‹ L'art de péterChapitre 51 sur 57 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

'ans un vaste jardin de la ville de C"*, des jeunes gens assemblés au nombre de douze, âgés d'environ vingt à vingt-cinq ans, disser- ,toient fort sur la puissance des préjufgés, sur leur tyrannie et sur la difficulté de les vaincre; ils établissoient ceux qui gê- >noient davantage la liberté, et dont il seroit plus à propos de se départir. Dans le même instant un de ces dissertateurs donna congé à un vent qui fit beaucoup de bruit, et ajouta : « Tout autre que moi eût été interdit de cet impromptu, en eût rougi, et peut-être se fût-il excusé de la liberté qu'il prenoit de se procurer un soulagement réel et honnête. Pour moi, je pense que l'on devroit péter aussi tranquillement que Ton tousse,

que l'on éternue , et que, pour peu que l'on mît d'art et de méthode à péter, non-seulement il n'y auroit point d'indécence, mais qu'au contraire il y auroit beaucoup d'utilité. — Rien de plus juste (reprit un second dissertateur); la honte et le ridicule attachés à la sortie brusque et inopinée d'un vent sont les effets d'un vrai préjugé ; nous avons résolu de les contredire et de les renverser, s'il est possible: commençons par celui-là; il a des droits accrédités, et cependant des moins légitimes ; unissons-nous, frappons, frappons, mes frères; renversons l'idole, confondons ses sectateurs, formons une ligue, établissons une société dont tout l'objet soit de rendre aux hommes la liberté dans l'usage des pets! »

Ce bel enthousiasme fut suivi d'acclamations ; il eut son effet; le zèle s'empara des cœurs, et au mot de frère qui avoit été prononcé dans le feu du débit, on imagina de créer sur-le-champ un ordre dont tous les sujets, touchés d'un intérêt commun, deviendroient de plus en plus amis, du moins se persuaderoient l'être, ce qui seroit à peu près égal pour le fond de la chose, agiroient de concert, se donneroient des loix, élabliroient des règles, des statuts, et composeroient enfin une société qui seroit celle des Francs-Péteurs. On n'eut point intention, comme des critiques l'ont prétendu, de parodier les Francs-Maçons, on les respectoit trop ; on voulut tout simplement réunir des hommes qui pétassent librement, et les nommer Francs-Péteurs. Le premier péteur fut aussitôt élu directeur de la

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société ; celui qui avoit saisi le projet avec plus de zèle fut nommé vice-gérant ; un troisième, voyant que tout se disposoit favorablement, demanda la permission déparier, et dit: « Mes frères, vous me mettez bien à l'aise, et votre dessein me flatte plus que toute chose au monde; vous allez juger s'il doit m'intéresser. Une femme de cette ville, jeune, jolie, spirituelle, qui s'est fait un ton agréable, au milieu d'une conversation brillante, fit, il y a quelques jours, un pet, mais de ces pets qui surprennent par leur éclat et leur activité. Vous imaginez que tout le monde rit ; mais la belle péteuse, loin de rire, fut si déconcertée, si piquée d'avance des plaisanteries qu'elle croyoit essuyer, qu'elle quitta brusquement la compagnie, sortit avec humeur, ne me laissa pas le tems de lui donner la main, et se jetta dans sa voiture pour rentrer sur-le-champ chez elle. Je la suivis en silence, et j'eus beaucoup de peine à obtenir mon entrée ; j'essayai d'abord de la consoler; mais j'aigrissois l'humeur de plus en plus : il me vint dans l'idée d'applaudir à l'usage des pets, et de prouver combien il est ridicule de les proscrire: on m'écouta d'abord ; on fit ensuite de ces mines qui décèlent le rire au travers de la morgue, et qui tiennent encore du sombre de la colère; je m'apperçus que la bouderie étoit à ses fins; en effet on éclata, on se tint les côtés, on me dit que j'étois fou ; mais que si je voulois être bien aimable, il fallait traiter sérieusement la malière, et donner sous huit jours un discours sur le pet ; je reçus l'ordre avec

