VINGT-UNIÈME LEÇON
Des convenances , des conditions et des lois de Vart théâtral.
Le théâtre est ce que l'esprit humain a jamais inventé de plus noble et de plus utile poiir former les mœurs et pour les polir : c'est là le chef-d œuvre delà société.
Voltaire.
J'ai plusieurs fois essayé, Messieurs, de m'élever à la hauteur des sujets qui , dans mon plan , devaient servir à l'application des principes sur l'art de la parole, pour en déduire les règles de lecture ou de récitation qui conviennent à leur caractère et à leur objet; ici, je l'avoue, je sens que j'ai besoin de recueillir mes forces pour vous parler dignement d'un art auquel se rattachent les plus grands intérêts, et pour vous faire sentir toute l'étendue des^conditions qui appartiennent à son exercice. Combien me semblent circonscrits dans une sphère étroite, les esprits qui ne veulent pas reconnaître la haute influence de cet art, qui, par la voie des jouissances du cœur et de l'esprit , éclaire et cor-
rij:;e à-la-lois l'un et l'autre; et rpil le poursuivent de ItMU" implacable itriiariicnicut ! Il lallait le proscrire et le renverser de ses trétaux , lorS(pie dans des siècles dont ont vante les vertus, It; lluiàtre offrait au peuple des tableaux d'une licence eiVrénée, l'entretenait dans l'ignorance et la sottise , et ouvrait la porte aux railleries les plus Midécentes sur ce tpio la morale et la leligion ont de pins sacré. Mais aujonrd'lmi f|ue l'art dramaticpu! a pris son ran^ parmi les beaux-arts qui élèvent a la-tuis le cœur et l'osprlt des hommes; (pj'il est devenu le dcpositane des plus belles et (ics plus honorables j)rodnctions du génie; aujourd'hui (jue son acîiou est umveisellement leconnuc coauna nécessaire à la eixilisalion dos sociélés, et admise partout comme un puissant IcNiv^ contre les désordres et la corruption des mœurs, contre leseriipi«4emens de l'ignorance et des prejnj^és-, aujonrd'hui enlin que le goiit des nobles jouissances rpi'd procure est devenu un besoin que favorisent et j)rolè^(Mit les lois et les institutions des j)euples; je ne vois pas quels motifs pourraient ser- \ir encore de prétexte aux déchaîneiaens dont il est l'objet.
Rousseau, le plus grand ennemi du théâtre, quoique par unii contradiction sjnguhèie, il ait lui-même travaillé à l'enrichir; Rousseau a dit (juelque part, û^i/e ce Lui- là peut s'estimer (vertueux qui n'a fait aucun mal à ses semblables : mais s'd est un lieu propre à f^raver et à développer cette maxiuie dans le cœur des honuut^s, n'est-ce pas le théâtre , où le vice et le crime mis en action reçoivent toujours le châtiment de leurs I. 3i
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excès, et où la vertu est constamment montrée supérieure aux épreuves do la vie. N'est-ce pas là que retentit chaque jour au fond des cœurs, celte voix intérieure qui nous avertit de respecter tout être sensible; que la vertu qui découle de la sensibilité, obtient les suffrages des honunes assemblés; que les préjugés les plus orgueilleux tombent sous le poids de la raison ou du ridicule, et que l'homme cité au tribunal de la nature, égaré souvent par des passions funestes, sent rentrer dans son sein les douces inspirations dd l'humanité? N'est-ce pas le théâtre enfin, (jui, par excellence, exerce toute notre sensibilité, qui ouvre tous les trésors du cœur humain , qui féconde sa pitié , sa commisération, qui nous enseigne ce qui est bon et honnête, et qui par des sensations délicieuses et répétées bat nos passions dangereuses, enlève au vice sa proie, et au méchant le pouvoir d'étourdir ses remords ?
Honneur, sans doute, et mille fois lïonneur aux poètes qui , en nous faisant goûter les plaisirs les plus nobles et les plus attachans , ont f lit ainsi du théâtre une école de morale et de vertu ! C'est à eux que nos premiers hommages sont dus pour l'heureuse direction que l'art dramatique a prise dans nos temps modernes: mais que deviendraient, comme nous l'avons dit, leurs écrits, sans le secours de l'art théâtral , sans l'intermédiaire des hommes qui se dévouent à l'exercice de cet art? Ils sont donc admis au partage de leur gloire et associés au but de leurs généreuses conceptions, les organes qui les mettent en action sur la scène! Je n'ai point l'intention do passer les bornes du juste et
du vrai : mais il me semble-que cette profession, quand elle est dignement exercée , a des droits aussi à la considération et à la reconnaissance publiques. C'est dans cet esprit, qu'après vous avoir donné, Messieurs, une idée de l'objet de la poésie dramatique , je vais exposer quelles sont les convenances, les conditions et les lois qui me paraissent devoir rendre l'art théâtral digne de" sa noble mission, et se lier avec le but honorable qui lui est contié.
Des coni^enances de Vart théâtral quant aux dispositions physiques et morales de ses organes.
S'il était possible qu'il fût toujours facile de faire, parmi les sujets qui se destinent à l'art théâtral, un choix d'une analogie parfaite avec ce beau genre, vous sentez. Messieurs, que ce choix devrait tomber particulièrement sur ceux qui , réunissant aux avantages de la taille, du portetde la physionomie, ceux d'un organe fort, sonore et facile, seraient en même temps doués de cette élévation d'âme, de cette noblesse, de cette énergie de sentimens (pii les identifieraient en quelque sorte sans eftbrt avec la dignité ou avec le caractère des personnages qu'ils auraient à représenter , et qui ennobliraient en même temps la profession qu'ils se proposent d'exercer.
' Tels sont en effet les sujets cpii, dans les (deux sexes, me paraîtraient devoir uniquement convenir à l'exercice de l'art théâtral. 11 y a dans cet art v\ngran-
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diose qui éprouve toujours quelque altération plus ou moins sensible , des disparates qui existent entre son caractère et la conformation extérieure des sujets qui y figurent, et le. public qui a naturellement la conscience des convenances et de l'harmonie, est le premier à s'en plaindre : j'ai vu des sifflets presque unanimes poursuivre et chasser de la scène un acteur qui prétendait jouer le rôle de Mahomet avec une voix aiguë , frêle et forcée ; ailleurs , j'ai entendu des éclats de rire s'élever de toutes les parties de la salle , à la vue d'un tragédien malheureusement pourvu d'une figure difforme et repoussante ; et cependant , cet acteur était doué d'une rare intelligence et consommé dans les principes de son art : le temps seul le fit reconnaître.
Il n'y a rien à dire sans doute sur le défaut d'une taille avantageuse , ou d'une belle physionomie; c'est l'ouvrage de la nature, et il n'est pas au pouvoir de l'homme de le réformer : d'ailleurs, il n'y a véritablement à cet égard que les excès qui soient choqua ns. Une taille moyenne, et une figure sans difformité sensible, suffisent à l'art théâtral , quand l'acteur sait relever l'une par la noblesse de son port, et l'autre par la dignité de l'expression. Le célèbre Liekain était d'une taille très peu avantageuse , et sa physionomie, dans les relations ordinaires de la société, et lorsque ses traits étaient en repos , était sans vie et sans expression : cependant quel homme eut jamais, sous Hiabit tbéâtral, un port plus imposant, et une physionomie plus expressive ?
Tout me paraît dépendre à cet égard de l'idée pro-
fonde qu'un auteur se forme de la noblesse et de la gravité de son art. Voyez un homme en représentation qui a le sentiment du caractère imposant dont il est revêtu , qui le respecte en lui , et qui veut le faire respecter aux antres : iialurellement, cet homme prend une altitude analogue au sentiment qui l'anime, et presque sans qu'il s'en aperçoive, toutes les parties de son être en reçoivent l'expression. Son front, ses traits, ses regards, auparavant insignifians, quelquefois même difformes, prennent à-la-fois du caractère, de la vie et delà majesté; tous les ressorts qui rétablissent l'homme dans sa dignité se détendent , et lui impriment un port, une contenance et des mouvemens qui le rendent pour ainsi dire étranger à lui-même. J'ai vu des effets vraiment étonnans de cette espèce de métamorphose. Mirabeau àoni la figure n'était pas soutenable dans la familiarité , était sublime à la tribune , et sa tête commandait, autant que son éloquence, la surprise et l'admiration.
Tel doit apparaître sur la scène théâtrale un acteur, s'il a un véritable sentiment de son art; et prenez gaide que je ne parle pas encore ici, ni du jeu de la physionomie, ni du jeu muet, qui sont susceptitibles, comme je le dirai bientôt, d'autant de nuances d'expression que les passions comportent de variétés j mais de cette teinte générale de dignité qui, comme un vêtement nouveau, doit se répandre sur tout son être , le grandir en quelque sorte aux yeux des spectateurs, si sa taille est petite; embellir ses traits, s'ils sont grossiers et difformes; imprimer de la noblesse ù
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son port et à ses mouvenieiis , et Jeter enfin sur tout Son individu cette expression préalable et fondamentale de dignité sur laquelle viendront se'po!j,er dignement et se fondre toutes les couleurs accidentelles du genre qu'il traite.
Une autre convenance extérieure qui me semble devoir être dans un rapport immédiat et rigoureux avec l'art de la scène , c'est Vorgane , considéré , non dans son application à la parole, je ne m'occupe point encore de cet objet; mais en lui-même, dans son caractère, dans son étendue, dans sa force, et dans sa sonorité; et il faudrait pouvoir faite relativement à cette faculté si nécessaire et si précieuse à l'art théâtral , le même choix que pour les qualités physiques d'un acteur, c'est-à-dire qu'il fût possible de n'introduire sur la scène que des voix pleines, harmonieuses, sonores et pures : mais rarement cette convenance pourrait être parfaite. Pûen ne présente peut-être une plus étonnante variété que l'organe vocal de l'homme; on ne peut mieux la comparer qu'à l'infinie diversité des physionomies sur lesquelles la main du créateur a imprimé le sceau de sa puissance, en leur assignant à toutes des traits particuliers plus ou moins agréables qui empêchent de les confondre.
