DOUZIÈME LEÇON
Des ouvrages cVéloquence qui appartiennent au genre dtlihêratif , et du caractère particulier de leur lecture ou de leur débit.
Après les grands intérêts de la religion et de la morale, il n'est point, Messieurs, d'objet phis vaste et plus fécond en monuniens d'éloquence que celui qui se rapporte aux discours du genre délibératif. Si je le considère dans son but, sur quels théâtres il se déploie, par quels caractères il peut être dignement traité , à quels sacrifices et à quelles épreuves il condamne presque toujours ceux qui embrassent franchement les intérêts qui sont de son ressort; je ne vois rien de plus capable d'élever le cœur humain, d'exalter les passions généreuses, d'imprimer de l'énergie à leurs mouvemens et d'agrandir, par leur essor, la sphère de la haute éloquence.
Du but de V éloquence polit u^ue.
Son but, quel est-il? il n'en est pas de plus digne d'une raison supérieure, ni de plus satisfaisant pour la
56o l'art de liIRE
conscience : c'est celui de dévoiler les causes des maux de l'humanilé; d'arracher tout un peuple aux passions cruelles qui le dévorent; de défendre ses droits et de les opposer aux envahissemens de l'ambition et de la cupidité : c'est celui de revendiquer l'empire des lois et de les montrer supérieures à tous les caprices, à toutes les prétentions de l'orgueil', celui d'arracher le masque à la tyrannie, et de la présenter hideuse de corruption et de forfaits à l'exécration publique; c'est celui enfin de ramener tous les cœurs aux nobles inspirations de la liberté, de l'honneur, du respect de l'autorité , de l'amour de la patrie , de la haine contre ses oppresseurs, du courage contre ses ennemis, de la justice universelle. C'est-à-dire, Messieurs, que l'élocpience délibérative met entre les mains de celui qui l'exerce, ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes, ce qui importe le plus à la prospéiité des peuples, et ce qui les maintient dans le rang où l'honneur et la puissance doivent les placer; et ce qu'il. y a de plus grand encore, c'est qu'elle n'étend pas seulement son influence aux temps et aux hommes qui en attendent les effets : le destin de l'avenir est encore son ouvrage; elle fonde le bonheur et la gloire des générations futures; elle lègue à nos neveux, ou des institutions, ou des principes qui feront leur sauve-garde; et c'est ainsi que son but embrasse à-la-fois tous les hommes , tous les temps et toutes les sources^ conservatrices de l'existence des sociétés. Est-il , pour une belle conscience et pour une raison élevée, de motifs plus encourageans et plus capables en même temps de donner à
A HAUTE VOIX. 56l
l'éloquence dcllbéralive le caractère de grandeur et de dignité qui lui appartient?
Des théâtres de V éloquence polit kjue.
Et si de la (in que se proposent les discours du genre délihératif, je passe aux théâtres sur les(juels se déploie leur action déjà si puissante par ses motifs; quelle autre source d'émulation poiu- l'éloquence, et quelle scène pins imposante pour les développemens deses n)oyens ! C'est dans les assemblées delà nation ou de SCS représentans que l'orateur politique élève sa voix. C'est dn haut d'une tribune où il est exposé aux regards de l'élite de son pays, à la censure des plus beaux talens, et quelquefois aux contradictions des passions les plus fougueuses , qu'il parle à l'universalité des esprits. Sa voix n'est pas meMie bornée à l'enceinte qu'elle remplit 3 elle va partout alimenter l'attention publique, trop intéresée aux débats politiques pour se reposer un instant dans l'indifférence de leurs résultats,- là son nom reste buriné dans tous les cœurs, inscrit par la reconnaissance ou par l'indignation*, là il comparaît devant autant de juges qu'ilya d'individus attachés à leur pays, et c'est ainsi qu'il a pour témoin une nation toute entière. H y a plus, l'effrayante postérité se présente sur le dernier plan de ses auditeurs et vient agrandir, par le sentiment d'une considération ou d'une honte qui ne périront pas, la sphère de son éloquence. Quel orateur politique pourrait ne pas se sentir élevé en présence de cette ini-
mense assemblée de contemporains et de générations
futures? Son rôle , sur ce théâtre qui est sans limites,
est un des plus iraposans que l'esprit humain puisse
concevoir.
