QUATORZIÈME LEÇON
De la lecture des ombrages de poésie.
L'importance du sujet que nous allons traiter dans cette leçon et les suivantes, m'engage, Messieurs, à faire précéder l'examen de ses différentes parties , de quelques notions préliminaires que je regarde comme indispensables pour celui qui veut lire avec intérêt, et surtout avec connaissance de cause, les ouvrages de poésie. Je présenterai d'abord quelques idées sur la poésie; je passerai ensuite aux principes générant de lecture qui sont applicables à tous les genres qu'elle embrasse , et enfm aux règles particulières de diction qui conviennent aux différentes sortes de compositions poétiques.
De la poésie en général.
Quel est donc ce charme qui attache presque tous les hommes à la poésie, et qui rend son langage si supérieur à tous les autres? C'est que la poésie, peinture animée et parlante, ne rappelle pas seulement son objet à l'esprit, comme l'éloquence et l'histoire, mais qu'elle le représente à l'imagination avec ses traits et ses couleurs; elle seule pénètre au fond de l'âme, et en expose à nos yeux les replis : ni les douces gradations du sentiment, ni les violens accès de la passion ne lui échappent. Le degré d'élévation et de sensibilité, d'énergie et de ressort, de chaleur et d'activité, qui varie et
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disllngue les caractères à l'infini-, toutes ces qualités , et celles qui leur sont opposées , ilépcnrlcnt également de la poi'sie. La même vertu, le même Nice a mille iiuanc( s t\'AU^ la nature; la poésie a mille couleurs pour t]istin<;uer toutes ces nuances. C'est peu d'être variée, et aussi féconde que la nature même, la poésie compose des âmes, comme la peinture injagine des corps: c'est un assemblage de traits y^ris çà et là de difrércns modèles, et dont l'accord lait la viaisemblance. Les personnages ainsi formés, elle les oppose et les met en action ; action plus vive et plus touchante que la peinture ne peut l'exprimer', action variée dans son unité, soutenue dans sa durée , et sans cesse animée dans ses progrès par des obstacles et des combats.
La musique a donné naissance à la poésie, et ces deux arts datent des époques les pbis reculées de l'anlicpiité. Les accens de la joie, de l'amour et dé la douleur furent sans doute les premiers traits que la musique se proposa de peindre; l'oreille lui demanda l'harmonie, la mesure et le mouvement : la musique obéit à l'oreille; d'où la mélopée. Pour donner à la musique plus d'expression et de réiité, on voulut y adapter les sons donnés par la nature, c'est-à dire, parler en chaulant ; mais la musique avait une mesure et un mouvement réglés ; elle exigea donc des mots adaptés aux mêmes nombres- d'où l'art de faire des vers.
L'histoire des progrès de la versification , des causes qui l'ont séparée de la musique , et des caractères
qu'elle a pris chez les différens peuples de la terre,
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trouvera sa place dans le traité de prosodie qui fait partie du volume supplémenlaireque je joins à celui-ci. Qu'il nous suffise pour le moment de lii e le passage de VArt Poétique de Boileau , où cet illustre poète trace en quelques lignes l'histoire si vraie de notre poésie, de ses vicissitudes et de ses progrès.
Durant les premiers ans du Parnasse français , le caprice tout seul faisait toutes les lois (i), La rime , au bout des mots assemblés sans mesure , Tenait lieu d'ornemens, de nombre et de césure. Villon sut le premier, dans ces siècles grossiers^ Débrouiller Tart confus de nos vieux romanciers. Marot, bientôt après, fit fleurir les ballades^ Tourna des triolets, rima des mascarades, A des refrains réglés asservit les rondeaux , Et montra pour rimer des chemins tout nouveaux. Ronsard qui le suivit, par une autre méthode, Réglant tout , brouilla tout, fit un art à sa mode , Et toutefois long-temps eut un heureux destin. Mais sa muse , en français, parlant grec et latin , Vit dans l'âge suivant, par un retour grotesque , Tomber de ses grands mots le faste pédantesquej Ce poète orgueilleux trébuché de si haut Rendit plus retenus Desportes et Bertaut. Enfin, Malherbe vint, et le premier en France , Fit sentir dans les vers une juste cadence ; D'un mot mis à sa place enseigna le pouvoir , Et réduisit la Muse aux règles du devoir. Par ce sage écrivain la langue réparée N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée.
(i) L'ancienoe prouonciatiou auloiisait cette rime/
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Les stances avec grâce apprirent à tomber; Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber. Tout reconnut ses lois, et ce guide fidèle Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle.
