ce point décisif d'agitation , après lequel sont les excès de tout genre. Quant aux tons qui lui conviennent, ils ont toujours un caractère de supériorité qui annonce que celui qui menace a le sentiment, ou de ses forces , ou de sa puissance, ou de la justice de sa cause.

Quand c'est le sentiment de la force qui inspire la menace , 1 3S intonations sont animées par la colère , pleines d'une violence encore retenue , mais qui n'a plus qu'un pas à franchir pour se porter aux plus terribles extrémités; le sang bouillonne , les yeux s'animent, tout le corps est dans un état de contraction, ïel est Achille menaçant yigamemnon.

Rendez grâce au seul nœud qui retient ma colère.

D'Iphigénie encor je respecte le père.

Peut-être , sans ce nom , le chef de tant de rois

M'aurait osé braver pour la dernière fois.

Je ne dis plus qu'un mot , c'est à vous de m'entendre.

J'ai votre fille ensemble et ma gloire à défendre.

Pour aller jusqu'au cœur que vous voulez percer , Voilà par quel chemin vos coups doivent passer.

Racine. Iphigénie.

Quand la menace est fondée sur le sentiment de la puissance, elle est moins impétueuse, mais plus fière, plus impérieuse et mêlée souvent de dédain pour l'ennemi qui a osé la provoquer.

CÉSAR A BkTJTUS.

Je ne te connais plus. Libre dans ma puissance ,

Je n'e'couterai plus une injuste clémence.

Tranquille, à mon courroux je vais m'abandonner.

Mon cœur trop indulgent est las de pardonner.

J'imiterai Syllaj mais dans ses violences.

"Vous tremblerez , ingrats ! au bruit de mes vengeances.

Va cruel! va trouver tes indignes amis.

Tous m'ont ose' déplaire, ils seront tous punis.

On sait ce que je puis, on verra ce que j'ose :

.Te deviendrai barbare et toi seul en es cause.

Voltaire. G'sar.

Quelquefois la menace de la puissance emprunte peu de paroles', mais alors le ton dont elle se sert est si expressif, il est tellement animé par la colère, et accompagné d'un regard si terrible , (pi'il signifie bien au-delà de ce que la bouche pourrait dire. Telle est la menace de Mithridate à son fils Phamace qui refusait d'obéir à ses ordres.

Je vous ai commandé de partir tout-à-l'heure. Mais après ce moment.... prince, vous m'entendez, Et vous êtes perdu si vous me répondez. '

Sî84 l'art de lire

Enfin, lorsque la menace a pour appui le sentiment de la justice du ciel ou des hommes; elle est énergique, mais sans violence; solennelle et religieuse: elle renferme une sorte d'hommage à la morale. Sa chaleur est inspirée par une noble confiance dans les vérités éternelles qui proclament les droits de l'innocence et de la justice.

Menaces d'un homme opprimé.

T^on , tu ne jouiras pas toujours des fruits de ta perversité. Les maux dont tu as voulu nm'accabler, fondront tôt ou tard sur ta coupable tête : tu verras un jour quel est l'empire de l'innocence sur la scélératesse et le crime. L'humanité, la vertu , le ciel même est intéressé à ma vengeance. Je te vois traîné devant le redoutable tribunal oîi tes forfaits seront dévoilés. Je te vois pâlir, supplier , demander grâce , etc.

Des intonations de V indignation.

Témoigner son indignation à quelqu'un , c'est lui montrer combien ses actions inspirent d'horreur , et l'accabler du poids de sa propre honte. C'est le mouvement d'une âme généreuse qui se révolte à la vue d'une lâcheté , et qui ne peut contenir le sentiment de répugnance qu'elle lui inspire; tout ce qu'elle a de forces et d'énergie est employé à manifester ce qu'elle éprouve : ce n'est point la colère; car elle ne l'en juge pas digne : ce n'est point non plus le reproche ; elle est trop pleine de ce qui l'agite , pour entrer dans le détail des faits qui la soulèvent , et pour les articuler.

Ses mouvemens consistent dans des cris d'iiorreur , dans des exclanjations de surprise , et de répugnance. Nulle suite dans les idées, ni dans les intonations qui les expriment. Toutes les facultés do l'homme sont saisies et bouleversées dans cet état.

C'est ainsi que Joad exprime l'indignation qu'il éprouve à la vue de Mathan dans le temple , et parlant à son épouse.