Mais du moins , faudrait-il bannir des fonctions de l'art théâtral , les organes trop frêles dont le retentissement s'arrête aux bords de la scène , ou les organes vicieux dont les difformités blessent les oreilles et défigurent U parole. Cette déférence pour la dignité et pour l'obicl de l'art théâtral me paraîtrait devoir être
au-dessus de tonte coiisidéralion; c'est le rabaisser et le flétrir que d'en confier l'exercice à des sujets , ou (ju'ori ne peut entendre , ou qu'on n'entend qu'avec dégoût. Rappelez-vous , Messieurs , ce que je vous ai dit dans la troisième partie de mon cours. (^ oyez paj^.i(.)2 etsuiv.), sur les voix que la nature ou les atteintes d'un amourpropre insensé ont rendues incapablesdelouteinflexion juste et agréable; il ne s'agissaitdans cette discussion que des rapports de l'organe vocal avec les lectures soutenues et oratoires : mais ici, mais dans leur rapport avec les convenances rigoureuses qui appartiennent à l'art de la scène, les voix insuflRsantes ou frappées de quelque vice, sont bien moins tolérables; et comment justifier les théâtres qui en présentent de telles au public? Qui n'a pas été révolté quebpiefois des sons produits par ces voix formées dans la tète ou dans la gorge , de leur rudesse , de leur Apieté, de leur discordance? Et ces voix aiguës et de fausset employées pour suppléer à rinsuffisance des tons de la nature, quel charme pourraient-elles avoir, quand l'oreille en est assourdie et à chaque instant blessée? Et ces voix , tantôt fortes et monstrueuses par l'effet d'une pulsation momentanée et forcée, tantôt faibles ou grêles, en rentrant dans leur état naturel, comment les supporter dans leurs disparates , dans leur brisement , dans leurs transitions brusques et saccadées? Et ces voix de réminiscence et d'imitation , comment échapperaient-elles à la destinée des misérables parodies ou des charges ridicules qui amusent le public sur les trélaux des parades et des platitudes scéniques? Et ces organes enfin
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sourds, durs, voilés, tristes ou cassés, comment pourraient-ils suffire à l'immense variété des convenances de la scène? Parlerai- je encore des voix qui sont frappées de quelque vice physique? Ecoutez seulement dans le discours ordinaire un homme qui nasonne, qui bégaye oti qui grasseyé, et jugez si de pareilles imperfections pourraient être supportables au théâtre. Le nasonnement surtout n'est-il pas la difformité vocale la plus odieuse et la plus insu[)portable à l'oreille?
Oh ! combien un bel organe sur la scène répond dignement aux convenances de lart théâtral! Nul avantage n'agit avec autant d'empire et plus tôt sur les spectateurs que cette précieuse laculté : le premier sentiment de surprise et de plaisir qu'ils éprouvent , c'est elle qui le leur donne; elle a déjà charmé l'oreille, quand le cœur et l'esprit sont encore dans l'attente des autres jouissances qu'ils se promettent, et cette impression qui n'a pour appui aucune des illusions dont se compose im spectacle dramatique, se survit à chaque instant à elle-même pour amener toujours les mêmes sensations. Rappelez vous, Messieurs, si jamais vous avez été à portée de la sentir , cette continuité de plaisirs que fait éprouver, par le charme seul de son organe , cette actrice célèbre qui , dans l'art de la comédie, semble être parvenue au dernier degré possible de perfection : qui jamais a pu se lasser de l'entendre? IN'avez-vo us pas senti à votre oreille, en l'écoutant, comme l'effet d'une musique dont la mélodie et la suavité versaient dans vos sens mille jouissances à-la-fois? Ah ! n'eût-elle en partage que ce don de la nature, elle
ferait encore les délices de toutes les âmes sensibles , de tous ceuï qui aiment à surprendre dans la premièie et la plus naturelle expression de l'humanité , les touchantes expansions du sentiment . do la douceur et de l'amal)ilité !
Enfin la dernière convenance personnelle qui me semble devoir se rattacher à l'honneur de l'art théâtral, est celle qui a sa source dans l'élévation des sentimens de ceux qui se dévouent à son exercice. Et ici , Messieurs , je ne puis me résoudre à transiger avec ces indignes palliatifs qui associent au plus beau des arts ce qui flétrirait la plus obscure des professions. Je ne parle point comme moraliste , mais comme ami de l'art théâtral dont les intérêts me semblent au dessus de tous les ménagemens, et que je voudrais voir rendu à tous les genres de considération qu'il mérite.
Long-temps la profession de comédien a été frappée d'un anathème d'opinion qui la vouait au mépris, à la déconsidération publique- et peut-être, en y réfléchissant bien, cette proscription était- elle autant le résulJat de l'immoralité, de l'abjection des comédiens eux-mên)es , que l'ouvrage d'un injuste préjugé. La civilisation, les lumières et la raison, ont remis à cet égard toutes choses à leur place. En considérant le but actuel de nos spectacles, et les talens nécessaires dans ceux qui veulent y jouer un rôle avec succès, l'opinion a cessé d'exercer ses rigueurs, et l'état de comédien a pris, dans tout bon esprit , le degré de considération qui lui est dû. C'est donc dans la position la plus favorable pour concourir sans obstacle à la gloire
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de l'art théâtral j que se trouvent aujourd'hui les comédiens ; ils n'ont plus à redouter les préventions fâcheuses qui poursuivaient leursdevanciers jusque sur le théâtreoùilsexerçaient leur profession : qu'ils y portent avec des talens une réputation honorable, et tout est fini, non-seulement pour la stabilité de leur propre codsidération, mais encore pour celle de l'art qu'ils professent. Alors les ennemis de ce bel art qui fondent encore leurs répugnances sur la tradition de l'antique immoralité des comédiens, seront forcés au silence, et l'opinion satisfaite pourra, sans aucune restriction, accorder ses sulTragos aux institutions théâtrales dont les bienfaits seront alors à ses yeux sans mélange.
Mais quel contraste affreux si l'esprit, en entendant proclamer sur la scène les grands principes de morale et de vertu, pouvait se détourner et établir aussitôt un parallèle entre la conduite du comédien et les choses qu'il énonce! Et qu'on ne s'y trompe pas, le public l'établit toujours ce parallèle odieux , et ses dédains pour l'objet qui les excite y prend de nouvelles forces. Oui, Messieurs, le public est juste; il met les hommes et les choses à leur place, et tel comédien qui a choisi l'abjection pour son partage, y reste couvert de ses éternels mépris; j il a beau en recevoir des jouissances, il ne pardonne passecrètement à l'audace de mettre en action sur la scène des sentlmens si fort démentis; il ne pardonne pas au contrastede deux rôlessi publiquement affichés, et dont le personnage simulé relève avec tant de force la honte et l'abjection du personnage réel.
Et si je porte mon attention d'un autre côté, quels
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coups portés à Tari théâtral, lorsque toutes les lacultés nécessaires au niaiutuMi et à la perfection des talens qu'il exige, sont sacrifiées à des i^ouls, à des jouissances qui les romproyiettent et les flétrissent ! Ignore-t-on jusqu'à quel point peuvent s'étendre les ravages de la licence et des déiéglemens? Ignoret-on que l'amené peut conserver son élévation et son énergie cpi'au foyer de l'honnête, du beau , dn vrai, du juste; qu'elle s'affaiblit avec les dépéiissemens d'un corps usé par les voluptés ; qu'elle se dégrade dans son contact avec la dégradation ; qu'elle tombe flétrie au sein dn déshonneur, de la bassesse et de la honte? Ignore-t-on que toutes ses facultés, la mémoire, l'intelligence, le jugement , le goût, se rapetissent et s'éteignent sous les coups redoublés de la corruption et de la licence? Et comment alors les appliquer avec succès aux belles attributions de la scène? Comment en faire résulter de nobles élans , des expressions vraies de sentiment? Comment, en un mot, faire jaillir la vie et la chaleur d'un foyer où il n'y a plus que des cendres éteintes et froides ?
Non , je le dis hautement , et je suis bien sûr d'avoir pour moi tous les hommes de bon sens et de raison ; ce ne sont point des amis de l'art théâtral , ceux qui associent à leur profession des mœurs dépravées, et dont la seule présence sur la scène suffit pour réveiller des rapj)rochemens et des souvenirs flélrissans. Ses vrais amis sont ceux qui ont le sentiment de leur position; qui connaissent assez la dignité de l'art qu'ils professent , pour ne pas l'exercer avec l'alliage impur des
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déréglemens;etqui respectent trop le public pour l'outrager par le spectacle de l'impudeur , sous les habits de l'héroïsme et des sentimens nobles et vertueux. Ses amis sont ceux qui savent qu'il ne suQit pas à la plénitude de leurs engagemcns de connaître et d'étudier les lois de leur art; mais qui s'efforcent encore de l'honorer par l'élévation de leur caractère, par la décence de leurs mœurs, par le respect d'eux-mêmes , par l'observation des convenances sociales, par la pratique, en un mot, des vertus qui constituent l'homme honnête. Et qu'on ne dise pas que c'est une peine perdue : non , si le public a son inconstance, ses caprices et son exigeance, quant aux talens de la scène et aux jouissances qu'il en attend, il n'a qu'un sentiment pour ceux qui ennoblissent leur f)rofession par l'éclat de leurs vertus, c'est celui d'une estime invariable. La scène française a mille fois été témoin de ces hommages unanimes rendus à un acteur ou à une actrice qui avaient traversé avec honneur les épreuves de leur profession , et qui rentraient dans le sein de la société, entourés d'une considération qui les a suivis jusqu'au tombeau. Voilà quels ont été et quels seront toujours les vrais soutiens de l'art théâtral : voilà ceux dont les noms peuvent dignement s'associer avec la dignité de ses convenances; tandis qu'il repousse et qu'il repoussera toujours , comme des ennemis acharnés à son discrédit, ceux qui le flétrissent par l'indignité de leurs sentimens ou de leurs mœurs.
