‹ L'art de plaireChapitre 4 sur 9 · VIU · texte numérisé non relu

VIU

Le départ.

En entendant annoncer le marquis , madame de Rohan-Soubise s'était levée , le comte et Fabbé l'imitèrent, ainsi que la princesse Julie.

Lorsque le marquis entra , il trouva les quatre personnes debout. La maréchale en grand habit , le regard arrogant , irrité , superbe ; l'abbé , par manière de contenance .

caressait Puff, qui réveillé en sursaut , hognait légèrement ; le comte , accoudé sur le marbre de la cheminée, jouait négligemment avec ses chaînes de montre ; M"^ de Soissons, calme et résolue, s'appuyait d'une main sur son métier à broder , et attachait sur Létorière un regard à la fois tendre et reconnaissant.

Le marquis avait à peine respectueusement salué M'""^ de Rohan-Soubise , que celle-ci se retourna vers M. de Lugeac , lui montra M. de Létorière avec un geste de souverain mépris , en lui demandant : — Qui est monsieur ?

Le comte , assez embarrassé , hésitait à répondre , lorsque le marquis lui dit sèchement : — Monsieur de Létorière dispense monsieur de Lugeac d'être sa caution auprès de madame la maréchale.

— C'est à ma seule prière , madame , que M. le marquis de Létorière a bien voulu venir ici , — dit la princesse Julie d'une voix ferme et décidée.

— A votre prière ?... à vous... Julie ?... — s'écria M""^ de Rohan-Soubise au com-

ble de Fétonnement. — C'est impossible !

— Quelque inconnu que je sois malheureusement à M""^ la maréchale , j'ose espérer qu'elle comprendra pourtant qu'il a fallu les ordres formels de B}^^ de Soissons pour m'amener à l'hôtel de Soubise... honneur que jusqu'ici j'ai du moins eu le mérite ou la modestie de ne jamais ambitionner , — reprit à son tour le marquis , d'un ton de persiflage très-marqué.

— Princesse Julie... veuillez vous expliquer... car ceci a déjà trop duré ! — s'écria impérieusement la maréchale.

Le comte et l'abbé firent un mouvement pour sortir , mais ]\F^ de Soissons leur dit : — Vous m'obligerez de rester , messieurs , afin d'être témoins de ce que j'ai à dire à jy[me i^ maréchale...

Les deux gentilshommes s'inclinèrent respectueusement ; M"^ de Soissons s'adressant alors à sa tante... : — J'ai prié M. deLétorière de venir ici, madame, parce que je voulais lui dire devant vous et vous dire devant lui quelles sont mes intentions irrévocables!... Je suis orpheline et libre de mes actions, tant qu'elles

124 l'art de P14IRE.

seront dignes de ma naissance; mais vous êtes ma parente, madame, je sais ce que je vous dois, et je ne puis mieux vous prouver mon respect qu'en vous faisant part d'une résolution d'où dépend ma destinée...

A l'exception du marquis , les acteurs de cette scène étrange étaient au comble de l'étonnement. M"^^ de Rohan-Soubise , stupéfaite de la fermeté du langage de la princesse Julie, ne pouvait croire ce qu'elle entendait.

M"^ de Soissons continua : — J'ai offert ma main à M. de Létorière ; il l'a acceptée...

— Vous avez offert votre main ! ! — s'écria la maréchale : — princesse Julie... vous n'avez pas votre raison... ou tout ceci n'est qu'une indigne plaisanterie.

— Ah ! mademoiselle ! — dit Létorière avec un accent de reproche, en voyant la jeune fille manquer ainsi à la promesse qu'elle lui avait faite d'attendre l'issue du procès pour prendre une décision.

La princesse Julie se retourna vers lui :

— Vous allez savoir pourquoi j'agis ainsi ,

— dit-elle, et elle ajouta, en s'adressant

à sa tante d'un air solennel : — J'ai toute ma raison, et ce que je dis est grave... Devant Dieu qui m'entend ; devant vous , madame ; devant vous , comte de Lugeac , et devant vous , abbé d'Arcueil , moi , Julie- Victoire de Soissons , je jure de n'avoir d'autre époux que M. le marquis de Létorière que voici ; — et elle lui tendit la main avec un geste sublime de grandeur et de simplicité.

