TREIZIÈME LEÇON
Des oiiu/agea d'éloquence du genre judiciaire , el de la divUou propre au Barreau.
Vous arrivez, Messieurs, sur la scène des études littéraires , à une époque la plus favorable peut-être au génie de l'éloquence. La religion a repris son éclat et son influence , et si vous vous sentez appelés à proclamer SCS vérités , la chaire vous olTre une carrière où les plus brillans succès couronnent toujours l'éloquence sacrée, quand elle a poiu' appui les vertus et les talens qui conviennent à cet auguste ministère. D'un autre côté , s'est élevé l'imposant théâtre des délibérations parlementaires, et si l'amour de la patrie vous fait ambitionner d'y figurer à votre tour , vous y découvrez dans les suffrages de la nation , toujours réservés à l'éloquence de l'honneur et de la conscience, le plus digne encouragement qui puisse flatter le cœur humain : enfin les portes du sanctuaire de la justice vous sont ouvertes, et là vous attendent encore les palmes de l'éloquence du barreau restituée enfin à toutes les institutions (jui l'ennoblissent et qui lui impriment sa véritable dignité.
Vous connaissez, messieurs, le caractère et les conditions des deux premiers genres : renouvelez votre attention , et je vais m'avancer avec vous dans les développemens du troisième , celui peut-être qui sourit le plus à votre émulation et à vos espérances j et
qui à ce titre , mérite le plus votre application et la mienne.
Je vous ai déjà dit combien l'étude du genre particulier d'éloquence qui correspond à la profession que l'on veut exercer, importe à celui qui veut y obtenir des succès positifs : mais si celte étude est nécessaire dans tous les cas et à tous les hommes qui veulent parler en public , combien plus l'est-elle à l'oraleur du barreau, que la confiance publique peut appeler à la discussion des plus grands intérêts, et dont les l.rlens peuvent avoir une influence si marquée sur le sort de ses semblables ? Combien d'hommes se sont trompés pour n'être f)as entrés dans cet examen ! Combien qiii, en transportant devant les tribunaux un genre d'éloquence qui ne convenait point au but qu'ils se proposaient , se sont égarés au milieu de leurs efîbrts impuissans, et ont rendu vaines pour l'objet de leur profession , les dispositions quelquefois les plus heureuses !
Ces idées générales posées, cherchons donc : premièrement, quels doivent être les caractères particuliers de l'éloqjience judiciaire, d'après le but que l'on se propose dans cette honorable carrière; secondement, quelles sont les études et les qualités morales qui la fortifient, ou plutôt qui la constituent; et enfin, avec quel genre de diction et d'expression extérieure elle s'exerce dignement devant les tribunaux.
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Du but de Vélofjuenre Judiciaire et des conséquences cjul en résultent.
Le but de l'clo(|nence ju(iiclaire , c'est la conviction : ici , la mission de l'otateur n'est pas en effet de développer ce (pii est viaiement utile, comme dans les discours politifpies; elle ne consiste point non [)lus à présenter ce «jui est véritablement honnête, comme datjs le Relire démonstratif: son objet unique est de montrer ce cpii est vrai et juste ; par conséquent, c'est au jugement que doit principalement s'adresser son élo(pience: tel est le caractère primitif et fondamental du genre judiciaire.
Et ce n'est pas setilement l'objet que l'on se propose au barreau , qui doit donner aux discours qu'on y prononce, ce caractère dominant. Les convenances locales et extérieures l'indiquent avec autant de force. Si je jette en effet mes regards sur les tribunaux •, qu'y voisje? Est-ce une multitude susceptible d'élre agitée et entraînée par la force des mouvemens passionnés? Non', mais un petit nombre d'hommes graves, d'un âge mûr, d'une réputation , d'un caractère imposans, et qui sont naturellement en garde contre les impressions d'une éloquence séduisante. Ici , la passion n'est pas aussi facile à émouvoir; l'orateur de qui on n'attend que l'exposition de la vérité, est écouté avec plus de calme et de surveillance , et il s'exposerait à paraître ridicule et déplacé en affectant un ton de véhémence, qui ne convient qu'en parlant à une multitude.