Art poétique j chap. i.
Des principes généraux de lecture qui sont applicables à tous les genres de poésie.
Rien n'est plus difficile , aux yeux de quelques personnes , que la lecture soutenue de la poésie. J'ai connu des hommes très instruits, qui avouaient franchement leur insuffisance pour cette sorte d'exercice, et qui n'osaient se hasarder dans une lecture à haute voix de quelque composition poétique. Cette répugnance du moins attestait leur modestie , et je l'aime bien mieux que la suffisance de beaucoup d'autres qui, dépourvus de tous les principes qui doivent régler la lectuie de la poésie, osent se charger de faire passer à nos oreilles les charmes et l'harmonie de ce beau langage.
Essayez, si vous le pouvez , de soutenir la lecture de ces hommcs'avantageux. Voyez-les s'avancer au milieu des vers harmonieux de Racine et de Voltaire y frappant servilement chaque rime, s'arrêtant à chaque hémistiche, scandant numériquement les syllabes de chaque vers, et croyant avoir lu de la poésie, parce qu'ils ont rendu sensibles à i'oreillc des auditeurs ces formes matérielles de la versification. Voyez-les sacrifier à cette prononciation symétrique et pédantcsque, ce qu'il y a de réel et de vraiment beau dans la poésie,
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la pensée , les sentimeiis , les images j enlendez comme ils effleurent à peine les cadences marquées par l'imitation ; comme ils alourdissent celles qui sont légères et pressées; comme ils courent sur des cadences graves; comme ils flétrissent les cadences gracieuses et douces. Suivez-les dans leur marche ii>certauic et embarrassée, au milieu des belles inversions poétiques ; dans leur diction monotone et languissante, au milieu des métaphores brillantes et des fictions ingénieuses (jui font le charme et la richesse de la poésie ; dans toute la conduite en un mot de leur lecture que, par dessus tout, ils rendent quehjuefois si intolérable par des fautes de prononciation, sans exemple comme sans excuse.
Telle est, j'ose le dire, l'espèce de lecture à laquelle on forme les jeunes-gens dans la plupart des collèges et des institutions publiques. Pleins de l'idée, fondamentalement vraie, que la lecture de la poésie se fait reconnaître à une marche et à ime prononciation particulières, les maîtres, dans leurs exercices classiques, croient devoir exprimer ces convenances par les tons les plus guindés, les plus emphatiques, et par l'observation orale la plus scrupuleuse des formes de la versification. J'en ai assez vu à cet égard pour en parler, et je puis assurer que rien n'est en général plus maltraité dans les écoles publiques , que cette partie de l'éducation. 11 est vrai qu'elle lient peu de place dans les exercices de ces écoles, et qu'on y niet très peu d'intérêt; car , qu'est-ce que bien lire des vers français?... Mais enfin la manière doutelleyest traitée suffit, {)ar le seul empire de l'exemple, pour imprimer
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aux jeunos'gensdcslialjitiides dont ils porlenl les cliaincs toute leur vie : et delà vient <|n'il y a réellement si peu de bons lecteurs de poésie, que les compositions de ce genre perdent si fort de leur intérêt et de leur charme dans les lectures publiques qui en'sont faites, qu'au théâtre même, il y a si peu d'acteurs qui disent bien des vers.
J'ai posé, Messieurs, dans le cours de mes leçons, beaucoup de principes sur l'art de lire à haute voix , qui se rappoi tenta la poésie aussi bien qu'à la prose. Je n'ai donc à vous entretenir ici que des conditions de lecture qui sont prises dans l'essence même de la poésie. Or, ces conditions, je les réduis à la solution des trois questions suivantes : premièrement , quelles sont les lois de prononciation qui doivent particulièrement intervenir dans la lecture soutenue de la poésie? Secondement, quelle doit être l'influence de la rime dans cette lecture? Et enfin quels sont les nombres et les repos qui sont de rigueur dans la lecture des ouvrages poétiques ?
