‹ L'Art de lire à haute voixChapitre 43 sur 48 · VINGTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGTIÈME LEÇON

De la Poésie Dramatique , considérée en elle-même , dans ses applications, et dans ses rapports avec Vart théâtral.

J'ai le dessein. Messieurs, de donner à cette dernière partie de mon cours un développement proportionné à la diversité des idées qu'elle réveille dans les esprits, non pour vous initier dans un art dont l'exercice est sans doute loin de vos pensées, mais pour traiter avec tout l'intérêt qu'elle inspire une branche des beaux-arts, devenue dans nos mœurs , la plus noble source de nos jouissances , l'objet de l'émulation des plus beaux talens , la plus riche en productions du premier ordre , la plus brillante dans ses applications , et pour vous mettre en même-temps à portée de juger de son importance par l'étendue des conditions et des lois qui se lient à l'accomplissement de sa haute destinée. Les compositions dramatiques ne sont pas, comme les autres genres de poésie, condamnées à survivre

A TfAUTE VOIX. 469

silencieusement -À leur puMlcllé dans des livres où le temps anéantit fjtielcjucfois les pins l)clles prodnctions «iii génie : elles passent sur les lliéàtres de la nation ; et là se forme leur association avec le bel art de la scène qui doit les soutenir et pi()pajj;er en lous lieux leur brillante pul)licité. Là, se nndtiplient et revivent sans cesse les magnificpies conceptions de la poésie dramatique. Là, prennent naissance et reviennent chaque jour sons nos veux les Corneille, les Racine y les Molière et les P^oltaire : noms célèbres que l'ingratitude cl l'envie auraient peut-être déjà précipités dans l'oubli sans l'intervention de l'art théâtral, dont la noble tache est de sauver des injures du temps et de l'mconstance des esprits les œuvres du génie, en les reproduisant à nos souvenirs,' et en perpétuant ainsi leur juste célébrité.

Combien est belle cette association de la poésie drar malique avec l'art de la scène, quand ils sont dignes l'un de l'autre et qu'ils marchent de iront dans la carrière qui leur est ouverte ! Mais combien ils peuvent se flétrir mutuellement, quand d'un côté, la poésie dramatique met en action des intrigues sans intérêt, ou dans la bouche de ses interprètes un langage que réprouvent les mœurs et le goût •, et que de l'autre, il n'y a qu'insuffisance et médiocrité pour accueillir et réaliser ses belles productions ! Voilà pourquoi, en vous exposant les différens genres de la poésie dramatique , leur caractère et leur but, je n'ai pas voulu séparer de cet important objet les lois, les conditions et les convenances de l'art théâtral dont les destinées sont siinti'

46o l'art de lire

mement liées avec elle. Si l'inslruclion qui en résultera va pins loin que le but que je me suis proposé dans ce cours, du moins j'ose croire que vous y puiserez des idées saines et justes sur un genre de littérature qui intéresse à tant de titres la gloire de la nation et les nobles jouissances du public*, du moins vous en retirerez l'avantage de pouvoir former avec connaissance de cause, des jugemens certains sur les talens vrais ou faux qui occupent la scène française, de vous préserver de l\ngoucment contagieux de l'ignorance, de la sottise, et surtout de l'influence de ces applaudissemens corrupteurs et de convention dont retentissent aujourd'hui nos théâtres.

Et quand je vous parle de ces sortes d'applaudissemens, je me yens entraîné maigre moi, et par un sentiment invincible de douleur et d'indignation que vous partagerez sûrement , à vous donner le secret de la plaie honteuse qui ronge et dévore la poésie dramatique comme l'art théâtral. Non, je ne vois plus rien qui puisse sauver ces deux branches si honorables des beaux-arts de la dégradation qui les menace, si on ne s'empresse pas d'anéantir la lèpre odieuse qui s'est attachée à leur destruction. Sans doute on a vu dans tous les temps des intrigues de coterie et de parti dispenser ou renveiser la réputation des talens exposés aux regards du public : mais jamais on ne s'était avisé d'ériger , comme aujourd'hui, en spéculation lucrative, en affaire d'argent, la dispensation des applaudissemens ou des sifflets au théâtre , et de constituer pour cet emploi les instrumens

