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LE SOUPER

Létorière, qui , sous une enveloppe délicate, cachait une force athlétique, répondit aussi rudement à cette pression. Le châtelain qui ne s'attendait pas à cette preuve de vigueur, dit en riant d'un air étonné :

— Une tige d'acier est souvent aussi forte qu'une barre de fer, notre hôte.

— Mais malheureusement, baron, un grand verre contient plus qu'un petit, — reprit le marquis.

Bientôt le vin et la bière circulèrent 5 le baron vit, avec iine sorte d'orgueil national, Létorière , après avoir mangé cinq ou six tranches de venaison , bravement attaquer la choucroute et le lard fumé, dont il vanta l'appétissante saveur, en vidant deux ou trois fois son moyen et son grand vidrecomes.

Tout en satisfaisant cet appétit furieux , Létorière ne restait pas muet. Son esprit vif et naturel, se mettant à la hauteur de son convive , le ravissait par mille facéties ; en un mot, Selbitz et Erhard virent , à leur grand étonnement , leur maître , ordinairement grave et taciturne , rire dans cette soirée

beaucoup plus qu'il n'avait ri pendant bieji des années.

Le piqueur reconnaissait dans Létorière un veneur consommé ; écoutant religieusement ses moindres paroles , son admiration était à son comble, lorsque le baron lui ordonna de reconduire ses chiens au chenil , et de leur donner à souper. Une seconde marmite destinée à la meutte fut ôtée du feu.

Le majordome desservit , mit sur la table les deux vidrecomes de kirsch-wasser , un grand pot de grès rempli de tabac , et présenta au baron une pipe vénérable que celui-ci remplit en disant à Létorière avec qui il se sentait de plus en plus en confiance : — La fumée du tabac ne vous incommode pas, marquis?

Pour toute réponse le marquis tira de sa poche une énorme pipe qui attestait de longs et nombreux services , et commença de la bourrer avec une aisance très-expérimentée.

— Vous fumez donc aussi, marquis? — s'écria le châtelain ravi.

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— Est-ce qu'on vit sans fumer. . . J3aron ?. . . Au retour d'une chasse, après un bon repas, qu'y a-t-il de préférable au plaisir de fumer une pipe, les pieds sur le chenets, en buvant de temps à autre une gorgée de kirsch-Avasser...ce sauvage fils delà forêt Noire,... qui est à mon avis autant au-dessus de Teau-deviede France, qu'un coq de bruyère est audessus d'un coq de basse-cour. — Et après cette audacieuse flatterie, le marquis s'enveloppa d'un épais nuage de fumée.

Le châtelain, animé par de fréquentes libations, et dont la tète n'était peut-être pas aussi calme et aussi froide que celle de son hôte, regardait le marquis avec autant d'admiration que d'étonnement ; il ne pouvait comprendre comment un corps si frêle en apparence était si vigoureux, comment enfin un Français pouvait boire et fumer autant et plus que lui, le vidrecome vierge, le vainqueur des plus redoutables buveurs de l'Empire.

— A la santé de votre maîtresse, mon hôte ! dit-il gaiement au marquis.

— Ma maîtresse?... c'est ma carabine ! —

dit Létorière en s'allongeant près du feu, et en tisomiant avec le bout de ses bottes fortes, dont les semelles avaient un pouce d'épaisseur. — Au diable les femmes , qui ne peuvent sentir l'odeur du tabac, de l'eau-de-vie ou du chenil , sans porter leur flacon à leur nez. Est-ce que vous faites beaucoup de cas des femmes, vous, baron?

— J'aime mieux entendre le bruit des éperons que le froufou des jupons, mon hôte ; mais à mon âge c'est sagesse, — dit le baron de plus en plus étonné de voir que le marquis partageait ses goids rustiques et ses antipathies pour l'afféterie du beau sexe.

— A tout âge , c'est sagesse , baron ; et je donnerais toutes les guitares amou reuses , toutes les mélancoliques guimbardes des troubadours pour la vieille trompe d'un forestier.

— Savez-vous une chose? mon hôte, — dit le baron en heurtant sa coupe contre celle du marquis.

— Dites , baron , — reprit le marquis en bourrant sa pipe.

— Eh bien ! avant de vous avoir vu , sa-

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ehaiil que vous veniez pour m'intéresser à votre procès, que malheureusement....

— Au diable le procès!... baron, — s'écria Létorière ; — que celui qui en parlera ce soir soit condamné à boire une pinte d'eau!

— Soit, marquis... Eh bien ! avant de vous avoir vu, il me semblait que j'aurais autant aimé faire buisson creux que de vous recevoir ; franchement, je redoutais votre arrivée... Je vous croyais un muguet, un beau fils.

— Merci ! baron. Eh bien ! alors , moi , je ^ ous croyais un Aîcindor, un berger cythéréen.

— Maintenant , quoique je ne vous connaisse que de ce soir, — reprit le baron, — je vous dirai tout aussi franchement que , lorsque vous quitterez le pauvre manoir de Henferester, j'aurai perdu le meilleur compagnon qu'on puisse trouver pour passer gaiement une longue soirée d'hiver au coin du feu.

— Et pour passer une rude journée de chasse au fond des forêts. Au diable le muguet qui préfère le bal et la galanterie à la

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bouteille, à la pipe et la vénerie! Si vous voulez me prouver que vos chiens sont aussi bons qu'il sont beaux , baron , vous verrez que je suis digne de les appuyer.

— Touchez là !.. . mon hôte... demain au point du jour nous serons en chasse...

— Ya comme il est dit, baron... nous parlerons du procès après-demain , pas avant... toujours la pinte d'eau à celui qui en reparlera !

— Bravo , mon hôte ! — dit le baron , — mais il se fait tard ; si vous êtes fatigué , le vieux Selbitz va vous conduire dans votre chambre, c'est-à-dire dans une espèce de grange meublée d'un grabat, c'est tout ce que je puis vous offrir. . . ma chambre est pis encore.

— Ah çà ! sans cérémonie , baron , si ça vous gène , je prendrai une de mes bottes pour traversin, vous me donnerez une botte de paille et je passerai une excellente nuil devant ce brasier qui brûlera jusqu'au jour.

— J'ai passé ainsi bien des nuits dans des huttes de charbonniers, dit le châtelain avec un soupir de regret , — lorsque je

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