Le marquis prit cette main charmante ju'il baisa avec la plus respectueuse et la plus vive tendresse.

Cette scène était si imprévue , si foudroyante, que la maréchale resta un mo.

ment muette en interrogeant du regard le comte et l'abbé non moins pétrifiés.

— Et moi , — reprit le marquis , — je jure de consacrer ma vie à la noble et généreuse princesse qui daigne m'honorer de son choix...

— Et moi , par toute l'autorité que me donne ma parenté , que me donne la loi..., — s'écria impétueusement M""^ de Rohan- Soubise , en sortant de sa stupeur , — je

vous déclare , mademoiselle de Soissons , que cette honteuse alliance est impossible , et qu'elle n'aura pas lieu !

— L'honneur que daigne me faire M"^ de Soissons me dispense, madame, de répondre aux outrageantes paroles que vous venez de m'adresser , — dit le marquis , vivement ému par cette scène.

La princesse Julie reprit , en s'adressant à sa tante :

— Avec la délicatesse qui devait caractériser l'homme à qui je confiais ma destinée , M. de Létorière voulait attendre l'issue du procès dont le conseil aulique de l'Empire va s'occuper , pour accepter formellement la main que je lui avais librement offerte; car , s'il gagne son procès , il sera reconnu de maison princière , et il n'y aura plus entre nous de différence de rang, ainsi qu'on dît ; mais si cette proposition était de sa part noble et délicate , j'étais lâche , moi , en l'acceptant ; je remblais reconnaître les exigences que je n'admets pas , je semblais attendre l'heureuse issue du procès pour me décider. Cela ne me pouvait convenir ; j'ai

donc voulu loyalement , ouvertement , madame, vous déclarer quelle est mon inébranlable volonté , que ce procès soit gagné ou perdu. M. de Létorière part ce soir pour Vienne,... ce soir , je me rendrai à l'abbaye de Montmartre , où j'attendrai son retour ; car vous devez comprendre, madame , qu'il m'est maintenant impossible de demeurer chez vous un jour de plus...

— Sans doute l'hôtel de Soubise vous déplaît fort , mademoiselle ; pourtant il faudra bien vous résigner à n'en sortir que pour faire un mariage digne de votre maison , ou entrer à jamais dans un couvent...

— A moins, madame, que Sa Majesté n'ait pour agréable que je sois libre de me retirer à l'instant près de l'abbesse de Montmartre , — dit M"^ de Soissons , en remettant à M""*" de Rohan-Soubise une lettre qu'elle tira de sa poche.

— L'écriture du r oi ! — s'écria la maréchale.

— Hier j'ai écrit à Sa Majesté qui a le secret de ma résolution ; lisez sa réponse qui vous est adressée, madame :

«c Ma cousine , pour des raisons à nous «c connues, nous désirons que mademoi- <c selle de Soissons se retire à Fabbaye de <c Montmartre jusqu'à nouvel ordre.

<c Votre affectionné , louis. )>

M""^ de Rohan-Soubise , au comble de l'étonnement , relut la lettre deux fois.

— A merveille ! — dit-elle avec un dépit concentré ; — vous l'emportez , mademoiselle... mais Sa Majesté peut revenir... reviendra sans doute sur une détermination qui lui a été surprise... — Et je vais de ce pas me rendre auprès du roi.

— Je crois assez connaître les intentions de Sa Majesté , madame , pour être certaine de la vanité de votre démarche , — dit mademoiselle de Soissons. — Puis elle tendit sa main à M.deLétorière en lui disant : Adieu, mon ami, allez à Vienne... Je vous attendrai à l'abbaye de Montmartre.

Le soir même , M. de Létorière était en route pour Vienne.

Le châtelain de Henferester.