J7^ liART DE IJRE
Et si de ce motif de convenance extérieure, je passe à la nature des sujets qui appartiennent au barreau : qu'y \ols-je encore? Est-ce une discussion dans laquelle l'imagination puisse se donner une libre carrière? Non, mais un sujet d'ime nature bornée et qui a strictement la loi pour limite •, c'est en quelque sorte l'cquerre et le compas à la main que l'orateur doit s'avancer dans son discours, et sa principale affaire est de les appliquer constamment à la discussion des sujets relatifs à la cause qu'il traite.
Enfin, de quoi s'agit-il dans les plaidoyers? C'est d'exposer un fait ou une série de faits d'où doivent découler les conséquences favorables à la came, ou défavorables à ses adversaires : mais pour exposer des faits, il n'y a qu'un langage, celui de la vérité, base éternelle et irrécusable de la conviction.
Vous voyez déjà, messieurs, toutes les conséquences qui résultent de ces premières notions. Si l'éloquence du barreau ne s'adresse qu'au jugement; si elle n'en veut qu'à la conviction d'un petit nombre d'hommes; si la discussion des sujets qu'elle baite n'est q.u'une continuelle application des dispositions de la. loi, et si elle ne s'appuie que sur l'évidence des faits , il s'ensuit donc qu'elle est fondamentalement d'une nature bien différente de celle des autres genres , et que ses caractères particuliers sont d'être calme et modérée , concise , claire et liée à des argumens solides.
Je dis , calme et modérée. Si l'imagination peut quelquefois s'y permettre quelques écarts , soit pour animer un sujet aride , soit pour suspendre un moment
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ia fatigue de i'attenlioii -, jamais ces licences ne doivent être employées f|u'avec une extrècue circouspecliou : un style trop flouil et une iiiaiilèic brillante, iiiùscnt souvent plus qu'on ne pense à la coruiction. Leur effet ordinaire est de jeter les juges dans une sorte de défiance, en leur faisant soupçonner le manque d'ar-
«^umcns solides.
J'ai ajouté que l'éloquence du barreau devait être concise. Qui n'a pas éprouvé quelquefois l'ennui qu'entraîne cette inépuisable veibosité dont on accuse trop généralement les orateurs du barreau? L'habitude où ils sont de parler et d'écrire rapidement et sans préparation , est la cause évidente du ce défaut, ce N'attendez jamais, dit un écrivain moderne (1), ni justesse de pQusée, ni finesse d'expression d'un grand parleur , ou d'un harangueur sans préparation.» D'ailleurs, comlî^ent fitire entrevoir la vérité à travers un entassement de périodes embrouillées et sans fin? C'est l'éclat d'une lumière au milieu d'un brouillard épais. Quant à vous, messieurs, qui méditez ici sur les caractères de l'éloquence propre au barreau , sachez qu'un style nerveux et correct qui exprime beaucoup en peu de mots, convient toujours mieux devant les tribunaux , qu'un style diffus et lâche : attachez-vous à contracter de bonne heure l'habitude d'une éloquence serrée et concise : une fois obtenue, il vous sera facile de l'appliquer dans tous les cas, même dans ceux où la multiplicité de»
( 1 ) Terrassoiij de la Philosophie applicable à tous les objets de l'esprit et de ia laison , page lag , Paris, l'/S'i.
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aflPaires exigera de vous un travail rapide ; au lieu que si vous vous accoutumiez à un style traînant et surchargé, il ne vous serait plus possible d'employer une éloquence forte et éneigiqjie , lors même que vous désireriez faire le plus d'impression et travailler à votre célébrité.
En troisième lieu, la clarté est une des conditions ngoureuses de l'éloquence du barreau : quand elle manque dans les autres discotu's publics, lesinconvéniens qui résultent de son défaut n'intéressent que la gloire de l'écrivain qui a la maladresse d'exposer au grand jour sou ignorance et son mauvais goût: mais au barreau, les suites d'un style obscur et confus, d'une marche irrégulière et enibarrasî^ée, compromettent àla- fois la réputation de l'orateur, et, ce qui est plus sérieux encore, les droits' de l'innocence et de la justice. Au barreau, tout fait une loi à l'avocat d'être méthodique et clair. Soit qu'il ait à établir la question en expliquant le point de la contestation, ce qu'on admet, ce qu'on nie , et où commence entre les deux parties la ligne de démarcation ; soit qu'il ait à déterminer l'ordre et l'arrangement des parties qui constituent son plaidoyer; tout dépend absolument du degré de clarté qu'il saura introiluire dans son discours. Que sera-ce encore, quand il s'agira de la discussion de ces intérêts compliqués, au milieu desquels il est si important de porter la luniière? Comment opérer alors la conviction, si, par une méthode sûre, l'orateur ne vient à bout de faire sortir la vérité du sein de ces ténèbres, et de la présenter dégagée de tous ses voiles?