Où suis-je ? de Baal ne vois-je pas le prêtre? Quoi! fille de David , vous parlez à ce traître? . Vous soufFrez qu'il vous parle , et vous ne craignez pa- Que du fpnd de l'abîme, entr'ouvert sous ses pas, II ne sorte à l'instant des feux qui vous embrasent. Ou qu'en tombant sur lui, ces murs ne vous écrasent? Que veut-il? De quel front cet ennemi de Dieu Vient-il infecter l'air qu'on respire en ce lieu?

Racine. Aihalie.

Des intonations du mépris.

On méprise quelqu'un, quand on le juge indigne d'égards , d'attention et d'estime. Ce sentiment est presque toujours froid et peu communicatif, parce qu'en général on met [)eu d'intérêt à avoir des rapports avec celui que l'on méprise : il éclate aussi rarement, parce qu'on se met peu en peine de manifester à celui qu'on n'estime plus, les mouvemens de dédain qu'il excite. Sa plus grande expression est dans le jeu de la physionomie, et quand il s'explique quelquefois, ce n'est qu'avec des tons vifs, à la vérité, mais toujours

2 86 li'ART DE LIRE

secs et brusques. Quand le mépris est fondé sur la perversité reconnue de l'objet qui l'inspire, alors les intonations changent et peignent toute l'horreur que sa présence fait naître. Telle est Zopire en apercevant Mahomet s'avancer vers lui.

Ah! quel fardeau cruel à ma douleur profonde! Moi recevoir ici cet ennemi du monde !

Tout ce qu'il ajoute dans la suite est marqué au coin du même caractère. En voici quelques Xvd\\.s. Mahomet ose lui conseiller de le considérer sans crainte et de parler sans rougir. A ce langage, Zopire ne retient plus le mépris que lui inspire un pareil discours; l'indignation se mêle à ce sentiment, et il éclate par ces paroles.

Je rougis pour toi seul, pour toi dont l'artifice A traîné ta patrie au bord du pre'cipice; Pour toi de qui la main sème ici les forfaits , Et fait naître la guerre au milieu de la paix. La discorde civile est partout sur ta trace. Assemblage inouï de mensonge et d'audace. Tyran de ton pays, est-ce ainsi qu'en ce lieu. Tu viens donner la paix et m'annoncer un dieu ?

Mahomet , voulant le gagner à son parti, fait taire ses ressentimens , et lui explique quels sont ses projets. Zopire répond :

Yoilà donc tes desseins! C'est donc toi dont l'audace De la terre à ton grë pi-étend changer la face !

Tu veux , en apportant le carnage et l'effroi ,

Commander aux humains de penser comme toi!

Tu ravages le monde , et tu pre'tends l'instruire î

Ah! si par des erreurs il s'est laisse se'duire,

Si la nuit du mensonge a pu nous égarer ,

par quels flambeaux affreux veux-tu nous éclairer!

Mahomet insiste et va jusqu'à lui offrir sou nniitié, A ce dernier trait, Zopire se livre sans retenue à tout le mépris qu'il ressent pour cette offre, et il s'écrie:

Avant qu'un tel nœud nous rassemble tes enfers et les cieux seront unis ensemble. L'intérêt est ton dieu , le mien , c'est l'équité ; Entre ces ennemis , il n'est point de traité.

Enfin , Mahomet croit porter les derniers coups au cœur de Zopire , en lui déclarant que ses enfans , dont il pleure depuis si long-temps la perte , existent encore , et qu'il les lui remettra , s'il veut se réunir à lui dans l'exécution de ses desseins. Quelle n'est pas l'inflexibilité que donne le mépris aux âmes généreuses! Zopire résiste encore à celte dernière séduction. Rien de plus touchant que l'expression des combats qui se livrent dans son cœur entre la nature et le sentiment dont il est affecté.

Mahomet , je suis père , et je porte im cœur tendre. Après quinze ans d'ennui, retrouver mes enfhns , Les revoir, et mourir dans leurs cmbrassemcns, C'est le premier des biens, pour mon âme attendrie: Mais, s'il faut à ton culte asservir ma patrie, Ou de mu propre main, les immoler tous deux,

Connais-moi , Mahomet, mon choix n'est pas douteux. Adieu. Voltaire. Mahomet.