A HAUTE VOIX. 46l

les plus abjects. Qui le croirait si noils n'avions pas cha(jne jour sous les yeux ce spectacle scandaleux? C'est à un ramas d'hommes de néant, pris dans la classe la plus obscure de la société, sans notions ni de l'art dramatique, ni des lois du langage, ni des bienséances théâtrales, qu'est confiée la fortune des ouvrages qui sont mis en scène et celle des acteurs qui les représentent. C'est à ces hommes que le poète qui veut débuter dans la carrière dramatique , va sacrifier sou indépendance, son honneur et sa bourse, pour faire passer au bruit deleursapplaudissemens,ses premiers essais; que l'acteur ou l'actrice qui prétendent dès leur entrée dans la carrière théâtrale aux palmes d'un talent consommé , vont prodiguer jusqu'à leui* dernière ressource , pour obtenir de leurs maius le

vain triomphe de leur présomption Et ce qu'il y a

de plus funeste encore , c'est que tout a subi à-la-fois le joug de ces ignobles suppôts de l'art dramatique : leur clientelle est immense ; les plus beaux talens, comme la médiocrité la plus obscure en sont les tributaires; les théâtres rivaux en font l'appui de leur insensée rivalité; tous les amours-propies, toutes les jalousies, toutes les haines en font les instrnmens de leurs intrigues; leur intervention est partout appelée, et à force de subir l'ignominie de celte honteuse dépendance, on est parvenu au point de la croire nécessaire, et d'eu afficher ouvertement et sans pudeur les scandaleux effets.

INTais qu'en résulte-t-il? Que tout se trouve déplacé^ conlondu , dénaturé dans le domaine de la littérature

dramatique, comme dans celui de l'art théâtral. Que les bons écrivains qui, par la constance de leurs travaux, pourraient faire la gloire de leur pays, s'arrêtent au milieu de leurs efforts, découragés par le spectacle des triomphes de la inédiocrilé, ou séduits eux-mêines par la facilité d'appeler les applaudissemens sur des œuvres à peine ébauchées. Que les avenues du temple de Thalie sont tous les jours asssiégées par une foule d'auteurs subalternes qui, après en avoir brusqué l'entrée par leurs intrigues , parviennent à faire étouffer sous les stupides acclamations de leurs stipendiaires , les murnkures du bon sens et du goût. Que le poète d'honneur qui a dédaigné de faire dépendre son mérite de l'argent prodigué à déjuges pareils, ne trouve dans leur cohue que des ennemis avec lesquels il faut, ou lutter corps à corps pour se soustraire aux vociférations de leur cupidité trompée, ou transiger enfin pour eu obtenir au moins le silence. Que les auteurs envieux et jaloux peuvent donner la plus libre carrière aux projets de leurégoïsme, en opposant aux prétentions d'une concurrence redoutable , les clameurs et les sifflets des agens vendus à leur secrète ambition. Que le monopole enfin de la scène se trouve dévolu à ceux qui ont à leur solde la plus nombreuse et la plus intrépide phalange de ces distributeurs à gages des couronnes théâtrales.

Et sur la scène, qu'en résulte-t-il encore? que tout s'y résout en sacrifices d'argent, en intrigues, pour s'y faire applaudir; et par conséquent en faiblesse, en présomption et en médiocrité. Et à quoi bon en

A HAUTE \OIX. 465

effet cultiver un art dont le plus ou le moins de perfection peut donner les niùiues jouissances d'amourpropre ctdo vanité? A quoi bon su consumer dans des études pénibles, quand du sein dos voluptés et d'une vie oisive, on peut passer sur une scène où l'on sait que;nille mains sont prêtes à couvrir d'applaudissemens les plus tristes effets de l'ignorance et de la présomption? Là, tout est convenu d'avance, soit pour lenonibreetpourla chaleur des ajiplaudissemens, soit pour les circonstances où ils doivent éclater. Là, sont rassemblées tous les soirs, et disposées convenablement, des bandes or«^anisées qui, au signal de leur chef, dpivent, tantôt soigner les entrées ou les sorties de tel acteur; tantôt accueillir avec des transports les mouvcmens de telle actrice, lorsqu'elle soulève et arrange son voile, ou lors(|u'elle se développe et se retourne pour montrer ses grâces et sa parure. Là , doivent être accompagnés d'interminables applaudissemens, des cris affreux dont 1 oreille la plus intrépide a peine à soutenir les déchirans éclats*, des effets, dont l'exagération et les contresens mériteraient les huées de la raison et du goût- Là, rien n'est abandonné aux jugemens du public éclairé; il faut qu'il applaudisse ou qu'il se taise: et delà vient que nos théâtres se changent quelquefois en arènes où dus hommes désintéressés et anus de l'art théâtral se trouvent exposés aux provocations et aux violences d'une tourbe ignorante et grossière, qui doit appuyer à tout prix ceux qui la paient, et ne reconnaître de talent et de mérite que dans les fidèles tributaires de leur ignoble coipoiation.