plaisir, et je pris le parti d'être auteur. Dans le même accès on me donna du papier, on voulut du moins voir éclore le plan de l'ouvrage: je mis la main à l'œuvre, et après une heure de propos plus que de travail, je vis avec surprise l'esquisse de l'éloge du pet. Quelques jours après je le présentai, on le reçut avec une joie singulière, et on m'en sçut un gré infini. Quel nouveau plaisir, mes frères, pour celte femme charmante, de voir s'établir une société uniquement occupée de la vengeance du pet et des péteurs,du soin d'étendre leurs droits ; quelle satisfaction pour elle de lire les ouvrages que l'on fera par la suite pour détruire le préjugé qui s'oppose à la libre sortie des pets ! Ah! vous formez une compagnie dans laquelle tous les gens raisonnables prendront des intérêts bien réels. »

Les frères regardèrent comme le plus favorable de tous les augures le travail précoce de l'apologiste du pet ; on se promit un bonheur brillant et durable, et, par sentiment de reconnoissance autant que par justice, on pria le frère d'accepter la place de grand orateur de la Case des Francs-Péteurs; on ne voulut point se servir du mot de loge, et (il est bon de l'observer ici, dans la crainte d'être soupçonné d'imitation) on voulut éviter la confusion jusque dans les termes, tant la prudence et la sagesse présidoienià la naissance de cette illustre société. La joie s'animoit entre les nouveaux confrères, lorsque l'un d'eux en suspendit l'activité par des réflexions qu'il ne put se dispenser de

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communiquer en ces mots : c< J'ai tout l'attachement pour vous, mes frères, dit-il, et le zèle le plus ardent pour l'établissement de notre société, mais je prévois que j'en deviendrai le premier martyr ; je suis obligé de vivre avec une ayeule et une mère qui prendront au tragique la liberté de péter que nous voulons rendre à l'humanité; elles feront tous leurs efl'orts pour me brouiller avec vous, sans pouvoir y réussir, à la vérité ; mais elles m'interdiront du moins le plaisir de vous voir, elles s'efforceront de répandre du noir sur notre conduite; ma grand'mère surtout rassemblera toutes ses Jorces pour alarmer le beau sexe sur nos prétentions ; et pour que vous ayez une idée de cette femme qu'il plaît au Ciel de me conserver encore, vous saurez qu'elle est née à V***, qu'elle y a reçu sa première éducation vers le milieu du siècle passé, qu'elle vint à Paris avec ma mère alors fort jeune, pour faire terminer un procès considérable, dans le tems que Molière donnoità la scène françoise tout l'éclat dont elle brille aujourd'hui, et qu'il jouissoit luimême de sa réputation. Madame la comtesse de P*** (c'est le nom de mon ayeule) parut en plaideuse comme il faut; elle vit bonne compagnie et alloit fréquemment au spectacle, où elle ne tarda pas à êlre remarquée par un maintien singulièrement grave et des manières apprêtées. On joua les Précieuses ridicules, tout le monde y courut, et Madame la comtesse de P*** se plaça aux premières loges; dès le second acte tous les yeux furent fixés sur ma respectable ayeule, on applaudit, on

claqua à plusieurs reprises, le mouvement fut toujours dirigé vers le même canton ; en applaudissant à la pièce, il sembloit qu'on en célébroit le mo- *dèle. Cette aventure piqua au vif madame de P*"; elle sortit furieuse du spectacle, et alla décharger sa bile chez une de ses amies qui lui donnoità souper. Eh bien ! madame, dit cette amie, que la haute dévotion et les nombreuses années retenoient au logis, que pensez-vous des Précieuses ridicules ? Que dites-vous de cette pièce? Elle est misérable, lui répliqua madame de P***, et son auteur est un mauvais plaisant. On n'a jamais traité les femmes dans ce goût-là, et surtout des femmes de qualité. De quoi s'avise ce farceur, de prendre ses sujets dans le beau monde ? 11 ne mettoit ordinairement sur la scène que des gens obscurs comme lui; on le lui pardonnoit; mais il répand aujourd'hui un ridicule forcé sur des femmes qu'à coup sûr il ne connoît point et qu'il devroit respecter; cela est horrible, cela est criant. Il y a moins de police dans la capitale que dans les provinces.