Le mépris a quelquefois un autre principe que le sentiment d'horreur excité par la Ijassesse ou par l'injustice des hommes. La force méprise souvent la faiblesse j le courage, la timidité -, la puissance, l'homme sans crédit; la richesse, l'infortune, l'orgueil, tout ce qui se trouve dans sa dépendance. Les intonations de cette sorte de mépris ont un caractère particulier : il n'y a ni horreur, ni indignation, ni emportement dans leur expression *, mais une sécheresse dédaigneuse et superbe, un sentiment plutôt de pitié que de haine, une hauteur qui montre la distance à laquelle l'homme qui méprise prétend tenir celui qui est méprisé, une fierté arrogante, un ton de rebut injurieux et de dureté offensante. Le cœur méprisant est inaccessible à la réplique', il ne prête aucune attention à ce qu'on veut lui dire ; il ne connaît ni égards , ni bienséance ; il montre par son impatience combien il se trouve importuné par la présence de celui qui est l'objet de ses mépris; il l'interrompt brusquement à chaque mot; il couvre par l'aigreur et par la morgue de ses tons, les paroles humbles et timides qu'on lui adresse ; toute son attention est de rabaisser toujours celui qu'il dédaigne , et de le tenir dans le néant où son mépris l'a fixé. Les exemples qui s'appliquent à cette sorte de mépris ne manquent pas; en voici un : c'est le mépris de la puissance pour la faiblesse audacieuse et sans appui.

Auguste a CinnA (après lui avoir reproché ce qu'il avait osé entreprendre contre lui).

Apprends à te connaîlie , et Llescemls en toi-même : .

On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime,

Chacun tremble sous toi, chacun t'offre des vœux;

Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux :

Mais tu ferais pitic , même à ceux qu'elle irrite ,

Si je t'abandonnais à ton peu de mérite.

Ose me démentir , dis-moi ce que tu vaux 3

Conte-moi tes vertus , tes glorieux travaux ,

Les rares qualités par où tu m'as dû plaire,

Et tout ce qui t'élève au-dessus du vulgaire.

Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vi> ut ;

Elle seule t'élève, et seule te soutient ;

C'est elle qu'on adore et non pas la personne j

Tu n'as crédit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne;

Et pour te faire cheoir , je n'aurais aujourd'hui

Qu'à retirer la main qui seule est ton appui.

Corneille. Cinna

Des intonations injurieuses.

Injurier quelqu'un y c'est lui dire des personnalités ofiensantes. Ce mouvement de l'àme est toujours le résultat du mépris, de l'insolence, de la colère ou de la grossièreté , et ses intonations sont sans aucune espèce do retenue dans leur véhémence : plus les qualifications sont outrageantes, plus les inflexions deviennent fortes, parce que l'àme jouit en proportion de l'olFense qu'elle croit iaire : la fureur les anime-, il y a un désordre continuel dans leur marche; elles se préçipi-

tent, elles s'embarrassent quelquefois; alors les cris et les étouffemens de la rage les suppléent.

On en a un exemple frappant dans la scène entre Trissotin et J^adius, deux poètes qui, après s'être admirés mutuellement, finissent par s'injurier de la manière la plus violente. En voici un extrait :

Vadius... Il faut qu'en écoutant j'aie eu l'esprit distrait, Ou bien que le lecteur m'ait gâté le sonnet. Mais laissons ce discours, et voyons ma ballade.

Trissotin. La ballade à mon goût, est une chose fade;

Ce n'en est plus la mode , elle sent son vieux tems.

Kad.... La ballade pourtant charme beaucoup de gens.

Triss... Cela n'empêche pas qu'elle ne me déplaise.

Kad.... Elle n'en reste pas pour cela plus mauvaise.

Triss ... Elle a pour les pédans de merveilleux appas.

Vad.... Cependant nous voyons qu'elle ne vous plaît pas.

Triss ... Vous donnez sottement vos qualités aux autres.

f^ad.... Eort imperlincmment vous me jetez les vôtres.

Triss... Allez, petit grimaud^ barbouilleur de papier.

f^ad.... Allez, rimeur de balle, opprobre du métier.

Triss... Allez , fripier d'écrits , impudent plagiaire.

Vad.... Allez, cuistre

Molière. Femmes savantes.

I! ne faut pas confondre les intonations injurieuses avec les intonations de Vinçective. Celles-ci ne conviennent qu'à des discours véhémens, dont Tobjet est d'oîTenser sans doute , mais avec nue sorte de décence, elles supposent une âme violemment émue par le sentiment de quelque outrage , et qui s'abandonne à toute son émotion. Les intonations de l'invective appartiennent aussi aux discours dans lesquels on s'élève contre

les vices, les abus on Ks niauvnises mœurs. Dans ce cas, eilc» sont fortes, véhémentes et animées par l'mdignation. J'en traiterai particulièrement clans l'application (les [>rincipes de l'art de lire à rEloqueiiCf sacrée.