Voilà, messieurs , comme je vous l'ai dit, la plaie honteuse qui dévore à-la-fois l'art de la scène etla littérature dramatique : et ce qui doit le plus surprendre au milieu de cet inconcevable désordre , c'est le silence du public qui fait les fiais de ses jouissances, devant lequel se manifeste ouvertement, et chaque soir, cette injurieuse conspiration contre ses plaisirs et contre ses droits: c'est celui de l'autorité qui est chargée du maintien des beaux-arts, et qui ne peut ignorer à quel point de dégradation on a conduit ceux qui intéressent à tant de titres la gloire nationale. ]N'est-il pas facile de voir qu'un pareil état de choses , fondé sur la cupidité et sur le jeu des passions les plus viles, ne peut aller qu'en empirant , et qu'il doit nécessairement entraîner la perte et le déshonneur de l'art dramatique en France? Mais si cette conséquence est inévitable , ne serait-il pas juste autant qu'honorable de l'arracher à l'influence désastreuse qui le précipite dans le néant?

Rentrons, Messieurs, dans un air plus pur en reve^ nant à l'objet de notre leçon, dont l'intérêt est bien capable de dissiper les fâcheuses impressions dont nos âmes sont affectées. Qu'est-ce que la poésie dramatique considérée en elle-même et dans ses diverses applications? Quel doit être le caractère de la lecture des compositions de ce genre , et quelles sont les lois , les conditions et les cont^enances de l'art théâtral? Telles sont les questions dont les développemens vont servir de complément à la série des principes sur l'art de lire à haute voix que je vous ai exposés dans ce cours.

I)e la poésie drainaticjue , et de aes diverses applicalions.

Un drame, en général, est le spectacle poétique d'une Tcllon Intéressante : ditns le pocn)e épique, l'aclion n'est que racontée; elle ne se voit point : dans la poésie dr;«rnatique, elle est soumise aux yeux, et doit se peindre comme la vérité. Il y a trois sortes d'unités dans les drames : unité cVaciion , imité de jour j et unité de lieu.

Qu'en un lieu, qu'en lui jour, un seul fait accompli , Tienue ju>qu'à ia fin le théâtre rempli.

BoiL. Art. Poét. ^ chap, Ilf.

L'action est une ^ quand on se propose un seul but auquel tendent tous les moyens qu'on emploie. On divise l'action dramatique en actes (\\)ii sont eux-mêmes divisés en scènes.

Un acte est une action faisant partie essentielle d'une autre action ou de plusieurs avec lestjuelles elle concourt de près ou de loin , médiatement ou immédiatement, à une fin commune. Quand ces actions sont toutes sur la même ligne directe, qu'elles s'enfilent tour-à-tour, jusqti'à ce qu'elles soient arrivées au terme , alors l'action dramatique est simple et sans épisode.

Quand, paiMii ces actions, il y en a qui n'ont qn'une attache superficielle à l'action principale, on les nomme épisodiques. Elles sont plus ou moins épisodiques, selon qu'elles se réunissent plus tôt ou plus tard à l'action principale.

Les actes, en quelque nombre qu'ils soient, ont chacun leurs règles particulières. Le premier contient l'exposition du sujet : elle est conduite ordinairement de manière à exciter la curiosité des spectateurs, et à leur faciliter l'intelligence de ce qui se prépare. Dans les suivans , jusqu'au dernier, le nœud se serre de plus en plus, les évènemens se pressent, se croisent , se contrarient , et excitent tour-à-tour l'attente et la curiosité du s[)eclateur 5 enfin , le dernier contient le dénoûment de l'action principale.