Des lois de prononciation qui doivent particulièrement interpenir dans la lecture soutenue de la poésie.
ce C'est une chose bizarre, dit l'abbé Lallemant, et a particulière surtout à la langue française, que la a plupart des mots oiit deux différentes prononcia- « tions : l'une pour la prose commune et pour le
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ce discours ordinaire, et l'autre pour les vers; et c'est C( ce qui est cause que peu de personnes savent bien c( lire des vers, faute de savoir cette différence de c< prononciation. »
Pour se faire une idée, Messieurs, des raisons de cette différence, et par conséquent des conditions particulières de prononciation qui doivent s'adapter à toute lecture de poésie , il faut se mettre en présence du poète au moment oii il s'occupe à construire son rythme, et le suivre dans ses opérations. Que fait-il? au milieu des matériaux immenses que lui offre sa langue, prend-il indifféremment ceux qui pourraient après tout lui rendre sa pensée ? Non ; il les choisit , et il cherche, d'après les lois de son art, s'ils sont matériellement propres à remplir l'espace qu'il leur destine. Les uns ne peuvent s'assortir qu'en introduisant dans son vers un hiatus y fléau redoutable de toute poésie ; et il les rejette. D'autres ne peuvent concourir à l'harmonie de sa composition qu'en se liant, qu'en se confondant en quelque sorte, et il les classe dans son rythme avec cette condition ; bien entendu qu'elle devra toujours être sentie et régulièrement exécutée dans la prononciation . Ce n'est pas tout : comme il veut que les mots peignent sa pensée , ses images avec leurs diverses modifications, il choisit ceux dont la valeur prosodique, dont les sons plus ou moins larges , plus ou moins accentués, peuvent se combiner le plus justement av«c elles, et les réfléchir le plus exactement à l'esprit et à l'oreille : en un mot, il est peintre , et il ne lui faut que des traits et des
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couleurs propres à représenter son sujet. Tel est le poète au moment où il donne à sa langue la noble destination qui convient à ses desseins , et qu'il la transforme en langue poétique.
Mais, je vous le demande, Messieurs, que devient cette attention du poète-, que deviennent ses soins et ses efforts, lorsqu'un lecteur qui ne connaît ni la loi de la liaison des mots, ni celle de leur prosodie, se rend l'organe et l'interprète de ses compositions*, lorsqu'il flétrit SCS vers par des hiatus qui révoltent l'oreille autant qu'ils la déchirent; lorsqu'il dit : la ardiesse , la aine , pour la\ hardiesse y la \ haine y lorsqu'il anéantit toute l'harmonie des sons, en faisant longues des syllabes brèves , ou brèves des syllabes longues ; lorsqu'il tronque ou allonge les mots sans règle ni mesure; lorsqu'il renverse, en un mot, par sa détestable prononciation, tout le système de versification qui a coûté au poète tant de peine et tant de veilles?
Il faut donc , Messieurs , et ceci est une loi de rigueur, que toute personne qui veut lire ou réciter des vers en public , connaisse d'abord les règles de prononciation qui ont servi de base à la construction de leur rythme. C'est une condition sur laquelle tout poète a dû compter, et le tromper dans son attente, c'est le barbariser en quelque sorte et l'anéantir. Or , ces règles, je le répète, sont celles de la juste liaison des mots et de leur prosodie; objets importans que vous trouverez entièrement développés dans les deux traités qui sont destinés à servir de supplément à ce
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cours , et dont vous êtes à portée de sentir maintenant toute l'utilité.
Un autre objet d'attention et de soin dans la lecture de la poésie , c'est la manière de prononcer les diphthongues si fréquemment employées dans nos vers. Tous le monde sait que les poètes ont le privilège de décomposer beaucoup de ces diphthongues grammaticalement monosyllabiques, et d'en faire deux pieds pour la mesure du vers. Faut il , dans la lecture des ouvrages de poésie, prononcer ces diphlhongues conformément à leur division métrique; ou bien faut-il leur conserver leur caractère grammatical et les prononcer sans faire sentir la coupure qu'elles ont dans cette position? Cette question n'est point du tout oiseuse j elle est fondée sur l'opinion où sont bien des gens que, par respect pour les vers, et pour marquer leur rithme, il faut conformer la prononciation à leur mesure syllabique. Je me souviens que. donnant un jour une leçon de lecture à haute voix à une jeune demoiselle, un grammairien très connu qui attendait son tour pour donner la sienne, se montra vivement offensé de ce que je faisais prononcer à mon élève la dernière syllabe du mot ambition qui terminait un vers, comme une diphthongue monosyllabique , ambi-tion, et sans égard à sa division métrique en deux syllabes. Il prétendait, et c'était avec une assurance qui ne me permit point de répliquer , qu'il fallait prononcer dans ce cas ambiti-on. Voici la réponse que je lui aurais adressée, si la transcendance de son opinion m'eût fait espérer une discussion tranquille.