A dix lieues au nord de Vienne s'élevait le vaste manoir de Henferester : cet antique édifice noirqi par le temps, aux murailles revêtues de lierre , aux toits couverts de mousse, semblait désert et abandonné. Le corps de logis principal, et une grosse tour

qui le flanquait à l'est, tombaient presque en ruines. La seule partie habitée du château était la tour de l'ouest ; à quelques haies de buis, poussant en tous sens sur l'esplanade entourée de tilleuls qui s'étendait devant la porte du château, on devinait les traces d'un ancien parterre alors envahi par les ronces et par les herbes parasites.

L'automne tirait à sa fin, le feuillage des grands massifs de bois qu'on voyait à l'horizon commençait à prendre de riches teintes pourprées.

Le ciel était gris et pluvieux, et l'air humide et froid : la nuit s'approchait, la haute et étroite fenêtre qui éclairait le rez-dechaussée de la tour s'illumina tout à coup ; les couleurs de ses vitraux, quoiqu'un peu noircies par la fumée, resplendirent d'un vif éclat, et les armes des seigneurs de Henferester brillèrent au milieu de l'obscurité qui devenait de plus en plus profonde.

La salle basse de la tour formait une immense pièce circulaire ; c'était à la fois la salle à manger et la cuisine du châtelain deHenferester. Les étages supérieurs conte-

LE CHATELAIN 1)E HENFERESTER. 151

naient plusieurs chambres délabrées, auxquelles on montait par une spirale de pierre rude et étroite. Une corde, attachée à l'humide muraille par des pitons de fer rouilles, aidait à gravir cet incommode escalier.

Un grand feu brillait dans l'immense cheminée de la cuisine ; une lampe de cuivre à trois becs, suspendue aux solives enfumées du plafond, éclairait cette pièce; sur les murs, à peine récrépis, on voyait ici des bois de cerf qui supportaient des fusils et des couteaux de chasse, ailleurs des défenses et des traces de sangliers, ainsi que plusieurs tètes de loups empaillées.

Le sol, battu comme l'aire d'une grange, était semé de paille hachée en guise de tapis. Dans un coin, une énorme barrique de . bière était mise en perce sur deux poutres. Au-dessus de ce muid s'élevaient deux autres tonneaux de différentes grandeurs. L'un contenait du vin du Rhin ; l'autre, plus petit, du kirsch-wasser de la forêt Noire. De chaque côté des tonneaux étaient rangés des vidrecomes d'étain de capacités également variées.

Un peu plus loin, deux grands barils s'adossaient à la muraille, l'un rempli de lard salé, l'autre de choucroute conservée dans du vinaigre. Une fourchette et une cuiller de fer, suspendues au-dessus des deux barils, faisaient, pour ainsi dire, pendants aux vidrecomes rangés près des tonneaux.

Enfin une huche, renfermant une douzaine de pains aussi grands que des meules de moulin, complétait l'ameublement culinaire de cette salle.

A l'exception d'un quartier de daim qui rôtissait devant l'énorme brasier de la cheminée, et d'une marmite de fonte où bouillaient le lard et la choucroute, rien ne rappelait l'apparence d'une cuisine. On ne trouvait là ni ces savants fourneaux, ni ces moules, ni ces casseroles si ingénieusement variées et si chères aux gourmands.

Pour tous ustensiles, il y avait un gril accroché devant la gueule du four, béante sous le manteau de la cheminée, et un grossier tournebroche mis en mouvement par un chien.

Enfin un quartier de daim, semblable à

celui qui rôtissait, était accroché tout saignant à un crochet de fer près de la porte d'entrée.

Grâce aux émanations combinées de la venaison, du lard, de la choucroute, de la bière, du \ in et du kirsch-Avasser, il régnait dans cette pièce voûtée une atmosphère si épaisse, ou, pour mieux dire, si nourrissante, que des estomacs délicats auraient pu rigoureusement s'en rassasier.

La pluie, mêlée de grêle, tombait au dehors avec violence, et pétillait aux vitraux.

