MADEMOISELLE DE SOISSONS D
Par un contraste bizarre , plus l'amour de la princesse Julie faisait de progrès dans son cœur, plus elle fuyait les occasions, non de rencontrer , mais de faire connaissance avec M. de Létorière.
Après deux années de séjour à la cour, la faveur et les succès du marquis étaient au comble. On lui prêtait mille bonnes fortunes. Chose encore bizarre ! la jalousie de M"^ de Soissons ne s'en alarmait pas. La passion chaste et fière de cette jeune fille lui donnait le courage de prendre en pitié les éphémères et folles amours qu'on attribuait au marquis. Elle se sentait si sûre , si digne d'être éperdùment adorée , d'être préférée à toutes dès qu'elle se révélerait à lui , qu'elle demeura longtemps presque insouciante des nombreuses galanteries de Létorière.
La princesse Julie avait voulu suivre des yeux celui qu'elle aimait, pour juger s'il serait digne d'elle... Elle trouvait simple qu'il jouît des succès que devaient lui valoir les rares attraits dont il était doué. Mais elle voulait savoir si son cœur resterait noble et
généreux au milieu de tant d'enivrements.
Lorsqu'il s'agit de sentiments élevés , il n'est pas de petits indices; les faits journaliers ont à cet égard une autorité plus probante peut-être que les grands éclats de dévouement ; les uns sont dans la vie des accidents, les autres des habitudes.
Ainsi trois personnes pauvres et obscures avaient rendu de véritables services à Létorière pendant ses jours mauvais : — Dominique, — le tailleur, — et sa femme.
Ce fut avec ravissement que M"^ de Soissons apprit par Marthe que le marquis continuait de garder Dominique près de lui, et qu'il le traitait avec une amitié pleine de déférence.
Bien souvent Létorière racontait avec un sentiment d'orgueilleuse gratitude les obligations qu'il avait à ces excellentes gens. Un homme de cet âge, que la prospérité la plus inouïe, que les succès les plus éclatants n'aveuglent pas , qui reste simple , bon et surtout hautement reconnaissant envers de si obscurs bienfaiteurs, devait être regardé comme un homme de noble cœur.
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Le projet de M^^*" cle Soissons était irrévocablement arrêté. Elle voulait franchement, hardiment offrir sa main à celui qu'elle en trouvait si digne.
Aucune objection de naissance, de fortune, n'aurait pu changer ses projets. Elle était orpheline , elle se considérait comme libre de se choisir un mari. Profondément indifférente à toutes les raisons que sa tante lui donnait chaque jour, pour lui prouver à elle, princesse d'une maison royale, la nécessité de certaines alliances, la princesse Julie répondait nettement qu'elle n'entendait pas avoir besoin de s'autoriser d'aucun exemple, mais que M"^ de Montpensier avait épousé M. de Lauzun ; quant à elle , elle se marierait sans scrupule à un artisan, si un artisan lui semblait mériter son amour.
M™^ de Rohan-Soubise, complètement ignorante du secret de sa nièce, traitait ces maximes d'imaginations , de folles rêveries mises à la mode par le roman de Rousseau. 3F^ de Soissons ne répondait rien et suivait sourdement son plan avec une incroyable persistance.
Son amour s'augmentait pour ainsi dire de tous les succès de celui qu'elle aimait. On eût dit qu'elle attendait que le marquis fût à l'apogée de ses triomphes, pour lui offrir son amour comme consécration suprême.
Lorsqu'elle fut certaine de la noblesse et de la solidité de son choix, sans remords, sans honte, avec toute la sécurité de la candeur, avec toute la sereine confiance d'une belle âme, elle écrivit à M. de Létorière la lettre que l'on sait pour lui offrir sa main.
Heureusement pour lui et pour M"^ de Soissons , Létorière comprit toute la grandeur, toute la religion d'un tel amour. Blasé sur des succès trop faciles, il se consacra désormais tout entier à l'adoration de cette jeune fille qui venait si noblement lui confier son avenir.