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En général, il n'y a qu'une manière d'énoncer les mots dont le caractère grammatical est fixé , et dont la prononciation est admise, reconnue et consacrée. De ce principe incontestable découle nécessairement celui qui interdit au lecteur de violer la prononciation monosyllabique des diphtliongues dont la poésie renverse le caractère grammatical. Ce renversement peut être bon pour le poète qui a besoin de trouver quelque allégement sous le poids des chaînes qu'il s'impose, et dans la facture difficile de son vers; mais il doit être IndifFcrent au lecteur, qui a bien d'antres devoirs à remplir. Le plus important pour lui, c'est d'avoir une prononciation facile, juste, régulière et conforme aux lois de la langue qu'il parle. Je ne connais rien qui sente plus le pédantlsme et la gêne, que la prononciation dissyllabique des dlphthongues auriculaires; elle est insupportable à l'oreille. Personne n'a besoin d'être averti que le poète en a fait deux syllabes", tout le monde le sait : mais toutes les oreilles justes ont besoin d'une prononciation coulante, correcte et pure. Ce respect servile que l'on veut avoir dans ce cas pour la mesure des vers, nuit singulièrement d'ailleurs au cliarme des vers eux-mêmes : il leur donne de la roideur et un traînement d'articulations qui attaque leur mélodie. Ce n'est point ainsi que les comédiens instruits les récitent au théâtre. On y siefflrait l'acteur qui dirait de cette manière ces vers de Britannicus :
Je ne m'étais chargé dans cette occa-si-on Que d'excuser César d'une seule ac-ti-on.
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Où l'on voit que la finale ion forme deux pieds ou syllabes, en dépit du principe grammatical qui en fait une diphthongue monosyllabique. Pure licence encore une fois, dont on est convenu de se contenter, que l'on passe aux poètes, mais que l'on ne passerait pas au lecteur dont les devoirs posent sur d'autres principes, et sont toujours les mêmes, quel que soit l'objet de sa lecture.
Quelle doit être Vinfluence de la rime dans la lecture de la poésie.
Cette question , que je traite ailleurs sous des rapports très étendus ( J^oy. ma Prosodie ) , se réduit , relativement au sujet dont il s'agit ici, à ces t^mes : Faut-il qu'en récitant des vers , le lecteur , esclave comme le poète de la rime , s'attache à la faire sentir par des repos, et lui sacrifie l'unité de la pensée? ou bien faut-il que , sous la chaîne et dans les entraves de la versification , la pensée conserve la même liberté que dans la prose, et qu'on lise les vers sans s'arrêter, ni fléchir la voix qu'aux endroits où le sens s'arrête et se coupe?
Si j'interroge les partisans de la première méthode, leurs raisons , sans m'entraîner , me paraissent , jusqu à un certain point, spécieuses. Pourquoi , disent-ils, faire une loi aux poètes de la rime , si dans la déclamation vous la faites absolument disparaître , et si , par un débit qui assimile presque la lecture de la poé-
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sic à celle de la prose, vous rendez mille une des conditions les plus formelles de la versification, et qui la constitue essentiellement ?
A cela , il est facile de répondre que l'agrément de la rime, si toutefois c'est un agrément, n'est point à comparer avec le charme du nombre et de l'harmonie, qui constituent bien plus réellement l'essence de la poésie , et qu'il s'agit surtout de faire sentir dans la lecture des ouvrages des poètes. Une syllabe, terminée par un certain son, n'est point une beauté par elle-même: cen'est tout au plus qu'une beauté de rapport, qui consiste dans une uniformité de désinence entre le dernier mot d'un vers et le dernier mot du vers réciproque. On n'entrevoit même cette beauté qui passe si vite, qu'au bout de deux vers , et après avoir entendu le mot du second vers qui rime au premier. Le nombre et l'harmonie , au contraire , sont une beauté qui brille toujours, et c'est celle qu'il ne faut jamais cesser de montrer à l'esprit des auditeurs. La coupe de la pensée, à l'endroit où tombe la rime, détruirait le plus souvent la marche ferme et vigoureuse des idées : c'est pourquoi , dans la lecture de la poésie , comme dans celle de la prose, la pensée doit conserver toute sa liberté; soit qu'elle s'étende ou qu'elle se resserre, soit qu'elle se coupe également ou inégalement par les périodes, les membres, les incises, l'énonciation doit en être partout juste, libre , pleine et entière : nulle part elle ne doit se ressentir de la contrainte ni de la dureté des chaînes de la versification* il faut lire les vers sans s'arrêter, ni fléchir la voix quaux endroits
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où le sens s'arrête, se coupe et demande l'inflexion, comme dans cet exemple que je transcris sons la forme de la prose, et avec les coupures et les liaisons qu'il comporte , pour en marquer davantage la lecture.
