‹ L'Art de lire à haute voixChapitre 8 sur 48 · SECONDE LEÇON · texte numérisé non relu

SECONDE LEÇON

Des conditions d'une bonne articulation dans la pro' jionciation des lettres et des syllabes qui constituent les jtiots.

La juste distinction des lettres et des syllabes qui entrent dans la composition des mots , est une des prcnsières bases d'une bonne prononciation. Quand les lettres et les syllabes sont nettement et réj^ulièrement émises, c'est-à-dire, quand chacune d'elles reçoit sa pulsation et son articulation propres, alors la prononciation est juste et correcte fondamentalement; elle est nécessairen)ent confuse, quand il n'y a aucune distinction de syllabes, c'est-à-dire, quand les mouveniens successifs delà voix sont, ou confondus dans une seule émission de son, ou perdus dans une articulation faible , sans caractère ou vicieuse.

C'est là véritablement la première cause et la plus réeije de la mauvaise prononciation de tant de lecteurs ou d'orateuis. Jamais les mots ne sont suffisamment énoncés dans leur bouche, parce que les consonnes ne sont point articulées suivant leur caractère grammatical et naturel; parce que les syllabes ne reçoivent pas les pulsations de voix qui coiiviennent à leur division ; parce que les sons se confondent, et forment une niasse à travers laquelle il est souvent impossible à l'oreille la plus attentive de saisir im mot. Il y en a dont on n'entend jamais la dernière syllabe ; d'autres, dont les

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syllal)os intermédiaires ne reçoivent jamais qu'une articulation équivoque et incertaine; d'antres, cnlin, dont la syllabe initiale est presque toujours mangée. Tous ces défauts de prononciation, en s'étendant à une longue suite de mots, finissent par rendre le débit obscur, insignifiant et quelquefois inintelligible. Voilà pourquoi, j'ai essayé de présenter ici les conditions d'une bonne articulation , que je vous prie, messieurs, de méditer attentivement.

Les conditions d'une bonne articulation sont de trois sortes : la première, regarde la prononcialion des lettres considérées dans leur caractère grammatical; la seconde, l'énonciation des syllabes, et la troisième, celle des mots.

Premièrement , dans la prononciation des lettres , il faut ( et ceci est fondamental ) , leur donner à toutes, tant voyelles que consonnes, le caractère qui leur est grammaticalement assigné. Si vous vous rappelez ce que j'ai dit dans la leçon précédente, vous savez que les voyelles ont des modifications distinctes , qu'elles sont aiguës, ou graves, ou très ouvertes; que l'e' surtout se combine dans nos mots de plusieurs manières ; enfin, que les consonnes ont un caractère organique, qui les rend ou faibles, ou fortes , ou labiales , ou dentales , ou sifflantes , etc. Pvien ne peut dispenser de donner à toutes ces lettres, dans la lecture publique, ces divers caractères; et les conséquences de l'oubli de cette loi sont infiniment préjudiciables , non-seulement à la beauté du débit, mais encore à la juste expression des idées. Les consonnes be etpe y par exem-

pie , qui sont toutes les deux des consonnes labiales demandent, dans la prononciation, un frappement de voix bien différent : le be doit être doux, parce qu'il résulte du simple contact des lèvres; tandis que le pe doit être fort, parce que les lèvres , en pressant plus fortement l'une contre l'autre , produisent , en s'ouvrant , comme une sorte d'explosion qui donne à la voix plus de force et de consistance. 11 en est de même des autres consonnes identiques quant au mouvement des organes qui les produit , mais si différentes, quant à la force de leur articulation. Quel préjudice ne peut pas porter encore à un débit public la fausse énonciation de nos sons, quand on confond , dans une même modification , les mots autel et hôtel y tache ( souillure ) et tâcJie ( entreprise ) , saut et sot j chair et cher , jeûne ( abstinence ) et jeune ( d'âge ) , maître et mettre y mâtin et matin, mon et mont , pâte et patte , plaine et pleine , uaine et çeine , voler ( eu l'air ) et voler ( dérober ) , et tant d'autres mots dont les sons ont besoin d'être si justement émis pour l'expression nette des idées? Il est donc vrai de dire que la piemière condition d'une bonne articulation consiste dans l'exacte prononciation des lettres quelles qu'elles soient, et qu'il ne peut exister de bonne diction publique, quand cette base fondamentale est défectueuse.