Souvent il vit la princesse en secret et en présence de Marthe. M"^ de Soissons voulait que sans tarder le marquis demandât sa main à M"'^ de Rohan-Soubise , comme pure formalité. La jeune fille se réservait d'user de son droit et de son inébranlable volonté , selon l'acquiescement ou le refus de sa tante.
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En homme d'honneur el de bon sens, Létorière fit comprendre à M^^^ de Soissons que selon qu'il perdrait ou gagnerait le procès important qu'il poursuivait alors contre les ducs de Brunswick-Oëls et le prince de Brandebourg-Bareuth , il serait reconnu ou non de maison princière et aurait alors une fortune disjne de soutenir ce rans^. Selon lui il fallait donc attendre l'issue de ce procès pour tenter une démarche auprès de M^^ la maréchale de Rohan-Soubise.
Si le procès était gagné, la position de M. de Létorière devenait si éminente, qu'on ne pouvait faire aucune objection à son mariage avec la princesse Julie ; si le procès était perdu, il restait dans son premier état, et il était alors temps de se passer du consentement de la famille deM"^ de Soissons, si le mariage étaitentravé. Mais il ne fallait pas inutilement provoquer un éclat toujours fâcheux.
Tel fut l'avis de M. de Létorière. La princesse Julie se montrait d'un avis contraire ; son caractère résolu ne s'accommodait pas de ces tempéraments. Le marquis lui proposa de s'en rapporter au jugement du roi
qui le comblait de plus en plus des marques d'une touchante bonté.
W^^de Soissons accepta cet arbitre.LouisXV approuva la délicatesse de Létorière, et lui promit d'écrire à son ambassadeur à Vienne pour faire bien succéder ses justes prétentions.
Dans le cas où le procès serait perdu , cet excellent prince devait parler à M^^ de Rohan- Soubise, et aplanir les difficultés que la maison de Savoie pourrait vouloir apporter à cette alliance.
Depuis un mois le bon Dominique était parti pour Vienne , afin de prendre les renseignements les plus précis sur les dispositions des membres du conseil aulique , appelés à décider en dernier ressort sur cet important procès qui durait depuis près d'un siècle.
On conçoit avec quelle impatience Létorière attendait le retour de son ancien professeur. De l'heureuse ou mauvaise issue de la cause du marquis, dépendait presque son mariage avec M"^ de Soissons.
vu
L'hôtel de Soubise.
A répoqiie dont il s'agit , M. de Létorière occupait une charmante demeure isolée, dont le jardin donnait sur le rempart , non loin du pavillon de Hanovre, une des dépendances du magnifique hôtel de M. le maréchal de Richelieu.
L'habitation du marquis ressemblait beaucoup plus à une petite maison^ comme on di-
sait alors , qu'à un hôtel. Tout y était élégant, somptueux, mystérieux et retiré. Dans l'été , de grands arbres formaient autour du jardin une enceinte de verdure impénétrable aux regards ; dans l'hiver , un immense rideau de lierre, très-artistement disposé sur les treillages arrondis en forme d'arbres, s'élevait au-dessus des murs et remplaçait le feuillage de la belle saison.
Ce jour-là Létorière, retiré dans son cabinet, attendait Dominique , qui devait arriver de Vienne.
Les princes contre lesquels plaidait le marquis avaient en Allemagne une trèsgrande influence. On disait que le conseil aulique était dans leurs intérêts ; seul , Létorière avait à lutter contré ces redoutables adversaires.
Le vieux professeur était parti muni de lettres très-pressantes de M. de Choiseul pour l'ambassadeur de France à Vienne.
Louis XV faisait dire à son représentant qu'il prenait un grand intérêt au gain du procès de M. de Létorière , et lui ordonnait de favoriser de tout son pouvoir les démarches
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secrètes de Thomme de confiance du marquis.
