DIX-SEPTIÈME LEÇON
De la Poésie pastorale.
La poésie pastorale est une imitation de la vie champêtre représentée avec ^ous ses charmes possibles j elle retrace à notre imagination le séduisant tableau des scènes de la nature et des plaisirs purs de l'innocence. Elle comprend trois soites de compositions poéliques, Vêglogue ^ Vidjl/e elles bergeries. L'églogue, dans le sens reçu parmi nous, est une espèce de poème dramatique où le poète introduit des acteurs sur la scène et les fait parler. Le lien de l'action est ordinairement un paysage rustique, embelli par des bois frais et touffus, des prairies riantes, par des ri-
vières et des fontaines, etc. L'idylle peint naturellement les objets qu^elle décrit : c'est une petite image de la vie champêtre dans le genre gracieux et doux. Les bergeries sont , à proprement parler," la peinture de l'Age d'or, mis à la portée des hommes, et débarrassé de tout ce merveilleux hyperbolique dont les poètes en avaient chargé la description. C'est le règne de la liberté, des plaisirs innocens, delà paix , de ces biens pour lesquels tous les hommes se sentent nés, quand leurs passions leur laisseiit quelques momens de repos pour se reconnaître. Boileau, en parlant de l'idylle , donne à-la-fois l'idée de ces trois genres :
Telle, qu'une bergère , au plus beau jour de fête ,
De superbes rubis ne charge point sa tête ,
Et, sans mêler à Tor Téclat des diamans,
Cueille en un champ voisin , ses plus beaux orneuaens j
Telle, aimable en son air , mais humble dans son style ,
Doit éclater sans pompe une élégante Idylle j
Son ton simple et naïf n'a rien de fastueux
Et n'aime point l'orgueil d'un vers présomptueux;
Il faut que sa douceur flatte, chatouille , éveille,
Et jamais de grands mots n'épouvante l'oreille.
Art Poétiijue.
D'après ces détinitions , il est aisé de se former une idée du ton avec lequel on doit lire les pièces pastorales. Il doit être simple , c'est-à-dire, sans faste, san^ apprêt , et sans aucune espèce d'emphase. 11 doit être doux : la douceur se sent mieux qu'on ne peut l'expliquer j c'est un certain moelleux mêlé de délicatesse
et de sensibilité dans l'expression. C'est cette douceur qui doit régner dans la Icctmc des vers suivans :
Timaretfe s'en est allëe :
L'ingrate , méprisant mes soupirs et mes pleurs,
Laisse mon àme de'soli'e
A la merci de mes doulcius.
Je n'espérai jamais qu'un jour elle eût envie De finir de mes maux le pitoyable cours :
Mais je l'aimais plus que ma vie,
Et je la voyais tous le» jours. SegrAis.
Il doit être naïf: comment rendre avec affectation, ou avec quelque espèce de prétention , le langage le plus simple de la nature?
Si vous vouliez venir, ô miracle des belles! Je vous enseignerais im nid de tourterelles j Je veux vous le donner pour gage de ma foi , Car on dit qu'elles sont fidèles comme moi.
En général , on doit éviter dans la lecture des pièces pastorales tout ce qui sentirait la déclamation \ mais comme ce sont ordinairement des gens d''esprit qui inspirent les bergers poétiques, et qu'il est bien difficile qu'ils s'oublient toujours assez eux-mêmes pour ne point se mettre quelquefois à la place des bergers*, il faut que le lecteur, corrigeant cette méprise , s'exprime toujours avec une sprte de timidité et d'embarras qui fasse sentir la simplicité des personnages mis en scène au milieu même d'un récit pompeux.
Théocrite et Virgile peuv nt être considérés comme les pères de la poésie pastorale. Théocrite était sicilien; et c'est dans son pays tpj'il a tc^ujours placé la scène de ses éj^logues. Apiès lui, la Sicile devint en quelque façon une terre consacrée à la poésie pastorale. Ce poète s'est principalement distingué par la simplicité du sentiment , la douceur et l'harmonie de sa cadence, la lichesse des scènes et des descriptions. C'est sur ce modèle que Yirglle s'est formé*, presque toutes ses beautés sont copiées d'après Théocrite , et quelquesuns de ses passages n'en sont qu'une simple traduction. On ne peut nier cependant que Virgile n'ait mis dans son imitation beaucoup de goût et de discernement , et qu'à quelques égards, il n'ait surpassé son modèle.
Parmi les modernes qui se sont le plus disllngnés dans la poésie pastorale, on remarqtie Racan , génie fécond , dans lequel on retrouve l'esprit de Théocrite et de Virgile; Ségrais j qui, d'après Fontenelle, est le modèle le pins excellent que nous avons de la poésie pastorale; 3Iaclam.e Deshoii Hères , à qui il n'a manqué, pour être au-dessus de ses prédécesseurs , que de varier davantage le fond de ses sujets dont une certaine tristesse habituelle les rapproche trop de l'élégie; Gessner , qui semble avoir réuni dans ses poésies tout ce qu'on admire dans les poètes anciens et modernes. Ses ouvrages sont peut-être les meilleurs modèles que l'on puisse proposer pour objet de lecture. Nous nous y arrêterons.