Deux vieux Germains à cheveux blancs, vêtus de casaques grises serrées par des ceintures de buffle, s'occupaient des préparatifs du repas du châtelain de Henferester, qui, en chasse depuis le matin, n'était pas encore de retour.

Ces préparatifs étaient simples. Les domestiques approchèrent de la cheminée une table de chêne massive et très-longue ; à son haut bout ils mirent la chaire de bois de chêne du châtelain, chaire assez grossièrement sculptée à ses armes, au dossier ter-

miné en manière de dais, et dont aucun coussin n'amortissait la dureté.

Devant la chaire, les serviteurs posèrent une assiette ou plutôt un plat d'argent, un morceau de pain de deux livres, et trois vidrecomes aussi d'argent et armoriés, qui servaient à la fois au châtelain de verres et de bouteilles. Le premier, destiné à la bière, contenait deux pintes; le second, destiné au vin, une pinte; le troisième, destiné au kirsch-wasser, une demi-pinte.

Ces vidrecomes étaient généralement remplis une seconde fois pendant le courant du repas ; de nappe, de serviettes, de couverts, on n'en parle que pour mémoire. Ces objets étant regardés comme une superfluité ridicule. Les chasseurs de cette époque avaient toujours à leur ceinturon deux couteaux de chasse ; l'un droit et long, destiné k plonger la bête, l'autre large, recourbé, un peu plus grand qu'un couteau de table ordinaire, était destiné à faire la curée ; c'est de ce dernier qu'ils se servaient pour couper leur viande à leurs repas.

Les valets distribuèrent ensuite des plats

d'étain et des morceaux de pain de chaque côté de la table. Ces places inférieures étaient réservées aux différents serviteurs du châtelain, selon leur importance.

Le seigneur de Henferester, fidèle aux vieilles et patriarcales traditions germaniques, mangeait avec ses domestiques. A sa droite était la place d'Erhard Truches, son piqueur; à sa gauche, celle deSelbitz, son majordome !

Ce dernier, après avoir mis la choucroute à bouillir, et la venaison à rôtir, s'occupait de préparer le couvert avec Link, vieux palefrenier.

Quant aux femmes, on n'en voyait jamais dans le château; tous les samedis, la vieille Wilhelmine, ménagère du ministre, venait faire et cuire le pain pour la semaine, pendant que le châtelain était au conseil à Vienne. Le mercredi, autre jour de conseil, dame Wilhelmine mettait en ordre le linge du château, toujours en l'absence du seigneur qui avait le beau sexe dans l'antipathie la plus profonde.

— Le seigneur tarde bien à venir, — dit

136 t\\RT DE PLAIRE.

le majordome en regardant avec tristesse le quartier de daim qui commençait à se dessécher.

— La nuit est noire et la pluie tombe bien fort, maître Selbitz. . . Peut-être la chasse aura-t-elle emmené le seigneur dans la forêt d'Harterassen... Maître Erhard Truches avait envoyé dire ce matin, par Karl, le valet de chiens, que c'était un sanglier que le seigneur avait à chasser... et toujours les sangliers sortant des bois de Fersenfak, gagnent la plaine des Marais, se rembuchent dans la forêt d'Harterassen, et vont se faire prendre dans l'étang du prieuré... Tout cela fait au moins huit lieues pour aller et autant de retraite, maître Selbitz...

— Et par la nuit, et par la pluie, et par les mauvais chemins de la forêt, c'est long... Mais^ écoute donc, Link, — dit le majordome en prêtant l'oreille, — n'est-ce pas le son delà trompe du seigneur?...

— Non, maître Selbitz, c'est le vent qui souffle dans la girouette...

— Quelle heure peut-il être? — dit le najordome ; car l'usage des pendules était

LE CHATELAIN DE HEXFERESTER i57

aussi inconnu au château qu'à Otahiti.

