‹ L'Art de lire à haute voixChapitre 41 sur 48 · DIX-HUITIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DIX-HUITIÈME LEÇON

J)(' lu Poésie dtdacliqiie.

L'objet de la poésie didactique est d'instruire , de tracer les lois du bon simis et de la raison, de unider les arts, d'oruer et •d'embellir la vérité, sans lui rien faire perdre de ses droits. Ce genre est une sorte d'usurpation que la poésie a faite sur la prose. C'est par la forme seulement qu'il difl'ère d'elle ; mais celle forme lui prête des avantages que n'a point l'instruction en prose. Le charme de la versification rend les leç'ius qu'on domic plus attrayantes. Les descriptions, les épisodes, et les antres ornemens dont on penl les mélanger, flattent l'imagination et fixent l'attention. Les circonstances se gravent ydus facilement et plus profondéu)ent dans la mémoire. Cette carrièie vaste et honorable offre au poète les moyens de déploN er àla-fois son érudition , son discerriement et son génie.

Ce genre de poésie s'exécute de différentes manières : tantôt le poète choisit un sujet philosophique, grave et utile, et le traite régulièiement ; tantôt il déclame contre des vices particulieis , ou fait des observations morales sur les caractères des hommes, comme dans les satires et les épîtres. Jetons un coupd'œil sur ces denx sortes de con^positions poétiques , et faisons sortir de lem* nature les règles particulières de lecture qui leur sont propres.

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Les six livrns de Lucrèce : de Rerum Naiura , les Géorgiques de Virgile , les Essais de Pope sur la Critique , les Plaisirs de l'Imagination par Akenside , l'Art poétique d'Horace , de Vida et de Boileau , les Sa)soiisde'lhompson,lesJardinsde l'abbé Delille, etc., sont des poèmes didactiques dans le genre utile et philosophique dont nous avons parlé.

L'instruction étant formellement l'objet de ces ouvrages , le lecteur ne doit jamais oublier que le mérite principal de sa lecture consiste dans la justesse avec laquelle il énonce les pensées et les principes , et dans la clarté de son expression. Mais comme le poète qui instruit; assaisonne souvent ses instructions de figures et de circonstances propres à flatter l'imagination , à déguiser l'aridité du sujet, et à l'enrichir de toutes les beautés poétiques , il faut alors que le lecteur passe avec la plus grande liberté à ces digressions uniquement inspirées par le besoin de délasser l'esprit, et de le reposer agréablement. On se fatigue bientôt d'une suite d'instructions sèches , et particulièrement dans une composition poétique où l'on cherche plus ou moins l'amusement : le grand art du lecteur est donc d'employer avec justesse ces tons nuancés et flatteurs, qui, lorsque l'esprit est las d'un genre, d'une couleur, lui en offrent une autre, et qui, en exerçant ses autres facultés, donnent à celles qui étaient fatiguées le temps de réparer leurs forces.

Dans la lecture des Géorgiques de Virgile , par exemple , avec quel art le lecteur intelligent, s'il veut ..entrer dans les intentions du poète, ne passera-t-il pas

des détails instructifs dti poème aux épisodes sublimes qui semblent avoir exercé toute la force du génie de Yirgilc , et qui sont liées si heureusement à son sujet? Avec quel intérêt il racontera la fable touchante d'Orphée et d'Eurydice , il décrira les prodiges qui accompagnèrent la mort de Jules-César , le bonheur de la vie champêtre, etc.? et dans l'ouvrage de Lucrèce, avec quelle délicatesse il devra passer aux digressions sur les malheurs causés par la superstition , aux louanges d'Epicure et de sa philosophie, à la description de la peste , et à tous ces accessoires élégans et embellis de la douceur et de l'harmonie que Lucrèce mettait habituellement dans sa versification.

Les Satires affectent naturellement un style plus familier que les poèmes piiilosophiqucs : comme elles traitent des mœurs et des vices des hommes , il convient de ne pas trop s'éloigner dans leur lecture du ton libre et négligé de la conversation', mais sous cette enveloppe de familiarité et de négligence , avec quel art le lecteur doit faire ressortir le sel amer et piquant qu'elles renferment, et souvent la mahgnité et l'aigreur qui y dominent ?

Je dis la malignité et l'aigreur : il semble en effet que dans le cœur du satirique il y »it un certain germe de cruauté enveloppé, qui se couvre de l'intérêt de la vertu, pour avoir le plaisir de déchirer, au moins, le vice. Il entre dans ce sentiment, de la vertu et de la méchanceté, de la haine pour le vice, et un certain mépris des hommes, du désir de se venger, et une sorte de dépit de ne pouvoir le faire que par des pa-

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rôles. On sent que je ne considère ici l'idée de la satire qu'en général, et telle qu'elle paraît résulter des ouvrages qui ont le caractère satirique de la façon la plus marquée.