Enfin le bruit d'une chaise de poste retentit , et bientôt Jean-François Dominique entra dans le cabinet de Létorière.
— Eli bien ! Dominique, avons-nous quelque espoir? — dit le marquis, en l'embrassant avec cordialité.
— J'en doute... monsieur le marquis.
— Ces conseillers auliques sont donc intraitables ^
— Hélas ! je le croirais, sans ce ressouvenir d'Alcibiade , qui , après tout, a séduit Tisapherne ! . . . Mais je croisées Germains encore plus rebelles, encore plus farouches que cet ombrageux satrape !
— Et quels sont ces conseillers? Avezvous quelques renseignements sur eux?
— J'en ai assez... J'en ai trop de renseignements! C'est ce qui fait que je me désole... Ces conseillers sont au nombre de trois : le baron de Henferester , le plus terrible chasseur et le plus redoutable buveur de toute la Germanie ; un Nemrod , qui ne quitte ses forêts que pour venir siéger au
conseil deux fois par semaine. Il y a ensuite le docteur Aloysius Sphex , un savant commentateur de Perse , je crois... toujours hérissé de latin comme un porc-épic ; et enfin le sieur de Flacsinfingen, gourmand comme une autruche, et mené par sa femme, la plus sèche , la plus acariâtre , la plus aigre protestante qui ait jamais eu une Bible attachée à son côté par une chaîne d'argent...
— Vos portraits sont touchés de main de maître, Dominique, et ils me semblent assez rébarbatifs. Et ces messieurs du conseil sont-ils absolument dans les intérêts des princes allemands?
— Ils y sont jusqu'au cou. Pour cette fois seulement ces trois conseillers , qui se détestent cordialement sans doute à cause de la différence de leurs goûts, se sont trouvés d'accord... chose rare , car ordinairement l'appui de l'un suffit pour vous attirer immédiatement l'animadversion des deux autres.
— Ainsi les princes allemands...
— Ont autant d'espoir que vous en avez peu ; car vous passez à Vienne pour quelque chose de pire que le démon.
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— Moi... vous plaisantez, Dominique!
— Plut au ciel ! mais cela n'est que trop vrai... Votre réputation d'homme à bonnes fortunes, de voluptueux, de muguet, de sybarite, a pénétré jusqu'à Vienne; aux yeux de ces graves Germains , vous passez pour un feu follet , pour un lutin , pour un sylphe , pour quelque chose enfin d'aussi brillant que subtil, indéfinissable et dangereux... Deux siècles plus tôt, ils vous auraient reçu à grands renforts d'exorcisme et d'eau bénite... Mais danjs ce siècle philosophe et éclairé, ils se contenteront de vous fermer la porte au nez, en vous disant: Fade rétro ! car ils croiraient recevoir le diable en personne, et malheureusement votre procès sera définitivement jugé dans quinze jours par ces trois juges !... Ah! que Pluton... les ait un jour pour agréables! — ajouta Dominique en manière d'imprécation.
Après un assez long silence, le marquis se leva , écrivit quelques mots , sonna et remît sa lettre à un de ses gens en disant :
— Portez cela à l'hôtel de Rohan-Soubise ; vous demanderez dame Marthe , et vous attendrez la réponse.
— Ce soir je partirai pour Vienne , — dit Létorière à son ancien professeur.
— Vous voulez donc tenter l'aventure, séduire vos juges ? Au fait, Alcibiade mangeait le brouet noir à Sparte, faisait le centaure en Thrace , et se couronnait de violettes en chantant sur la lyre les vers voluptueux de la molle lonie.
— Je n'ai pas la prétention de séduire mes juges , mon vieil ami ; mais dans ces sortes d'affaires , il vaut mieux voir par ses yeux.
La conversation dura encore quelque temps entre Dominique et son ancien élève, et roula sur les circonstances particulières du procès.
