‹ L'Art de lire à haute voixChapitre 39 sur 48 · SEIZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SEIZIÈME LEÇON

De la Poésie lyrique.

La poésie lyrique , en i^éncral, est une sorte de composition poétique destinée à être mise en cljant : c'est pour cehi qu'on l'appelle lyrique , et parce qu'autrefois, quand on chantait, la lyre accompagnait la voix. Le mot ode a la même origine : il signifie chant j hymne y cantique.

Le caractère essentiel et fondamental de la poésie lyrique, est le sublime des images.

L'ode avec plus d'éclat et non moins d'énergie ( que l'élégie)

E'evant ju>qu'au ciel son vol ambitieux,

Entretient dans ses vers commerce avec les dieux;

Aux athlètes dans Pise elle ouvre la barrière ,

Chante vm vainqueur poudreux au bout de la carrière.

Mène Achille sanglant aux bords du Simoïs,

Ou fait lléchir l'Escaut sous le joug de Louis.

Son style im|>ctueux souvent marche au hasard, Chez elle ua beau désordre est un eflèt de l'art.

BoiL. Art. Poét.

J'ai dit ailleurs de quelle manière pouvait se concevoir la génération de cette espèce de sublime dans le poète, et, a[)i es avoir présenté ses diverses applications, j'.ii décrit les intonations qui convenaient soit AUX odes sacrées j soit aux. odes Iwroïques j ou enfin

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aux odes morales et philosophiques (voyez des in-j tonations de l'enthousiasme, page 255). Il ne me reste donc ici qu'à vous indiquer comment un lecteur , dans îa lecture des odes, doit toujours marcher d'accord avec leurs formes.

On dislingue dans cette sorte de poésie \e début , les écarts et les digressions. Le début de l'ode est ordinairement hardi, parce que lorsque le poète saisit sa lyre, il est supposé fortement frappé des objets qu'il se représente. Le lecteur doit partir avec lui , comme un torrent qui rompt la digue, et s'élever dès le premier pas à la hauteur d'un sentiment long-temps comprimé, mais qui éclate enfin en transports.

Les écarts sont un vuide que le poète laisse entre deux idées qui n'ont point de liaisons intermédiaires. On sait quelle est îa vitesse de l'espïit , quand l'âme est échauffée par la passion ; ici cette vitesse est incomparablement plus grande encore. La fougue presse les pensées et les précipite. Que deviendrait l'intérêt de l'ode, si le lecteur , ne concevant point ces disparates apparentes, n'enchaînait pas parle sentiment et par un enthousiasme soutenu, ce qu'il a plu au poète de séparer ? C'est le ton du lecteur qui doit alors servir de liaison aux idées. C'est son âme qui doit remplir les vides qui se trouvent dans les compositions lyriques. Toutes les pensées qui auraient existé dans les espaces dont il s'agît , si le poète les eût exprimées , doivent se trouver dans son esprit, et soutenir les couleurs de sa lecture. Les écarts , dans l'ode, sont le résultat d'une âme troublée j mais le trouble , quels que

soient ses transports, et tant qu'il dure, conserve le même ton, et s'exprime avec les mêmes nuances.

Les digressions, dans l'ode, sont des sorties que l'esprit du poète fait sur d'autres sujets voisins de celui qu'il traite. Il y en a de deux sortes : les unes sont des lieux communs, des vérités générales souvent susceptibles des plus grandes beautés poétiques, comn)e dans l'ode où Horace , à propos d'un voyage que Virgile fait par mer, se déchaîne cotitr*) la témérité sacrilège du genre humain , que rien ne peut arrêter*, les autres sont des traits d'histoire ou de la Fable, que le poète emploie pour prouver ce qu'il a en vue : telle est l'histoire de Régulus , et celle d'Europe dans le même poète. Ces digressions n'étant employées que pour varier, animer, enrichir le sujet, il faut que le lecteur les fasse ressortir avec des couleurs tranchantes, et que son enthousiasme s'élève ou s'abaisse suivant le ton qu'elles comportent.

C'est parmi les anciens que l'on compte les meilleurs poètes lyriques qui aient jamais existé : Pindare, ^nacréon y Horace y ont cueilU dans cette carrière, des lauriers que nul poète n'a jamais pu leur disputer. Le nom de Pindare est moins aujourd'hui un nom de poète que celui de l'enthousiasme même; il porte avec lui l'idée de transports, d'écarts, de désordres lyriques. Tout ce que le tendre, le naïf et le gracieux ont de plus touchant se trouve réuni dans Anacréon : ses odes ne respirent que le plaisir, l'amusement et une douce volupté. Horace n'a jamais été surpassé pour la correction, l'harmonie et la beauté de l'expression.

'^i4o l'art de lilRE

Il est impossible de présenter un sentiment moral avec pins de dignité, ou de traiter un sujet léger avec plus de finesse et de gaîté; et lorsqu'il daigne plaisanter, il n'est pas posssible de le faire avec plus de sel et de grâces. Ses expressions sont si heureuses, qu'un seul mot, et souvent uneseule épilhète, forment un tableau dans l'imagination. Aussi Horace a-t-il toujours été , et sera-t-il toujours l'auteur favori de tous les hommes de goût.

Parmi nous , Malherbe est le premier qui ait rendu à l'ode son beau caractère. Pour le trouver ce qu'il est, c'est-à-dire, grand, noble, hardi , plein de choses, il faut avoir le courage de supporter quelques vieux mots et d'aller à l'idée , plutôt que de s'arrêter à l'expression. Lamotte et J.-B. Rousseau vinrent ensuite. On a beaucoup disputé dans le temps, pour savoir lequel de ces deux poètes lyriques, méritait la préférence; mais la contestation est aujourd'hui décidée. Les premières qualités d'un poème sont , la chaleur , l'harmonie, le coloris ; il y en a dans les odes de Rousseau; il n'y en a point dans celles de Lamotte. Il manquait à Rousseau d'être philosophe et sensible : son génie était dans son imagination ; mais avec cette faculté imitative, il s'est élevé au ton de David, et personne , depuis Malherbe , n'avait mieux senti que Rousseau la coupe de notre vers lyrique. Lamotte pense davantage, mais il ne peint presque jamais, et la dureté de ses vers est un supplice pour l'oreille.

On connaît aujourd'hui les odes de Lebrun y celui de nos poètes français qui a fait de la poésie lyrique

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l'objet particulier tic ses travaux littéraires*, il y règne un si beau désordre, elles sont pleines de tours, d'expressions et d'iniat^es si sublimes, que tout justifie le nom honorable dont l'opinion publique l'a décoré, en le surnommant le Pindarefrançais.lSousparla^erons nos lectures entre lui et ses devanciers, sans omettre les compositions dans ce j^cnre, pins modernes encore, et surtout celles de M. Casimir de Lai^igne , qui, sous le titre de Messéniennes , sont déjà placées au premier rang de ces sortes d'écrits, et ont acquis à leur auteur une célébrité qui , jointe à d'autres titres aussi brillans dans le gcfire dramatique, semble lui réserver , du mcûns relativejueiit à son époque , la palme de la poésie française.

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