Une scène est une partie d'un acte , caractérisée par l'arrivée ou par la sortie de quehju'un des personnages qui ont quchpie part à l'action.

On entend par l'unité de jour , le temps pendant lequel l'action représentée doit commencer et s'achever. Ce temps est borné à vingt-quatre heures; c'est un degré de perfection, particuhèrement adopté par la scène française et dont ou sent Je plaisir dans les chefs-d'œuvre de la poésie dramatique.

Ij' unité de lieu est une règle qui veut que l'action dramatique soit bornée à \\\\ seul et même lieu , afin d'éviter la confusion et d'observer toutes les lois de la Yraisemblance : que le lieu de la scène soit fixe et marqué j dit Despréaux.

L'état de celui qui parle est la règle du style employé

A HAUTC voit. 467

par la poésie draiiiatifjue : il est naturel (jii'titi roi , nri simple parliculior, iiuo fonitne , nn commerçant , un laboureur paisible, s'énoncent avec (lestons diirérens. Mais ce n'est pas assez : ces mêmes hommes peuvent être dans la joie ou dans la douleur, dans l'espérance ou dans la crainte ; alors cet état du moment donne une seconde modification à leur style , qui a toujours pour base celle rpii est relative à leur état lial/ituel.

Quand un j>orsonnage parle seul, il fuit ce qu'on appelle un monologue ; et quand plusieurs parlent et s'entretiennent ensemble , c'est urj dialogue.

Le lieu où l'action dramatique se passe, s'appelle scène ; elle est toujovns convenable à la qualité des acteiM's. Si ce sont des bergers, c'est un paysage: celle des rois est un palais; ainsi du reste.

La poésie dramatique se divise en trois espèces : lorsqu'elle représente une action grande , sérieuse et pathétique entre des personnes illustres, on lui donne le nom de tragédie ; quand elle montre sur la scène les défauts et les vices, en y attachant un ridicule qui les rend méprisables, elle porte le nom de comédie j enfin, lorsqu'elle expose une action dans le dessein d'émouvoir, comme dans la tragédie, et d'amuser, comme dans la comédie, on l'appelle proprement dra7ne.

De la 2\agédie.

^L'homme est né timide et compatissant. Comme il se volt dans ses semblables, il craint pour eux et pour

468 x,'art de lire

lui-même les périls dont ils sont, menacés*, il s'attendrit sur leurs peines j il s'afflige de leurs malheurs , et moins ces malheurs sont mérités, plus ils l'intéressent: la crainte même et la pitié qu'il en ressent lui sont chères^ car au plaisir physique d'être ému, et au plaisir moral d'éprouver qu'il est juste, sensible et bon , se joint celui de se comparer au malheureux dont le sort le touche.

C'est sur ces sentimens naturels de terreur et de pitié qu'est fondée la tragédie. Son but moral est l'utilité d'un grand exemple , rendue plus frappante à la faveur des fortes émotions qu'elle produit.

La tragédie s'est montrée sur la scène française avec une dignité, un éclat inconnus aux autres peuples, et même aux nations les plus célèbres de l'antiquité. Les sujets des anciennes tragédies grecques étaient trop souvent fondés sur la fatalité du destin et des infortunes invisibles, sur les réponses des oracles, ou sur la vengeance des Dieux. Sur la scène française , la tragédie est uniquement fondée sur le jeu des passions^ et sur les suites funestes qu'elles entraînent, ce qui rend l'action plus vraisemblable , plus touchante , et en même tem|>s plus utile.

Corneille , qu'on peut considérer comme le pèie de la tragédie française, est remarquable par la dignité des sentimens , et par la fertilité de l'imagination. Moins tendre et moins touchant que pompeux et magnifique, son génie était plus tourné vers la poésie épique , (jue vers la composition tragicjue. Il a fait iru grand nombre de tragédies d'un mérite inégal. Les

A HAUTE VOi:». '469

meilleiiros et les plus estimées sont : le Ciel , les Horaces y Polieucte ci Cinna.

Racine y quoique supérieur à Corneille , n'a ni son abondance, ni la grandeur de son imagination ; mais il est infiniment plus touchant , et totalement dégagé de son enflure. Ses tragédies ^Athatie, de Phèdre , ^ ^ndromaque et de Mithridate , sont des compositions dramatlqiies excellentes. Racine a éclipsé tous les poètes français par son style poétique, et par sa facilité à manier la rime et à lui donner une liarmonie complète. 11 est inimitable sous ce rap{)ort.