Quoique ces sortes d'ouvrages soient d'un caractère condamnable, on peut cependantles lire avec beaucoup de fruit : ils sont le contre -poison des ouvrages où règneut la mollesse et le mauvais goût; on y trouve des principes excellens pour les mœurs , des peintures frappantes qui réveillent ; on y rencontre de ces avis duts dont nous avons besoin quelquefois, et dont nous ne pouvons guère être redevables qu'à des gens fâchés contre nous.

Xa Satire en leçons , en nouveautés fertile ,

Sait seule assaisonner le plaisant et Tutile ,

Et , d'un vers qu'elle e'pure aux rayons du bon sens,

Détromper les esprits des erreurs de leur temps.

Elle seule , bravant l'orgueil et l'injustice ,

Va jusque sous le dais faire pâlir le vice ,

Et souvent, sans rien craindre, à l'aide d'un bon mot;

Va venger la Raison des attentats d'un sot.

BoiL. Satire IX.

Mais en lisant ce genre , il faut être sur ses gardes et se préserver de l'esprit contagieux du poète qui nous rendrait méchans , et nous ferait perdre une vertu à laquelle tient notre bonheur et celui des autres dans la société.

Trois auteurs célèbres parmi les anciens, Horace j Juçénal et Perse ^ nous ont laissé des satires écrites

d'une manière difl'ôrcnte. Le style d'Horace n'est pas Ibrt élevé; mais sa manière est coulante et agréable, cl ses satires ont moins pour objet les vices funestes , que les faiblesses des hommes et leurs extravagances. Juvénal est pins grave et plus véhément ; son st3'le est beaucoup plus élevé et plus animé que celui d'Horace; sa satire dirigée contre des caractères plus odieux, est aussi pins acérée et plus mordante. Perse approche plus de la force et du leu de Juvénal que de l'aménité d'Horace j la plus sublime moralité règne dans ses sentimens; il a du nerf et de la vivacité; mais il est souvent dur et obscur.

Parmi les satiriques modernes , se montre au premier rang l'inimitable Boileau. Son talent l'emporta sur son éducation; quoiqu'il fût fils, frère, oncle, cousin , beau-frère de greffier , et que ses parens le destinassent à la robe , il lui fallut être poète, et qui plus est, poète satiritpie. Sa poésie est forte, travaillée, harmonieuse et pleine de choses ; tout v est fait avec un soin extrême. L'objet de ses satires est d'attaquer les vices en général , et les mauvais auteurs en particulier; il ne nomme guère un scélérat; mais il met à nu un mauvais auteur , pour le faire servir d'exemple aux autres , et pour maintenir les droits du bon sens et du goût.

Les Epitres poétiques ne sont autre chose que des lettres adressées en vers à une personne quelle qu'elle soit :

D'un voile ingénieux paranf l'instruction, Tille du doux Causer , et souple dans son style ,

l as

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IJç'pÙre max'che au gré d'un caprice fertile : Son toui' facile et vif, heureux négligemment , Respire l'abandon, la grâce et l'enjouement: Ce genre est tout français ,

ChAussard. Poétique secondaire.

11 a aussi ses règles de lecture qui se réduisent à cellesci : 1° que la lecture ait au moins un degré, ou de force ou d'élégance, en un mot, un degré de soin au-dessus de ce4ui qu'elle aurait , si l'épître n'eût été qu'en prose ; 2° comme la matière des épîtres en vers est d'une étendue qui n'a point de bornes, et qu'on peut, sous le titre qu'elles portent, louer, blâmer, raconter, philosopher ^ disserter, enseigner, il faut aussi qu'elles ne soient point limitées du côté des tons et des inflexions que l'on peut prendre pour les Hre. Tous ceux qui existent leur conviennent , parce que leur style s'élève ou s'abaisse selon la matière ou selon l'état delà personne qui écrit, ou à qui on s'adresse. Ainsi, dans l'épître où Boileau a peint le passage du Rhin en vers dignes de l'épopée, le lecteur prendra le ton qui appartient au genre élevé. Il y a plus , la même épître peut admettre toutes les sortes de tons. A propos d'une maxime, elle raconte souvent un fait héroïque, comique, historique, dans le genre noble, médiocre ou simple. 11 faut donc que le lecteur, sachant varier à chaque instant ses inflexions , leur donne , à chaque dissemblance de caractères ou d'objets , le ton qui leur est propre. Chauiieu , Lafare , Bernard , offrent des modèles dans ce genre : mais f^oltaire les

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a surpassés , en ajoutant aux j^iaccs et au naturel de ces pretuirrs, le coloris d'une imagination brillante et une sorte de pliilosopliie ipie n'ont pas au même degré 1rs autres écrivains aimables qui l'ont précédé ou suivi. JNous en ferons le charme des exercices cpie nous consacrerons à la lecture des ouvrages de poésie du genre didactique.

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