Dca intonations séditieunes.

L'audace, le courage, le mépris de la mort, la haine de l'autorité, la soif du sang et de la vengeance, caractérisent les intonations séditieuses. Un séditieux, en s'adressant à ses complices ou à ceux qu'il veut associer à ses complots, a le plus grand intérêt de lliiie passer dans leur amc tous les sentimens qui l'animent; il doit donc agir fortement sur leur esprit et sur leur cœur , et il ne le peut qu'en employant ces tons véhémens , audacieux, accusateurs et imposans qui peignent la confiance dont il est animé , la tremrpe \igou- , reusedeson àme, l'énergie de ses résolutions, et l'inébranlable fermeté de ses desseins. Une tête élevée, un œil ardent et enflammé , des gestes menaçans , des tons nerveux, et conduits par des renflemens successifs jusqu'aux mouvemens les plus impétueux et les plus passionnés; telle doit être l'expression d'un sédilieux.

Catilina aux conjurés.

Venez noble Pi>on , vaillant Autronius,

Intrépide Vaigonte, ardent Statiliiis,

Vous tous, braves guerriers de tout rang, de tout âge ,

Des plus grands des humains redoutable assemblage ',

Venez, vainqueurs des rois, vengeurs des citoyens.

Vous tous, mes vrais amis , mes ('gaux , mes '■outiem.

Encore quelques momens j un dieu qui vous seconde,

Va mettre entre vos mains la maîtresse du monde.

•De trente nations malheureux ronquërans,

La peine était pour vous, le fruit pour vos tyrans.

Vos mains n'ont subjugué Tigrane et Mithridate ,

Votre sarg n'a rougi les ondes de l'Euphrate,

Çue pour enorgueillir d'indignes sénateurs,

De leurs propres appuis lâches persécuteurs j

Gi'ands par vos travaux seuls , et qui , pour récompense ,

Vous permettaient de loin d'adorer leur puissance.

Le jour de la vengeance est arrivé pour vovis.

Je ne propose point à votre fier courroux

Des travaux sans périls et des meurtres sans gloire j

Vous pourriez dédaigner une telle victoire.

A vos cœurs généreux je promets des combats j

Je vois vos ennemis expirans sous vos bias ;

Entrez dans leurs palais j frappez, mettez en cendre

Tout ce qui prétendra l'honneur de se défendre.

Que Rome et Cicéron tombent du même ferj Que la foudre en grondant les frappe avec l'éclair. Vous avez dans vos mains le destin de la terre j Ce n'ei.t point conspirer , c'est déclarer la guerre; C'est reprendre vos droits, et c'est vous ressaisir De l'univers dompté qu'on osait vous ravir.

Voltaire. Catilina, Des intonations martiales.

Les intonations martiales sont propres aux harangues njilitaires qui ont pour objet de réveiller le courage dcssolda's, ou de les excitera quelque grande entreprise; elles ont toute l'énerçie des intonations

séditieuses, mais elles en diffèrent par le principe qui les iuiitnc et (juiintliie parliculiùrcnicnt sur leur caractère. La giandeur dVime, l'enlliousiasrnc de la j^Ioirc . l'amour de la pat; ie, l'ardeur des combats et l'honneur, ce noble et puissant mobile des cœurs généreux, res pirent dans les intonations martiales et leur donnent un caractère que n'ont pas les intonations séditieuses. Celles-ci sont dégouttantes desanj^, de meurtres et de vengeances personnelles ; les autres sont ennoi)lies par les plus beaux scntimensj elles ne montrent que les palmes delà gloire et les triomphes de l'Iionneur, elles imposent la loi de la clémence après la victoire* elles élèvent les âmes, par les motifs les plus nobles* elles les remplissent d'un courage intrépide, elles leur inspirent le mépris des dangers et de la mort ; elles flétrissent la lâcheté*, elles réveillent l'émulation des grandes actions, des dévoiimens subhmes, des sacrifices généreux.

