CHANT QUATRIÈME
De la diction , du geste j et des mouvemens extérieurs du prédicateur.
Heureux qui, dans l'église à prêcher engagé, Fut d'un air agréable en naissant partagé î Mais malheur à celui qui le crut nécessaire! Il est d'autres moyens de charmer et de plaire. Ce m'est point le bel aii' qu'on te voit affecter , Abbé , c'est le sermon qui doit faire écouter. Garde-toi cependant de négliger le reste ; Prends en montant en chaire un visage modeste , Et fais voir à ton air que tu sais redouter Le redoutable emploi dont tu viens t'acquitter. Commence , et que ta voix avec soin modérée N'aille point en éclats se perdre des l'entrée. Pourquoi crier toujours ? Daigne un peu me parler ; Après , s'il est besoin , tu pourras quereller. Pourquoi des auditeurs contrôler le génie? Les grands veulent qu'on parle et le peuple qu'on crie.
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Il faut selon leur goiit les servir toiir-à-tour ,
Crier à Saint-Eustache cl parler à la cour.
Ménageant de ta voix la force et l'étendue ,
Fais que j)artout sans peine elle soit entendue.
L'un , fuyant la lenteur , court toujours en parlantj
Craignant d'aller trop vite, un autre va trop lent.
Je ne puis suivre l'un , abbe, ni l'autre attendre ;
Je les laisse tous deux, et ne {)ui!> les entendre. Maîtrise bien ton feu j souvent un orateur
Croit par de grands efl'orts échauffer sa froideur j
Et , manquant au besoin uc ce feu nc'cessaire ,
Emprunte en s'agilant une ardeur étrangère.
S'il n'a dans lui ce feu qu'il tâche d'exciter,
S'il le fait consister à crier , s'agiter ,
C'est en vain qu'il le cherche , et quelque ell'ort qu'il fasse,
S'échaufFant par machine, il me paraît de glace.
Aux efforts de ta voix joignant d'autres efforts , Prends garde de donner l'estrapade à ton corps. A des gestes réglés que ta main exercée Obéisse à ton âme et marque ta pensée. On dirait que Gilot , dans le cœur du pécheur. Veut , à force de bras, faire entrer la douleur. Seis plus juste: mais crains que trop d'exactitude. D'un geste préparé ne fasse voir l'étude. La nature conduit l'œil, la main et la voix, Et les sait au discours accommoder tous trois. Un autre là-dessus peut en détail t'inslruire ; Ses vers sont imprimés , et tu n'as qji'à les lire j Enfin , siu" tes défauts ne te pardonne rien. Je t'ai nommé Gilot: il fut homme de bien , Zélé, pleine de mérite et rempli de science. Mais sa rusticité gâta son éloquence.
Ses amis affligés avaient beau lui crier :
« Corrigez- vous, changez ce ton , cet air grossier.
358 li'ART DE LIRE
— Non, dij^ait-il, grossier jusque dans sa réponse,
Je ne puis devenir beau prêcheur j j'y renonce.
Sur des défauts qu'en lui chacun reconnaissait,
Loin de s'en corriger, il s'en applaudi.^sait ,
Et s'écriant: « Pour moi , je prêche l'Evangile » ,
Il se savait bon gré de n'être point docile.
Sans l'entendre, à son air, Paris le rebuta;
La province grossière à peine l'écouta.
Mais laissons ce propos qui peut-être t'irrite.
Encore un mot , abbé , je finis et te quitte.
Tout ce qui touche est bon : tu dois le recheixher ;
Le contraire est un vice : il faut le retrancher.
On t'écoute grossier, laisse la politesse:
On veut , pour t*écou ter, un peu plus de justesse ,
TravaiJle à l'acquérir j ne t'avise jamais
D'aller pieusement croire ce soin mauvais.
Songe à nous convertir, et non pas à nous plaire f
Et , pour y réussir, fais tout ce qu'il faut faire.
Nota. Les lectures qui seront faites à la suite de cette leçon devront être prises dans les classiques du genre traité, Bossuct offrira au lecteur tout ce, que l'imagination a de plus grand et de plus riche; Bounialoue , tout ce (jue la raison a de plus fort; et Massillon , tout ce que le cœur a de plus persuasif et de plus tendre. Après ces hommes célèbres qui ont véritablement posé les bornes de la carrière , il sera bon de faire connaître aux jeunes lecteurs les orateurs secondaires qui ont marché sur leurs traces , tels que lyiascaroii , Larue , Chçininais , et parmi les modernes , Nt'uv'dle i l'abbé Poule , l'évêque de Sènez ,V^\ié Lenfant , le père Elysée , l'abbé de Boulogne, etc. Les ministres de la religion réformée ont aussi des prédicatcui-s distingués, qui peuvent être proposés pour objets de lecture. Saurin est un des plus célèbres: il est éioqueut , plein d'onction et de force. Tillotson jouit aussi d'hue réputation naéntée. Il est loin sans doute d'être un parfait orateur : ses compositions
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sont quelquefois lâches et ne'gligdesj maison y trouve aussi tant de chaleur et de zèle , tant de bon-sens et de clarlé , que la lecture de ses discours ne peut qu'ajouter au développement des moyens oratoires , en faisant passer quelquefois le lecteur du style le plus faible et le plus trivial au genre le plus énergique et le plus e'ievé.