— Il doit être entre six et sept heures, maître Selbitz ; car Elphin, le cheval rouan du seigneur, demande son avoine à grands cris depuis un bout de temps... Tenez... Tentendez-vous? Patience... patience! vieil Elphin, — dit le palefrenier en se retournant du côté de la porte, — quand tes compagnons

' Kolk et Lipper seront arrivés, tu auras ta provende, mais pas avant, vieux glouton î

— Pour le coup, c'est bien la trompe du seigneur que j'entends, — s'écria le majordome. . . — Dieu soit béni ! . . . Quel temps ! Allons... cours tenir l'étrier à monseigneur, Link,... pendant que js vais jeter au feu une bottée de pommes de pin pour le faire

lamber.

— C'est bien la trompe du seigneur, — dit Link après avoir attentivement écouté ; — mais il ne sonne pas joyeusement sa fanfare ou la retraite prise... Ah ! maître Selbitz, il a fait mauvaise chasse.

— Raison de plus pour ne pas le faire attendre. Allons, hâte-toi, hâte-toi !

Le palefrenier sortit en courant, et Selbitz,

après avoir avivé le feu, mit sur le plat d'ar» gent du seigneur une grande lettre à cachet rouge, qu'un exprès de Vienne avait apportée dans la journée.

A ce moment on entendit le claquement sonore d'un fouet et une voix de stentor retentissante et grondeuse qui s'écriait :

— Allons, au diable noir!... Chiens maudits!... Erhard, fais attention si le cheval pie mange bien ; car la journée a été rude !

Puis on entendit le bruit de grosses bottes ferrées et éperonnées ; la porte s'ouvrit, et le châtelain de Henferester entra au milieu d'une douzaine de chiens courants, couverts de boue et ruisselants de pluie, qui se précipitèrent dans la cuisine pour prendre place devant la cheminée et s'y sécher.

Le châtelain leur accordait ce privilège, autant par amour pour la race canine que par intérêt pour son plaisir, sachant que les chiens qui rentrent au chenil grelottants et glacés tombent souvent malades.

Le châtelain de Henferester, homme colossal, âgé de quarante-cinq à cinquante ans, semblait d'une force herculéenne. En entrant

îl jeta sur la huche un vieux chapeau de feutre. Ses cheveux, d'un blond ardent, étaient coupés courts ; sa barbe rousse, qu'il ne rasait que les jours de conseil, était si épaisse et si abondante, qu'elle couvrait presque tout son visage. Ses traits, fortement accusés, hâlés par le grand air, étaient durs et ne manquaient pas d'une certaine noblesse.

Son vieux justaucorps vert était trempé de pluie et boutonné jusqu'au menton. Ses culottes de daim semblaient noires de vétusté, et ses grosses bottes fortes couvertes de boue lui montaient presque au milieu des cuisses; son ceinturon de cuir supportait ses couteaux de chasse à manche de corne. Il portait en sautoir une grande trompe de cuivre, et tenait dans sa large main velue son fouet et sa lourde carabine.

Après avoir remis cette arme et sa trompe à son majordome qui les suspendit au mur, le châtelain s'approcha du feu d'un air mécontent, distribua quelques rudes coups de bottes à ses chiens pour se faire faire place, et s'assit lourdement dans sa chaire en disant

à sa meute d'une voix irritée : — Arrière, fainéants, maladroits; vous mériteriez plutôt de faire aller la roue du tournebroche, que de suivre la voie d'un noble animal de vénerie... Mettre bas après cinq heures de chasse ! . . . et cela parce que le fort du sanglier était trop fourré, n'est-ce pas? Vous êtes donc devenus bien délicats... hem... et jusqu'à toi, vieux Ralph ! — ajouta-t-il d'un air furieux en allongeant un coup de pied au chien à qui s'adressait cette interpellation.

Le majordome, voyant l'humeur de son maître, voulût la calmer en lui rappelant le souvenir de chasses plus heureuses. — Je comprends que monseigneur soit mécontent quand il ne fait pas bonne chasse, car il n'y est pas habitué; mais...