Quel beau champ pour les intonations oratoires que celui des harangues militaires î Là , elles peuvent s'élever à tous les élans de l'enthousiasme ^ à toute l'énergie du courage, h toute la chaleur des sentimens passionnés, à toute l'exaltation de l'audace. Là, l'inspiration peut devenir sublime en donnant aux tons de la voix cette succession rapide de mouvemens qui échauffent les âmes et les entraînentj cette agitation qui les émeut ; cette fréquence de renflemens énergiques et véhémens qui leur fait partager toutes les passions dont on veut les pénétrer. Là, est le triomphe de la sublime éloquence, et le théâtre où peuvent se

développer les plus belles richesses des intonations

oratoires.

.Tout le discours de Mithridatek ses enfans, dansla tragédie de ce nom , doit être dit avec des intonations martiales. H y règne de plus un sentiment qui ajoute à leur forcej c'est la haine du nom romain fjue ce prince y répand avec une énergie profonde. En voici un extrait. Mithridate ^ après avoir communiqué à ses fils son projet de porter la guerre au sein de l'Italie , ajoute :

C'est là qu'en arrivant, plus qu'en tout le chemin , Vous trouverez partout l'horreur du nom Romain , Et la ti'iste Italie encore toute fumante Des feux qu'a rallumés sa liberté mourante. TSFon , princes , ce n'est point au bout de l'univers Que Rome fait sentir tout le poids de ses fers^ Et de près , inspirant les haines les plus fortes, Tes plus grands ennemis, Rome, sont à tes portes.

Maixhons, et dans son sein rejetons cette guerre Que sa fureur envoie aux deux bouts de la terre; Attaquons dans leurs murs ces conquérans si fiers; Qu'ils tremblent à leur tour dans leurs propres foyers : Aunibal l'a prédit; croyons-en ce grand homme, Jamais on ne vaincra les Romains que dans Rome. Noyons-la dans son sang justement répandu ; Brûlons ce capitole où j'étais attendu; Détruisons ses honneurs, et faisons disparaître La honte de cent rois, et la mienne peut-être: Et la flamme à la main , effaçons tous ces noms Que Rome y consacrait à d'éternels affronts.

Racine. Mithridate.

A HAUTE VOIX. '2Ç)fi

Dca Intonations tyranniques.

Je conseillerais à ceux qui voudraient se faire une idée du caractère des intonations tyranniques j de lire dans Télémaqne , le portrait que jFènélon y (Ai de Pygmalion , roi de Tyr; ou celui de Tibère dans Chénier ou dans Tacite. Us y verraient toutes les nuances atroces qui du fond du cœur d'un tNMnn, doivent passer dans son langage j avec quel mépris il faut parler des hommes; avec quel barbare sang-froid il faut dicter des arrêts de sang et de mort; comme on doit se montrer inaccessible aux larmes de l'infortune et aux plaintes de l'innocence; comment il faut méditer froidement des projets de vengeance, d'oppression et d'esclavage; comment on doit proscrire et immoler sans pitié tout ce qui est suspect ; et avec quelle audace il faut braver l'exécration publique. Us y verraient enfin de quelle manière il faut peindre les terreurs de la tyrannie, ses soupçons cruels, ses méfiances atroces, son délire sanguinaire, ses barbaries recherchées. et surtout ses remords affreux qui le poursuivent jusqu'au tombeau. Tous ces traits doivent caractériser les intonations d'un tyran , parce qu'ils entrent tous dans la composition de son âme.

GusmAn a Alvarès son père , qui Vexhortait à signaler par la clémence son avènement nu gouvernement du J^Iexinue.

Quand vous prie?, un fils, seigneur, vous commandez: Mais daignez voir au moins ce que vous hasardez.

2g6 l'art de lire

D'une ville naissante encore mal assurée

Au peuple américain nous défendons l'entrée.

Empêchons , croyez-moi , que ce peuple orgueilleux

Au fer qui l'a dompté n'accoutume ses yeux ;

Que, mépi'isant nos lois et proiiipt à les enfreindre,

Il ose contempler des maîtres qu'il doit craindre.

Il faut toujours qu'il tremble , et n'apprenne à nous vOir

Qu'armés de la vengeance, ainsi que du pouvoir.

L'Américain farouche est un monstre sauvage

Qui mord, en frémissant, le frein de l'esclavage;

Soumis au châtiment, fier dans l'impunité ,

De la main qui le Ilatte il se croit redouté.

Tout pouvoir en un mot , périt par l'indulgence

Et la sévérité produit l'obéissance.

Je sais qu'aux Castillans il suffit de l'honneur,

Qu'à servir sans murmure ils mettent leur grandeur :

Mais le reste du monde, esclave de la crainte,

A besoin qu'on l'opprime, et sert avec contrainte.