Des études et des dispositions morales qui serinent d'appui à V éloquence politique.
Mais l'éloquence politique prend un bien plus grand caractère encore , quand on songe aux études graves et sérieuses qui doivent lui servir d'appui, et aux sentimens nobles et généreux qui seuls peuvent l'inspirer.
Les discours du genre délibératif ne peuvent consister ni dans les vains ornemens qui servent à couvrir des paroles ou des phrases le plus souvent oiseuses, ni dans les éclairs d'une imagination féconde en saillies , ni dans les divagations stériles d'un esprit sans fonds, ni dans l'étalage pompeux de fades adulations , ni dans les déchaînemens , les cris et les invectives de l'esprit de parti : tout cela ne peut jamais être l'éloquence de la tribune politique : mais qu'un orateur s'y montre nourri des connaissances qui appartiennent à ce beau genre, qu'il y développe, suivant les questions qui sont proposées à la délibération, tantôt les droits et les intérêts des [)euples , tantôt la politique des Gouveinemens, tantôt les causes qui amènent la prospérité publique, tantôt les principes de l'organisation générale des sociétés , tantôt la science de l'ordre économique ou législatif: c'est alors que son éloquence prend le véritable caractère qui convient à sa position ,
et qu'elle ayit sur les esprits avec une transcendance qui impose. INous avons vu qucl(|uefois des effets étonnans de cette espèce d'éloquence : c'était le triomphe d'un athlète vigoureux (|ui restait seul invulnérable dans l'arène où tousses assaillans avaient tourà-tour succombé.
Mais ce qui ajoute surtout à cette prédominance des vrais discours politiques, ce sont les sentimens nobles en généreux qui seuls peuvent l'établir et la fonder. Non, il n'y a que l'inllexibilité d'une âme qui ne conçoit, ne connaît et n'estime que son devoir, que ce qui est juste, vrai, utile, qui puisse produire de véritables monumens d'éloquence : les anciens nous ont transmis cette vérité qui a pour elle l'expérience des siècles : non passe oratorem esse , nisi uirum honuin.
Supposez un homme qui, long-temps éloquent, parce qu'il était vertueux , a enfin cédé aux séductions do la corruption , et s'est vendu à la faveur ou aux opinions intéressées d'un parti; n'attendez plus de lui une véritable éloquence; la lâcheté, en entrant dans son âme, l'a gangrenée toute entière; il n'y aura plus dans ses discours ces accens de Iranchise et de vérité qui constituent la belle éloquence; il voudra bien tenir le même langage qu'auparavant, mais il le présentera enveloppé de réticences et de sophismes; sa marche sera tortueuse , incertaine et timide; son esprit cherchera à suppléer aux nobles inspirations de la vertu :' il voudra concilier sa corruption avec son ancienne considération, et il en deviendra plusabsurde; le près-
tige de son imposture tombera, et il sera poursuivi àla-fois et par la honte secrète de sa défection , et par la méfiance publi(jue dont les soupçons ne pourront jamais à cet égard ni être détournés,Tii être détrompés. L'étude de l'histoire ne présente que trop d'exemples de ces sortes de défections politiques qui , en tarissant quelquefois la source des plus beaux talens y n'ont apporté à leurs auteurs que la haine et le mépris de leur pays.