Des conditions de Veut thcâLial.
L'état de perfection 011 la scène française est parvenue , et les talens que l'on exige maintenant de ceux cjui se consacrent à la carrière du théâtre , me dispensent, Messieurs, de combattre une opinion long-temps accréditée, par laquelle on prétendait que, pour exceller dans son art, un acteur n'avait besoin que des seules leçons lie la nature. Oui, sans doute, la nature doit poser le premier germe des talens d'un bon comédien 5 mais ses inspirations sont loin de suffire , pour lui donner toutes les qualités que le public a droit d'attendre de lui, et que réclament de sa part les progrès des lumières et du goût. Son talent n'est plus et ne peut plus être le résultat d'une décision arbitraire et capricieuse; il doit cire celui d'un jugement et d'une intelligence dévelojipés par l'étude , et cultivés par des connaissances relatives à l'art qu'il professe. Or , ces connaissances, je les réduis à trois sortes : az/:r connaissances grammaticales , propres à former la diction- de l'acteur-, aux connaissances littéraires , propres à développer son intelligence, et aux connaissances philosophiques ^ propres à éclairer son jugement. Suivezmoi, Messieurs , dans le détail de ces moyens dont je vais essaver de vous faire sentir l'extrême importance, relativement à l'art dramatique.
I)es connaissances graînmaticales propres à former la diction théâtrale.
L'expression la plus positive de la scène, c'est, vous n'en doutez pas. Messieurs, la parole i par elle s'établit la communication la plus immédiate entre un acteur et ses auditeurs : mais si la parole , jusque dans les relations les plus ordinaires, demande, du soin pour être facilement entendue et comprise de ceux à qui on l'adresse , combien n'en exige-t-elle pas au théâtre où elle doit charmer et captiver l'oreille , autant par l'empire puissant des choses qu'elle transmet, que par sa netteté, sa correction, et par son exacte conformité aux lois de la langue qui lui sert d'instrument! La dignité de l'art théâtral repose en grande partie sur la diction de ceux qui l'exercent. C'est là ce qui fait de la scène , comme une école où viennent vs'instruire et se former ceux qui aspirent à la perfection du langage : on suppose que toutes ses lois y sont connues et pratiquées; on se fait une autorité de la prononciation qu'on y entend, et telle est l'honorable prévention des esprits à cet égard, que l'on regarde les théâtres comme les conservateurs naturels de la beauté et de la pureté de la langue.
Cela devrait être sans doute : mais cela est-il? C'est une autre question dont la solution est toute entière dans le vide des études grammaticales qui disposent à une bonne diction ; j'ai souvent entendu dans leurs essais beaucoup de jeunes élèves de l'art théâtral j leur
A hautt; voix. 496
diction n'était pas soutenable; elle ne supposait pas mémo la connaissance des premiers élcmens du langage : il n'y avait ni prosodie marquée, ni jnstesse dans la liaison des mots, ni méthode dans la conduite des phrases, ni netteté d'articulation; elle était à -la-fois lautive, obscure, embarrassée. Est il étonnant que cela soit anisi ? Je suis loin, sans doute, de vouloir faire aucune application-, mais on peut poser d'abord pour certain , que la plupart des jeunes candidats de l'un et de l'autre sexe qui se proposent de suivre la carrière dramaticjuc , arrivent au Conservatoire ou dans les hautes écoles de déclamation, généralement dépourvus de tout principe sur les lois d'une bonne diction , et malheureusement infectés de tous les vices que leur a laissés une éducation peu soignée sous ce rapport.
Les uns y sont attirés par un goût qui les a tout-àconp saisis au milieu des travaux d'une profession mécani(jue; sujets rares et précieux quelquefois : mais dont il faudrait refaire en quelque sorte toute l'éducation élémentaire, si l'on voulait fortifier par les charmes d'une diction pure, les heureuses dispositions dont ils offrent le germe : les autres y sont poussés par une passion puisée dans la fréquentation du théâtre dont ils n'ont vu que les dehors séduisans , sans songer aux études et aux efforts qui préparent les succès de la scène : d'autres y sont conduits par les séductions d'un physique agréable ou d'un bel organe qui leur ont paru devoir tenir lieu de tout et suffire seuls aux conditions du plus difficile des arts: d'autres enfin, et c'est le plus grand nombre, y sont attirés par le prestige de
l'indépendance , des plaisirs et de la fortune, seule passion à laquelle ils soient disposés à donner des soins ou à faire des sacrifices.
Tels sont en général les sujets qui, après deux ou trois ans d'un exercice uniquement dingé vers le dernier terme des études dramatiques , la déclamation théâtrale, se présentent pour occuper la scène : mais qu'arrive t-il? Tandis que quelques-uns surnagent et couvrent nos théâtres avec leurs défauts qu'on supporte, faute de mieux, et qui les exposent tous les jours aux dédains des hommes instruits ou aux censures humiliantes des critiques, les autres sont refoulés dans les rangs de la plus obscure médiocrité, ou dans la tourbe des comédiens vulgaires réservés aux trétaux de l'ignorance et du mauvais goût.
Ceci me conduit. Messieurs, à vous faire part d'un vœu que l'expérience que j'ai acquise avec vous des salutaires effets des lectures à haute voix, m'a souvent inspiré. On appelle école de déclamation , l'asile où sont reçus les jeunes gens qui se disposent à l'exercice de l'art théâtral; et c'est à juste titre : car la déclama»tion est la seule chose en effet qui y soit enseignée; c'est le commencement, le milieu et la fin de l'instruction qu'y reçoivent les élèves, et les professeurs qui la donnent, en se renfermant dans ce cercle, remplissent exactement le but de leur institution. Mais, en vérité, est-ce par la déclamation qu'il faudrait commencer une éducation aussi importante que celle de l'art de la scène ? Et convient-il aux véritables intérêts de cet art , que des jeunes gens , dès le premier jour de
leur ai'uivcc à l'ccolo, soient poussés au dernier cclieloii (le la science (haniatique, sans savoir s'ils ont passé par les échelons inlérieurs, et s'ils sont en état de soutenir la hauteur à laquelle on les élève? Conyient»il, en un mot, pour lu'espiimer sans figure, qu'j^n les fasse déclamer, avant de savoir s'ils savent parler? jN'est-ce pas vouloir réunir des choses qui s'excluent rigoureusement , et ressembler à-peu-près à un musicien mal-habile qui voudrait tirer des sons harmonieux d'un insliumcnt qui crie sous l'archet et qui déchire les oreilles? .
C'est cette inconséquence, dont les tristes résultats ne sont que trop évidens, qui m'a fait penser qu'il devrait exister, au Conservatoire , une école préalable, uniquement et exclusivement consacrée à l'instruction des principes élémentaires de la langue; et voici de quelle manière il me semble que cette école devrait être organisée.
On sent d'abord que la direction de cet enseignement devrait être confiée, non à un déclamateur ou à un professeur ayant des prétentions à la haute déclamation ; mais simplement à un homme de lettres, consommé dans les principes de la langue parlée , pouvant relever toutes les erreurs quelconques d'une fausse diction, et poser des lois certaines pour leur rectification; ayant lui-même une prononciation pure, correcte, et fondée autant sur les notions granimaticales du langage, que sur les délicatesses du goût et du bon usage national. Quant à ses fonctions, elles consisteraient à soumettre les élèves .i des lectures soutenues à haute poix ^ à T. 33
l'occasion desquelles il développerait , tantôt les principes de la prosodie de la langue , tantôt le système de la juste liaison de ses mots 5 tantôt l'art de ponctuer et de phraser régulièrement j tantôt les lois rela^ tives à, la modification des sons, à leur accentuation , et à une articulation nette , soutenue et facile.
Cela posé, je voudrais que tout candidat quelconque, soit pour le chant, soit pour le genre comique ou tragique , qui se présenterait au Conservatoire , fût rigoureusement soumis à passer au moins trois mois dans cette écol'e préparatoire ; sous la réserve néanmoins des décisions du professeur qui aurait la faculté de prolonger cette espèce de noviciat , suivant les besoins de l'élève , ou suivant la lenteur de ses progrès. Dans tous les cas, le candidat ne pourrait jamais être admis aux leçons de chant et de déclamation , que sur l'attestation du professeur de cette école qui constaterait à-la-fois et l'assiduité de l'élève et la suffisance de ses progrès.
Je crois que je ne m'abuse pas : il me semble que l'établissement d'une pareille école au Conservatoire, serait d'une utilité incontestable, et en même temps bien digne des soins et de l'intérêt que réclame l'art théâtral. Au reste, ce n'est point à vous, Messieurs, que j'entreprendrai de détailler les salutaires effets de cette in8titution;à vous qui savez par votre expérience, combien l'exercice des lectures à haute voix vous a été utile et profitable, soit pour assouplir votre organe et vous familiariser avec une prononciation juste, ferme et coulante*, soit pour développer votre intel-
ligeiice pur la méditation de nos richesses littéraires et de nos modèles dans tous les genres.
Je sens vivement avec vons tous ces bienfaits , et voilà pourquoi je désirerais , pour l'intérêt de l'art dramatique, et pour en faire disparaître ces erreurs de diction qui, sur presque tous les théâtres, le déshonorent et le flétrissent, que l'étude des lois granimalicales qui tiennent à renonciation orale et publique de la langue , fut au moins cultivée dans le lieu où l'on prétend former des élèves à l'art théâtral.