Les dieux même adorés dans ces climats affreux ,

S'ils ne sont teints de sang, n'obtiennent point de vœux.

Voltaire. Alzire.

Des intonations de la fierté.

Lia fierté y dont je veux caractériser ici les intonations, est ce nolîle sentiment d'une âme élevée qui se respecte dans toutes ses actions, et qui estincapable d'aucune sorte de bassesse. Pour les cœurs de cette trempe, jl n'est ni menaces, ni dangers, ni espoir de fortune qui puissent les faire fléchir; ils préfèrent leur propre estime à tout, et ils sont toujours prêts à se sacrifier à ce généreux sentiment. La flatterie n'est jamais dans leur bouche} ils ne savent ni ramper, ni

s'avilir par le niensoui^c; ils connaissent les bornes de l'autorilc, et ils ont le courage de lui résister quand elle ('.evicnt tyrannique. Ils expriment librement leur opinion quand ils sont appelés à la donner; ils dédaignent le rôle de courtisans, et quand tout fléchit ou courbe le fronty'il restent debout pleins du sentiment de leur dignité et de celui de leur conscience.

On conçoit dès-lors quel est le caractère des intonations de cette sorte de fierté; rarement elles cessent d'être calmes; leur force est dans la dignité avec laquelle elles se font entendre, dans leur fermeté, dans leur franchise , et dans leur expression imposante et noble. Il n'y a que la proposition d'une lâcheté, le spectacle d'une bassesse , ou le ressentiment d'un outrage qui puissent les rendre vives et passionnées; mais alors encore elles conservent leur caractère primitif; car la véritable fierté ne veut jamais donner de prise sur elle, en tombant dans des inconséquences qui pourraient la compromettre, ou l'exposer à quelque humiliation.

Egiste a MÉrope sa vière ( ou moTuent où cette reine est aux genoux de PoLiFOXTE , pour Viiuplorer en faveur de son fils ).

O reine! levez-vous, v

Et daignez me prouver que Cresfonte est mon père , En cessant d'avilir et sa veuve et ma mère. Je sais peu de mes droits quelle est la dignité; Mais le ciel m'a fait naître avec trop de fierté, Avec ini cœur trop haut , pour qu'un tyran Pabaisse. De mon premier état j'ai bravé la bassesse, Et mes yeux du présent ne sont point éblouis.

SgH li'ART Uf; L.1RE

Je me sens né des rois, je me sens votre fils.. Hercule ainsi que moi, commença sa carrière; Il sentit l'infortune en ouvrant la paupière; Et les dieux l'ont conduit à l'immortalité, Pour avoir, comme moi, vaincu l'adversité. S'il m'a transmis son sang, j'en aiu-ai le courage ; Mourir digne de vous, voilà mon héritage. Cessez de le prier, cessez de démentir Le sang des demi-dieux dont on me fait sortir.

Voltaire. Mèrope.

Des intonations narralii'es.

Les intonations narratives conviennent à toute exposition d'un fait, et leur propriété est de former dans un discours, dans une situation quelconque, un caractère à part. Il faut qu'un récit soit tellement détaché de tout ce qui le précède et de tout ce qui le suit par les tons <|ui lui sont prOj)res , que jamais les auditeurs ne puissent le confondre avec ce qui ne lui appartient pas. Souvent , un fait se trouve rapidement énoncé dans des morceaux de sentiment; n'importe; il doit recevoir dans le court espace qu'il occupe , l'intonation narrative. C'est une loi de rigueur.

Mais en quoi consiste le caractère des intonations narratives? On en a tous les jours et à chaque instant le modèle. C'est celui des récits que l'on fait, ou que l'on entend faire chaque jour dans la société •, avec la différence seulement qu'il y a plus de dignité, de correction, d'intérêt et de suite dans les récils oratoires; car, pour le fond, les inlonations qui conviennent l\

A HAUTE VOIX. 12f)(^

l'un el à l'antre sont pinfuitcmcnt Icsmcines- et elles sont tellement dans la iiatine tjue l'homme instruit comme l'homme ij^noraut en font le même. usage, et leur donnent à peu près, le même caractère. Aussi, n'ai-je jamais trouvé de difficulté à ramener mes élèves aux intonations narratives; il suffisait de leur faiie remarquer que tel passage était un récit, pour que leur débit de>int aussitôt narratif.