— C'est bon... c'est bon... — dit le châtelain d'un ton bourru. — ôte ce daim delà broche et fais-moi souper ; car j'ai une faim de diable ; ce sanglier nous a menés jusqu'à la forêt de Henterfussen. Là les chiens ont mis bas devant un fourré d'ailleurs si épais, qu'il eût vraiment fallu la cuirasse d'un sanglier pour y pénétrer.

LE CHATELAl^r DE HEPÎFERESTER. 141

— Monseigneur voit bien que ce n'est pas tout à fait la faute de ces braves chiens... Mais monseigneur est tout trempé, s'il voulait changer,

— Changer ! . . . Et pourquoi voulez-vous que je change, maître Selbitz le douillet? — s'écria le châtelain d'un air courroucé ; — me pi'enez-vous pour une femmelette ? pour un Français?... Est-ce que j'ai jamais l'habitude de changer en revenant de la chasse ? Est-ce que mes chiens changent ! Est-ce que mes chevaux changent ?

— Non, sans doute, monseigneur, mais vos habits fument sur votre corps, comme la cuve de dame Wilhelmine, lorsqu'elle fait la lessive...

— C'est la preuve qu'ils sèchent et que l'humidité s'en va...

— Mais..., monseigneur?

— Mais taisez-vous maître Selbitz le sot, maître Selbitz le bavard, et donnez-moi un coup de kirsch-wasser.

Puis avisant la lettre qui était sur son assiette, le châtelain ajouta :

— Qu'est-ce que cela, Selbitz?

\4^ l'art de piaïre.

— Une lettre qu'un courrier de M. le comte de Hasfeld a apportée.

— Au diable les affaires ! C'est bien assez d'aller à Vienne deux fois par semaine, — dit le châtelain en décachetant la lettre.

Cette lettre était ainsi conçue :

« Je dois vous prévenir, mon cher baron, « que le marquis français, M. de Létorière, « doit arriver aujourd'hui chez vous, pour « vous solliciter au sujet de son procès ; je u n'ai pas besoin de vous rappeler la pro- «( messe presque formelle que vous m'avez u faite de joindre votre vote à ceux de vos «c collègues, pour faire triompher la cause «c de monseigneur le duc de Brandebourg... u Agréez, mon cher baron, etc. »

— Et que diable ce Français vient-il faire ici? — s'écria le châtelain avec emportement. — Par les saints rois de Cologne, je ne puis donc être un moment en repos !... Yoilà ce muguet de Versailles qui vient me relancer ici comme un sanglier dans sa bauge... Dans ma pensée son procès est

perdu,.,, archiperdu;... que veut-il de plus?... Est-ce qu'il croit, par hasard, que je me serais intéressé à lui î un impudent petit-maitre qui brode au tambour, dit-on, et qui met du rouge et des mouches ?. . . Mais par l'enfer ! je ne puis échapper à ce marquis !... S'il vient, je suis obligé de lui donner l'hospitalité; il y a quinze lieues d'ici à Vienne, je ne puis le renvoyer sans le voir. Au diable les plaideurs et les procès !... Et s'il arrive ce soir?... il faudra lui offrira coucher; et où le coucher, encore?... tout est délabré ici... Et ce beau fils va m'arriver en litière comme une femme en couches !

Le baron frappa du pied avec colère, appela son majordome et lui dit d'un air irrité :

— Voilà qu'il m'arrive peut-être un Français ici ce soir... un marquis,... un plaideur... Du temps qu'il fait, on ne peut le laisser retourner à Vienne... Où le mettronsnous lui et sa suite ? car ce mignon voyage sans doute avec plus d'attirail qu'une femme...

— Ma foi, monseigneur, — dit le major-

dome en se grattant Toreille, — il n'y a que la chambre aux rats où il ne pleut pas...

— Eh ! bien donc, va pour la chambre aux rats. — Puis le baron ajouta avec une sorte d'ironie amère : — Et pour donner une brillante idée de l'hospitalité qu'on reçoit au château de Henferester, et surtout pour que ce douillet visiteur ait toutes ses aises, n'oubliez pas, majordome, de couvrir le lit de ses plus belles courtines de soie, de le garnir d'édredron, de draps de fine toile de Frise ; de bien battre le tapis de Turquie ; de mettre des bougies parfumées dans les candélabres de vermeil ; et de faire bassiner le lit avec des charbons de bois d'aloès... Entendez-vous-bien, majordome?