Du moins, alors, en assistant aux belles représentations de nos théâtres lyriques, nous jouirions-àla fois et du chant et de la parole; les compositions poétiques n'y seraient pas étouffées sous une niasse de sons harmoniques , à travers lesquels on ne distingue aucune articulation des mots, et qui privent entièrement l'auditeur du charme des senlimens et des situations: avec l'étude de la langue faite par principes , l'élève, avant d'appliquer le chant à la parole, se serait formé à une articulation nette et distincte; il aurait senti la valeur des syllabes et des tinales d'un mot, il aurait appris quel soin , quelle précision et quelle force il faut donner à une prononciation destinée à remplir un grand espaceetà parvenir sans confusion jusqu'aux dislnnces les plus éloignées, et ces principes fortifiés par l'exercice et liés ensuite à ceux du chant, lui permettraient à la fois de chanter et de parler; condition sans laquelle il ne peut exister de spectacle lyrique.
Du moins, alors, dans la tragédie, au milieu des hautes intonations de ce genre, la parole conserverait
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la plénitude , l'intégrité des sons et des articulations' qui la constituent : elle serait soutenue par l'observation des lois de la prosodie qui , dans la déclamation des belles compositions poétiques , donnent tant d'intérêt et tant de charmes aux inflexions tragiques ; et le spectateur jouirait en même temps, et des richesses du genre dramatique dont on lui offre le spectacle, et des sensations délicieuses produites par une belle et juste déclamation.
Du moins, alors, dans la comédie qui demande tant de naturel et d'abandon , la prononciation y obéirait avec facilité et toujours avec clarté aux formes rapides , aux inversions fréquentes , aux images successives, aux transitions brusques de ce genre aimable; rien n'y sarait altéré ni par la précipitation du débit, ni par une diction saccadée et sautillante, ni par un bredouillement qui attaque la parole jusque dans ses premiers élémens , et la fait entièrement disparaître.
Du moins, alors enfin, disparaîtraient de la scène ces fautes de diction qui, mille fois signalées par des critiques judicieux et jaloux de la gloire de l'art dramatique , continuent d'y défigurer la langue et de jeter de plus en plus le discrédit sur nos institutions théâtrales , en les montrant en proie à l'ignorance et au mauvais goût. Et qu'on ne dise pas que le public soit insensible ou indifférent aux avantages d'une diction pure et soignée j c'est au contraire la première qualité qui le frappe dans un acteur, et qui, sans qu'il s'en rende compte , lui fait le plus de plaisir ; elle a même un si grand empire sur son esprit , qu'il est volontiers
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disposé à pardonner à beaucoup d'inconvenances , s'il est satisfait sous ce rapport. J'ai toujours remarqué que l'éloge renfermé dans ce peu de paroles , il dit bien j on n'en perd pas un mot, était celui qu'il donnait avec le plus d'applaudissement et de satisfaction *, et la raison en est toute simple : c'est qu'une diction correcte, élégante et pure, captive le spectateur tout entier et sans relâche, en lui transmettant jusqu'aux nuances les plus délicates de la pensée qu'il cherche à saisir; c'est qu'elle lui donne deux plaisirs à-la-fois , celui de l'oreille et celui de l'esprit; c'est qu'elle est, en un mot, à ses yeux, la plus essentielle et la plus digne parure de l'expression théâtrale ; tout le reste étant considéré , pour ainsi dire, comme objet de luxe, dont le défaut pourrait bien diminuer sans doute ses jouissances, mais non pas altérer la première source de ses impressions.
Des études littéraires propres à développer l'intelligence d'un acteur.
Vous n'en doutez pas. Messieurs; telle est l'organisation de l'homme que son intelligence se détend et se développe par les impressions que l'étude, la méditation et l'exercice de ses facultés lui communiquent. Sans cela , que serait l'intelligence humaine , rayon émané de la divinité, pour imprimer h notre être sa dignité , et le rendre à sa noble destination? Elle resterait inerte, rampante, et bornée aux seuls besoins de la vie animale. Mais si sa culture importe çn général à
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tous les états, à toutes les conditions , elle devient bien plus nécessaire aux professions dont l'exercice repose tout entier sur le développement de ses facultés • et tel est surtout l'art théâtral.
Pour s'en faire une idée, il n'y a qu'à jeter un coupd'œil sur les épreuves qui attendent un acteur dans l'exercice de sa profession , et sur la multiplicité des objets qui réclament à-la-fois l'étendue et la sagacité de son intelligence. Le voilà en présence de ses rôles et du personnage qu'il doit y représenter. Que de nuances de caractère à saisir et à juger! Que de sentimens dont il faut démêler le véritable sens ! Combien qui s'y trouvent modifiés par une foule d'autres aentimens qui ne sont pas exprimés et qu'il faut cependant faire ressortir ! Combien qui paraissent calmes et modérés, et qui néanmoins sont impétueux et violens ! Combien sont inspirés par une passion qu'il faut déguiser, sans cependant l'étouffer ! Combien d'autres enfin dans lesquels il faut satisfaire à plusieurs convenances de position et de caractère en même temps , et les exprimer avec la forme particulière qui les distingue dans le personnage dont l'acteur doit être la copie!
Supposez maintenant au milieu de toutes ces difficultés et de mille autres encore dont le détail m'entraînerait trop loin , un acteur d'une intelligence bornée et sans culture ; ou bien, pour vous rendre l'exemple jîlus sensible , un de ces jeunes élèves dont je vous ai déjà parlé, qui, croyant avoir rempli toutes les conditions de son instruction , parce qu'il a appris pendant deux ou trois ans, à dire des vers et à réciter quelques
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rôles, dont on lui a inculqué le thème jusqu'à satiété, s'élaijcc , bouffi de suffisance et de prétenlion dans la carrière active de son art. Porté par la faveur ou par nnc coterie; soutenu pai- les applaudissemcns de cette tourbe ignoble dont jo vous ai fait connaître l'odieux, caractère ( voy. page46o)", il triomphe d'abord par les réminiscences mécaniques de son école, l'enthousiasme même s'empare des esprits; on le préconise, on le vante; les journaux retentissent de ses éloges; on le. place déjà au sommet de son art; peu s'en faut que les plus beaux talcns ne soient immolés aux pieds des autels qu'on lui élève Mais attendez : l'écueil où doit
échouer son insensée présomption, où va se montrer le vide de son intelligence , n'est pas loin : on le sort de la ligne de ses réminiscences, on le dépa^'se en quelque sorte , et tout le prestige de ses faux talens tombe et disparaît à-la-fois. On voit alors à nu son insuffisance et sa faiblesse; en vain on s'attend à le retrouver tel qu'on l'avait vu à travers le prisme de l'exaltation publique , on ne découvre que confusion , désordre, contradiction et obscurité dans les nouveaux personnages qu'il représente; plus de nuance, plus de vérité, plus d'illusion , et par conséquent plus d'intérêt On rougit alors de s'être laissé entraîner à des
préventions si mal fondées ; on le fait descendre du rang uù on l'avait si indiscrètement élevé, et les tristes lambeaux de la médiocrité devierjuent son partage. Ces sortes de dénouemens, Messieurs, sont de tous les jours, et il ne faudrait pas remonter à des temps, bien éloignés , pour vous en offrir des exemples.
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II est cruel de le dire : mais il me paraît impossible que l'exercice de l'art théâtral puisse se concilier avec l'incapacité d'un sujet qui n'a fait aucuns frais pour cultiver son intelligence. On ne croit pas sans doute qu'un acteur puisse avoir le don de deviner toutes les nuances, toutes les formes justes d'expression qui conviennent à la peinture exacte d'une passion ou d'un sentiment', mais si cela lui est impossible , que deviendra son art? que peut-on attendre de lui, que ce qui doit nécessairement résulter du vide affreux de toute réflexion, de tout jugepient où il se trouve? Jamais un acteur, ainsi organisé, ne verra parfaitement une idée telle qu'elle est ; tantôt il ne l'apercevra qu'à demi; tantôt il ne saisira pas les rapports qui la lient à des idées éloignées; tantôt il ne saura pas démêler l'intention qui l'a inspirée , ni les allusions , ni les doubles sens qu'elle renferme; tantôt les justes convenances d'un caractère et d'une situation lui échapperont; tantôt enfin , il ne distinguera pas le sentiment exquis, délicat, mais profond qui règne dans une pensée ou même dans une seule parole. Le vulgaire peut-être pourra bien ne pas apercevoir les discordances qui résulteront de ce défaut de jugement; maisles hommes de goût , les vrais juges des talens delà scène, les sentiront, les apercevront, et avec leurs jugemens, s'évanouiront tous les échafaudages de coterie ou de réputation usurpée dont cet acteur aventureux avait prétendu soutenir son ignorance et sa présomption.