Mais il ne suffit pas que les récils soient énoncés avec des intonations narratives; il faut encore (|uc ces intonations aient le caractère des choses ou des faits que l'on raconte. 11 y a des faits qui n'exigent qu'une ex|)ositlon calme et simple , tandis qu il y en a d'autres qui demandent une exposition rapide et animée. Le récit d'un combat demande bien plus de mouvement que le récit d'un fait ordinaire; un autre ne peut se faire qu'avec le sentitnent de la plus vive douleur ; ailleurs c'est l'indignation ou l'horreur qui doivent les animer; ailleurs c'est la joie ou l'indiiTéiencc. Quelquefois même, au milieu des intonations narratives, il faut peindre tout à-coup le langage, le caractère ou la situation des personnages qui jouent un rôle dans le fait exposé; il faut rapporter les dernières paroles d'un mourant, les exhortations énergiques d'un conspirateju' , les expressions du malheur réduit au dé sespoir. Alors les intonations v>arratives doivent prendre les couleurs de ces divers sentimens. (Voyez ce que j ai dit à ce sujet dans la sixiènie leçon , où je traite de la disposition logique et oratoire d'un discours). Je termine ici, Messieurs, l'exposé des mouvemen:»

5oo i/apcT de lire

de l'âme et des rapports que les intonations doivent avoir avec leur expression ; bien persuadé que les détails dans lesquels je suis entré à l'égard des situations de l'âme qui s'élève y qui s'abaisse ou qui s'élance en avant , vous suffiront pour vous faire appliquer avec succès la méthode et les princijies d'analyse que j'ai enjployés pour ces trois circonstances, aux autres mouvemens de l'àme dont je vous ai exposé le tableau. J'ai bien médité mon sujet , Messieurs, et je me suis bien convaincu que c'était par l'analyse seule que l'on pouvait se pénétrer de la nature d'un sentiment ou d'une situation quelconque. Je vous ai fait remarquer ailleurs l'analogie qui se trouve entre la peinture et l'art de la parole : mais c'est dans les opérations préparatoires de ces deux arts que cette analogie est plus sensdjle. Voyez un peintre qui veut transporter sur la toile un site ou une perspective : avec quel soin, avant de peindre, il en considère les accessoires, l'ensemble et \gs accidens; avec quelle attention il saisit jusqu'aux plus petits détails qui le caractérisent et qui le différencient de tout autre sujet: comme il fait et refait son esquisse, ses ombres, ses nuances et ses reflets; comme il les compare avec attention avec son modèle, jusqu'à ce que son œil découvre enfin dans son tableau la parfaite imitation de l'objet qu'il veut tracer! Tel doit être l'orateur qui, dans l'exp^iession d'un sentiment, a un égal intérêt à la rendre conforme à la vérité, et qui, par conséquent, doit bien coimaître quel esl ce sentimentj «juelles sont ses modifications, ses convenances i.t ses effets naturels.

A HAUTE VOIX. 5oj

Quand vous serez parvenus, par la méditation et par l'analyse, à vous bien pénétrer de la nature d'un sentiment ou d'une situation , livrez-vous à l'essai d(son expression; mais gardez- vous , surtout dans les comraencemens , de vous complaire uniquement dans vos propres inflexions : hélas! l'oreille se Tamiliarise si facilement avec les imperfections les plus grossières! l'amour-propre est si porté à attacher des charmes à ce qui vsouvcnt hlesse le bon sens et le goût! Soumettez vos intonations au jugement d'un maître éclairé ou d'un ami sévère. Il existe une erreur singulière à ce sujet, que Tamour-propre semble avoir accréditée: on prétend que l'art des intonations ne peut être enseigné, et qu'il ne faut avoir recours , pour juger de leur vérité, qu'à la nature et à sa propre intelligence : préjugé entièrement contraire au progrès de l'art, et fait' pour le tenir éternellement dans l'enfance, soit en l'exposant aux caprices d'un goût faux , soit en le laissant livré aux erreurs d'une présomption démesurée. J'ai ^u et je vois encore tous les jours des exemples frappans de cette vérité; je connais des jeunes gens qui, avec des qualités naturelles, ne sont pleins de défauts et de contre-sens dans leur diction, que parce qu'ils se sont orgueilleusement opiniâtres à se former d'eux-mêmes et à ne s'en rapporter qu'à leurs jugemens. Non, sans doute, un maître ne pourra pas vous enseigner l'art des intonations oratoires , comme on enseigne une science qui est du ressort de la mémoire , ou un art mécanique; il n'aspirera pas non plus à vous donner ses propres intonations, chose aus^^i

