‹ L'Art de lire à haute voixChapitre 38 sur 48 · QUINZIEME LEÇON · texte numérisé non relu

QUINZIEME LEÇON

De L'apologue.

Nous commencerons par l'apologue , l'examen des principales sortes de compositions poétiques, parce que ce genre de poésie est le plus simple, le plus court de tous les poèmes , et celui sur lequel on s'exerce le plus généralement.

L'apologue, qu'on appelle autrement yà^/c, est le récit d'une action allégorique attribuée ordinairement aux animaux. Le caractère de cette sorte de poésie est d'être simple, familier, riant, gracieux, naturel et naïf. Quant à la mesure des vers qu'elle emploie, elle est tellement arbitraire, le ton en est si uni, si peu emphatique, qu'il ne semble pas exiger plus de déclamation qu'une lettre, un dialogue, ou tout autre ouvrage en prose de cette sorte.

Cependant, quelque simple que soit l'apologue, il y entre des tours, des figures, des finesses de sens, et surtout des allusions fréquentes qui en rendent la lecture extrêmement difficile : aucun genre de poésie n'exige peut-être autant degoùt, autant de délicatesse, autant de justesse et de variété dans les inflexions : citons en exemple la fable de la Laitière et du Pot

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au lait , qui est un chef-d'œuvre de naïveté, et appliquons en même temps à cette fable les règles de lecture qui conviennent en général à l'apologue.

Pérette sur sa tête ayant un pot au lait ,

Bien posé sur un coussinet , Prétendait arriver sans enconabre à la ville.*

On sent d'abord que ces trois vers doivent être dits de suite, par la règle qui veut que les vers ne soient distingués dans la lecture que par les points de repos, et non par la rime-, le second vers qui a moins de syllabes que les deux autres, et qui semble mis là par réflexion , veut être prononcé comme s'il était en parenthèse , c'est-à-dire , d'un demi^ton plus bas que le premier et le troisième vers , qui doivent être récités sur le même ton.

Légère et court vêtue , elle allait à grands pas j Ayant mis ce jour là , pour être plus agile , Cotillon simple et souliers plats.

La voix , après s'être soutenue l'espace de deux grands vers , doit tomber avec grâce sur le dernier mot du troisième :

Notre laitière , ainsi troussée ,

Comptait déjà dans sa pensée Tout le prix de son lait , en employait l'argent , Achetait un cent d'œufs , faisait triple couvée.

Le repos que l'on doit observer à chacun de ces nombres, doit être un peu plus marqué que dans les

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cas ordinaires : tout cela , an reste , vent être dit siniplenuiit, sans presqu'auciiue rmance de ton. Mais le vers (jni suit doit 'aire élever la voix :

La cIiom; allait à bien par son soin diligent.

L'auteur semblait conjpler avec la laitière, et entrer dans sa rêverie; puis, tout-à-coup, perdant cette attention qu'il paraissait donner à ses calculs, il se raille d'elle *, le ton doit contribuer à faire sortir du corps de la lecture cette dernière expression , en y mettant de la vivacité.

Il m'est, disait-elle, facile D'élever des poulets autour de ma maison ;

Le renard sera bien habile , S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon.

C'est maintenant la laitière (jui parle; il est essentiel de donner à son discours le Ion d'une personne fort persuadée de la réalité de ses projets.

Le renard sera bien habile.

Rien n'exprime mieux la confiance où elle est que ce vers.

En voici deux autres, qui sont de la plus grande naïveté.

Le porc à s'engraisser coûtera peu de son ^

II e'tait , quand je l'eus , de grosseur raisonnable.

Le second achève de peindre l'enthousiasme de Pcrettej il veut être dit comme par réminiscence d'un

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bien acquis à un prix fort au-dessous de sa valeur , et qu'on se félicite d'avoir en sa possession , à si bon compte. Pérette a acheté ce porc, elle l'a vu, il était déjà fort j elle a clé très contente du marché. Ses projets, ses désirs sont réalisés dans sa tête; ce n'est déjà plus l'argent (ju'ellc compte gagner avec son lait, qui l'occupe agréablement; c'est celui qu'elle retirera de la vente de son cochon (qu'elle n'a pas encore acheté).

