DIX-NEUVIÈME LEÇON
De la Poésie épique.
Homère et Virgile ont fixé l'idée que l'on doit attacher au poème é|)ique , jusqu'à ce qu'il vienne des modèles plus accomphs qui en donnent une autre. C'est le récit poétique d'une action merveilleuse :
Là, pour nous enchanter, tout est mis en usage j Tout pi'end un corps, une âme , un esprit , un visage. Chaque vertu devient une divinité :
Minerve est la prudence et Vénus la beauté.
BoiL. Art Poétique.
Par cotte définition , le poème épique est distingué à la~lois des romans qui sont au delà du vraisemblable, de rhi.>toire qui ne va pas jusqu'au merveilleux, du genre dramatique qui n'est point un récit , et des autres petits poèmes qui n'ont rien de noble ni d'héroïque.
Pour donner à la lecture d'un poème épique le ton et l'intérêt qui lui conyicnnerit, il est nécessaire qu«
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le lecteur sache, premièrement, quel est l'esprit et l'objet de cette sorte de composition poétique. L'innocence et la paix sont, comme nous l'avons dit, les traits caractéristiques de la pastorale. La tragédie, comme nous le verrons , a pour principal objet la compassion, et le ridicule est celui de la comédie. Le poème épique a pour but de donner plus d'étendue à nos idées sur la perfection humaine, c'est-à-dire, d'exciter notre admiration; pour y réussir, elle nous fait contempler des caractères vertueux et des faits héroïques. La valeur, la franchise, la justice, la fidélité, l'amitié, la piété , la grandeur d'âme et la générosité sont les objets qu'elle nous présente sous les couleurs les plus brillantes et les plus honorables.
En second lieu , le lecteur doit savoir que dans la lecture d'un poème épique, il n'a qu'une action, qu'une grande entreprise à développer , et que tous les incidens s'enchaînent et se rattachent au même dénouement. Dans Virgile , c'.est l'établissement d'Enée en Italie; dans l'Odyssée, c'est le retour d'Ulysse dans son pays; dans l'Iliîg;le, c'est la colère d'Achille; dans le poème du Tasse , c'est la délivrance de Jérusalem du joug des infidèles; dans Milton, c'est l'expulsion des premiers humains hors du Paradis ; dans la Henriade y c'est le triomphe de Henri IV sur la Ligue.
Mais, quoique l'action soit une dans les poèmes épiques, on y rencontre ordinairement des actions accessoires qu'on nomme épisodes : telles sont les entrevues d'Hector et d'Andromaque dans l'Iliade ; l'histoire de Cacus , de JNisus, et d'Eurlale dans l'Enéïde ;
les aventures de Tancrèdo avec Hcrniinie et Clorinde (ians la Jérusalem , et lo tahlrau des j^éiicratious future s , présente à Adam dans les premiers livres du Paradis perdu.
Comme c'est en faveur de la variété qu'on introduit les épisodes dans la composition éplfpie*, comme elles tendent à diversifier le sujet, et à délasser l'attention en changeant la scène; enfin, comme elles sont un ornement formel dans le tal)lcau , il faut que le lecteur change avec elles le ton , et les fasse ressortir du corps de sa lecture avec élégance. Quelquefois, au milieu des combats, il a à décrire des aventures amoureuses : c'est alors que, comme le poète, il doit faire une trêve agréable aux camps et aux l)atailles, et peindre son sujet avec les couleurs qui lui conviennent. Après avoir été sublime et imposant, il deviendra tendre et pathétique : au sentiment de la surprise et de l'admiration , il fera succéder ceux de l'humanité, de l'affection et de la tendresse. Plus il abondera en intlexions capables d'émouvoir les passions, plus il sera dans la nature du poème épique, dont l'objet, comme nous l'avons dit , est d'exciter l'admiration et d'entraîner le sentiment.
Troisièmement : l'intérêt de la lecture d'un poème épique dépend surtout de la manière dont on décrit les caractères des héros ou des personnages-: il faut que le lecteur les mette en scène avec la physionomie que le poète a voulu leur donner, et qu'il la leur conserve jusqu'à la fin; il faut que ces personnages soient toujours reproduits aux veux de l'auditeur avec 1rs
mêmes couleurs, afin qu'il puisse les disliugucr des autres, et suivre \^^ liaison des faits qui les concernent. Ainsi, dans la lecture de la Jérusalem délivrée, par exemple: Godefroiy\e chef de l'entreprise , sera toujours représenté comme un prince prudent , pieux et brave j Tancrède'y conmic un homme accessible au plus doux des sentimens, mais toujours jjjénéreux et intrépide ; A r gant y comme nn homme cruel, brutal et féroce^ Renaud y qui est propremeut le héros du poème , comme un guerrier violent , rancuneux; mais qui, quoiqu'il soit séduit parles artifices d'Armide, ne se distingue pas moins par l'ardeur de son zèle, et par des sentimens d'honneiu' et d'héroïsme à toute épreuve; Soliman comme un prince vaillant et fier ; Herminie, comme un modèle de sensibilité et de tendresse; ^rmide , comme une femme artificieuse et violente ; Clorbule , comme une femme élevée au-dessus de son sexe par les sentimens les plus mâles et les plus héroïques.