11 n'est pas un instant dans la carrière de l'art théâ-
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tral qui ne réclame l'iriteliigence de ceux qnl se dévouent à son exercice, et où l'acteur qui uc l'a pas cultivée par les études qui la développent et ([ui la fécondent, ne soit expose aux désagrémens de son insuffisance. Placez-le en présence de ces occasions qui se renouvellent tous les jours au théâtre, celles de créer un rôle auquel il s'agit d'attacher le cachet du degré de son intelligence; autant le triomphe d'un vrai talent jette d'éclat dans cette circonstance, autarit l'écueil d'un talent médiocre et sans consistance fait rejailfir sur lui de mépris : c'est la pierre de touche du jugement d'un acteur; on l'attend à celte épreuve décisive; et s'il succombe, si ses créations portent l'empreinte d'un jugement faux et borné, s'il a gâté ce qui a%iit été livré aux décisions de son intelligence; alors , tout est fini pour sa réputation, et l'impression de sa sottise et de son ignorance demeure irrévocable. Rien n'est livré à la routine dans l'exerc:»ce de l'art dramatique, et ne peut y rester stationnaire : la succession rapide et continuelle des compositions théâtrales ; l'émulation des talens rivaux; la concurrence des théâtres; l'inquiète avidité du public que l'uniformité lasse et rebute , et qui ne se réveille qu'au bruit des progrès et des créations de la scène; tout y force l'intelligence à de nouvelles études, à de nouveaux efforts. Chaque période delà vie d'un acteur est pour lui une source renaissante d'épreuves ; son jeu, son expression, ses moyens . doivent changer et se modifier , non-seulement suivant la nature de ses emplois, mais encore suivant les convenances de son âge : le même rôle qu'il aurait
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à jouer à viiigt-cinq ans et qu'il jouerait à quarante , ne pourrait pas comporter les mêmes nuances de chaleur, et c'est à la délicatesse de son jugement à faire le choix. Ensuite, que d'attention à donner aux variations des goûts du public, pour s'y conformer j aux perfectionnemens successifs de Part, pour les atteindre*, aux heureuses innovations introduites dans tout ce qui touche et fortifie l'expression extérieure, pour les ajouter à ses moyens! Quels soins, pour réchauffer des rôles mille fois entendus, pour y découvrir de nouvelles modifications , et les recréer en quelque sorte aux yeux du public! C'est là peut-être le plus grand effort de l'intelligence d'un acteur , et la preuve la plus ho|^prable de ses talens. Voilà pourquoi on a dit de mademoiselle Duchesnois y qu'elle avait découvert dans le rôle de Phèdre des modifications admirables qui n'avaient pas encore été remarquées. A^oilà pourquoi le rôle de Manlliis a paru si nouveau , et en même temps si énergique, depuis que l'inimitable Talma en a sondé toutes les profondeurs.
Je vous ai exposé , Messieurs , autant qu'il a été en moi, le tableau des épreuves qui attendent un acteur dans la carrière de l'art théâtral; c'est à vous maintenant à juger si ce que je vous ai dit de la nécessité d'y préparer son intelligence par des connaissances propres à la développer , mérite une sérieuse attention. Combien il serait à désirer qu'un jeune homme, avant de se présenter au Conservatoire, eût fait des éludes régulières^ et surtout ce <]u'on appelle un cours de belles-lettres y source inépuisable de notions favora-
blesanx plus beaux dévcloppemens de l'esprit iiumain! Qu'on ne m'oppose pas l'exemple des comédiens qui, sans ce préalable , et même sarïs aucune espèce d'instruction littéraire, ont porté de beaux talens sur la scène. Cette exception , que je ne' désavoue pas , est trop rare pour jeter quelque poids dans la balance de mes opinions à cet éi^ard. Elle ne peut tomber d'ailleurs, que sur quelques bommos priviléi^iés et si lieureuscment organisés , qu'un seul coup-d'œil de leur part , jeté sur les principes et sur les convenances de leur art, suffit en quelque sorte pour ouvrir leur intelligence et la rendre supérieure aux épreuves de leur profession. Qu'on parle plutôt de cette foule de comédiens oubliés et perdus dans leur obscurité , flétris par les dédains du public, et voués au ridicule par*les suites inévitables de leur ignorance , ou par les erreurs de leur intelligence sans culture. C'est à ceux-là et à tous ceux qui leur ressemblent, sons le rapport de leur incapacité intellectuelle , que j'applique l'impérieuse nécessité des études littéraires que réclame l'exercice de l'art théâtral. Que du moins ceux qui n'ont pas fait des études régulières , cherchent à réparer ce vide par la lecture et par la' méditation des ouvrages qui fécondent l'imagination , qui agrandissent la sphère des idées, qui communiquent les principes du goût et qui donnent de la rectitude au jugement. Qu'ils s'attachent surtout aux ouvrages classiques qui font connaître les formes diverses du discours, leur nature et leur caractère; l'art du comédien réclame particulièrement cette instruction : par elle ils se mettront
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du moins en état de distinguer ce qui appartient aux différens genres de style j ce qui est gracieux, noble , simple, sublime ou tempéré dans ce qu'ils doivent énoncer; quelles senties diverses figures qui expriment dans le discours les divers sentimens du cœur humain 3 en quoi consistent ces hautes richesses de la langue , ces images , ces descriptions , ces comparaisons ces instrumens en un mot de l'esprit et du cœur, qui sont employés pour rendre ce qu'il y a de plus véhément et de plus délicat, de plus tendre ou de plus terrible dans les passions.
Mais de toutes les éludes, la plus indispensable à mon avis , c'est celle de tout ce qui est relatif à l'art dramatique. Je voudrais qu'un acteur, jaloux de donner à son intelligence tous les appuis nécessaires à son art, n'ignorât rien de ce qui constitue le mécanisme des compositions théâtrales; qu'il en connût parfaitement les lois fondamentales; qu'il eût étudié les lois de la versification française et familiarisé son oreille au rythme poétique (1). De ces notions^ il passerait à des connaissances plus générales, en étudiant l'histoire de l'origine, des progrès et des vicissitudes du genre dramatique; en distinguant les différences immenses qui existent
(1) J'ai entendu mutiler au théâtre les plus beaux vers (îe nos grands maîtres, et cela avec une imperturbabilite' , avec un front qui ne permettait pas de penser que l'acteur qvii outrageait ainsi les œuvres du génie , eût la pi'emière idée des lois de la versification et du respect sacré qui est dû à l'ordre rythmique des compositions poétiques.
dans le but et la lin de la tragédie et de la cotnédie; en se mettant en état d'apprécier, non-seulement le caractère général des compositions des grands maîtres dans ces deux genres, mais encore le caractère particulier de chacune de leurs productions ; en se pénétrant enfin de la dignité et de l'éclat avec lesquels la tragédie et la comédie se sont montrées sur la scène française : étude immense dont les avantages seraient incalculables pour le développement de son intelligence , et toujours infaillibles pour le succès de son art.
Des études morales et. philosophiques propres à développer le jugeniciit d'un acteur.
Si je vous demandais, Messieurs, quelle est la chose qui vous attache le plus à nos représentations théâtrales et qui vous donne les jouissances les plus réelles^ vous me répondriez sûrement que c'est lorsque vous y rencontrez une parfaite imitation de la nature. Gela est rigoureusement vrai, et j'en conclus que le premier devoir d'un acteur qui veut obtenir de véritables succès sur la scène, c'est d'étudier la nature , et de s'en approprier toutes les formes qui peuvent être relatives aux convenances de sa profession. Etrange renversement de l'art théâtral! On y cherche la nature, et l'on n'y voit souvent qu'une imitation à peine sentie de sa vérité : trop heureux, quand elle n'est pas représentée sous des formes qui la rendent méconnaissable ou repoussante! C'est le résultat, ou d'un jugement
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faux qui a mal observé , ou d'nn jugement sans culture qui n'a rien observé, rien discerné. C'est l'ouvrage d'une suffisance, d'une présomption aveugle qui met les décisions arbitraires de son incapacité à la place des traits simples et vrais de la nature qui devait lui servir de guide et de modèle.
Le jugement, Messieurs, cette faculté précieuse de l'âme qui confère à l'homme le pouvoir de discerner, de comparer et de juger, est, comme l'intelligence , susceptible de culture, et ses applications sont plus ou moins le résultat de l'exercice qu'on lui fait subir. Yoilà pourquoi on dit d'un homme, qu'il a un bon ou un mauvais jugement } et d'un ouvrage, qu'il est écrit avec ou sans jugement. Plus on exerce cette faculté , et plus elle s'ouvre , se détend et se développe. En observant beaucoup, et en faisant de tous les objets convenables un sujet d'observation: on parvient à saisir les choses sous leurs véritables points de vue , à distinguer leurs traits et les nuances dont ils se composent, à les comparer avec d'autres, et à reconnaitre la différence ou l'identité de leurs rapports", en un mot, on parvient à les juger sainement", et alors, s'il s'agit de peindre ou de s'appropiier les formes, la couleur et les caractères de ces objets , leur expression résulte naturellement de la profonde image qu'on s'en est faite par l'observation. C'est ainsi que nos grands acteurs ont trouvé le vérital)le secret de leur art, et on même toUips celui d'être idolâtrés du public qui n'est jamais plus satisfait, ainsi que vous l'avez remarqué^ que lorsqu'il retrouve sur la scène la copie exacte des
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Caractères, des vices oti des travers dont les modèles originaux sont chaque jour sons ses yeux.
Mais quelles sont les sources de cette observation , principe fécond de tous les arts , mais si nécessaire surtout à la perfection de l'art deda scène? Voilà ce qui me reste à vous ofiiir dans ce sujet que je regarde comme un des |)lus imporlans de cette leçon , par les inductions que vous pourrez en tirer pour votre instruction [)articulici;e. Je vous en aurais même parlé ailleurs , si je ne m'étais réservé de vous ofiiir ici une ses plus importantes applications.
U histoire est le grand théâtre où l'homme figure sans ménagement. Il faul; donc l'étudier dans ce fidèle tableau. 11 n'y a point de nouvelles découvertes à faire sur la nature du cœur humain. Toutes les modifications dont il peut être susceptible , sont connues et décrites dans les pages de l'histoire. Là, sont présentés tous les caractères, avec leur dissimulation ; toutes les passions, avec leur énergie ou leurs sombres profondeurs-, toutes les perfidies, tontes les bassesses, avec le langage de leur lâcheté j toutes les intrigues , avec leurs ressorts-, tous les crimes, toutes les vertus, avec leur activité : c'est le grand livre où le cœur humain est ofiert tout entier et dans sa nudité aux jugemens de la raison et de la conscience.