Reine ! [ l'excès des maux-où la France est livrée , est d'autant plus affreux que leur source est sacrée |. C'est la religion, dont le zèle-inhumain met à tous les Français les armes à la main |. Je ne décide pointentre Genève et Rome | . De quelque nom divin que leur parti les nomme, j'ai vu de tous côtés la fourbe et la fuieur, et si la perfidie-est fille de l'erreur j, si, dans les différends-où l'Europe se plonge, la trahison, le meurtre-est le sceau du mensonge j , l'un etTautre parti cruel également, ainsi que dans le crime-est dans l'aveuglement ]. Pour moi qui, de l'état-embrassant la défense, laissai toujours aux cieux le soin de leur vengeance, on ne m'a jamais vu , surpassant mon pouvoir , d'une indiscrète main profaner l'encensoir j et périsse à jamais l'affreuse politique qui prétend sur les cœurs-un pouvoir despotique , qui veut le fer en main convertir les mortels, qui du sanghérétique-arrose les autels, et suivant un faux zèle-ou l'intérêt pour guide, ne sert un Dieu de paix que par des homicides |! Plut à ce Dieu puissant dont je cherche la loi, que la cour des Valois-eût pensé comme mol ] ! Mais l'un et l'autre Guïse-ont eu moins de scrupule |. Ces chefs ambitieux d'un peuple trop crédule, couvrant leurs intérêts de l'intérêt des cieux-ont conduit dans le piége-un peuple furieux, ont armé contre moi sa piété cruelle |. J'ai vu nos citoyens s'égorger-avec zèle-et la flamme à
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la main , courir dans lcsconil)ats, pour de voins nrguniens (ju'ils ne comprenaient pas.
Vous connaissez le pcuplc-et savez ce qu'il ose quand, du ciel outragé, pensant venger la cause, les yeux ceints du bandeau de la religion , il a rompu le frein de la soumission |. Vous le savez, madame-et votre prévoyance>étoulTa dès long- temps ce mal en sa naissance |. L'orage en vos états-à peine était formé, vos soins l'avaient prévu , vos vertus l'ont calmé j. Vous régnez j; Londre est libre-et vos lois florissantes.
Volt. Henriade , ch.'i.
Quels sont les nombres et les repos qui sont de rigueur dans la lecture de la poésie?
I.e père Rapin ^ souvent très judicieux dans ses observations sur le mécanisme de notre poésie; mais quelquefois inaltentif et borné dans ses vues, s'élève avec force contre l'inconvénient du repos après le premier hémistiche de nos grands vers : « La monotonie « de notre vers alexandrin , dit-il, qui ne peut souf- « frir aucune diflérence, ni aucune diversité de nomce bre, me paraît un grand liiible dans notre poésie « française; et, à moins que de soutenir la force de a ses \ers, ou par clc grands sujets, ou par un génie (( extraordinaire, on devient fort ennuyeux dans des ce pièces de longue haleine >) .
4i6 l'art de lire
Qu'est-ce que cela prouve? Qu'on lisait les vers du temps fin père Rapin et dans les collèges dont il dirigeait les exercices, comme beaucoup de personnes , soit par tradition , soit par ignorance, les lisent encore; c'est-à-dire en les scandant et en s'arrêtant toujours au repos de la sixième syllabe, sans aucun égard au sens des pensées, ni à leur enchaînement logique. J'avoue que que cela devait en effet paraître au père Rapin bien ennuyeux et bien insupportable. Mais son jugement, en faisant retomber sur la structure de nos vers , la manière vicieuse dont il les lisait sans doute lui-même, me paraît entièrement faux ; car si l'on y prend garde , on verra que le repos du premier hémistiche est souvent , et très souvent, l'endroit où l'on doit s'arrêter le moins, et qu'il y a un grand nombre d'autres repos dont la dissémination tantôt à la première , à la deuxième ou à la troisième syllabe du vers, tantôt à la huitième et à la neuvième même, peut rompre l'uniformité du grand repos après la sixième , quand il est commandé par la coupe du sens, et jeter la plus grande variété dans les nombres de la poésie.
Prenons au hasard quelques exemples de ces nombres qu'un lecteur doit savoir reconnaître et qu'il doit toujours observer dans sa lecture.
