ÉPITRE DÉDICATOIRE
qu'elle s'attache ; c'est le stoïque péteur que j'envisage en son nom aujourd'hui; je me flatte que vous me saurez gré de ma délicatesse, et que vous trouverez bon que je me dise dans toute l'harmonie de nos bruyans accords,
Monsieur, '
Voire très humble serviteur.
De la Société des Francs -Péteufs.
Il n'est presque plus du bon ton de faire des préfaces ; du moins faut-il qu'elles soient baroques et singulières. Autrefois on prévenoit le Public, on sollicitoit sa bienveillance, on lui exposoit les raisons et l'objet d'un travail dont on le rendoit l'arbitre : aujourd'hui on le plaisante, parfois même on l'injurie, on lui dit qu'on ne l'estime point, qu'on le redoute peu, et qu'il ne mérite pas qu'on le ménage. Mille folies plus ingénieuses les unes queles autres formentle tissu des avertissemens ou avantpropos : ces discours préliminaires ont-ils un rapport direct avec le sujet principal; on s'en embarrasse peu ; s'il en est question en passant, cela suffit : des lieux communs variés et déguisés en font tout le mérite , et, proprement dit, c'est un diminutif d'opuscule étranger, placé à la tête d'un autre petit ouvrage, pour égayer le lecteur.
Il est vrai qu'on a réformé ces immenses réflexions pédanlesquement arrangées à la tête des livres, dont les unes expliquoient les titres fastueux des ouvrages, leur méthode, leur scientifique objet, et l'utilité que le Public devoil nécessairement en retirer. L'auteur imperceptiblement y rendoit compte
des dénominations glorieuses dont on avoit allongé son nom propre; détailloit ses recherches, ses travaux, surtout ses correspondances dans le monde savant : il annonçoit les sources, sans les citer bien nettement, où il devoit avoir puisé, et ces sources, souvent, n'étoient que les tables de certains bouquins poudreux et fort ignorés ; il n'omettoit jamais de parler des vives sollicitations que lui avoient faites ses amis, ou des ordres qu'il avoit reçus de puissances respectables : il avançoit que sa modestie avoit été forcée, et il croyoit par-là se mettre à l'abri de tout reproche de témérité, et de tout soupçon d'amour-propre. Voilà les vieux abus dont on s'est corrigé ; abus qui avoient dégoûté le public de tout ce qu'on appelle Préface, et qui ont plus d'une fois déshonoré les meilleurs livres où ils s'étoient introduits. Mais la nouvelle méthode si leste, si galante d'annoncer les écrits, est-elle bien dans la nature? La tranquillité d'un auteur qui paroît devant ses lecteurs avec l'assurance de les captiver, à peu près comme un athlète intrépide se montre sur l'arène avec la confiance de sortir vainqueur, est-elle bien dans la raison ? Il faut que le public soit content, puisque nos agréables écrivains lui plaisent tous les jours, soit en faisant semblant de l'insulter, soit en le complimentant, et raisonnant avec lui sans lui rien apprendre; si communément ils ne réussissoient pas, ils prendroient un milieu entre le prolixe détail de nos anciens scientifiques, et le laconisme brillante de nos modernes.
PREFACE, Il
Los Francs-péteurs donnent au public l'origine de leur société, ses statuts, ses usages, et leurs opérations, afin d'instruire et d'être utiles : ils savent combien il y a d'hommes soumis encore au joug du préjugé, qui ne pètent point librement. Rien n'instruit tant que l'exemple : les Francs-péteurs se donnent en spectacle; ils rendent compte de leur indépendance ; ils en donnent les raisons, et montrent le chemin à ceux qui ont le désir de devenir libres : ils n'ont point de mystère parmi eux, ni de secret à garder; ils doivent éviter l'obscurité, et l'objet qu'ils se proposent étant aussi important, doit être manifesté sans réserve, et annoncé sans inquiétude.
Il n'ya point de charlatanerie dans le titre qu'ils donnent à cet ouvrage. Ne point péter par respect pour le préjugé, c'est être esclave ; péter librement et sans embarras, c'est avoir rompu l'esclavage ; ainsi la société des Francs-péteurs pourroit prendre volontiers pour devise : l'Esclavage rompu.
Toute Société a eu une origine plus ou moins brillante, plus ou moins accompagnée de prodiges; celle des Francs-péteurs n'a pour elle que les liaisons raisonnables de quelques amis, qui s'avisoient de penser, quoique encore dans le bel âge : des signes, des phénomènes ne l'ont point annoncée ni accompagnée ; un beau jardin a été le berceau de la société. On n'en dit pas davantage ; mais encore faut-il le 'dire. Il y a quelques digressions qu'on trouvera peut-être trop longues, et qui ont paru nécessaires, surtout dans le premier livre.
Les fondateurs assemblés à i'instant de la création de la société avoient des propos à tenir et des histoires à conter : si ces récits ont un rapport avec le sujet assez immédiat pour qu'on ne le perde point de vue, ces sortes de digressions sont-elles si condamnables? L'espèce de chaque narration semble faire éclore, ou tout au moins occasionner l'idée d'un grade ou office qui doit convenir à chaque interlocuteur, et qu'il est censé remplir par la suite. Ne seroit-ce point là une espèce d'exposition ? Au reste pourquoi les Francs-péteurs ne feroienl-ils pas usage fréquemment des digressions? Tant d'auteurs ne doivent un poëme, un discours, souvent une tragédie, qu'aux épisodes multipliés et aux digressions; cet usage leur réussit.