Supposez d'un autre côté un homme qui , calme au milieu des mouvemens et des intrigues des partis, et toujours inaccessible aux séductions de la corruption, est resté fidèle à ses devoirs et aux généreuses insjnrations de sa conscience : son éloquence sera toujours la même, c'est-à-dire toujours entraînante, persuasive , victorieuse •, toujours la terreur de la mauvaise foi , de l'oppression •, et l'espoir , la consolation , la gloire de son pays. C'est la vertu qui prête à ses discours leur force et leur beauté; c'est elle qui dispose ses auditeurs, même les plus prévenus, à l'attention et à l'estime; car, quelque corrompus que soient les hommes , la vertu leur impose toujours par son irrésistible ascendant; son langage est celui qui leur fait universellement l'impression la plus vive. J'ai vécu assez , Messieurs, pour avoir été fémoin quelquefois de cet empire qu'obtient sur toutes les passions, un homme qui parle avec l'éloquence de la vertu , et je puis vous assurer que ce spectacle était à-la-fois le plus instructif et le plus beau. Ah ! quand il y a tant d'hommes qui tendent les mains à la corruption , et
qui sont engloutis dans le naufrage des passions généreuses , rien n'est plus consolant en effet que de voir le triomphe de la vertu , et les hommages qu^oii lui rend.
De l'éloquence politique aux prises avec les contradictions et les II aines.
Cependant, il laut en convenir, l'éloquence politique dont le but embrasse tant d'intérêts sacrés auxquels elle doit faire le sacrifice de toute espèce de considérations , peut froisser quelquefois bien des passions secrètes, et appeler sur son organe les ressentimens et les haines. Qui ne sait que la mauvaise foi , l'ambition et la cupidité marchant à l'exécution de leurs projets, ne connaissent que deux sortes d'hommes : des complices ou des ennemis? Mais admirez ici , Messieurs, la haute destinée à laquelle ces épreuves peuvent élever l'éloquence de l'homme vertueux : étudiez le cœur humain; étudiez l'expérience des siècles, et vous verrez que c'est dans une ame froissée par les contradictions et par la disgrâce que naissent les grandes pensées : que le ciel, avare de ses dons, a réservé la force pour ceux qui combattent : et de quelle utilité serait-elle à ceux qui vivent asservis? Que l'adversité, le malheur concentre l'àme au milieu de sej> facultés, rallie ses puissances, et à chaque instant augmente leur ressort !
Voyez les génies qui ont fait le plus de bruit dans le monde; ils ont tous marché au milieu des contradic-
tions et des épreuves. Homère vécut malheureux; Lucrèce mit au jour ses pensées entre les accès les plus violens de ses maux; Dé?nosthèiie lança des foudres, parce qu'il en entendit gronder autour de lui; l'éloquence de Cicéron s'alluma au flambeau de la discorde ; Tacite sentit son génie se réveiller au bruit des chaînes, sous le poids desquelles l'univers gémissait depuis que Rome connaissait des tyrans; celui du Tasse s'aiguisa dans la proscription et les chagrins ; Milton, engagé dans les factions , transporta dans les ci eux les combats qui désolaient sa patrie; c'est dans la persécution que Descartes brise l'ancienne machine du monde , et qu'il en construit une nouvelle ; Galilée ■pèse les élémens du fond des cachots, et la nature étonnée reçoit ses lois. Le génie seul est libre et puissant au milieu des fers : respectons le malheur; il possède la plus belle domination, la seule qui dure autant que l'univers.
Je vous ai peint. Messieurs, l'éloquence du genre délibératif sous ses principaux rapports, et j'avoue que j'y ai mis quelqu'intérêt par la considération de l'état actuel de notre organisation politique. Qui de vous n'a pas l'honorable ambition d'être appelé un jour à discuter a la tribune législative les grands intérêts de votre pays? Puisséje d'avance vous avoir donné une idée des conditions qui constituent la véritable éloquence politique ; des études et des dispositions morales qui en garantissent le succès î Mais ces aperçus, quelque importans qu'ils soient, ne suffisent pas encore à mon objet. L'éloquence politique est sou-
A HAUTE VOIX. o6n
mise, comme tons les antres genres d'élo(|ucnce, à des règles paiticulicres de lecture on de débit qni sont pnisées autant dans son caractère que dans son but et ses convenances.
De la lecture ou du débit des ouvrages du genre délibéra tif.