P^oltaire,àaiX\s quelques-unes de ses tragédies, n'est inférieur à aucun de ses prédécesseurs, et les a tous surpassés dans les situations délicates et intéressantes (ju'il a eu l'art d'introduire dans ses pièces. C'est-là ce qui le distingue essentiellement. Ses caractères sont fortement dessinés ; ses incidens sont frappans, et ses sentimens sublimes. Mahomet y Zaïre , Alzire , Mèrope , etc., méritent à tous égards la brillante réputation qu'elles ont acquise ; et ce qui est digne de remarque , c'est que , dans l'expression de ses sentimens , Voltaire est le plus religieux et le plus moral de tous les poètes tragiques.

On demandait un jour à Crébillon , pourquoi il avait choisi le genre dans lequel il travaillait ses pièces... K Corneille, répondit-il, s'est emparé des cieuxj Racine de la terre; il ne me restait plus que les enfers, je m'y suis jeté à corps perdu ». Crébillon , en effet , semble s'être livré tout entier à tracer le tableau de l'homme du côté qui n'est pas le plus beau sans doute,

^70. ]j»ART DE I-IRE

tîiais qui est peut-être au théâtre un des plus iVajtpans, II a montré la perversité humaine dans toute son atrocité; c'est un frère qui assassine le fils de son frère, et qui hii en fait boire le sang •, c'est un fils qui égorge sa mère-, c'est un père qui tue son fils. En embrassant ces moyens, Crébillon s'est fait un genre particulier qu'il ne doit qu'à lui-même, et il excelle dans ce genre.

De la Comédie.

La comédie est suffisamment distinguée delà tragédie par son ton et son caractère. Elle n'a pour objet, ni les grandes infortunes des hommes, ni leurs grands crimes", mais leurs extravagances, leurs vices les moins odieux , et les singularités de leur caractère. Ce genre tire loutesa force du penchant naturel des hommes à saisir le ridicule de leurs semblables, et à s'en amuser. Nous voyons en général les défauts d'autrui avec une complaisance mêlée de mépris , lorsque ces défauts ne sont ni assez afïligeans pour exciter la compassion , ni assez révoltans pour donner delà haine, ni assez dangereux pour inspirer de l'effioi. Ces images nous font sourire, si elles sont peintes avec finesse; elles nous font rire, si les traits de cette maligne joie aussi frappans qu'inattendus , sont aiguisés par la surprise.

Le caractère général des comédies du théâtre français, est d'être correctes et décentes. Regnard , Dufresni , Dancourt , Maritaux , Picard ^ Piron , Collin d' Harlepille , sont des auteurs comiques d'un très grand mérite. Mais celui dont la scène française se

glorifie davautaj^e , est l'iniinorlel Molière; cl il est certain que de tons les auteurs (|ul se sont distingués pendant le siècle brillant de Louis XIV, aucun n'a atteint à un plus haut degré de réputation, ni approché dans son art, si près de la perfection. Voltaire n'a point hésité à le proclamer le plus habile de tous lès poètes comiques , sans exception de temps ni de pays. Son Tartujfe , dans le genre sérieux, et son ^ifarè ^ dans le genre gai , sont des chefs-d'œuvre.

Du Drame ou du genre initoyen entre la tragédie et la comédie.

Vous n'avez point assisté , Messieurs, aux vives discussions qui se sont élevées à l'occasion de cette espèce de composition dramatique qui date seulement du dernier siècle, et <]ui, à ce titre, a éprouvé et éprouve encore toutes les contradictions qui attendent ordinairement ce qui sort delà ligne de l'usage et des habitudes.

Voici quelques traits du déchaînement avec lequel ce nouveau genre fut poursuivi dès sa naissance :

Des drames gémissans les voix mélancoliques....

écrivait Rlvarol. Ailleurs , Palissot , en parlant de la Sottise y disait :

Elle applaudit pourtant de préférence Aux inventeurs du cothurne bourgeois.

Genre bâtard qui s'établit en France , Lorsque du goût on méconnut les lois.

DUNCIADE. Ch. I.