La seconde condition consiste dans l'entière et intelligible énonciation de toutes les syllabes d'un mot. Le vice le plus commun, et celui qui jette le plus d'obscurité dans la prononciation des discours publics,

est l'iiabltiiclc contractée tle ne donner quelque consistance qu'aux premières syllabes d'un mot, et d'aU'aiblir tellement rarticulation des dernières, qu'à peine l'oreille peut les saisir. Souvent nRiue , ces syllabes finales disparaissent totalement \ de manière qu'on n'entend que le commencement du mot, et que tout le reste est perdu pour celui qui écoute, delà arrive, surtout , pour les mots qui sont terminés par une syllabe féminine , comme dans les mois prudence y espérance, où la dernière syllabe est souvent entièrement retranchée : cela arrive encore dans les finales en ée , en ie , en ue , destinée ^ envie , émue , que l'on prononce , destiné, envi, ému, sans donner aucune consistance à la dernière syllabe qui est formée de \e muet, et dont la prononciation est cependant si nécessaire, tant pour l'intégrité du mot, que pour déterminer le sens des idées.

Quelquefois aussi, les syllabes se trouvent totalement dénaturées dans le cours d'un mot : ainsi la syllabe ni , dans le mot opinion, se change souvent en gni , et on prononce : opignion. Ainsi , dans le mot milieu , on dit souvent milUeu , en mouillant la syllabe li; par la même raison, on prononce encore magnière , au lieu de manière. Ce sont là des exemple d'articulations vicieuses que je prends au hasard, mais qui suffisent pour montrer combien il importe de régulariser l'énonclation des syllabes, tant sous le rapport de leur intelligible articulation, que sous celni de leur juste prononciation.

Il faut que toutes les syllabes d'un mot , soit mas-

culiiies ou féminines , soit aiguës ou graves , soit douces ou fortes, entrent sensiblement dans la prononciation de ce mot, et y entrent avec leur articulation propre et exacte. On fait souvent disparaître des lettres dans la prononciation ; souvent on adoucit beaucoup les sons des sjllabes; mais jamais on ne doit en retrancher aucune, parce cpi'une syllabe fait partie constitutive et essentielle d'un mot , et que , sans elle, ce mot ne peut être prononcé ni entendu dans toute son intégrité. Mais, en prescrivant la loi de l'entière et intelligible énonciation de toutes les syllabes qui entrent dans la composition d'un mot, je ne veux pas dire qu'il faille les frapper ou plutôt les marteler, ainsi que le font beaucoup d'hommes, dont l'affectation , à cet égard, est pédantesque et ridicule. La prononciation française ne permet jUiS celte lourde et symétrique pulsation de syllabes qui , malgré leur division dans un mot, et les diverses articulations qu'elles nécessitent , doivent former néanmoins un tout, lié par une douce continuité d'inflexions , de manière que l'oreille sente à-la-fbis , et la distinction des syllabes, par la netteté des articulations , et l'ensemble du mot, par l'enchaînement des sons.

Sous ce rapport, je blâmerai sans ménagement cette prononciation qui s'est introduite sur le premier théâtre de la nation , où Ton entend les finales féminines de certains mois se détacher , comme un hoquet , des syllabes précédentes : j'ignore quel principe a pu inspirer l'usage d'une pareille-prononciation-, mais elle n'est ni agréable, ni régulière, et il me sem])le qu'il

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serait possible de donner aux finales dont il s'agit toute la consistance qu'elles exigent, sans les l'aire ressoitir par une pulsation de voix aussi dcsagiéable à l'oreille. Il n'y a aucune sorte de charme ni de goût à prononcer les dernières syllabes des mots pruden-cc y espéran-ce j etc., avec l'inllexion pesante qu'on leur attache , et (jui , devenant entièrement gutturale par l'effet même de la ibrce <|u'on lui donne, répand sur la diction un refrein continuel de sons sourds que l'on prendrait plutôt, je le répète, pour des hoquels , que pour des pulsations naturelles de la voix. J'ai entendu souvent , dans le parterre , des plaisans s'amuser à contrefaire CCS refreins; et il faut avouer qu'ils méritent le ridicule auquel on les livre : je ne pense pas qu'ils sortent jamais de l'enceinte où on les a accrédités, et où ils se soutiennent malgré l'opinion qui les poursuit et les réprouve.