J'aurai , le revendant , de l'argent bel et bon.

On sent avec quel ton de complaisance on doit prononcer ces mots , bp et bon : il faut appuyer sur cet'e dernière expression.

Et qui m'empêchera de mettre en notre étable , "Vu le prix dont il est, une vache et son veau , Que je verrai sauter au milieu du troupeau?

L'interrogation est vive et demande la même vivacité dans le ton.

Qae je verrai sauter au milieu du troupeau.

Il faut rendre ce vers avec un sentiment de joie.

Pérette , là-dessus, saule aussi transporte'c :

Le lait tombe ; adieu veau , vache , cochon , couvée.

La différence du ton doit faire apercevoir, dans le premier vers, que Pérette ne parle plus, et que le poète reprend la parole. Transportée ^ au bout du vers, n'est pas mis indifféremment; la voix doit se soutenir sur ce dernier hémistiche , et puis s'éteindre

A IfAIJTK. A'ni\, \2C)

sur le lait tonihcy clic appuiera ensuite sur veau , vache , cochon ^ couvée , pour marquer IVriumératioir, et la fable sera rendue de façon , je crois , à être J^oùtée de celui à qui on la racontera.

Il est aisé de comprendre, par ces détails, quels sont, à-pcnprcs, les devoirs d'eui lecteur intelligent, quand l'apologue fait son olqct.

Saisir le caractère et les intérêts de chaque acteur de la fable, et pour cela, peser jusqu'à une expression, en apparence indiflPérentc, mais jointe cependant quelquefois par le poète aux noms des animaux , pour caractériser chaque personnage qu'il introduit sur la scène : tel est le premier soin que doit avoir celui (jui veut lire avec intérêt une fable. Mais voici quelques détails particuliers sur les devoirs du lecteur dans Tapologuc.

Il faut , premièrement , remarquer les tours et les ligures , les faire paraître dans toute leur énergie : la répétition ) par exemple, en élevant la voix sur le mot qui a déjà été dit , et que l'on répète pour donner plus de force ou plus de grâce au discours.

Un mari fort amoureux ,

Fort amoureux de sa femme

Grippeminaud leur dit: mes enfans, approchez, Approchez , je suis sourd

La gradation , en fortifiant le ton par degré.

D'abord il s'y prit mal , puis un peu mieux , puis bien , Puis enfin il n'y manqua rien.

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La disjonction y en faisant sentir, par un plus long repos aux virgules, que les particules sont ôtées :

Quand je suis seul , je fais au plus brave un défi. Je m'écarte, je vais détrôner le sophi. ,

On m'élit roi, mon peuple m'aime , Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant. Quelqu'accident fait-il que je rentre en moi-même? Je suis Gros- Jean , comme devant.

Voilà pour ce cpii concerne les figures des mois. Viennent ensuite les figures des pensées qu'on exprime aussi différemment.

1° L^ apostrophe y en élevant tout d'un coup la voix, avec une espèce de transport plus ou luoins sensible, suivant que Toccasion l'exige.

Deux coqs vivaient en paix: une poule survint.

Et voilà la guerre allumée.

Amour , tu perdis Troye ! i • •

-2° U interrogation , en mettant de la vivacité dans le ton.

Mais , ma mignone , dites-moi , Vous campez-vous jamais sur la tête d'un roi, I)'un empereur ou d'une belle?