— Oui, oui, monseigneur, — dit maître Selbitz, tout en s'occupant de retirer du feu le quartier de daim, le lard et la choucroute, et très-joyeux de la plaisanterie de son maître, — oui, monseigneur, soyez tranquille, je vous entends : la paille du lit sera fraîche et bien remuée ; la couverture de laine bien battue, le plancher bien balayé, les rideaux et les tentures de toiles d'araignées bien se-

LE CUATELAIN DE HEINFERESTER. 145

eoués et les volets bien ouverts, pour que la hine jette une belle clarté dans la chambre de votre hôte; enfin, puisqu'il est si douillet, son lit sera bassiné... avec le chieii du tournèbroche.

Le châtelain ne put s'empêcher de rire de cette facétie de son majordome, qui ne faisait que décrire très-exactement la chambre aux rats, d'ailleurs en tout semblable à celle que le baron occupait lui-même, tant ce dernier était indifférent aux habitudes du bienêtre le plus vulgaire.

— A table... — dit le châtelain avec impatience , en approchant sa chaire et en prenant à son ceinturon son couteau de curée.

A ce moment on entendit résonner la trompette que portent habituellement les postillons allemands.

— C'est peut-être ce damné marquis ! — s'écria le châtelain. — Holà... Erhard!... Selbitz!... courez le recevoir.

Et le baron, se levant lourdement de sa chaire, s'avança vers la porte, en disant d'un ton bourru : — Il faut qu'il ait le diable au

corps pour voyager par un temps pareil... Mais bah ! ... au fond de sa chaise de poste. . . il est mieux qu'il ne sera dans le château. Voyons donc un peu ce beau mignon,... ce beau fils, le plus efféminé de tous les effé-minés de la cour de France...

Et le baron sortit pour remplir, malgré lui, les devoirs de l'hospitalité à l'égard de son hôte.

Le soupei».

Contre l'attente du châtelain, Létorière descendit de cheval, au lieu de descendre de chaise, et abandonna sa monture aux soins du postillon.

Le maître de Henferester comprenait trop bien les devoirs de sa position pour faire un mauvais accueil à un gentilhomme qui venait le solliciter. Il trouva d'ailleurs Léto-

rière beaucoup moins délicat et beaucoup moins petit-maître qu'il ne l'avait cru. II fallait une certaine énergie pour faire quinze lieues sur un cheval de poste, en pleine nuit et par un temps épouvantable.

Lorsque le marquis entra, il faillit être suffoqLié par l'atmosphère substantielle dont nous avons parlé ; il s'y joignait de plus une forte odeur de chenil, causée par la présence de la meute. A la vue de l'étranger les chiens commencèrent d'aboyer avec un merveilleux accord...

Le marquis s'arrêta, parut écouter ces hurlements avec une satisfaction indicible, et s'écria en très-bon allemand :

— Sur ma foi, baron, je n'ai jamais entendu de chiens mieux gorgés que les vôtres ! Par saint Hubert ! voilà de quoi faire battre le cœur d'un vrai chasseur. — Puis, sans s'occuper du châtelain, le marquis se mit à examiner, à détailler avec un sérieux intérêt les qualités des chiens qui s'approchaient de lui, et reprit d'un ton d'admiration croissante : ^- Bons chiens! braves chiens ! Nos chiens de Normandie et de Poi-

LE sori'ER. 149

lou ne valent pas cela... Les vôtres sont mieux coiffés, mieux jarretés. Voilà, pardieu ! les plus beaux chiens d'ordre que j'aie vus de ma vie!... Viens ici, mon belleau...

— Et Létorière prit un grand chien blanc, à manteau noir, par les deux pattes de devant, le regarda en connaisseur pendant quelques minutes, et d'un air approbateur il dit au châtelain, qui restait ébahi : — Voilà un de vos meilleurs chiens, baron... C'est votre limier, n'est-ce pas? Il y a longtemps qu'il vous en sert? Tant mieux! les longues années font les bons limiers...