Oui| je viens dans son temple-adorer l'Eternel; Je viens I selon i'usage-antique et solennel.
Athalie.
Ij*un I peut tracer en vers-une amoureuse flamme "L'autre] d'un trait plaisant-aiguiser l'épigramme.
BoiL.
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Dans ces quatre vers, il n'y a point de repos après le premier hémistiche; mais en compensation , il y en a un dans les deux premiers, après la première syllabe, et un autre, dans les suivans, après la seconde.
Tout I s'il est généreux | kii prescrit cette loi , Mais tout I s'il est ingrat 1 lui parle contre moi.
Britannicus.
Ici, les repos à l'hémistiche , sont de rigueur; mais indépendamment, il y en a un dans le premier vers, après la première syllabe , et un autre dans le second , après la deuxième.
Repos h la troisième syllabe :
Que toujours | le bon sens s'accorde avec la rime.
BoiL.
A la quatrième :
Honteux d'avoir poussé tant de vœux supei'flus , Vous l'abhorriez 1 enfin , vous ne m'en parliez plus.
Rac.
A la neuvième :
Dès que je prends la plume , Apollon éperdu Semble me dire, arrête insensé! I que fais-tu?
BoiL.
Hélas! quel est le prix des vertus? | la souffrance.
L'abbé Delille est un de nos poètes qui a su le
mieux rompre l'uniformité du vers alexandrin , en
transportant à son gré les nombres , et en forçant le
lecteur à suivre sa pensée à travers des tirades entières.
4i8 l'art de lire
Vous niarchez | rhorizon vous obéit | la terre S'élève ou redescend , etc.
A leui- terrible aspect, je tremble | et de leur cime L'imagiDation me suspend sur l'abîme.
L'univers ébranlé s'épouvante i le Dieu
D'un bras étincelant dardant un trait de feu , etc.
Enfin, le repos à l'hémistiche entres! peu dans les conditions d'une bonne lecture de poésie, que lorsqu'on est forcé de l'observer dans une longue suite de vers, les plus grandes beautés en souffrent et de\iennent en quelque sorte fastidieuses; et c'est là peutêtre la raison pour laquelle le récit de Théramène, dans la Phèdre de Racine, où il y a de si beaux vers, mais où le lecteur est presque lou jouis obligé de s'arrêter au repos de la sixième syllabe , paraît aux. yeux de bien des gens monotone et compassé.
Je terminerai^ Messieurs, cetteLeçon par quelques fragmens du poème de François de Neufahâteau, qui renferme, avec la satire la plus ingénieuse des mauvais lecteurs , les Leçons les plus importantes sur la manière de lire les uers.
Arrête, sot lecteur, dont la triste mauie Détruit de nos accords la savante harmonie j Arrête , par pitië ) quel funeste travers , En dépit d'Apollon te fait lire des vers ?
Ah ! si ta voix ingrate , ou languit , ou détonne , Ou traîne avec lenteur son fausset monotone ;
A HAUTE VOIX. Hf)
Si, du feu du génie en nos vers allumé , Wétincellc jamais ton œil inanime; ■ Si ta lecture enfin , dolente psalmodie , Ne dit rien, ne peint rien à mon âme engourdie, Cesse , ou laisse- moi fuir : ton regard abattu , Du regard de Méduse a la triste vertu. L'auditeur qu'ont glacé tes sons et ta présence , Croit subir le supplice inventé par Mézence: C'est un vivant , qu'on lie au cadavre d'un mort ; Attentif à ta voix , Phébus même s'endort : Sa défaillante main laisse tomber sa lyre. »,
C'est peu d'aimer les vers , il faut les savoir lire j Il faut avoir appris cet art mélodieux , • ..^' De parler dignement le langage des dieuîfeVj^* Cet art , qui , par les tons des phrases cadencées , Donne de l'harmonie et du nombre aux pensées; Cet art de déclamer, dont le charme vainqueur Assujétit l'oreille et subjugue le cœur.