5° La métaphore , en appuyant sur les expressions figurées, afin d'eu faire surtout remarquer la hardiesse :

Le luxe et la folie enflèrent son trésor ,

La parque et les ciseaux

Avec peine y mordaient. . . . .■-■< • •

A HAUTE VOIX. 4oi

4° LjCS descriptions j (m variant le Lon à chaque trait qui lorme le tableau, à mesure qu'ils enchérissent les uns sur les autres, comme dans cette peinture du héron :

Un hdron au long bec , emmanché d'un long cou , Un jour sur ses longs pieds allait, je ne sais où.

5° La correction s'exprime en donnant à la voix Celte inflexion qu'on remarque dans le ton d'un homme qui se reprend :

Depuis qu'il est des lois , l'homme , pour ses péchés,

Se condamne à plaider la moitié de sa viej

La moitié? les trois quarts, et bien souvent le tout.

6" L'antithèse, en essayant de mettre entre les tous la même opposition qui se trouve entre les objets que cette figure fait contraster.

On se levait trop tard , on se couchait trop tôt

Puis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose.

'7° L'antèoccupation , en distinguant par le ton les objections ou les demandes des personnes qui sont supposées attaquer on interroger l'auteur, d'avec les ré{)Onses qu'il leur fait.

Vraiment, me diront les critiques,

Vous parlez magnifiquement

De cinq ou six contes d'enfans.

Censeurs , en voulez-vous qui soient plus authentiques Et d'un style plus haut? en voici : Les Troyens, etc.

Secondement , il faut faire apercevoir le passage du récit à l'action, ou des discours des animaux aux réflexions du poète. Exemple : les canards disent à la tortna :

Voyez-vous ce large chemin?

Nous vous voiturerons par l'air en Amérique.

Vous verrez mainte république, Maint royaume, maint peuple , et vous pi'ofiterez Des différentes mœurs que vous remai^querez : Ulysse en fit autant. On ne s'attendait guère

De voir Ulysse en cette affaire.

On conçoit bien que pour rendre cette derriière réflexion, i^est nécessaire de changer de ton, et de prendre celui d'un homme qui s'égaie du propos grotesque , qu'il suppose avoir été tenu par les canards.

Troisièmement, on doit distinguer par la variation des tons , les questions et les réponses des diff*érens interlocuteurs qui se trouvent dans une même fable :

Que faisiez-vous au temps chaud?

dit la fourmi' à la cigale.

Je chantais, ne vous déplaise. — Vous chantiez , j'en suis fort aise j Eh bien , dansez maintenant.

Quatrièmement, il faut varier les inflexions de la voix , suivant que les expressions l'exigent. Elles sont tantôt hardies:

Le temps, qui toujours marche,, avait pendant deux nuits

Echancré selon l'ordinaire , De l'astre au front d'argent la face circulaire.

Tantôt sublimes, comme dans ces vers, en parlant de rastrolo^ic judiciaire ;

Dieu Aurait-il imprime sur le front des étoiles Ce (jue la nuit îles temps renferme dans ses voiles?

Tantôt les expressions sont riches i

Le sage Regarde à ses pieds les favoris des rois: *

Il lit au front de ceux qu'un vain luxe environne, Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne.

Tantôt elles sont brillantes :

L'ombre et le jour luttaient dans les champs azurés.... Sur les ailes du temps la tristesse s'envole.

Tantôt elles sont naïves :

Un lièvre en son gîte songeait j Car, que faire en un gîte , à moins que l'on ne songe? Il devient gros et gras : Dieu prodigue ses biens

A ceux qui font vœu d'être siens

Tantôt elles sont fines :

Au fond du temple eût été son image; Avec ses traits, son souris , ses appas. Son art de plaii-e , et de n'y penser pas.

Enfin , elles sont gracieuses : par exemple, en parlant de deux amans, qui i'embartjuent avec l'espoir d'être bientôt unis :

Ils commettent aux flots cette douce espérance: Zéphyre les suivait

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En peignant la désolation que la peste causait parmi les animaux ;

Ni loup , ni renard n'épiaient La douce et l'innocente proie.

Les tourterelles se fuyaient^ Plus d'amour: partant, plus de joie.