Au bout d'une demi-heur^, le laquais revint et remit un billet à Létorière , qui s'écria, avec un grand étonnement :
— Y pense-t-elle ?... mais puisqu'elle le veut, soit...
Puis il demanda sîi voiture, et sortit en
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priant Dominique de surveiller les préparatifs de leur départ pour le soir même.
(Nous conduirons maintenant le lecteur à l'hôtel de Soubise.)
Quatre personnes causaient dans un charmant petit boudoir de laque rouge de Coromandel.
Les meubles de cette délicieuse pièce, une des merveilles de l'hôtel de Rohan-Soubise , étaient couverts de brocart fond d'argent à larges dessins cramoisis. Les rideaux delà fenêtre et des portières , faits de pareille étoffe , tombaient en plis majestueux. Un vase du Japon, or, pourpre et azur, haut de trois pieds, rempli de fleurs et placé devant la croisée, ressemblait à un store émaillé des plus vives couleurs. Sur des étagères d'argent massif, délicatement travaillées et incrustées de charmants médaillons de corail, dus au cil^eau de quelque habile artiste florentin, on voyait une foule de chinoiseries impossibles à décrire à cause de leurs formes bizarres.
Près de la cheminée du plus beau rouge antique , et dont la frise était ornée d'une
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guirlande de fleurs et de fruits en pierres fines, était un petit lit à la duchesse, véritable miniature ; rideaux, baldaquins, housses, touffes de plumes sur le dais , rien n'y manquait. Un imperceptible épagneul noir marqué de feu, aux longues soies coquettement nattées de rubans cerise et argent , dormait dans ce lit, à demi caché sous Tédredon. Une soucoupe de vieux sèvres bleu de roi, contenant de la pâte de macaron émiettée dans du lait d'amande, attendait le délicat Puffk son réveil.
jjme j^ maréchale , princesse de Rohan- Soubise ; sa nièce (M"^ de Soissons) ; M. le comte de Lugeac et M. l'abbé d'Arcueil, tels étaient les acteurs de la scène suivante.
M. de Lugeac venait d'arriver à l'hôtel de Rohan-Soubise. — Que vous avez perdu, M"^^ la maréchale , — dit-il , — de ne pas assister hier au concert spirituel... ; vous eussiez été témoin de la chose la plus extraordinaire du monde.
— Quoi donc ? — demanda l'abbé. — Est-ce que Jean-Jacques et Arouet se se« raient embrassés en public? Est-ce qu'on
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aurait chanté les louanges du chancelier?
— Mais dites donc vite cette belle aventure 5 — reprit la maréchale.
— Hier, au concert, M. de Létorière a été applaudi... mais applaudi à tout rompre... — dit M. de Lugeac avec un sentiment de jalousie très-évidente.
— Applaudi... ? Comme BI. de Létorière n*est ni prince du sang, ni comédien, que je sache du moins, je ne vois pas à quel titre on l'aurait applaudi... — dit sèchement la maréchale , qui , sans motif connu , et par prévision sans doute, détestait cordialement le marquis.
M"^ de Soissons rougit extrêmement et cassa un fil de sa tapisserie dans un mouvement d'impatience dont sa tante ne s'aperçut pas.
— M. de Létorière a été applaudi pour son habit... — reprit le comte.
— Quelque folle toilette ! ! ... Il faut que ce beau marquis fasse toujours parler de lui, — dit l'abbé.
— Non pas folle. . . , mais en vérité si magnifique et si élégante à la fois, que moi qui
ne me pique pas d'être fort des amis du marquis , je suis assez généreux pour avouer que de ma vie je n'ai rien vu de plus charmant que lui, ainsi vêtu... Mais aussi quand on passe sa vie à s'occuper de futilités pareilles, c'est bien le moins qu'on obtienne de ces succès-là...