Loin d'abord de la tribune parlementaire , ces orateurs qui, déroulant un manuscrit, savent à peine le lire, ou le lisent par saccades , par phrases décousues, poussant devant eux des mots dont l'oreille la plus attentive ne peut saisir la suite ni les rapports , et parmi lesquels l'esprit cherche en vain le sens qu'ils renferment. De quelle utilité, pour les discussions po litiques, peuvent être ces discours dont le résultat le moins fâcheux est de chasser les auditeurs de leurs. bancs , et de se terminer dans le désert ? Loin encore ces orateurs dont l'articulation embarrassée et confuse, dont la prononciation informe et semée d'erreurs, répand à-la-fois le ridicule et l'obscurité sur les meilleures pensées. 11 faut avoir une bien faible , ou plutôt une bien fausse idée de la tribune politique , pour y porter cette ignorance des premiers élémens de la parole. La transmission orale des discours du genre délibératif demande par-dessus tout à s'appuyer sur la clarté, la pureté et l'exactitude de la diction ; elle peut se passer rigoureusement de la pompe de la déclamation et des grâces de l'action extérieure , mais jamais des avantages d'une énonciation juste, mesurée et régulière: c'est par là qu'elle intéresse et qu'elle
fixe. Une assemblée politique n'est point après tout une arène pour les talens brillans . mais le sanctuaire d'une raison solide et éclairée; il n'est pas permis à l'orateur de s'y occuper de lui , mais seulement de la chose qui est en délibération ; il doit cacher l'art et ne montrer que la vérité; en un mot, c'est à l'oreille et à la raison de ses auditeurs que s'adresse l'éloquence délibérative , et vous avez vu , Messieurs , dans le cours de mes leçons , par quels moyens on pouvait espérer de captiver et de frapper ces deux facultés.
Après ces premières considérations sur le caractère de la diction qui convient aux discours du genre délibératif, viennent celles qui sont fondées sur l'objet de ce genre. C'est toujours, comme vous le savez déjà, un but le plus généralement d'une utiHté publique en faveur duquel on essaie de déterminer les. auditeurs. Or, toutes les fois qu'il est question de persuader des hommes , on doit poser pour principe qu'il est indispensable de les convaincre ; mais pour opérer cette conviction , il y a deux règles générales à observer : la première , c'est qu'il faut paraître soi-même fortement pénétré de la vérité qu'on veut faire adopter aux autres. Il est difficile , ou peut-être même impossible , de s'exprimer très éloquemment , lorsqu'on ne parle point d'une manière conforme à sessentimens; c'est le langage du cœur qui a le privilège d'effectuer la .conviction. J'ai observé plusieurs fois dans le cours de mes leçons, que la haute éloquence est toujours le produit de la passion ou d'une émotion très vive ; c'est là ce ([ui rend l'homme persuasif ^ ce qui donne à son génie
A HALTK VOIX. 7){h)
une force qu'il ne possède dans aucune autre circonstance : il en resuite que celui qui veut soutenir avec chaleur une opinion qui n'est pas la sienne, entreprend un rôle très difficile, pour ne pas dire presqu'impossible à exécuter. En second lieu , il est évident que c'est dans les discours publics dont il s'agit, que doivent régner la chaleur et lu véhémence. L'aspect d'une assemblée nombreuse , occupée d'une discussion , et attentive au discours d'un seul, suffit pour élever l'esprit du lecteur, et échauffi3r son imagination. La passion s'enflamme aisément parmi un grand nombre d'hommes, lorsque l'émotion se communique, au moyen de !a sympathie, de l'orateur à son auditoire. H n'est pas donné au cœur humain de se défendre de cette impression , et ses effets constituent un des principaux traits caractéristiques de l'éloquence politique.
Cependant cette manière forte et passionnée des discours de ce genre , exige quelques restrictions qu'il est nécessaire d'indiquer clairement , pour prévenir des méprises dangereuses.
Premièrement, la chaleur de l'expression doit être proportionnée an sujet et à la circonstance.il y aurait de l'absurdité à s'exprimer avec véhémence dans un sujet peu important, ou dont la nature exigerait une discussion paisible ; le ton modéré est celui qui convient dans ce cas. Celui qui mettrait partout de la passion et de la véhémence , finirait par ne produire aucun effet, et risquerait d'ailleurs de se faire considérer comme un brouillon indigne de toute considération et de toute confiance.