5o2 li'ART DE LIRE

impossible que s'il voulait vous communiquer les traits dei«a physionomie: mais il développera vos dispositions naturelles ; il rectifiera vos tons; il vous en lera remarquer la fausseté ou la justesse; il contiendra les élans d'une exagération dangereuse; il approfondira avec vous la force et la nature des pensées , et il vous indiquera les moyens de les transmettre avec vérité; en un mot, il se constituera juge de votre diction pour la régulariser; et s'il joint l'exemple au précepte, il élèvera votre âme par ses propres intonations, il vous échauffera, et en tous faisant ainsi partager ses émotions , il allumera peut-être pour toujours en vous la flamme dn sentiment, base unique et véritable des belles intonations oratoires.

Voulez-vons encore remonter à d'autres sources d'intonations justes? étudiez comment la nature exprime ses émotions et ses passions : c'est là que vous entendrez des tons d'une vérité pai^faite; c'est là que vous apprendrez comment il faut interroger , gémir, suppher, accuser, menacer ; là vous surprendrez la nature dans son abandon, dans ses élans irréfléchis, et qui sont ordinairement les plus simples et les plus justes.

Etudiez-vous encore vous-même, smtout si votre vie a été exposée à ces vicissitudes de douleur ou de joie, de haine ou d'amour, de crainte ou d'espérance, d'infortune ou de prospérité, qui agitent, remuent, et forcent l'àme à se montrer toute entière. Souvenezvous de ces mouvemens inyolontaires qui vmis furent alors arrachés par l'état de votre cœur, de cette vérité profonde qui se manifestait dons l'expression de tous

A HAUTE VOIX. 3o5

VOS scnlitncijs , des tons avec lesquels vous faisiez cnteiidrc vos reîj;rels et vos douleurs; de quelle nianièn: vous éclatiez en menaces, vous exprimiez les transports de votre félicité, vous vous plaii^nicz des rigueurs c\u sort, vous déploriez la perte des objets de votre amour, vous adressiez vos prières, vous condamniez rinjusticc ou la perfidie des honfimes. C'était la nature sans fard, sans contrainte (jui parlait alcrs en vous; et c'est elle qu'il faut retrouver dans 1 expression des mêmes sentimeos.

Eftfui , dans les applications de vos essais, étudiez la nature des sensations qu'éprouvent vos auditeurs quand vous leur adressez la parole, ou quand vous voulez les associer à vos passions et à vos émotions. Paraissent-ils frappés, émus, attentifs; leurs regards sont- ils fortement attachés sur vous; avez-vous trouvé le moyen de les rendre immobiles à leur place, de les arrachera eux-mêmes, de les faire frissonner d'horreur ou de crainte , de faire couler leurs pleurs , de leur enlever tontes leurs pensées, tous leurs sentimens , pour leur donner les vôtres? Ah I alors, soyez certain que vos intonations ont été justes et naturelles, qu'elle» ont pénétré dans le fond des âmes, et gardez-vous de les modifier dans de pareilles circonstances. Mais votre voix frajipe-t-elle inutilement les oreilles des spectateurs ou des auditeurs; les voyez- vous s'agiter d'impatience sur leurs sièges, promener sur l'assemblée des regards inaltenlifs et distraits; ce qui devait dans vos pensées les émouvoir et les attendrir, les laisse-t-il froids et indifférens; leur cœur vous paraît-il fermé

5o4 L, ART DE LIRE

sans retour; vous exaspérez-YOUs enfin vainement pour les arracher à leur léthargie? Ah ! soyez sûr alors que vos intonations sont fausses , insignifiantes ou outrées, qu'elles ne sont point l'expression de la nature, qu'elles fatiguent sans émouvoir, qu'elles n'ont aucun empire sur les cœurs ;, et songez à ne jamais les reproduire si vous aspirez aux grands effets de l'art de la parole. Le pubHc rassemblé est le juge suprême de la vérité ou de la fausseté des intonations oratoires 5 on ne peut ni l'égarer ni le surprendre; ij se livre sans contrainte aux sensations qu'il éprouve ; il n'a fait aucun pacte particulier avec l'orateur, et il est attendri ou révolté, satisfait ou mécontent, sans aucun autre motif que celui des impressions qu'il reçoit. Voilà ce qui fait la condamnation ou l'éloge des lecteurs et des orateurs, et voilà surtout ce qu'ils doivent étudier pour juger de la vérité ou de la fausseté de leurs moyens.

QUATPJÈME PARTIE.

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