Enfin, la troisième condition d'une bonne articulation, regarde la distinction des mois , qui consiste, non à les couper et à les diviser, de manière que leur liaison grammaticale et nécessaire soit rompue, ce qui serait un inconvénient pire que les défauts contre lesquels je m'élève; mais à donner aux lettres initiales de ces mots , une force telle que l'oreille sente distinctement leur division , c'est-à-dire leur commencement et leur fin. 11 en est du lecteur , sous ce rapport , comme d'un homme qui parcourt un espace d'un pas mesuré; quoiqu'il y ait de l'ensemble et une sorte d'harmonie dans sa marche, on aperçoit néanmoins les niouvemens qui distinguent chacun de ses pas, et on pour-

rait les compter. Ainsi, dans la diction d'un bon orateur, tous les mots, quelque liaison qu'il y ait entre eux , doivent être distingués par des frappemeus successifs de voix qui annoncent leur division , et leur mutuelle indépendance. Ces règles s'appliquent, surtout, à la prononciation des monosyllabes si fréquens dans notre langue, et dont la juste distinction importe si fort à la clarté du discours. J'ai entendu un lectenr prononcer ces deux mots, le vin, avec un tel vice d'articulation , qu'ils n'en formèient qu'un à mon oreille. Je cherchai quelque temps ce que cela voulait dire : j'avais exactement entendu levain , mot absolument étranger à l'objet de la lectuie , et qui en rendait le sens inintelligible. Que manquait-il donc à la prononciation de ces deux mots? un frappement de voix sur le monosyllabe vin ^ qui le distinguât à l'oreille de l'article le , et qui étal)lît leur division.

Mais les erreurs sont bien plus communes encore, lorsque la dernière syllabe d'un mot a quelque identité avec la syllabe initiale du njot suivant; alors, il arrive très fréquemment qu'on confond ces syllabes identiques, et qu'on n'en entend absolument qu'une, comme dans les exemples suivans : les actions héroïques que firent les soldats , — il n'y a clans ce tableau aucune nuance ^ que l'on prononce : les actions héroï-que firent les soldats ^ • — il n'y a dans ce tableau , aucu-nuance. On sent facilement combien une telle prononciation est défectueuse, et pourquoi? Parce que, dans le premier exemple, la dernière syllabe du mot, héroï-ques, est confondue avec le mo-

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iiosyllaljc, que; et <|ue, dans le second, la dernière syllabe du mot , aiicu-ne,c.<,i perdue dans la prciiiière syllabe du mot suivant, nu-ancc. Pour rendre ces mots à une prononciation juste, il faut énoncer disliiictcmenl les syllabes identiques et les ai licidcr de manière qu'elles ne s'absorbent pas mutuellement. Je développerai plus particulièrement ailleurs les inconvéniens de celte j)ionoiiciation vicieuse. (Voyez le Traité des voyelles et des consonnes finales dans le volume joint à celui-ci. )

Mais la confusion des syllabes n'est pas le seul effet qui résulte , dans ce cas , d'une mauvaise articulation ; souvent le sens en est tellement altéré (pie, dans bien des occasions, on dit précisément le contraire de ce que l'on avait à énoncer*, je n'en citerai qu'un exemple : mais il est frappant. Une des erreurs les plus communes en prononciation , c'est de se contenter de faire sonner le n dans le monosyllabe nasal , on , lorsqu'il est suivi de la particule négative ne y et de néj^liger entièrement le n de cette |)articule : hé bien! cette erreur peut quelquefois changer absolument l'idée qu'on doit transmettre. Je suppose que l'on ait à dire ce vers de Delille :

On n'ose interroger ses fibres corrompues.

Si on ne prononce pas les deux n des mots on et n'ose/\\ est clair qu'on dira précisément le contraire de l'idée que renferme le vers; on ose; ce qui est très décisif pour l'intelligence du sens, qui devient affirmalif, de négatif qu'il devait être.