« D'où vient, me diras-tu , cette brusque apostrophe'.' (( Lisant pour m'éclairer , je lis en philosophe, a Plus un écrit est beau , moins il a besoin d'art , « Et le teint de Vénus peut se passer de fard. « L'harmonieux débit que ta Muse me vante , (( Ne séduisit jamais une oreille savante. « De cette illusion qu'un autre soit épris; « Mais la vérité nue a pour moi plus de prix. »
Eh quoi ! d'une lecture insipide et glacée , Tu prétends attrister mon oreille lassée ! Quoil traître! à tes côtés; tu prétends m'enchaîner I A loisir, en détail, tu veux m'assassiner ; Dans les longs bâillemens et les vapeurs mortelles , Ensevelir l'honneur des œuvres les plus belles;
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Et toujours méthodique, et toujours concerté,
Des élans d'un auteur abaisser la fierté;
Tomber quand il s'élève , et ramper quand il vole I
Ah! garde pour toi seul ton scrupule frivole. Sois captif, dans le cercle obscur et limité Qui fut tracé des mains de l'uniformité. Aux lois de ton compas , asservis Melporaène , Et la douleur de Phèdre et l'amour de Chimène ; Ravale à ton niveau l'essor audacieux De l'oiseau du tonnerre égai'é dans les cieux ; Meurs d'ennfti , j'y consens; sois barbare à ton aise.
Mais ne m'a,ccable pas sous un joug qui me pèse ; N'exige pas duMjpoins, insensible lecteur, Que jamais je me plie à ton goût destructeur. Va , d'un débit heureux l'innocente imposture , Sans la défigurer, embellit la natui-e ; Et les traits que la Muse éternise en ses chants, Récités avec art , en seront plus touchants; Ils laisseront dans l'âme une trace durable , Du génie éloquent empreinte inaltcTable , Et rien ne plaira plus à tous les goûts divers , Qu'un organe flatteur déclamant de beaux vers.
Jadis, on les chantait: les annales antiques , De Moïse et d'Orphée exaltent les cantiques. Te faut-il rappeler ces prodiges connus; Ces rochers attentifs à la voix de Linus ; Et Sparte qui s'éveille aux accens de Tyrthée ; Et Therpandre apaisant la foule révoltée ? Les poètes divins, maîtres des nations , Savaient noter alors l'accent des passions. L'âme était adoucie , et l'oreille charmée , Et même des tyrans la rage désarmée.
Pour nous, enfans des Golhh , Ai)olloii plus avare , A déilaigne long-temps nolie jargon barbare : Ce jargon iY\st jioli : les Muses , sur noi bords, Ont d'une mine ingrate arrache des tiesors. O Racine! ô 13uileau ! votre savante audace !Fait parler notre langue aux échos du Parnasse; Ce rebelle instrument rend des accens flatteurs : Vous peignez la nature en sons imitateurs. Tantôt doux et légers , tantôt pesans et graves; Votre Apollon est libre au milieu des entraves; jEt l'oreille attentive aux charmes de vos vers. Croit de Virgile même entendre les concerts.
Mais ces vers mal rendus perdent leur énergie. Il est une secrète et puissante magie; Il est un art de lire et de se pénétrer Des transports qu'un auteur nous voulut inspirer; D'entrer dans sa pensée et d'une voix facile , D'assortir en tout temps son organe à son style; D'atteindre son essor , d'éviter avec lui , Et la monotonie, et l'enflure , et l'ennui; D'égaler, à-Ia-fois, de la voix et du geste , Ces mots , ces ti-aits piquans d'un railleur vif et leste f De donner leur couleur aux comiques tableaux Qu'a tracés, en riant, la muse des Boileaux; De prendre un ton pins noble, un accent plus sublime. Dans ces vers que prononce ou Zaïre ou Monime ; D'emprunter le coup-d'œil et l'âme d'un héros , Quand Colignv, d'im mot, fait pâlir ses bourreaux; De s'élever enfin jusqu'au ton d'un grand homme.
Toi qui peignis si bien les alarmes de Rome , O Virgile! tes vers avec art étaient lus , Lorsque tu fis pleurer la mort de Marccllus ,
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Lorsque tu recueillis ces larmes maternelles, Ces regrets si touchans , ces douleurs éternelles; D'un triste enthousiasme, alors tu t'enivrais : Pour arracher des pleurs, toi-même tu pleurais.
Et tu viens, froid lecteur, d'une voix indiscrète , Réciter nos chansons, comme on lit la gazette ! La muse en vain comptait sur ses enchantemens, Tes mains, tes froides mains brisent ses talismans. Loin de persuader, dans ta bouche odieuse, La vérité déplaît, triste et fastidieuse; Sous les traits de l'ennui, la raison perd ses droits; Il faut, et nous instruire , et nous plaire à-la-fois: Qui veut gagner moii cœur, doit flatter mes oreilles.