aMais vous vous fâchez tout de bon, reprit notre dévole; je ne sais si vous avez tant de raison d'injurier l'auteur et sa pièce comme vous vous l'imaginez. D'abord, vous avancez assez légèrement que les Précieuses ridicules sont prises dans la classe des femmes de condition; on m'a fait l'analyse de la pièce et j'ai entendu qu'il étoit seulement question de bourgeoises renforcées, qui, pour avoir des manières, avoient acquis des mines et des grimaces; qui, pour paroître savantes, ne voyoient que des

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pédans, et en avoient retenu le jargon et le phœbus; si cela est, on n'a pas tant de tort d'autoriser la critique de ce ridicule qui déplace les gens et qui gagne de plus en plus dans le public ; si les femmes de qualité en étoient atteintes, quel mal y auroit-il à les rapprocher du vrai, et, par une fine plaisanterie d'essayer, de les remettre dans le beau naturel qui seul peut nous plaire? Tout le corps de la noblesse vous doit en vérité un remerciment; ses défauts vont être mis en spectacle et livrés à tout le peuple; le premier bateleur, avec de la témérité ou du talent, sera en droit de les mettre en action bien ou mal, et d'en faire rire le public. On vous en a imposé, madame, sur l'espèce des femmes que Molière a si maltraitées ; ce ne sont point de simples bourgeoises; on ne peut les y reconnoître ; c'est le ton des premières femmes et des mieux élevées; leur ton est outré, à la vérité ; mais on le reconnoît cependant, et je soutiens, avec l'expérience que j'ai acquise dans le monde , que quand il y auroit un peu d'affectation dans le ton des femmes qui travaillent à s'orner l'esprit, qui ont réellement du goût avec de la figure, je soutiens, vous disje, qu'il est plus que dangereux de vouloir y mettre delà réforme, qu'il ne peut y avoir aucun avantage, et que si cette belle comédie opère des changemens, ce sera tant pis ; oui, tant pis. On ne quitte un extrême que pour tomber dans un autre, et vous verrez ce qui résultera de cette entreprise, de rapprocher les femmes de votre beau naturel prétendu ! «

« Ainsi se termina cette conversation sérieuse ; vous jugez maintenant si une femme qui, sans être peut-être, au fond, précieuse ni ridicule, n'a pu même tolérer qu'on frondât les manies des femmes qui sont l'un et l'autre, trouvera bon que je fasse valoir nos prétentions, elle qui ne laisse échapper aucun de ses droits sur moi. M'étant engagé devant vous à protéger le pet et à péter librement, pourraije manquer à ce que je vous dois dans mon domestique, ou bien braverai-je les orages les plus effrayans? »

Après un moment de silence, le directeur répondit: ce Vous êtes moins à plaindre, mon frère, que vous ne pensez, et vous avez, au contraire, des avantages sur nous dont nous, pourrions être jaloux; vous pouvez, dès la naissance de notre compagnie, lui faire plus de sacrifices qu'aucun de nous et à chaque instant vous consacrer à sa gloire ; il n'est point de nos frères qui ne voulût signaler son zèle, et essuyer dès à présent les plus cruelles persécutions. (Tous les frères firent ici un signe d'acquiescement.) Ainsi je pense que, pour dissiper vos inquiétudes, il faut vous donner un grade qui, par sa nature, vous inspire une noble hardiesse et vous soutienne dans des momens de foiblesse imprévue; je vous nomme Frère Foudroyant. Parmi les esclaves, c'est-à-dire dans le public, vous ferez l'office d'orateur ; vous peindrez les avantages cl les charmes de notre société, vous la défendrez par état contre les mauvais plaisans, contre la morgue des prudes, la pétulance des peti»"

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maîtres, le radotage des vieilles, nommément contre l'humeur et la bile de votre grand'mère et de toute votre famille, s'il le faut. Dans l'intérieur de la case, vous éprouverez les candidats ; par l'ardeur de votre zèle et l'imposant de vos fonctions, vous leur apprendrez à nous connoître, à nous estimer : cet office éclatant vous est nécessaire, il vous affermira insensiblement. Un capitaine de grenadiers doit son intrépidité à ses sentimens et à la nature, il est vrai ; mais quelquefois autant au poste même qu'il occupe, et au coup d'œil qu'il jette sur les hommes qu'il commande. » Tous les frères applaudirent à cette sage délibération, et le frère accepta le grade de Foudroyant.