Secondement , lorsque le sujet prête à la véhémence , et (jue le génie le seconde, il faut éviter soigneusement de porter Timpétuosité jusqu'à l'excès : si l'orateur n'est point ému , son éloquence produira peu d'effet ; mais , s'il perd tout empire sur lui-même , il cessera bientôt d'en avoir sur ses auditeurs. 11 ne doit jamais s'animer prématurément; il doit commencer avec modération , et tâcher que ses auditeurs s'échauffent avec lui dans la suite du discours : s'il s'élance trop vite , s'il n'est point suivi, si ceux quil'écoutent ne sont point à son unisson , la discordance sera bientôt sensible et choquante. Quels que puissent être les justes motifs qui agitent un orateur, la décence et le respect qu'il doit à son auditoire , lui imposent toujours des bornes»' dont il ne doit jamais sortir. Si, au moment où il est le plus échauffé , il conserve assez de présence d'esprit pour motiver son opinion avec correction et justesse, ce mélange du raisonnement avec la passion produira le double effet de plaire et de persuader en même temps.
Troisièmement , on doit considérer comme une règle indispensable dans la lecture des discours politiques , de conserver toujours le décorum de temps , de lieu et de caractère. La véhémence , pardonnable à un homme qui jouit d'une grande autorité ou d'une réputation brillante, paraitrait indécente , par exemple, et contraire à la modestie qui convient à un jeune orateur. Le ton enjoué et plaisant qui peut passer dans quelques sujets ou dans quelques assemblées , serait très déplacé dans une cause sérieuse , ou dans une
A ll.VLTL VOIX. 571
assemblée iriiposante. Le premier principe de l'art, dît Quinlilieii , est d'ol)server les convenances : caput atiis y decerc. Celui qui se lève pour parler en public doit toujours coumiencer pai- se faire une idée juste et exacte de ce f|ui convient à son àj^e et à sa situation , au sujet qu'il va traiter , à ses auditeurs , au lieu où il se trouve, et aux circonstances. C'est d'après toutes ces considéiations , fortement recommandées par les grands maîtres, qu'il doit choisir son ton et sa manière: Cicéron donne à ce sujet des conseils, que ceux qui parient en public devraient toujourà aVoir préàeris à la méujoire. « Le bon sens , dit-il, est la base de l'éloquence , comme de tout ce qu'il y a de bon dans les choses humaines. Dans l'art oratoire, comme dans la vie, rien n'est souvent plus difficile à distinj^uer que ce qui est propre et convenable : bien des gens s'y méprennent , et commettent de graves erreurs; car , pour les difîérens degrés de rang , de fortune et d'âge , parmi les hommes , le même style et le même ton ne seraient point admissibles , et il faut encore les adapter au temps, au lieu, aux auditeurs et aux circonstances. »
Après le développement de ces principes sur l'éloquence du genre délibéralif, je n'ai plus, Messieurs , qu'à vous parler deà modèles dont la lecture pourra contribuer à les affermir davantage encore dans vos esprits. Le premier (pii s'offriia à nos regards sera ce prince des olateurs grecs qui a imprinié à son nom et à son siècle une si haute célébrité, Détnosthène. Là , Messiettrii , vous prendrez l'idée de la force irrésistible
Sya liART DE LIRE
du raisonnement , de l'entraînante rapidité des mouvemens oratoires qui caractérisent l'éloquence délibérative , quand c'e&t un homme vertueux et pa^sionIlé pour la gloire de son pays qui lui attache son caractère. Démosthènesf'uible n'écrire que pour donner du nerf, de la chaleur à ses stntiraeus généreux*, il parle ,non comme un écrivain élégant , mais comme un homme que l'honneur et l'amour de la vérité toiumentent ; comme un citoyen qui voit tons les malheurs de sa patrie, et qui ne peut conlenir les transports de son indignation contre les ennenns de sa liberté. C'est l'athlète de la raison *, il la défend de toutes les forces de son génie , et la tribune où il parle devient une arène. Veut-il exciter le courage des Athéniens contre Philippe? ce n'est plus , dit l'abbé Maury , un orateur qui parle-, c'est un guerrier, c'est un souverain , c'est un prophète, c'est l'ange tulélaire de sa patrie j et quand il menace ses conciloyens de l'esclavage , on croit entendre retentir dans le lointain , de distance en distance , le bruit des chaînes que leur apporte le tyran. jNous trouverons tous ces traits dans les Philippiques de cet orateur immortel.
