‹ L'art de plaireChapitre 5 sur 9 · LE SOUPER · texte numérisé non relu

LE SOUPER

— Sais-tu , Erhard , — dit-ii tout bas à son piqueur , — sais-tu que ce Français a leconnu tout de suite le vieux Moïek pour un limier et pour un de nos meilleurs chiens?

— Vraiment, monseigneur? — dit Erhard d'un air de doute.

— C'est comme cela, Erhard ; je commence à croire qu'ils savent en France ce que c'est que la chasse.

Puis s'adressant à son majordome , pendant que le marquis se séchait au feu , le baron lui dit :

— Ote les couverts , Selbitz ; les Français ne sont pas habitués à nos coutumes allemandes.

Selbitz allait exécuter cet ordre à son grand mécontentement et à celui d'Erhard, lorsque Létorière, craignant de se faire deux ennemis auprès du châtelain par une susceptibilité mal entendue, s'écria ;

— Ahçà, baron, vous voulez donc que je demande mon cheval et que je retourne à Vienne sans souper? Et pourquoi diable faites-vous ôter le couvert de ces braves gens? Suis-je donc moins bon gentilhomme

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que VOUS , pour me trouver choqué de vos habitudes domestiques ?

— C'est notre vieille coutume allemande, il est vrai, — dit le châtelain, — mais je croyais qu'en France...

— Baron, nous sommes ici en Allemagne, chez un des plus dignes représentants de la vieille noblesse de l'Empire. La règle de sa maison doit être inviolable ; ainsi donc, mon digne veneur , — et il s'adressa à Erhard Trusches : — Et vous , mon brave directeur delà famille des tonnes, tonneaux et tonnelets, reprenez vos places avec l'agrément du baron qui, je l'espère, ne me refusera pas cette sjrâce.

Sur un signe du châtelain , les deux serviteurs, tout joyeux, replacèrent leurs couverts au bas bout de la table. Le baron montra de la main un siège au marquis, chacun se prépara à attaquer le quartier de daim , et l'immense plat de choucroute au lard qui fumait sur la table.

Le baron plongeait son couteau dans la venaison pour la découper, lorsque Létorière s'écria, d'un air grave et solennel, en met-

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tant sa main sur le bras du châtelain :

— Un moment ! baron... Du diable!...

moi, si je dîne avant d'avoir dit le bénédicité et les grâces.

Le châtelain fronça le sourcil, et répondit d'un air aussi impatient qu'embarrassé :

Depuis la mort de mon chapelain , j'ai un peu oublié le texte , mais je les dis d'intention... Ah çà ! toi , ne sais-tu pas le bénédicité... Erhard?

— Non, monseigneur, — ditErhard d'un ton bourru... — Je le dis pendant un jour pour toute l'année, et c'est hier que j'ai fait ma provision.

— Et toi, Selbitz?

— Moi, monseigneur , c'est mon frère le ministre à Blûmenthal qui le dit tous les jour pour moi...

— Ah çà ! baron, vous et les vôtres vous êtes donc des Turcs? Alors ce sera moi qui réciterai le bénédicité.

Et le marquis se levant, dit à haute voix : u Grand saint Hubert î faites , s'il vous «: plaît , que la venaison soit grasse , le vin t: bon, l'appétit franc, et la soif intarissa-

Me... 5» — Puis il vida d'un trait le \idiecome qui tenait une pinte de vin du Rhin , s'essuya les moustaches du revers de sa main , et dit amen en reposant la coupe sur la table.

Cette plaisanterie fit rire aux éclats le digne châtelain; imitant la prouesse de son hôte, il but d'un coup sa pinte de vin, répéta amen d'une voix de stentor , et trouva décidément son plaideur un convive très-réjouissant.

Les deux serviteurs, tout aussi égayés que leur maître par l'étrange bénédicité du marquis, modérèrent néanmoins les éclats de leur gaieté.

— Selbitz , — dit le châtelain , bientôt animé par le feu du repas et par les saillies de Létorière, — va remplir nos vidrecomes ; n'oublie pas le tien et celui d'Erhard ; c'est fête aujourd'hui à Henferester en l'honneur de mon hôte...

Et le baron tendit affectueusement sa large main au marquis dont il serra rudement le poignet autant par cordialité que par envie de montrer sa force.

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