Indépendamment des personnages humains, la poésie épique en admet d'une autre espèce : ce sont les divinités, ou les êtres surnaturels. C'est parleur moyen que le poète donne du relief ojj de la dignité à son sujet, (]u'il étend et varie son plan, en y comprenant le ciel, la terre, l'enfer, les hommes, les êtres invisibles et le cercle entier del'univers. Quand les divinités jouent un rôle dans le poème épique , le lecteur doit donnée à leur intervention ou à leur langage un ton imposant; leur dignité doit percer sous quelqu'enveloppe qu'elles se manifestent ; ainsi le toui avec lequel
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on fera parler Mentor dans le Télémaqiie de Fénélon , sera toujours j^rave , sentencieux , cal nie , [)Iein de modération , de sagesse, et d'une sensibilité éclairée.
Homère est le père, non-seulement de la poésie épique , mais en quelque façon de la poésie en général. Pour se mettre en état de Juger de l'esprit de cet auteur et du mérite de sa composition , il faut rétrograder en imasination de trois mille années dans l'histoire de la race humaine , et dégager totalement son esprit des idées de la délicatesse et de la dignité modernes. Cependant, malgré le tableau des mœurs rustiques que l'on trouve dans son Iliade , malgré sa indesse et l'imperfection de ses idées morales , jamais plus magnitique ouviage n'a été offert à l'admiration des hommes: son mérite extraordinaire a été goûté de toutes les nations éclairées et des généi'ations qui se sont succédées ■depuis le siècle de Fauteur.
Après Homère , parait dans la carrière de la poésie épicpie, f^ir^ile , moins sublime à la vérité , moins animé que son modèle, mais moins rempli de négligence, plus varié, plus correct, plus noble, et plus soutenu que lui. En ouvrant l'Enéide , on reconnaît l'élégance et la correction du siècle d'Auguste. Le mérite principal et particulier de Virgile, est la tendresse. La nature l'avait doué d'une sensibilité exquise ; il devait épronver personnellement l'effet de toutes les scènes touchantes qu'il décrit , et c'est ce sentiment qui lui donnait sans doute la clé du cœur qu'il savait atteindre d'im coup de pinceau. Ce mérite qui, dans un poème épique , est le premier après le sublime ,
fournit toujours à l'écrivain les moyeiis d'intéresser tous les lecteurs.
Parmi les poètes épiques des temps modernes, le Tasse est, sans contredit, celui qui tient le premier rang. Sa Jérusalem délivrée est ornée de toutes les beautés qui appartiennent strictement et essentiellement au genre épique. U y a déployé la richesse et la fertilité de son invention; il abonde en événemens, et les varie avec le plus grand art : on voit souvent la scène changer, et des objets agréables et touchans remplacent les camps et les batailles. Il présente alternativement à son lecteur des cérémonies religieuses , des intrigues d'amour, des aventures, des voyages, et des incidens de la vie pastorale. Malgré celte diversité, tout l'ouvrage est habilement lié, et l'unité du plan est rigoureusement maintenue. C'est dans la lecture de cet admirable poème, qu'un lecteur habile peut surtoutdéployer ses talens , et faire passer à l'esprit et au cœur de ses auditeurs les impressions les plus agréables.
Nous n'omettrons pas, en parlant des poètes épiques, l'aimable auteur des Ai^entures de Télémaque. Quoique Fénélon n'ait pas écrit en vers , il ne mérite pas moins d'être considéré comme un des meilleurs poètes épiques modernes : sa prose héroïque et cadencée est infiniment harmonieuse , et prête au style toute l'élévation dont la langue française est susceptible en vers. « Jamais, dit La Harpe (Eloge de Fénélon) , on n'a fait un plus bel usage des richesses de l'antiquité et des trésors de l'imagination; jamais la vertu n'emprunta, pour parler aux hommes, un langage plus enchanteur.
Là so font sentir davantage ce «^enre d'éloquence qui est propre à Fénélon. cette onction pénétrante, cette clocution persuasive, cette abondance de sentiment, qui se répand di- IVinie de l'auteur et qui jiasse dans la
nôtre Cette diction , toujours éléj^ante et pure, qui
s'élève sans efforts, qui hc passionne sans affi^ctation ', ces formes anfi(juos cpii sembleraient ne pas appartenir à notre lanii;ue, et qui l'turiclnsstiit sans la dénatiner- enfui , C(Ute facilité charmante, l'un des i>lus beaux caractères du génie , qui produit de grandes
choses sans travail , et qui s'épanche sans s'épuiser
quel genre de beauté ne se trouve pas dans le TéléniQ' que? L'intérêt de la fable, l'ait de la distribution, le choix des épisodes, la vérité des caractères , les scènes dramatiques et attendrissantes , les descriptions riches et pittoresques , et des traits sublimes qui , toujours placés à propos, et jamais appelés de loin^ transportent l'àme et ne l'étonnent pas. »
T^oltaire nous a donné dans sa Menriade , en vers français, un poème épique très régulier. Quoique cette production, comme toutes les autres de cet écrivain, porte l'empreinte de son génie •, quoiqu'on y trouve très fréquemment des conceptions hardies, des expressions vives et heureuses, des comparaisons neuves et frappantes, des passages d'une beauté inimitable, elle n'est pas néanmoins classée parmi les chefs-d'œuvre de la composition épique. Le poème devient par fois languissant ; l'imagination n'est point frappée, et le lecteur n'est pas saisi de l'enthousiasme que devrait inspirer la subhmité d'un poème épique.
458 li'ART DE LIRE
Ordre des lectures qui suivront cette leçon.
L° Le 4* chant de Y Enéide j traduit par l'abbé Delille;
2° Le 3"^ du Tasse ^ traduit par Baour-Lormian ;
3° Le i*'^ du Poème de la Religion j par Racine ie fils ;
4° Le y'' de la Henriade de Voltaire.