— Racontez-nous donc ce miracle de toilette , — dit la maréchale , — ^ je vous dirai ensuite une assez singulière anecdote au sujet de M. de Létorière; ce sera un curieux contraste avec toutes ses magnificences d'aujourd'hui.
— Et njoi donc... — dit l'abbé, — pas plus tard que ce matin monseigneur l'arche vêque de Paris m'en a fait cent contes , de ce beau marquis !
— Pour en finir avec cette toilette , madame, — dit M. de Lugeac, — lorsque la première partie du concert fut chantée, on vit entrer Létorière dans la loge de M. le bailli de Solard, ambassadeur de Sa Majesté le roi de Sardaigne. — Et M. de Lugeac s'inclina du côté de M^^^ de Soissons, cousine de ce voi. — La loge était vide; le marquis
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resta debout quelques moments pour examiner la salle. Il portait un habit moiré de couleur paille tout uni, avec les parements d'étoffe glacée d'or et de vert de mer, sur l'épaule une aiguillette or et vert ; vous voyez, madame, que jusqu'ici rien n'est plus simple...
— Les nuances sont assez bien assorties, voilà tout , — dit l'abbé.
— Mais , — reprit le comte , — ce qui était ^Taiment merveilleux , c'était la garniture de cet habit. D'abord, le ruban de Steinkerque du marquis était attaché par une magnifique agrafe d'émeraudes ; puis les grands et les petits boutons de sa veste et de son habit, ses boucles de souliers et jusqu'à la monture de son épée, tout cela était en magnifique primes d'opales qui jetaient des feux verts , azur et orangés , presque aussi éblouissants que les superbes diamants qui se mêlaient à ces opales ^.
ï Foir, pour ces détails et pour d'autres particularités biographiques concernant Létorière, les spituels et charmants Souvenirs de M""^ la marquise de Créquf.
— Mais une garniture pareille vaut plus de vingt mille écus!... — s'écria Fabbé.
— Je le crois bien, — reprit M. de Lugeac ; — aussi est-ce une bien folle prodigalité ; toujours est-il que lorsque le marquis parut dans cette loge, ainsi magnifiquement vêtu , ses cheveux légèrement poudrés an givre avec de la poudre écrue, tombant à sa mode , en boucles onduleuses de chaque côté des tempes ; toujours est-il, madame la maréchale , qu'il y eut dans le public une sorte d'extase , d'admiration , puis succéda un murmure de plus en plus approbateur , et enfin des bravos presque universels retentirent.
— Mais c'est en vérité une ovation toute païenne que cette apothéose ridicule de la beauté d'un homme, — dit la maréchale avec un sourire de dédain. — Mais ce qui est tout aussi amusant que l'enthousiasme des Parisiens pour les grâces charmantes de M. de Létorière, c'est l'admiration profonde qu'il a de lui-même... La vanité de ce nouveau Narcisse est , dit-on , si ridiculement exaltée depuis quelque temps, qu'il
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devient d'une superbe indomptable ; ce ne sont que belles désespérées, éplorées, qui en vain appellent à grands cris ce dédaigneux Céladon... Aucune femme ne lui parait plus sans doute digne de ses hommages.
— Ou peut-être, madame , n'en trouvet-il qu'une seule digne de son amour , — dit M"^ de Soissons en levant son noble et beau visage qui rayonnait de bonheur, d'amour et d'orgueil , en entendant faire cet éloge indirect de la fidélité du marquis.
La maréchale ne s'apercevant pas de l'émotion de mademoiselle de Soissons , continua :
— Mais, ma chère princesse , s'il en était ainsi , on connaîtrait ce phénix , ce parangon ; car la discrétion n'est pas le fait de M. de Létorière. Non, non, croyez-moi... s'il est fixé comme vous le dites..., son choix est alors si indigne qu'il est obligé de le cacher au monde.
— Peut-être au contraire est-ce le monde qui, aux yeux de M. de Létorière, n'est pas digne de connaître son secret? — reprit W^^ de vSoissons.