^173 l'art de lirte

Ailleurs , Baour - Lormian le peignait sous ces traits :

Tous nos drames pleureurs ne sont qu'un froid jargon Qu'un dégoûtant amas de sarg et de poison , Qu'un mélange confus de malheurs et de crimes, De tableaux surannés, de stériles maximes , De songes, de récits..,, l'auditoire en langueur Mesure avec effroi leur mortelle longueur.

Entin , je vais vous lire un conte de Hoffman , intitulé : \^ Origine du drame , qui obtint dans le temps où il parut une très grande vogue.

Quand de Sapho les jeunes prosélytes ,

Au cœur brûlant , aux regards hypocrites ,

Par les douceurs d'un art tout féminin

Charmaient l'oubli du sexe masculin ;

On n'a point vu leur fureur libertine

Se féconder de leurs baisers menteurs;

Et, de tout temps , la matrone Lucine

A dédaigné leurs stériles ardeurs.

Mais de nos jours, au milieu du Parnasse,

De deux tendrons le couple fortuné ,

Au grand regret de Phébus étonné ,

"Vient de donner un germe de sa race.

Au seul récit de cet étrange hymen ,

Mon cher lecteur , sans beaucoup d'examen ,

A reconnu Melpomène et Thalie ,

li'un si belle et l'autre si jolie,

Et pour leur fils , le Drame basané

Rieur amer et pleureur forcené.

Le nouveau-né suivit la double trace

De ses parens , et leuis diverses lois :

Mais voulant riro et pleurer à-la-fois.

On dit qu'il fit une horrible grimace.

A son aspeet tout le Pinde IVe'mit j A ses accens Apollon le maudit.

Ses deux mamans de honte se cachèrent , Et pour leur fils trois lois le renièrent. Mais un conseil qui bientôt s'assembla , Fixa le sort du nouveau phénomène.

Sous les lauriers qui bordent l'Hipocrène, Le blond Phébus en ces termes parla :

(( Puisque ce monstre, enfant de deux pucelles ,

(( Est né chez uous^ qu'il y reste avec elles :

« Mais en vertu de notre autorité ,

« Nous l'excluons de l'immortalité ;

« Et si jamais une Muse facile

« S'amourachait de ce drame éhonté ,

« De par le Styx , elle sera stérile ,

« Monstre jamais n'eut de postéi'ité. »

La raison de tout ce dcchaîneraent était prise dans la révolution qu'avait réellement opérée dans l'art dramatique une pièce de Lachaussée y le Préjugé à la mode , jouée avec beaucoup de succès le 5 février 1735. Ce poète considérant sans doute que pendant l'espace d'un siècle entier, tous les écrivains qui s'étaient succédés avaient couru une même carrière, et qu'il ne restait à leurs successeurs que les difficultés de la concurrence et les dangers de l'imitation, imagina de se frayer de nouvelles routes*, et c'est dans cet esprit qu'il introduisit sur notre théâtre ce genre de comédie mixte , dont les anciens avaient bien donné l'idée dans l'Andrienne de Térence , dont on retrou-

474 jl'art de lire

vait les traces dans les anciennes tragi-coméflies ({ui se jouaient chez nons dans l'enfance de l'art , et que les Shakespeare y les Calderon , les Liopès et les Goldoni réalisaient chez nos voisins; mais qui plus étendu chez lui, plus déterminé et surtout plus régulier, devait lui mériter le titre de fondateur de ce nouveau genre.

Lachaussée est en effet considéré comme tel , et le mérite de ses pièces qui n'est pas contesté, qui est encore le même après qnatre-vini;ls ans, et qui a eiicité l'émulation d'un nombre considéral)le d'écrivains d'un talent supérieur, prouve qu'il ne s'était mépris, ni sur l'intérêt de cette nouveauté, ni sur l'esprit de la nation à laquelle il la présentait , pour augmenter ses jouissances.

On a regardé cette entreprise comme une corruption de l'art ; c'est peut-être pousser trop loin les conséquences. 11 n'y a de corruption que dans ce qui est d'un goiit faiix , et les drames, comme les autres genres, peuvent valoir plus ou moins , selon qu'ils sont bien ou mal trai-tés.