Et ce n'est pas seulement pour acquérir la connaissance de l'homme et de ses passions qu'un acteur, jaloux des succès de son art , doit consulter l'histoire j c'est encore pour en tirer des notions exactes sur les moeurs, sur les usages et sur les habitudes des peuples. 11 n'est
pas une bonne production dramatique qui ne lui fasse une loi de cette observation , parce qu'il n'en est pas une qui ne pose sur un caractère fondamental et bien marqué, celui des mœurs particulières du peuple qui est mis en scène. C'est ce caractère qui, dans nos grands poètes, donne un ton général à leurs pièces, aux personnages un langage particulier, à l'intrigue une tournure qui lui est propre, et aux passions une couleur plus ou moins foncée , suivant le génie , les préjugés et les habitudes de la nation , au sein de laquelle l'action dramatique est supposée se passer. Que de nuances du caractère national à faire ressortir dans leurs pièces, Jusque dans l'expression même des sentimens les plus ordinaires et les plus communs à tous les hommes ! Que d'âpreté ou de douceur , de vivacité ou de flegme, d'aménité ou de rudesse, d'audace ou de retenue, de barbarie ou d'humanité; je ne dis pas suivant le caractère particulier de chaque personnage 5 mais suivant le caractère que lui ont imprimé les mœurs de son pays! Quoi de plus ordinaire, par exemple, et de plus fréquemment reproduit dans les œuvres dramatiques, qu'une déclaration d'amour* et cependant quel sentiment devra comporter plus de nuances dans son expression, si on veut lui donner , comme cela se doit? la teinte des mœurs et des habitudes locales? Vous sentez -bien que la déclaration d'amour d' Hippolyte à Ancîcy pure, sincère, mais empreinte d'une sorte de sauvagerie, et celle de Néron à Junie , infectée de lubricité, et souillée de la corruption de son siècle, ont des traits qui marquent assez l'attention que l'on
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doit porter aii\ diversités dont je parle : mais pour exprimer ces diversités, il faut les avoir ibrtcment senties; et pour être en état de les sentu' , il faut avoir préalahlenicnt étudié, jusque dans leur intimité, le caractère, les mœurs et les usages des peuples.
Les livres des moralistes et des écrivains philosophes qui, pour corriger le cœur humain, l'ont sondé jusque dans ses derniers replis, sont encore une excellente source d'observations propres à former le jugement d'un acteur. Qu'il lise avec soin les Caractères de La Bruyère et les Maximes de La Rochefoucauld. I.a seule lecture des poésies de Boileau suffirait au comédien pour lui donner l'idée d'une fouie de caractères dessinés d'après nature. Qu'il consulte encore les romans bien faits où l'on trouve quelquefois la peinture la plus détaillée et la plus exacte des sentimens du cœur humain. Qu'il lise enfin les lettres des femmes auteurs, celles de madame de Sévigné surtout; là, il trouvera toutes les délicatesses du sentiment, toute l'expansibilité de l'amoui' maternel, toutes les malices de la coquetterie, tous les côtés plaisans des convenances sociales, toutes les sensations d'un amour profond et délicat , toutes les brouillcries, tous les caprices passagers des sentimens tendres. Ces livres, et une foule d'autres que je ne puis vous citer, ne présenteront point à la vérité des modèles aux yeux; mais ils en offriront à l'esprit ; ils donneront le ton à l'imagination , et l'imagination le communiquera à l'expression.
Mais le grand livre, sans cesse ouvert pour l'instruction du comédien, est celui de la société, ce théâtre l. 33
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vivant de toutes les passions réunies. Il est vrai qu'il est souvent difficile de les observer sur cette scène de sentimens faux et d'intrigues ténébreuses; mais c'est par cette raison même que l'instruction qui doit en résulter pour lui peut devenir solide et plus profonde. Eri suivant de près les passions , on voit bientôt les déguisemens qui les couvrent, le langage hypocrite qu'elles empruntent , le masque dont elles couvrent leur marche tortueuse : et comme les déguisemens, le langage, les détours des passions sont ce qui forme sur la scène le nœud de toutes les intrigues, il en résulte que leur observation va directement an but de l'art théâtral , et que l'acteur qui veut le remplir ne saurait assez en étudier les formes.
Et s'il veut transporter sur la scène la copie de ces passions livrées sans fard et sans déguisement à leur brusque impétuosité, c'est encore dans la société qu'il en trouvera les premiers modèles. Qu'il descende dans les dernières classes qui la composent : c'est là qu'il verra de quelle manière et sous quelles formes la nature exprime ses émotions , ses ressentimens, ses plaisirs et sa franchise y c'est là qu'il la surprendra dans son abandon, dans ses élans irréfléchis-, qu'il apprendra comment elle menace , comment elle se réjouit , comment elle commande , elle accuse , elle gémit , elle supplie ; il n'y a pas de théâtre qui ne s'alimente de ces sortes de caractères et qui n'impose à un acteur le devoir d'en chercher les modèles à leur source.
Enfin , c'est dans son propre cœur que l'acteur doit descendre pour achever son instruction dans la grande
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étude des passions. Ce n'est point, je pense , calomnier le cœur huniaui que de dire qu'il recèle partout le germe de touti^s les erreurs, de toutes les faiblesses, à côté souvent des sentimens les plus généreux et les plus honorables. Pres(ju'à chaque instant ces erreurs, ces faiblesses se manifestent plus ou n)oins sensiblement, suivant la iiatnie des impressions fjui les excitent ou des obstacles qui les irritent. Que l'acteur ait donc le courage de s'étudier lui-n)éme dans ces instans où tant d'autres ferment volontairement les yeux sur le spectacle de leur propre cœur; qu'il suive ces demi- teintes des passions réveillées, mais contenues dans les bornes des i)ienséances ; qu'il s observe au moment où son âme touche de si près à l'aigreur et à la violence , quand sa vanité est blessée; qu'd reconnaisse les grailations et les progrès de ces raouvemens qui le troublent , l'agitent, et le poussent quelquetois à des excès dont il rougit l'instant d'après. C'est en portant ainsi sur son propre cœur un œil d'observation , qu'il parviendra à connaître les preiuiers dévelopemens des passions humaines et à saisir l'expression qui leur est propre au moment de leur hésitation et de leurs combats.
De Vaclion dratna tique et de nen lois quant à la déclu" itmf'o/i et au jeu de la scène.
Je vous ai exposé , INlossieurs , dans mes discussions précédentes les conditions qui m'ont paru devoir cou-
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courir à former un acteur, et à le rendre cligne du bel art qu'il se propose d'exercer. Nous touchons aux grands résultats de ces conditions préalables et nécessaires; c'est de l' action dramatique y qu'il va être question , c'est-à-dire de l'art d'exprimer sur la scène par la déclamation , le geste, la physionomie, l'attitude et le jeu muet, les sentimens du personnage qu'on doit représenter.
J^aurai peu de chose à dire sur la déclamation; elle est la même sur la scène que dans toutes les occasions où il s'agit de transmettre par les inflexions de la voix une pensée ou un sentiment, avec justesse et vérité j et vous vous rappelez avec quels développemens j'ai traité cette partie importante de l'art de la parole. (Voyez la troisième partie de ce cours).
Le caractère fondamental et particulier de la déclamation sur la scène, c'est d'être à-la fois simple et noble, et il a fallu , pour l'amener à ce point , le concours des plus beaux talens, secondés par les lumières et le goût des temps modernes.
Dans la naissance du théâtre , l'expression des acteurs consistait dans un naturel inculte, bas, qui convenait assez à des ouvrages qui n'avaient ni noblesse ni dignité.
L'art dramatique venant à se perfectionner; on songea à éviter ce défaut, et on se jeta dans l'emphase et le merveilleux ; on crut que des héros devaient chanter en parlant , et ce mauvais goût subsista longtemps.
Enfin, vers le commencement du dix-huitième siècle,
pîivut Baron jC[u\ porta la haine qu'il avait conçue pour la manière de réciter de ses devanciers, jnscjn'à être blessé du seul mot de déclamation. Ce célèbre comédien , élevé sous les yeux de Molière auprès dncjuel il avait puisé d'cvcellens préceptes sur Tart du théâtre et surtout rinteliigcnce qu'il porta depuis à une si grande perfection , était né avec tous les dons de la nature : figura noble, voix sonore , geste naturel , goût sûr et exquis. Il imaginait avec clialcur, il concevait avec finesse, il se pénétrait de tout; l'enthousiasme de son art montait les ressorts de son âme au ton qu'il voulait; il paraissait, on oubliait le théâtre et le poètej la beauté majestueuse de son action et de ses traits répandait l'illusion et l'intérêt; ni ton^ ni geste, ni mouvement qui ne fût celui de la nature; quelquefois familier, mais toujours vrai, il pensait qu'un roi de cabinet ne devait point être appelé un héros de théâtre.
La déclamation de Baron causa une surprise mêlée de ravissement; on reconnut la perfection de l'art, la simplicité et la noblesse réunies. Ce prodige fit oublier tout ce qui. l'avait précédé, et Ait le digne modèle de tout ce qui devait le suivre. A Baron, succéda Beaubourg, dont le jeu moins correct et plus heurté, ne laissait pas d'avoir une vérité fière et mâle. Ces deux hommes, qu'on peut regarder comme les instituteurs de la l)elle déclamation théâtrale , ont eu des successeurs qui les ont plus ou moins égalés, on même surpassés dans la carrière qu'ils avaient ouverte. Sans parler en effet de la déclamation mélodieuse de mademoiselle
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Duclos ; de l'expression simple et touchante de mademoiselle Ljecouvreur , d'autant plus étonnante qu'elle ne devait rien aux dons extérieurs de la nature, et qu'elle eut à la corriger toute entière, pour arriver à la perfeiclion de son art; du célèbre Lekairiy ornement immortel de la scène française; de mademoiselle Duminil y aux accens de la([uelle la terreur , l'épouvante et la pitié frappaient toutes les âmes; de mademoiselle Clairon , toujours admirable par la connaissance profonde qu'elle avait de son art , par sa facilité à saisir et à rendre tontes les images, toutes les intentions du poète; mais quelquefois dépourvue de celte sensibilité exquise qui arrache des larmes : que ne doit pas l'art théâtral aux efforts et aux beaux talens des Brisard y des Dazincourt y des Mole , des Dugason , des Contât y des Morn^el y des Raucourty des Larwey des Fleury y des Michaud, des Saint Prix, des Granger y et enfin aux modèles qui occupent maintena:)t la scène ; aux Lafon y à mesdemoiselles 3Iars ^ et Duchesnois y et surtout à Ta/ma qu'il faudrait proposer à l'émulation comme le dernier terme de la peifection théâtrale, s'il était possible d'espérer qu'un autre pût joindre à l'extrême simplicité de son action dramatique, le prestige indéfinissable qui lui donne toute la noblesse, toute la dignité, toute l'énergie du genre tragique?