1Î6 l'art de plaire.
Cette seconde repartie frappa la maréchale qui s'écria :
— En vérité , chère Julie , on voit bien que vous ne connaissez pas M. de Létorière, puisque vous le défendez !
— Nous causons ici de généralités , madame ; mais soyez sûre que si j'avais à prendre la défense de quelqu'un, je la prendrais hardiment et sans feinte... lorsque l'heure me semblerait venue, — ditM"*" de Soissons avec un singulier accent.
— Oh ! je vous sais d'une rare vaillance à ce sujet, ma chère enfant ; vos amis sont bien vos amis ; mais en revanche, vos ennemis sont bien vos ennemis. Trouvez donc bon que j'aie à mon tour mes préférences et mes antipathies..., et franchement M. de Létorière est fort dans ces dernières ; je hais tout ce qui sent l'intrigue et l'obscurité. Ce marquis n'avait, il y a cinq ans, que la cape et l'épée ; je me demande comment il peut avoir des garnitures d'habit de vingt mille écus, un grand état de maison, les plus beaux chevaux du monde, et jouer aussi gros jeu q«'un fermier général.
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— Je crois, madame, que les personnes qui se font ces questions-là savent toujours comment les résoudre , — dit sèchement Julie.
— Quant à moi, je vous jure , ma chère, que j'y serais fort empêchée, — dit la maréchale de l'air le plus naturel ; — mais si j'avais le malheur d'être des amis de M. deLétorière, je ne désirerais rien de mieux pour sa réputation que de le voir brûler comme sorcier, quelque incrédule que je fusse à la pierre philosophale .
A ce dernier sarcasme , M"^ de Soissons regarda la pendule avec une sorte d'impatience inquiète et se contint,
— Sa magnificence est véritablement inconcevable , — reprit M. de Lugeac. — Les uns, il est vrai, disent qu'il est heureux au jeu, les autres affirment que le roi et M""^ Dubarry lui veulent beaucoup de bien, et lui ont fait gagner deux procès très-importants ; au reste , il est évident que Sa Majesté est ensorcelée comme tout le monde, et puis en vérité on dirait que tout ce que touche ce marquis devient d'or... Croyez-vous, ma-
dame , qu'il a pu mettre à la mode un pauvre diable de tailleur qui lui faisait crédit lorsqu'il sortait de page ; le marquis ne s'en cache pas et le dit tout haut. Ce Landry des Ciseattx d'Or dont les magasins sont éblouissants, qui est maintenant un des plus riches artisans de Paris , doit cette fortune inespérée à l'influence de ces seuls mots répétés par toute la ville : C'est le tailleur du beau Létorière !
— Franchement, — dit la maréchale avec impatience, — toutes ces imaginations-là ressemblent fort aux contes de Perrault.
— Ce qui se rapproche d'avantage d'un conte de fée, — reprit M. de Lugeac, — c'est la description de sa chambre à coucher. On parle d'une toilette complète en or ciselé par Gouttière et enrichie de pierreries. i.
— Moi, — dit l'abbé, — j'ai entendu mille fois répéter à monseigneur l'archevêque de Paris que M. de Létorière était presque le serpent du paradis terrestre. — <^ S'il a en- « core affaire à l'officialité de Paris , — me <^ disait ce matin ce bon prélat , — je le fe- *' rai masquer d'un capuce comme im péni-
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i tent noir, pour cacher son regard et t étouffer le timbre de sa voix ; car dans c une question de préséance qui intéressait un de ses parents , ce tentateur a bouleversé tout mon chapitre et ensorcelé mes chanoines qui ne parlaient plus que par lui. )>
A ce moment la portière du boudoir se souleva, et un valet de chambre annonça à haute voix : Monsieur le marquis de Létorière !
— M. de Létorière chez moi !... Mais je ne l'ai jamais reçu... Quelle audace! — s'écria la maréchale avec autant d'étonnement que de colère.