, . Et dans un autre endroit, en parlant de la mort du sage :

Rien ne trouhle sa fin ; c'est le soir d'un beau jour.

11 y a certains vers isolés, qui demandent un goût exquis pour être dits du ton qu'il faut : telle est cette réflexion de Gare , dans la fable du Qland et de la Citrouille :

On ne dort point , dit-il , quand on a tant d'esprit.

Et encore, lorsque, dans celle des Deux Amis y après avoir dit :

Deux vrais amis vivaient au Monomotapaj L'un ne possédait rien qui n'appartînt à l'auti'é.

Il ajoute :

Les amis de ce pays là

Valent bien , dit-on , ceux du nôtre ( i ).

(i) Cette leçon est, en grande partie, extraite de l'ouvrage de l'abbé Aubert sur ce même sujet.

Vous avez dû vous apercevoir , Messieurs , que tous les exemples dont je me suis seivi dans cette leçon pour en déduire les principes de lecture qui conviennent à l'apologue, étaient j)iis dans notre immortel fabuliste Lafoiitaine. J'ai voulu vous indiquer par ce choix, que c'est surtout dans les OEuvres de cet inimitable poète que vous devrez chercher vos sujets, lorsque vous \oudrez vous essayer à la lecture de ce j^enre. Nul ne parlera autant à votre esj)rit et à votre cœur; nui ne vous présentera, sous le voile des expressions les plus simples et les plus naïves, de plus fortes leçons de morale et de philosophie. On fait apprendre ses fables aux enfans : c'est aux hommes mûrs qu'il faudrait les donner à étudier et à méditer. Lafontaine était trop judicieux et trop profond, pour n'avoir voulu écrire que pour les enfans. On ^e laisse abuser parla bonhomie , par la simplicité de son style, qui n'était que l'écorce sous laquelle il voulait mettre à mi les vices et les faiblesses, non des enfans, mais des hommes corrompus , mais des ambitieux , mais des tyrans, mais des flatteurs , mais des hypocrites: leçons sublimes ! qui vraisemblablement l'auraient conduit dans une prison d'état s'il les eût données avec le langage sévère et accusateur de la vertu-, mais qu'on lui pardonna, parce qu'elles ne compromettaient que l'instimct nuisible du lion, du singe, du chat, du renard, et des autres animaux qui figurent comme oppresseurs ou comme opprimés dans son chef-d'œuvre. Exercezvous donc , Messieurs , et exercez-vous éternellement à la lecture des fables de Lafontaine : là vous saisirez

sans effort toutes les grâces de la naïveté, tonte la force des expressions simples, tout le charme de la poésie du cœur, du sentiuient et de la vertu: là, sans vous en douter, vous vous surprendrez dans les véritables intonations de la nature j tant les choses que vous aurez à exprimer auront d'empire sur votre âme! là vous apprendrez à donnera votre voix cette heuieuse flexibilité que vous pourrez ensuite appliquer à tout, ces nuances délicates de sentiment qu'il ne s'agira plus que de fortifier dans la peinture des passions énergiques du cœur humain : là, vous vous tamiliariserezavec les transitions et avec les contrastes de la pensée, en passant rajndement de la simplicité du récit aux niouvemens les plus inattendus de la raison et du cœur, des expressions les p'us naïves aux sentimens les plus nobles et les plus élevés , de la peinture des caractères les plus doux à celle des caractères les plus violens et les plus emportés, des situations les plus calmes aux situations les plus tumultueuses, du langage sans fard et sans artifice de l'innocence , au langage hypocrite de l'imposture et de la mauvaise foi. INon, je ne connais [>as délivre élémentaire plus propre à former aux lectures soutenues. IN eus en ferons pendant quelques jours l'ol)jet de nos exercices; bien persuadé que vous mettrez à cette lecture l'intérêt à-la-fois moral et littéraire qu'elle réclame.

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