Il est donc bitn évident que l'articula lion est un

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des premiers objets que doit soigner tout homme qui veut parler en public. Les avantages en sont inappréciables. Alors, tout est clair à l'oreille des auditeurs; point de confusion dans les sons; point d'entassement de mots, chaque lettre est exprimée avec son caractère élémentaiie et grammatical; toutes les syllabes sont nettement articulées; la distinction des mots s'exécute avec ordre et clarté; chaque chose est à sa place. Aussi, de toutes les louanges que l'on donne à un bon lecteur ou à un bon oiateur, la première est toujours celle qui porte sur la netteté de son articulation. «On ne perd pasunmotde ce qu'il dit,»s'écrie-t-on,etil fautavouer que lorsqu'on a rempli ce but, on a presque tout fait pour l'intérêt de l'art oratoire et pour l'objet qu'on se propose.

Une bonne articulation dépend surtout de la mobilité , de la flexibilité des organes , et ces facultés ne peuvent s'acquérir que par l'exercice. Il y a des défauts, sans doute, qu'il est difficile de vaincre; mais j'ai l'expérience que rien ne résiste à un travail soutenu sous ce rapport; j'ai vu les articulatioxis les plus faibles acquérir par degrés, et à la faveur d'un exercice suivi , de la consistance et de la force ; les articulations les plus dures s'assouplir , et les plus fautives , acquérir une justesse exacte. Tout cela est quelquefois le résultat d'un travail long et difficile; mais enfin il peut s'exécuter, surtout quand celui qui est atteint de quelqu'un des vices dont je parle , en sent fortement les inconvéniens et veut , à tout prix , s'en corriger.

Vous donc, jeunes gfns , (jni lisez ceci, cxcrcozvons à prononcer rc^nllèrenieut et physlqnemcnt, tous les mots de votre langue*, faites-vous une loi rigoureuse d'une articulation pleine, distincte et entière. Souvent, vous croyez avoir transmis un mot , parce que vos yeux l'onl déjà lu. Mais les organes de la parole ne vont pas si vite que les organes de l'œil. Soyez en garde contre celte méprise , il en résulte des négligences intolérables : songez qu'en lisanten public, ce n'est pas pour vous que vous lisez , mais poiu' ceux qui vous écoutent; cpie la première condltioii de votre tâche est de vous faire bien entendre; et que tout est perdu pour le Init que vous vous j)roposez, si ce premier, cet indispensable devoir n'est pas rempli.

Méfiez-vous encore de la précipitation , cet éternel et infaillible fléau de toute bonne articulation ; il y a sans doute dans toute lecture, des mouvemens accélérés; mais il ne faut pas les confondre avec la précipitation : les mouvemens accélérés sont dans la chaleur et dans le sentiment qui les inspire; ils sont momentanés, et leur forte expression empêche la confusion et le désordre matériel delà parole; au lieu que la précipitation du débit, en s'étendant à tout, en manquant de motifs, entraîne les plus graves conséquences. Qu'arrive-t-il alors? Les mots se pressent et se précipitent les uns dans les autres; les syllabes sont atténuées, les sons perdent leur caractère et leurs modifications. La respiration ne trouvant plus à se placer convenablement, éprouve une gène et une contrainte fatigantes; tout dispara it à -la- fois , et la clarté de la pensée, et le

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cliarme d'une diction expressive et la couleur des sentimens, et la vie des passions. Tel est le résultat inévitable de la précipitation que des auditeurs de bon sens et de goût réprouvent toujours sévèrement, et qui fait retomber sur le lecteur qui s'y livre, le ridicule et le mépris qu'il mérite, (i)

(i) On trouvera le comple'meiit des principes qui doivent servir de base à une bonne prononciation , dans le volume qui accompagne celui-ci et qui en est une dépendance imme'diate. On y apprendra quelles sont les lois de la langue pour la liaison, etq^honique et juste des mots dans les discours publics , et à quel degré d'harmonie peut s'élever l'art de la parole quand il est réglé par une exacte accentuation et par les principes d'une pi'osodie régulière»

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