Tout ce qu'on peut dire de plus juste, ce me semble, c'est que cette espèce de composition est réellement au-dessous du grand tragique et du comique véritable; parce que, dit Laharpe y empruntant quelque chose de l'un et de l'autre , elle affaiblit par ce mélange le caractère essentiel de tous les deux; parce que voulant en même temps émouvoir comme dans la tragédie et amuser comme dans la comédie , elle est beaucoup moins touchante que la première, et

A HAUTE VOIX. ^j5

beaucoup moins gjile que la secoiule: et celte disproportion sera toujours inévitable, par la mison qu'il ne paraît guère possible d'assembler des impressions si diverses, sans leur oter de letir force.

Au reste, messieurs, quels que soient les jugemens que l'on ait portés de ce nouveau genre, et que l'on peut porter encore, il est facile de voir qu'il a déjà vaincu toutes les oppositions, et qu'il s'avance dans la carrière de l'art théâtral , soutenu par l'assentiment prcsqu'universel des esprits et par leur tendance vers les nouveautés. On aurait beau î>ele déguiser, il s'opère dans le domaine de l'art draniatique, une révolution lente, insensible , qui mine sourdement l'ancien édifice de notre poésie scénique, et qui finira peut-être par le renverser. Nos trois unités, sources de tant de beautés dans nos poètes classiques, conuuencent à peser à nos écrivains, et il ne faut qu'un empiétement de plus sur l'opinion et sur les principes reçus, pour les faire franchir à front découvert. D'un autre côté, la difficulté de trouver de nouveaux sujets, ou le désir de la singularité, font recourir aux œuvres des poètes étrangers, et nos mœurs théâtrales contractent dans cette communication la teinte du genre et du caractère de leurs compositions. Il y a presque autant d'admirateurs aujourd'hui parmi nous des Schiller , et des Shakespeare que des Corneille et des Racine. Est-ce une preuve de la décadence du goût? Est-ce un effet nécessaire de la marche de l'esprit humain ? 11 faudra pourtant qu'il preune une assiette , et alors seront fixées sans doute toutes les hésitations qui nous tiennent en-

core en balance sur les meilleures formes du genre dramatique. Ce sera l'ouvrage des génies qui viendront attacher leur puissance à leurs créations, et qui y feront reposer encore l'esprit humain, jusqu'à ce que de nouvelles impulsions, de nouveaux goûts l'entraînent encore dans d'autres routes, ou (ce qui vaudrait encore mieux) le ramènent \ers celles que se sont frayées nos modèles.

De la lecture des compositions dramatiques.

Après avoir donné une idée des trois principaux genres qu'embrasse la poésie dramatique , nous allons traiter particulièrement delà manière de lire les pièces de théâtre : et prenez garde , Messieurs, que je dis simplement de lire ; car il ne faut pas confondre cet exercice avec la manière de déclamer un œuvre dramatique qui comporte en effet une grande différence. Lire une pièce de théâtre peut être un objet d'étude, de délassement ou de curiosité pour toute espèce de personnes. La déclamer n'appartient qu'à ceux qui font profession de monter sur la scène. J'ai déjà montré ailleurs ( page 21 5), combien l'affectation des hautes inflexions théâtrales et des autres moyens qui concourent à favoriser l'illusion scénique, appliquée à la lecture d'une pièce dramatique faite dans les réunions de société, était vaine et blessait même les convenances : je maintiens ici de tout mon pouvoir ce principe , par une raison plus décisive encore *, c'est qu'une pareille pré-

tpntlon est presque toujours un écucil inévitable pour ceux (pli osent la hasarcW.r j je ne connais pas d'épreuve plus difficile pour un lecteur qui se respecte, et qui ne veut point .se mettre aux prises avec le ridicule*, je n'en connais point qui prèle autant à des erreurs, à des contresens, à des dissonnances, à des tons faux, à des extravagances, en un mot, propres à provoquer le rire, et à répandre partout l'ennui, la fatigue et le dégoût. J'ai été témoin de beaucoup d'essais niallieureux dans ce genre; j'ai vu souvent de jeunes présomptueux qui , avant recueilli quelques inflexions théâtrales, et pleins de quelques réminiscences, s'avançaient en comédiens au milieu d'un cercle, et là, prétendaient dans la lecture d'une scène de chaleur, produire à eux seuls la même illusion que plusieurs acteurs sur le théâtre. Qu'on résultait~il ? Qu'après s'être bien échaufles, qu'après avoir assourdi toutes les oreilles par une déclamation forcée, blessé tous les yeux par ie désordre de Iturs mouvcmeus et de leurs gestes, et outragé le bons sens de leurs complaisans auditeurs par autant (i'incorroctlons de langage cpie de fautes contre l'intelligence des idées, ils ne rapportaient de leurs eftorls, que le mépris de leur suffisance , ou les complimens ironiques de leurs flatteurs.