, En suivant les progrès de la déclamation théâtrale, j'ai essayé de donner une idée des talens qu'elle a signalés, convaincu que les principes de l'art ne sont jamais mieux sentis que par l'étude des modèles. Les ouvrages de Corneille , de Racine , de Voltaire et de
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Molière, resteront", mais qui garantirait des successeurs aux Talma, aux Fleury ,cic. ^ si leur exemple s'évanouissait avec eux, et si leurs leçons écrites, pour ainsi dire , dans le vague de l'air , n'étaient recueillies par les vrais amis de l'art ?
La déclamation du genre comique ne m'arrêtera pas long-temps. Qui ne sait qu'elle doit être la peinture tidèle du ton et de l'extérieur des personnages dont la comédie imite les mœurs? Tout le talent consiste dans le naturel, et tout l'exercice, dans la connaissance et l'usage du monde. Or, le naturel ne peut s'enseigner, et les mœurs de la société ne s'étudient point dans les livres. Cependant je placerai ici une réflexion qui est commune aux deux genres de la poésie dramatique; c'est que , par la même raison qu'un tableau destiné à être vu de loin doit être peint à grand traits , le ton du théâtre doit être plus élevé, le langage plus soutenu , la prononciation {)lus marquée que dans un cercle où l'on se communique de plus près; mais toujours dans les proportions de la perspective, c'est à-dire, de manière que l'expression de la voix soit réduite au degré de la nature , lorsqu'elle parvient à l'oreille des spectateurs. Voilà dans la déclamation théâtrale, la seule exagération qui soit permise; tout ce qui l'excède est vicieux.
Je n'insisterai pas non plus sur les parties de l'action dramatique qui regardent \ç, geste et \ejeii de physionomie ; je les ai traitées dans ce cours ( Ployez la quatrième partie, pag. 3o5) , et, vous vous soutenez sûrement avec quel intérêt je vous en ai développé la
puissance et les lois. Il ne ine reste donc qu'à vous faire connaître en quoi consistent les décences théâtrales, quant à la contenance , le maintien , les mouvemens et \Q,jeu muet d'un acteur sur la scène.
La première expression qui nous semble devoir éminemuient éclater sur la contenance et le maintien d'un acteur sur la scène , qui doit dominer toutes les autres, et le suivre dans tous ses mouvemens j c'est une extrême décence , un profond respect pour l'assemblée qui l'honore de son attention , une modestie inaltérable. C'est peut-être une des convenances les plus délicates du théâtre, celle qui exige le plus de ménagemens, de soins et de prudence , et qui mérite le plus d'être réfléchie et étudiée : elle est toute entière pour le public; et le public qui a le droit d'en exiger l'hommage, et qui a de plus le juste sentiment de sa position, est très prompt à s'offenser des moindres écarts qui blessent sa susceptibilité. Autant il sait gré à un acteur du témoignage de sa déférence , autant il fait une justice sévère de celui qui, par des dehors suffisans, semble annoncer le peu de prix qu'il attache à ses jugemens ; il réprouve surtout , avec un implacable ressentiment, ces acteurs qui, pleins d'eux-mêmes, et se croyant sans doute supérieurs à toutes les lois de la bienséance, affectent des airs avantageux , dominateurs , et semblent commander en quelque sorte ses applaudissemens.
Je lisais dernièrement dans un journal consacré aux discussions de l'art théâtral . cette sentence prononcée à l'occasion d'une débutante dont la présomptueuse
suflisancc avait choque le public: Il n'y a pas heau^ coup à espérer d'un acleiir novice qui montre trop d'assurance à son début dans la carrière. Cela est vrai, par la raison toute simple cpic la suffisance, en général, annonce la haute idéi^ qu'on s'est formée de soi-même, et que, dès cpi'un jeune débutant en est à ce point-là, il n'y a plus ni conseils, ni instruction , ni études qui puissent prévaloir sur les dispositions de sa vanité.
Outre la modestie qui plaît et intéresse toujours, Ja contenance de l'acteur doit avoir d'autres caractères encore : il faut qu'elle soit l'expression sensible des seniiniqp.s ou des passions qui l'animent. Figurez-vous Burrhus entrant en scène pour venir annoncer à ^grippine l'empoisonnement de Britannicus. Avec quelle expression d'abattement et de douleur il doit se disposer à faire le higubre récit de cet attentat! Il ne s'agit point ici du jeu de la physionomie, ni du geste; c'est de tout l'extérieur du personnage qu'il est question , de l'ensemble de ses mouvemens , de l'attitude entière de son corps. Lne profonde douleur ne pèse pas seulement sur l'àme , elle agit sur l'homme tout entier ; elle courbe sa tète , et la fait tristement pencher; elle appesantit ses bras, elle donne à tout son maintien une expression de tristesse , d'accablement et d'abandon dont il ne lui est pas possible de se défendre. Tel est Burrhus dans la scène où il va déplorer à-la-fbis le plus grand des ibrfaits , et la mort du prince qui faisait l'espoir et la gloire de Rome.
Vous avez sûrement observé quelquefois , Messieurs,
la situation â^Oreste , dans la première scène à^udndromaque. Dites-moi , si au seul aspect de l'inimitable acteur qui le représente, vous n'avez pas cru voir un malheureux qui porte tout le poids de l'inexorable destin qui le poursuit, et qui en est accablé ? A quoi tient cette illusion , sinon à l'ensemble de son être sur lequel semblent écrits les remords des crimes qu'il a commis, les malheurs qui les ont suivis, les atteintes des furies déchaînées contre lui, le désespoir d'un amour vainement combattu, et jusqu'au pressentiment des fureurs qui doivent former la catastrophe de sa situation ?
C'est ainsi que , lorsque la contenance de l'acteur est exacte, elle doit faire aux yeux des spectateurs un tel effet, que chacun y trouve l'expression anticipée des choses qu'il doit dire.
L'illusion théâtrale repose en grande partie sur ce premier principe de l'action extérieure j et ce qui le complète, particulièrement dans le genre héroïque et dans la haute comédie, c'est la noblesse, la dignité qui doivent couvrir commed'un vêtement, toutes les expressions physiques d'un acteur, sous quelque forme (ju'il se présente ou qu'il agisse sur la scène. Je vous ai déjà entretenus, en général, Messieurs, de cet objet: en voici une des applications les plus importantes, et, si je dois vous en faire l'aveu , des plus méconnues. Rarement , les études d'un jeune élève de l'art se portent sur les moyens de corriger les défauts d'un extérieur négligé , d'adoucir ses formes, de bannir la rudesse ou l'emphase de ses mouvemens, de se présenter et de marcher
avec décence , fie poser son corps avec j^ràce , de prendre des attittidcs lil)res et faciles, de répandre sur son maintien les tons de la réserve et de la dignité morale de l'homme, de revêtir et de porter avec goût les habits ou les costumes du théâtre : rarement on le voit s'attacher à se former une idée juste de la belle nature sous tous ces rapports , soit dans la fréquentation des gens polis, soit dans les chefs-d'œuvre de la peinture ou de la sculpture partout étalés pour son instruction sur notre terre classique des arts, soit dans l'observation des grands modèles de la scène : aussi , comment traitent-ils pour la plupart cette partie si essentielle des convenances du théâtre ? Dans les uns, c'est une emphase ridicule ou une familiarité révoltante; c'est-à-dire les extrêmes des décences théâtrales. D'autres désorganisent leur marche et leurs déplacemens sur la scène, par des mouvemens brusques et sautilians qui les assimilent en quelque sorte à ce qu'on appelle en langue vulgaire des pantins. J'ai entendu souvent des éclats de rire s'élever de toutes les parties de la salle , aux entrées ou aux sorties de cette espèce d'acteurs. Ailleurs, c'est un maintien qui semble contrarié par des disgrâces physiques , et qui présente à l'œil des formes dégradées*, ailleurs, c'est une contenance gênée , contrainte, sans aplomb , sans fermeté, sans grâce. Ici , nulle dignité dans les mouvemens de la tête qui, tantôt portée en avant , tantôt jetée en arrière , et tantôt penchée alternativement dans tous les sens , oftrc au profil des courbures ignobles; là, quand les bras se placent, c'est avec un embarras et
une hésitation ridicules j s'il s'agit d'une fixité de pose, les genoux fléchissent, et les pieds rentrent d'une manière quelquefois intolérable à la vue. Que dire encore des images burlesques que quelques-uns présentent sous les travestissemens obligés de la scène, surtout quand ces travestissemens sont les emblèmes du goût, des distinctions des rangs, de l'opulence ou de l'autorité? Et sous les costumes héroïques , quelle indigence de noblesse et de dignité perce à travers leurs riches draperies; et dans les situations fortes où brille le poignard, où éclatent les fureurs et les menaces, quelles contorsions basses , quelle malhabileté risible , quels transports immodérés en signalent les mouvemens !