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Qiiiint à la partie tlos aignmcns, la condition de leur solidité n'a pas besoin d'être prouvée : c'est l'arme la plus décisive de l'orateur du barreau , et s'il la manie faiblement, ou si ses coups portent à faux , alors tout est |)erdu pour la conviction , et par conséquent pour le siiccès de sa cause. Avec ([uelle éloquence forte et victorieuse, les arj^umcns doivent être distribués dans un plaiiloyer ! An ce quels développemens frappans il tant les présenter à l'attention des juges ! Dans les discours du goure démonstratif ou délibératif, les argumens gagnent souvent à être présentés avec une certaine concision , parce qu'ils sont fondés sur des principes universellement reconnus : mais au barreau, où il s'agit souvent d'interpréter ou d'expliquer des points obscurs de la loi, de suppléer par des inductions à son silence, ou d'en tirer des conséquences éloignées, les argumens ne sauraient être ni assez étendus ni assez fortement développés : c'est ici qu'une sorte de diffusion devient en (juelque façon nécessaire : c'est ici que l'éloquence des orateurs du barreau moderne acquiert ce gland caractère de force et de transcendance qui l'assimile à l'éloquence des anciens orateurs du barreau d'Atbènes et de Rome.
Mais que d'études préliminaires pour suffire aux conditions de l'éloquence judiciaire! Je ne vous parle point ici, Messieurs, de l'étude des lois et de la jurisprudence qui en forment le fond; vous en suivez , pour la plu[)art, l'importante filiation dans les Kcoles de droit y et je n'ai pas besoin de vous en montrer la nécessité : mais il est une autre sorte d'étude sur laquelle
582 l'art de I.1RJ:
je veux arrêter votre attention , c'est celle de \a philosophie ^ objet qui mérite nn développement à part, et' auquel je mettrai d'autant plus d'intérêt qu'il feh résultera pour vous une conséquence nécessaire , celle de donner à Téloquence du barreau la sahction de vos vertus.
De Valliance de la philosophie avec l'éloquence du barreau , d'où ses rapports avec les qualités morales de l'orateur.
Lorsque l'éloquence, après avoir exercé long-temps son empire sur les hommes , et élevé des monumens à jamais honorables pour l'esprit humain, fut soumise, chez les Grecs , à des préceptes qui en firent pour la première fois un art, il s'éleva parmi eux une discussion remarquable. Après avoir établi que l'éloquence avait pour but la persuasion , on chercha par quels moyens on pouvait l'opérer : par une étude profonde de la philosophie ) dirent les philosophes ^joar le secours des règles , dirent les rhéteurs. Tant que le goût se maintint, le système des philosophes prévalut; on ne sépara point la science des choses de l'art du style; les mêmes maîtres donnaient en même temps des préceptes de philosophie et des règles d'éloquence , et de leurs écoles sortirent ces hommes célèbres qui posèrent les bornes de l'art oratoire et en montrèrent la perfection. Mais dès que le goût commença à se corronlpre, et qu'on voulut obtenir à peu de frais le titre d'orateur pour arriver plus rapidement aux prérogatives qui en étaient la suite, alors les rhéteurs ouvrirent
leurs écoles; on sé|);ua l'étude de la pliilosopliio do celle do l'éloquence , cl toutes les insti nctious relatives à l'art de la parole se bornèrent aux préceptes de la rhétorique.