Tenez-vous toujours en garde, Messieurs, contre la séduction de poi ter dans la lecture d'une œuvre dramatique, les mêmes inflexions qui sont employées sur le théâtre dans la déclamation des ouvrages de ce genre. Il n'y aucun rap[)ort entre ces deux situations; je dis même plus; c'est que, dans le cas même de la

supposition la plus avantageuse pour un lecteur, il est réellement beaucoup plus difficile pour lui de donner quelque degré d'intérêt à l'objet de sa lecture, en le couvrant du prestige delà déclamation théâtrale, qu'à un acteur sur la scène. Comment figurer avec vérité des interlocuteurs, quand il n'y a point d'interlocuteurs? Comment, dans un isolement parfait, et sans aucun accessoire, pouvoir feindre une situation qui tire souvent toute sa force sur la scène de tout ce qui l'entoure, de ce qui l'a précédée, et de ce qui doit la suivre?

Il faut donc nécessairement ramener une lecture dramatique de société dans les bornes des autres lectures qui sont faites dans le même cas, si on veut lui donner le caractère qui convient aux bienséances sociales , et à la position du lecteur lui-même. Dans le cours de votre carrière, vous aurez sûrement l'occasion de vous convaincre que la lecture des ouvrages dramatiques entre pour beaucoup dans les délassemens des réunions amies des beaux-artsj dès qu'il paraît un ouvrage bien fait dans ce genre , on veut le connaître , et c'est toujours à celui qui promet le plus d'en faire sentii" les beautés, que l'on défère l'honneur de le lire: que de salons ont retenti dernièrement des belles scènes de Y Ecole des J^ieillards , cette pièce la plus remarquable de notre siècle ; et que de lecteurs ont pu y déployer le charme qui jaillit à chaque instant des vers et des situations de ce bel ouvrage !

Mais ne vous y trompez pas. Messieurs, s'il faut bannir de la lecture des pièces dramatiques les in-

A HAUTE YOIX. 479

llexlons et la manière du ihràtie; cela ne veut pas dire qu'il faille la faire descendre à la Iriviaiilé et à la mouolouie des lectures laites sans j^oût,sans discernement, et sans intérêt. Lue pièce de théâtre lue froiden\ent et sans inl( lli^eiicc , de\ient un ouvrage informe; c'est un tahleau dont les nuances ont disp^tru , dont les contrastas sont sans effet, dont les couleurs sont flétries ou eflacées , et dont il ne reste qu'un fond dégiadé, où l'œil cherche vainement à démêler un sujet.

Er) général, il vaut mieux, dans ces sortes de lectures qui sont véritablement hérissées de difficultés, s'en tenir à une manière niodestc et simple, en faveur de laquelle on obtient bien plus facilement l'indulgence des auditeurs, que lorsqu'on affiche des prétentions exagérées; alors, si on commet des erreurs, soit dans la peinture des situations délicates, soit (bus les transitions épineuses dn dialogue, ces fautes ne sont [)as aussi scnsililes *, et si le lecteur d'ailleuis , joint à im orga!3e facile, exercé, une prononciation pure et correcte, une exacte manière de lire les vers, et des tons nuancés de sentiment et de chaleur qui prouvent que son cœur et son intelligence ne sont point étrangers aux choses qu'il espriinc; il se trouvera dans ce juste milieu qui , convient aux lectures dratnatiques de société, et dont les bons esprits savent se contenter, parce rju'ils jugent sainement des convenances.

Au reste, vous verrez, Messieurs, dans les lois de l'action théalialc dont nous allons parler, les principes cpii petivent s'apjiliquer en même temps à la lecture siuiple des compositions dramatiques. 11 vous

48o l'art de lire

sera facile de les saisir et de les séparer de ce qui appartient uniquement à l'art théâtral qui n'adopte et ne peut reconnaître en effet pour principes d'une bonne déclamation que ceux qui servent de base à une bonne lecture.

Page 1