Je n'achèverais pas , si je voulais vous peindre tout ce qui blesse les décences théâtrales dans les applications générales de l'action extérieure : c'est véritablement le détroit de l'art ; beaucoup d'acteurs croient le connaître, peu le franchissent avec succès; tous les autres y font un naufrage plus ou moins périlleux. C'est l'objet sur lequel il est peut-être le plus dangereux de n'avoir pas des principes fixes et positifs, tant il touche de près au ridicule, tant il est facile de transformer en mouvemens ignobles et bas, ce qui tient à l'expression juste de la belle naj;ure !
La dignité théâtrale est comme le sublime en littérature: c'est le dernier point de hauteur où l'esprit humain et où l'action dramatique puissent s'élever ^ pour peu que l'écrivain ou l'acteur soient en-deçà ou au-delà de ce point, tout se trouve nécessairement
faussé dans leur position', il n'y a plus d'accord entre elle et son objet , et de part et d'autre la chute est inévitable.
Et ce (jui nie paraît bien digne d'être senti et remarqué , c'est la nécessité de faire prédominer la dignité et la noblesse dans toutes les passions quelconques d'une j)ièce dramatique, passions qui souvent se diversifient à l'infini dans le cours d'un rôle, et transportent l'acteur aux extrémités quelquefois les plus opposées dessentimens humains. Ainsi, dans les scènes où l'amour (^Orosuiane se manifeste par les aveux les plus doux et les plus cxpansil's, comme dans celles où ce même amour aigri, furieux, tantôt lui arrache des pleurs , expression du dernier degré de la faiblesse humaine, et tantôt le précipite dans des transports (jui semblent ne pouvoir être apaisés que dans le sang de celle qu'il adore; dans tous ces contrastes, la dignité de l'art ne doit jamais rien perdre de ses droits. Il y a même plus, et je dis que c'est surtout dans les cas où les passions ont atteint le dernier terme du désordre et du délire, qu'il est souverainement dangereux de sortir de la ligne des convenances de cette dignité. 11 faut dans ces occasions , et il n'y a pas de milieu , ou faire frémir, ou faire rire: car vous sentez-bien qu'il n'y a rien au fond qui approche plus de l'extravagance et de la folie , que ces sortes de situations ; et que , pour eu tirer des effets tragiques, il faut nécessairement quelque chose de plus que ce qui est dans leui essence.
C'est la dignité théâtrale appliquée à tous les ressorts
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du jeu de la scène, qui peut seule soutenir l'acteur dans ces crises violentes des passions humaines; dépouillées de ce prestige , elles tonjbent dans la parodie, et le public, dont le goût ne peut être, à cet égard, ni surpris, ni égaré , au lieu d'y puiser des émotions de terreur ou de pitié, résultat nécessaire de la tragédie, les métamorphose en sujets de comédie grotesque ou de farce , si vous l'aimez mieux , dont il fait tomber le ridicule sur l'acteur qui n'a pas su soutenir son personnage, et qui a eu la maladresse de le livrer dans toute sa nudité à la dérision et au mépris. Pourquoi les fureurs diOreste font- elles plus souvent rire que frémir? C'est que l'acteur qui les exprime, faute de saisir le point fixe après lequel il n'y a plus d'illusions théâtrales , les présente accompagnées de cris et de contorsions qui réveillent toutes les idées d'un délire absurde et risible. Nous n'avons, je crois, qu'un modèle qui unisse les véritables convenances de la dignité tragique, avec la forte expression que renferme cette situation ; c'est celui que nous offre Talma dans ce fameux dénouement d'une de nos plus belles tragédies qui a été et qui sera long-temps peut-être l'écueildes taleiis même les plus exercés.
Quant au Jeu muet, dont l'expression entre si avant dans Taclion dramatique, il a sa racine et en même temps son modèle dans les formes les plus simples et les plus hablfnelles de la vie sociale. Voyez deux honuues s'entretenant d'affaires sérienses* ils parlent alternalivcment : mais tandis que l'on porte la parole, l'autre écoute eu silence, et tout son maintien exprime
l'attention qu'il porte à ce (jui lui est dit. Si les répliques de part et d'autre deviennent vives et pressantes, l'attention de ces interlocuteurs redouble , et elle prend sur tout leur être un caractère plus marqué. Poussons plus loin la similitude. Si l'entretien dégénère en contestation , en paroles offensantes , en reproches, ou en menaces, alors l'attention silencieuse se combine avec des mouvemens passionnés qui expriment ou l'impatience, ou la fierté, ou la surprise, selon les atteintes reçues- telle est l'imaoc du jeu muet. ^^
Savoir écouter est donc la première condition de cette expression extérieure au tb»-âtre : il n'est point descène, soit comique, soit tragique, où elle ne doive entrer. Tout personnage introduit dans une scène y est [►lus ou moins intéressé; tout ce qui l'intéresse doit fixer son attention , et tout ce qui fixe son attention doit être nécessairement écouté. Voilà ce qui fait la condamnation de ces acteurs impardonnables dans leurs négligences , et qui , insensibles et sourds dès qu'ils ont cessé de parler , s'occupeiît à parcourir le spectacle d'un œil indifTérent et distrait, en attendant qtie leur tour vienne de reprendre la parole. On appelle cela n'être pas en scène , on devrait dire , n'être pas digne de la scène; car, s'il existe une indécence au théâtre, c'est bien celle-là : elle suppose , dans celui qui en mérite le reproche , non-seulement une absence absolue de bon sens, mais encore une impertinence pour laquelle il n'y a pas de nom. J'ai observé que ces écarts se maniiéstaieut particuliè-
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rement parmi les actrices qui bien souvent se permettent, clans leurs silences, d'établir une espèce de colloque de regards avec des personnes placées dans une loge voisine. C''est outrager la décence publique autant que l'art théâtral : la plus belle figure du monde ne devrait jamais obtenir grâce pour une pareille licence.
Mais il ne suffit pas de savoir écouter dans le jeu muet , il faut encore que , dans l'attention silencieuse de l'acteur 5 soient empreintes toutes les passions que le (^Jogue éveille ou excite dans l'àme des interlocuteurs. Souvent, ce sont des atteintes subites et profondes que le cœur y reçoit; souvent, ce sont des consolations et des joies inespérées qui en résultent. Tantôt il faut écouter avec douleur, tantôt avec mépris, tantôt avec fierté , tantôt avec indignation : chacune de ces passions doit donner à l'attention une expression particulière , et cette expression doit s'étendre à tout l'individu de l'acteur qui écoute. Mais que de ménagemens demande ce jeu muet, si nécessaire à la complète illusion théâtrale , pour être toujours d'accord avec les décences de la scène î Je l'ai vu quelquefois entièrement dénaturé, changé même en expression ridicule , par l'immodération ou par la superfluilé des mouvemens qui l'accompagnaient ; je l'ai vu souvent grossièrement démenti par une action froide, sèche, compassée et sans vie, par des traits inanimés de physionomie qui annonçaient le peu de part que l'àme prenait à cette action. Dans tous ces cas, le jeu mue t ne mérite pas de porter lenom qu'on lui
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donne; ce n'est qu'une tiction fausse, sans effet, et insupportable à l'œil comme au f^oût.
Au reste, le jeu muet est susceptible de mille modifications accidentelles, dont un acteur babile peut tirer le plus ^rand avantage pour l'expression d'une situation. Dans combien de circonstances, la crainte, le respect, ou toute autre cause, doivent le comprimer , du moins dans son action sensible ? Mais alors , par quelles nuances délicates s'échappent les agitations d'une àme ulcérée et qui se fait violence pour ne pas cédera ses émotions! Ailleurs, une passion [>eut être tellement profonde et peser avec tant de force sur le cœur , qu'il ne reste au jeu muet aucun moyen de l'exprimer ; c'est la stupeur qui en prend la place : ingénies stupent : mais alors encore , combien cette absolue immobilité, combien ce silence de l'àme peut devenir savant , et plus lecond en expressions fortes que tous les mouvemens réunis de la douleur et du désespoir! Ailleurs, le jeu muet est tout en signes d'adulation et de joie, tandis que la rage est dans le cœur; mais à travers ces apparences, que d'émanations du sentiment contenu peuvent jeter de l'intérêt sur cette situation , et la rendre plus expressive !
Ainsi le jeu muet peut être tantôt simple et tantôt mixte : il est simple , lorsque l'action extérieure peint le sentiment dans toute sa force , dans toute sa vérité; et il est mixte lorsque deux ou plusieurs sentimens agitent une àme et doivent rece\oir une expression simultanée à travers les efforts que l'on fait pour les dissimuler. La cramtc, la fierté, la pudeur, le dépit I. 34
bOO li ART DE LlRi: A HAUTE VOIX.
retiennent quelquefois la passion , mais sans la cacher : tout doit trahir un cœur sensible. Et quel art ne demandent pas ces demi-teintes d'un sentiment , répandues sur uu sentiment contraire; surtout dans les scènes où l'intérêt d'une situation exige que ces nuances ne soient aperçues que des spectateurs, et qu'elles échappent à la pénétration des personnages intéressés !
).;-,'qi|»j(i. j <• tvi' Je n'ai plus rieti à ajouter, Messieurs, aux développeraens que je m'étais proposé de vous présenter sur les questions qui se rattachent à la poésie dramatique ; et je termine ici mon cours , dont le souvenir me sera toujours cher, soit par le zèle avec lequel vous avex constamment encouragé mes efforts, soit par les progrès qui ont couronné vos soins et votre assiduité. Suivez , Messieurs , le noble enthousiasme dont vos âmes ont été saisies à la vue des bienfaits du bel art de la parole*, mais que vos triomphes soient toujours dignes de lui; qu'il soit dans vos mains une arme toujours protectrice de l'innocence, de la justice, de la vérité, de l'honneur et de la vertu : à ce titre je me réjouirai de vous avoir servi de guide dans la carrière que vous venez de parcourir, et pour laquelle je réclame votre bienveillance en retour des sentiraens d'estime et d'attachement que vous m'avez inspirés.