La division qui s'établit dès ce moment entre la philosophie et l'éloquence, devint funeste à ces deux, sciences*, mais surtout à l'art oratoire. La philosophie, en néf^ligeant l'art de se communiquer avec des formas agréables et persuasives , ne présenta plus qu'un corps sec et décharné , et l'éloquence , privée de l'érudition qui la fortifie, n'offrit qu'un corps vide de substance et de force. La j)remière j)arut comme un fantôme , et la seconde, comme un cadavre. Cette époque fut celle des déclamateurs et des sophistes , dont la grande vogue attesta long -temps la révolution funeste qui s'était faite dans l'éloquence.
Instruits par l'expérience, et dépositaires à leur tour des vrais principes du goût, les orateurs de Pvome associèrent l'étude de la philosophie aux exercices de la rhétorique, et alors reparurent ces grands modèles de l'art oratoire qui illustrèrent leur siècle, et rappelèrent les beaux jours des Périclès etdesDémosthène : ce Pour moi, dit Cicéron , je déclare que si j'ai fait quelques progrès dans mon art , je le dois à la méthode des philosophes. >:> Mais l'éloquence subit bientôt à Rome le même soit qu'elle avait éprouvé à Athènes : le mauvais goût s'en empara; on la détacha insensiblement de la philosophie, et, semblable à une branche séparée de son tronc, elle se dessécha de nouveau et périt faute de substance.
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Long-temps l'éloquence resta dans cet état de faiblesse, ou plutôt de nullité. Long-temps on la fit consister dans de grands mots qui ne signifiaient rien , dans des an thithèses frivoles , des chutes épigrammatiques , dans des ornemens vains et puérils qui couvraient le comble de la misère et de la pauvreté. Nos fastes littéraires font mention des Cicéroniens , secte ridicule composée d'hommes qui se croyaient des Cicérons, parce qu'avec les expressions élégantes et les tours harmonieux de l'orateur romain , ils avaient réussi à former un discoins dépourvu de sens et de raisonnement? Tout était défiguré par cet appareil pédantesque de mots iiislgnifians , auquel on donnait cependant le beau nom d'éloquence. Le barreau , le théâtre, les chaires sacrées, tous les écrits en étaient infectés. Une abondance fastidieuse de ligures outrées, d'allusions puériles, de citations pédantesques , y tenaient lieu de raison, de justesse et de goût.
Que manquait-il à cette éloquence ainsi dégradée et sans force? La philosophie, son antique compagne , et son principal appui : aussi la voyons-nous reprendre quelque vie, à mesure que les connaissances se répandent et sont accueillies. Descartes en apprenant aux hommes à penser, peut être considéré sous ce rapport, comme le restaurateur de la belle éloquence. C'est en effet aux lumières de sa philosophie que nous devons la clarté, la justesse et la précision si nécessaires à l'art oratoire et si négligées avant lui. Dès-lors, l'éloquence se montra en France comme elle s'était montrée à Piome et à Athènes , belle , riche et pleine
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de force; l'esprit philosoplilque (i) semblable à la sève viviliaulc (jiii étend ses hioiifiiils sur toutes les jiarlies de la plante qu'elle léconde, répandit son inllnence sur toutes les branches de la littérature, et l'éloquence française compta desclicfs-d'œuvre danstous les genres, dignes de figurer à coté des plus belles productions de l'antiquité.
D'après ce tableau rapide des progrès et des vicissitudes de l'art oratoire, il résuite, Messieurs , qu'il ne peut y avoir de véritable, de solide éloquence que celle qui a pour appui les connaissances pliilosopliiques. L'époque fittéraire où nous vivons, n'a {)as sans doute encore ramené ces temps d'ignorance et de mauvais goût, où l'art de la parole ne consistait que dans des déclamations vaines et j)uériles : mais combien serait rapide la décadence du plus beau des arts, si on ne rappelait pas souvent à ceux qui se proposent d'exercer les fonctions oratoires, avec qruiUes ressources littéraires, avec quel fonds de connaissances ils doivent s'engager dans cette carrière! Combien pourrait devenir funeste la pensée trop généralement accueillie que, dès que l'on a suivi dans les collèges un cours de rhétorique, on a tout fait pour l'éloquence , et que sitôt quel'on a appris à couvrir son style de quelques fleurs, on peut se placer au lang dos orateurs!
Que celui qui aspire à la perfection de l'éloquence, sache qu'il ne réussira jamais à porter la conviction
(i) On sent que nous entendons ici par esprit philosophique , la raison , la justesse et le goût.