Étourdi par l'assurance et par la volubilité du marquis, le châtelain, trop franc chasseur, trop fier de ses chiens pour se formaliser de l'attention qu'ils excitaient, et surtout frappé de l'observation de Létorière au sujet du limier, répondit presque machinalement :

— 3Iais qui vous a dit, monsieur, que ce chien..., Moïek, fût mon limier?

— Comment! qui me l'a dit, baron? D'a- ])ord la trace de la botte, qui se voit à son cou, sur son pelage usé, aussi clairement qu'on ^ oit les marques de la bricole sur le poitrail

d'un cheval de trait, et puis sa voix sourde et voilée, qui prouve assez qu'il ne crie jamais... En voilà plus qu'il ne faut pour révéler un limier à celui qui n'est pas novice dans la confrérie des joyeux veneurs. Et puis quel nez développé î Et l'os de la chasse, donc ! . . . aussi saillant que le doigt ! Croyezmoi, baron, de votre vie vous ne trouverez un plus fin limier !... Ménagez-le donc... Ah çà ! je vois là un quartier de daim qui refroidit ; ne le laissons pas se morfondre plus longtemps ; j'ai une faim de tous les diables ! Vous allez voir comme je joue des mâchoires!... touchez là, baron! Par saint Hubert, notre patron commun, vous êtes un brave de la vieille Allemagne!... On me l'a dit, et maintenant j'en suis sur...

— Monsieur, pourrais-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler? — demanda le baron de plus en plus étonné des façons cavalières du marquis.

— C'est juste, baron. Je me nomme le marquis de Létorière; je viens pour vous parler de mon procès... Mais comme il làut voir clair dans ce chaos, plus noir que l'en-

LE SOiPER. 131

fer, et qu'il fait nuit, nous attendrons le jour... c'est-à-dire demain matin, pour en causer... Maintenant, à table, puisque je me suis invité sans cérémonie ; excusez la rudesse de mes façons, mais je suis un enfant des forêts...

Le châtelain restait stupéfait ; il s'attendait à voir un petit-maître parlant du bout des lèvres, prétentieux, musqué, délicat, ignorant en vénerie autant qu'un boutiquier de Leipsick, et il trouvait un jeune homme joyeux, franc, résolu, qui semblait savant chasseur, et dont l'habillement pouvait lutter de négligence avec le sien.

Le baron se trouvait donc dans des dispositions presque favorables à Létorière.

L'admiration que ce dernier avait manifestée pour les chiens augmentait encore la bienveillance du châtelain pour son hôte, et il lui répondit avec cordialité : — Le manoir de Henferester est à vos ordres, monsieur le marquis ; je voudrais seulement vous offrir une meilleure hospitalité.

— Vous êtes trop difficile, baron... Si vous méconnaissiez mieux, vous verriez que

]o'2 l'art de plaire.

je ne pouvais en désirer une plus selon mes goûts... A table, baron! — Et le marquis s'approcha du feu.

Létorière avait subi une complète transfiguration morale et physique. Le gentilhomme qu'on avait applaudi au théâtre pour la superlative élégance de son habillement, pour la grâce et pour le charme de sa personne, portait alors un vieil habit de chasse bleu à collet de velours jadis rouge, de grandes bottes non moins fortes, non moins crottées, non moins éperonnées que celles du Nemrod allemand. Ses cheveux sans poudre et mis en désordre par le mouvement de la j'oute étaient rattachés derrière sa tète par un nœud de cuir ; sa barbe était à moitié longue, et la blancheur délicate de ses mains disparaissait sous une légère teinture de suie qui les faisait paraître aussi hàlées que celles du châtelain. Tout enfin était changé dans le marquis, jusqu'au timbre enchanteur de sa voix, alors brusque et un peu enrouée.

Aucune de ces particularités n'échappa au baron.

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