Ahl qu'un rimeur, jaloux du succès de ses veilles, Frémira de t'ouïr, didactique lecteur, Défigurer des vers dont il sera l'auteur! Ah ! comme à chaque mot que ta bouche estropie , Il murmure, en secret, de ton audace impie! Un père, juste ciel! peut-il voir ses enfans, Condamnés , sous ses yeux , à périr tout vivans ? Le poète indigné , qu'un sot lecteur mutile , Fera , pour se contraindre , un effort inutile, Il n'est respect humain qui le puisse arrêter; La nature souffrante enfin va l'emporter.
« Quoi! bourreau , tu poursuis ! cesse , je t'en conjure , M De faii'e à mes écrits cette mortelle injure ; « Tu me servirais mieux, si tu m'estimais moins; (( On ne me lis jamais. ... ou lis-moi sans témoins. » J'approuve ce transport d'une muse échauffée; Tel on dit autrefois que Rameau , notre Orphée, Dans son juste dépit, avoué d'Apollon, D'un mauvais concertant brisa le violon :
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Autant il frémissait, quand des voix infidèles Hurlaient à l'Opéra ses chansons immortelles; Autant il admirait tes accens et tes yeux , Arnould, seule déesse au théâtre des dieux : Il embellissait tout , tes charmes l'embellirent , Et du moins ses talens des tiens s'enorgueillirent.
Mais si le goût du chant fait le prix des beaux airs, La pompe du débit est le charme des vers. Voyez-vous ce cristal , où les yeux d'une belle Cherchent de ses attraits une image fidelle ? Tel doit être un lecteur j il offre à notre esprit Le miroir animé des beautés d'un écrit: L'amante de Narcisse , en nos forets errante , Redit d'un dernier mot la syllabe mourante; Mais des chants de la muse , écho plus assidu , Tout ce qu'elle prononce , un lecteur l'a rendu. Combien d'art il lui faut 1 c'est peu qu'il fasse entendre L'organe le plus souple et la voix la plus tendre ; C'est peu qu'il réunisse à ces pi-emiers talens Un geste pittoresque et des regards parlans ; Que dis-je? ce n'est rien, si le ciel inflexible , Pour le rendre éloquent , ne l'a créé sensible.
Ah! comme en prononçant des vers mélodieux, La flamme du génie animera ses yeux !
Comme il captivera nos âmes entraînées!
Comme il fera couler les heures enchaînées! Comme on se souviendra des vers qu'il aura lus ! Imprimés dans le cœur , il n'en sortiront plus.
Tout poète le sait , tout poète cultive L'art de tenir l'oreille enchantée et captive: N'est-ce pas à cet art que tant d'auteurs fêtés , Ont dû tout leur succès dans nos sociétés ?
424 Ij'art de lire
Qui compose avec feu , déclame avec ivresse.
Au sviblime , en ce point , si nous voulons atteindre , N'affectons jamais rien^ tout excès est à craindre. Trop de simplicité' vaut mieux que trop d'apprêt : li'art qui se fait sentir est un art indiscret j Le sublime est toujours voisin de la natui-e.
Gardons-nous d'imiter dans sa folle lecture , Dans ses roulemens d'yeux et ses contorsions , Ce fanatique amant de ses productions; Ce furieux rimeur , qui , d'un ton ridicule , Comme iin vrai possède , s'agite , gesticule , Tourmente notre oreille , épuise son gosier , Et croit être sublime à force de crier. Jadis , sur son trépied , la Pythie agitée , Du Dieu même remplie, était moins tourmentée.
O poètes chéris ! o troubadours charmans l Xaissez à des jongleurs ces affreux hurlemens: Soyez simples et vrais : cette emphase maussade Etonne quelquefois, jamais ne persuade.
Prédicateurs forcés, vos terribles sermons , Sans émouvoir nos cœur» , déchirent vos poumons.
Oh! que j'aime bien mieux le lecteur doux et sage Dont le feu modéré s'accroît à chaque page , Et qui , dès son début, sans le prendre si haut , Ménage sa chaleur et tonne quand il faut !
Ainsi, quand Niveruois daigne, aux muses fidèle, Lire à l'Académie une fable nouvelle, li sait d'un charme heureux enivrer les esprits j Chaque vers est saillant, chaque mot a soivprixj
A IIAITE \OIX. 4ti5
Tout fait image en lui, tout sert à l'éloquence , Ses tlisL'ouis, ses iegai»ls, et même son silence. \insi les Grecs charmés environnaient Nestor : Il cessait de parler On l'écoutait encor.