Un corps politique ne peut se soutenir sans loix; les Francs-péteurs en avoientbesoin relies se trouvent exposées, discutées et établies dans le second et le troisième livres, sous le nom de statuts dans l'un, et de moyens d'épreuves pour les prosélytes dans l'autre. Deux différentes assemblées de la société sont employées à les mettre en valeur et à les adopter autheutiquement ; on met autant d'action qu'on le peut dans ces sujets secs par euxmêmes. Pourroit-on espérer qu'avec un peu de complaisance on regardât ceci comme le nœud de la pièce ? Le quatrième et dernier livre contient la description de la première assemblée juridique de la société, dans un lieu destiné et consacré à ses exercices, avec une initiation éclatante de plusieurs candidats. Y auroit il trop de témérité à sui>poser
PREFACE. ib
ici de rintérêt? Cette dernière assemblée, qui termine enfin l'ouvrage, est tout employée à célébrer les avantages et l'utilité du pet. Neseroit-ce pas le dénoûment ? Les Francs-péteurs, dans les autres livres, déclament beaucoup contre le préjugé, pètent souvent, et se promettent de péter beaucoup et avec assurance ; mais ils ne disent point les raisons qui les ont déterminés : ils croyent enfin d'être obligés de montrer le pet dans toute sa gloire et son éclat, avec son utilité et ses avantages. Ils se fondent beaucoup sur l'indulgence du public qui, prenant le soin de juger leurs motifs, trouvera, en eux, des défenseurs de la liberté opprimée ; dans leur conduite, des modèles d'une indépendance légitime el raisonnée; dans leurs écrits, des inoyens péremptoires pour détruire le préjugé ; en toute occasion, le pet victorieux et vengé, des Francs-péteurs avides de conquêtes et remplis du désir de faire des heureux.
On prévientici deux réflexions que le public fera indubitablement, et on essaye d'y répondre.
La société des Francs-péteurs n'est-elle point une chimère? N'est-il point indécent d'offrir le pet et une société de péleurs aux yeux du public ?
Quand la société des Francs-péteurs n'auroit point existé, seroit-ce un crime de l'avoir imaginée? Le mérite de l'invention ne seroit-il plus connu de nos jours ? Ne sauroil-on plus prendre l'essor? et ne nous reste-t-il plus que le secret assez mince d'embellir à notre façon des objets usés, en masquant leur vétusté sous des modes plus récentes?
Mais pour satisfaire les espritsexacts etsymétriques, on assure qu'une coterie de gens fort aimables et de bonne compagnie prit le nom de Société de Francs-péteurs à Caen en Normandie, l'an i 742 ; qu'il y a encore beaucoup de ceux qui la composoient qui peuvent aujourd'hui garantir cette époque ; et que l'un d'eux fit Imprimer, dans la même ville, une petite esquisse des réflexions sur le pet, que l'on trouve aujourd'hui dans cet ouvrage, dont aucun auteur étranger ne pourra, à coup sûr, revendiquer la propriété.
Pour répondre à la seconde objection, on établit comme une vérité mathématique, que le pet non-seulement n'a rien d'odieux lorsqu'il est bien connu, mais qu'il est utile et agréable. Ne peut-on pas par conséquent s'en occuper comme de tout autre objet ? Quand même on ne le présenteroit pas sous un aspect si favorable, on eût pu en traiter comme le célèbre doyen irlandois le fait de la chaise percée et des latrines publiques : la matière est cependant bien plus grave, et pour les gens délicats plus singulière. Le public voit tous les jours avec plaisir encore YArt de mc'diter sur la chaise percée, la Dissertation sur l'ancien usage de la rue du Bois, dans les mémoires de l'Académie de Troye (1) ; il souffre même un certain pot de chambre cassé ; mais à coup sûr il aplaudit à ces deux premières productions, dont l'une apparlenoit
(1) Cet ouvrage, qui est devenu très-rare, se trouve chez l'éditeur de celui ci.
au célèbre docteur Swith, dans un âge où il avoit déjà un grand nom, et dont la seconde est le fruit des loisirs d'un aimable et savant jurisconsulte de la ville de Troye. Quoique ces exemples et ces autorités fussent des réponses suffisantes à l'objection, on peut citer encore l'agréable philosophe Saint-Evremond ; il avoit une idée du pet, bien différente de celle qu'en a prise le vulgaire : il en jugeoit à peu près comme les- Francs-Péteurs .selon lui, c'étoil un soupir. Il disoit un jour à sa maîtresse, devant laquelle il avoit fait un pet,
Mon cœur, outré de déplaisirs, Elolt si gros de ses foupirs, Voyant votre humeur si farouche, Que l'un d'eux, se voyant réduit A n'oser sortir parla bouche, Sortit par un autre conduit.
FRANCS-PETEURS