Un autre associé tint un langage bien différent : a Je ne pourrai, mes frères, vous offrir des triomphes, des victoires remportées, et m'en faire un mérite auprès de vous : je n'aurai point dans l'intérieur de ma maison des préjugés à vaincre ; mais je serai souvent le témoin de la joie que procurera le récit de vos progrès. Tout mon monde est Franc-Péteur d'avaiice, grâce à un certain abbé, homme important par le revenu de ses bénéfices et par sa délicatesse; mère, enfans, parens, amis, domestiques, tout péte librement; on traite même de gens sans maintien ceux qui ne savent pas lâcher un vent à propos, et on applaudit lorsqu'on le fait avec grâce. Je rougissois, il y a dix ans, lorsque mon oncle péloit, surtout au milieu du repas (l'indécence m'en paroissoit plus forte) ; car, dans toutes les maisons régulières, collèges et

autres de pareille espèce, on a joint tant de gravité et de rigoureuse observation aux actes du boire et du manger, qu'on en a fait, pour ainsi dire, une cérémonie religieuse: le plaisir si naturel attaché à ce besoin se tourne en contrainte et en travail ; la santé en souffre souvent, il en résulte du moins que les jeunes gens nés sensuels s'échappent pour manger en liberté, comme les autres hommes, et quelesgens soumis, peu entreprenans, acquièrent cet air embarrassé, même massade dans les sociétés ordinaires et jusque dans leur famille, dont ils ne se défont que longtems après qu'ils sont sortis d'esclavage. J'étois dans l'espèce de ces élèves dociles qui ne savent point prendre l'essor et qui n'imaginent de plaisir que dans l'exécution de leurs devoirs : rien ne m'étonna davantage que la liberté de notre joyeux bénéficier, qui me régala, dès le premier jour, d'une salve redoublée de pets, et qui rioit de toute son ame lorsqu'il leur avoit donné jour. Je fus assez bon d'abord de rougir pour lui ; il étouffoit, il pâmoit d'aise : je fus accueilli dans le même goût par toute la famille qu'il avoit mise sur le même .ton, tant l'exemple de ces sortes de gens est puissant! Je n'y pouvois tenir; j'eusse voulu être encore chez mes premiers maîtres : mon embarras dura longtems : enfin je pris mon parti: soitcontagion, soit envie de plaire, je lâchai un jour un gros pet; tout le monde applaudit: je fis bonne contenance, cela me réussit au mieux, et depuis ce tems, mes frères, j'ai senti l'avantage de péter, et je n'en laisse échapper aucune occasion. » Ledirec-

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leur et les frères convinrent, après ce récit, qu'il étoit à propos que le vainqueur de ses propres préjugés contre le pet, ayant d'ailleurs l'honneur d'appartenir à gensquilefavorisoient si authentiquement, fût élevé au grade d'Introducteur et de Maître des cérémonies; ce qui fut agréé et approuvé avec acclamatioa. Toute la société se réunit pour engager l'un des autres frères à accepter l'office de Trésorier: le Directeur lui dit qu'étant homme de ménage, il seroit plus propre que tout autre à administrer les fonds de l'ordre et à mettre de l'économie, si nécessaire à tous les États, dans les dépenses de la société. Effectivement le frère étoit marié depuis peu; il accepta l'emploi, et tous les oificiers furent dès lors établis dans leurs fonctions. Les autres associés virent sans jalousie l'élévation de ceux-ci ; ils furent très-contens et Irès-honorés d'être du nombre des fondateurs d'une société si utile et si estimable.

Celte première tenue des états Francs-Péteurs fut féconde en délibérations ; et, contre l'usage de bien des sociétés, on ne s'assembla point pour délibérer qu'on ne délibereroit rien : tout ce qui fut proposé avec attention et discernement eut son effet. Une séance si brillante remplit les cœurs de satisfaction; et par une attraction singulière, tous les frères pétèrent, recommencèrent encore, et avec tant d'éclat, qu'un grand nombre de leurs amis répandus dans les bosquets du jardin qui servoit de berceau à la société, accoururent au bruit, s'attroupèrent, el virent avec étonnemeni

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