La lecture des discours de Cicéron , qui sont dans le genre délibéralif , occupera ensuite notre attention^ et nous prendrons particulièrement pour objet de nos exercices le discours de ce grand modèle pour MarceUiLS , chef-d'œuvre de la plus haute éloquence , dont voici le sujet. Dans le temps que le destin de Rome était suspendu entre le génie de César et la puissance de Pompée , Marcellus s'était montré un
A HMTK A'OTX. 673
des ennemis les plus acliarnés du premier. Après la bittaille (le IMiarsale , il s'était rolir(î à Milylèiic on il cnlli\ait on paix les lettres qu'il aimait passionnément. Dans nne assemblée du sénat où Pison avait dit nu mot en sa faveur , son frère Gains s'était jeté aux pieds du dictateur pour en obtenir le rappel de Marccllus. César , qui ne demandait que l'occasioti d'i xercer sa clémence , se plaignit avec beaucoup de douceur de l'opiniâtreté de Marcelliis qui paraissait toujours vouloir être son ennemi^ «^t il ajouta que si le sénat demandait son retour , il n'avait 1 ion à refuser à une aussi puissante intercession. L'affaire fut donc mise en délibération , et au joiu* indiqué , Cicéron se leva à son tom* pour opiner. Ce grand homme était intime ami de Marcellus : au lieu d'une simple formule de complimens flatteurs dont s'étaient contentés les autres sénateurs , l'orateur adressa au héros le discours le plus noble, le plus pathétique , et en même temps le plus patriotique que jamais la reconnaissance , l'amitié et la vertu aient inspiré à une ame élevée et sensible. 11 est ifnpossible de le lire sans admiration et sans attendrissement. On convient cpi'en ce genre il n'y a rien à com[)arer à ce morceau; nous le lirons avec soin.
Depuis cette époque, jusqu'à nos temps modernes , l'éloquence délibérative présente peu de monumens dignes d'être cités; et vous sentez en effet que ce beau genre, qui est le ressort le plus ptiissant des goiivernemens libres , ne peut point trouver de place dans les gouverneniens absolus ou corrompus. JNous l'avons
vu renaître dans tout son éclat avec les constitutions nouvelles qui appellent les peuples aux délibérations politiques et législatives qui les concernent -, et l'Angleterre, qui a marché la première dans cette grande réforme , comptait déjà des orateurs célèbres dans ce genre , lorsque nos annales se sont remplies en quelques années de monumens d'éloquence politique que nous pouvons opposer aux plusbeaux trophéesde cette même éloquence chezles Grçcs et les Romains. Oui,Messieurs, j'en ai la profonde conviction , lors(jv^e les passions et I'es|)rit de parti ne jugeront plus du mérite des discours politiques qui oiit été prononcés dans nos diverses ^ssemljlées législatives , sur le nom d^ leur auteur , on t;rouvera, dans leur collection,des ouvrages d'éloquence du genre délibératif qui figureront hpnorablement à côté des plus beaux discours de Cicéron et de Démosthène. Nous nous garderons bien de rejeter de nos exercices delecture,ces modèles contemporains. Et combien en est-il qui exciteront notre admiration par la force et la profondeur des pensées , par l'énergie des moniveniens oratoires , et par la noble fiancliise de leurs discussions! Nous commencerons par 31irabeau que la postérité placera sans doute au premier rang de nos orateurs classiques ; et si votre assiduité me le permet, nous passerons en revue les beaux morceaux d'éloquence qui , jusqu'à cet instant, se sont succédés à la tribune politique. C'est vous dire quels noms célèbres fftiureront dans cette liste honorable, et à quels hommes nous adresserons tour-à-tour nos hommages.
A HAi Tj; vorx. 576