‹ L'art de precherChapitre 45 sur 81 · DES PENSÉES · texte numérisé non relu

DES PENSÉES

Penser est une opération de l'esprit vraie, solide. On abuse de ce mot, lorsqu'on appelle Pensées ce qui n'est qu'un faux brillant. Ce sont des éclairs qui incommodent, non pas des astres qui luisent, luie antithèse, un mot ambigu où l'imagination se soustrait aux règles de la raison.

Ce qu'on appelait Pensées, il n'y a qu'un demi-siècle, avait pris la place du vrai : elles ont cessé de plaire, quand le vrai a paru. L'illusion s'est dissipée, et ce qu'alors on troxivait grand est aujoui'd'hui puéril.

Le sermon n'est pas un discours purement d'esprit, il est trop grave pour n'être cpie paré ; les ornements recherchés y sont hors de leur place. Si l'on y met de l'esprit, il n'est pas permis de le faire sentir. L'homme apostolique vise à convertir: des traits bi'illants ne constiMiienl pas le pécheur.

L'auditeur veut être éclaii'é, et non pas ébloui; il ne s'attend pas à être diverti, mais touché. Quand la finesse des pensées s'est évaporée, il réfléchit, et il a honte de s'y être arrêté.

Il n'est rien que l'orateur trouve avec plus de peine que ce que chacun se croit capable de dire, après l'avoir entendu ; non parce qu'U paraît beau, mais parce qu'il se trouve vrai. Ou croit qu'on en dirait autant : veut-on en faire l'essai, on se détrompe.

Quoique les pensées roulent sur des idées communes à tous les hommes, elles peuvent avoir à l'infini quelque chose d'original dans les circonstances, le toui', l'application. L'art ne s'épuise pas en nouveauté; il varie les pensées, comme la nature diversifie les visages.

Dans les pensées il faut toujours du vrai, du naturel. On les puise dans le sens commun ; et c'est à toi t qu'on donne pour admirable ce que nul autre n'a imaginé.

Il est des pensées jolies, le prédicateur les rebute; il en est de fines, il ne les alfecte pas ; il ne saisit cpie les solides, qu'il recherche par la méditation et par la lecture.

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Dans l'aHectatioa de bel espiut pour la chaire, il y a un ridicule irréligieiix. A qui présente-t-on ces beautés ? Plusieurs ne les connaissent pas, peu les goûtent, le reste attend toute autre chose. I.e soUde du discours est pour tous ceux qui ont du sens.

Ou pardonne quelque brillant aux jeunes orateurs, s'ils le sèment avec épargne. On leiu' passe des traits fins et délicats, des expressions vives, qui touchent aux limites du précieux. Dans un âge plus mûr ils en auront honte.

La noblesse des sentiments contribue plus à la véritable éloqpience que la finesse des pensées. L'àme grande en est une source plus féconde que le bel esprit.

Des esprits incapables d'entrer dans le secret de l'art, au lieu de pensées ne donnent que des paroles choisies, arrangées, ornées, et ne sèment nul sel dans le sens qu'elles expriment : le solide doit en faire la beaixté.

Un génie outré pousse ses pensées au-delà de leurs justes bornes, et fatigue à force de vouloir enchérir siu' ?a pre-

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mière idée ; ses couleurs sont toujours chargées : tout est exagéré, tout est forcé. Tendant h ce qu'il croit le plus beau, il le laisse après lui, et se perd.

Poiu" mettre des pensées en œuvre, il faut être capable de distinguer la délicatesse du raffinement, l'agrément de l'afféterie, la noblesse de l'enflure, l'ornement du faux brillant, le bon sens du galimatias.

L'usage des pensées nobles est propre aux mystères pour en soutenir la majesté, aux panégyriques pour leur donner de la dignité. Dans la morale, elles ne vont pas toujours à la lin qui est de toucher.

(^c qui n'a d'autre etfet que de plaire dilate le cœur et le tire du resserrement qui convertit. Les meilleurs traits dans la morale ce sont les terribles. La conversion commence par la frayeur , et on a mal prêché, si on n'a qu'agréablement prêché. Le plus bel éloge du sermon est le silence pensif de l'auditeur qui se retire.

La pensée est guindée ou mal exjn'imée, s'il en coûte trop pour l'entendre. Les pointes, les jeux de mots, les pro< verl)es ne trouvent place que dans les conversations vulgaires. Le sérieux de la chaire les bannit. S'il est échappé

.mx IV-res di» rKgliso quo!t{ue Irait somblablo, ils l'ont donné .111 mauvais goût <lo leur siècle, pour se fuin^ tout à tous.

xvni.

La pensée sera heureuse, si l'aduiiration (Qu'elle a causée s'eiïacc avec peine, si elle laisse encore beaucoup à penser; si après l'avoir pesée on y trouve toujours un grand sens; si elle se soutient en quelque langue qu'on l'exprime, indépendamment du fhoix des mots et de leur arj'angement.

Quoiqu'une pensée soit commune, il ne la faut pas rejeter , si elle est vraie, si elle sert à éclaircir ou à prouver. On l'approfondit, on lui donne plus de jom^; l'orateur se la rend propre par un tour nouveau : il pense autrement que les autres, lors même qu'il ])ense ce que les autres ont pensé.

U est une sorte de pensées, qu'on appelle des applications, qui donnent aux paroles de l'Ecriture, et aux actions qui y sont rapportées, lui autre sens <[ue le sens uatiu'el, et qui tournent la lettre en esprit. Elles ornent plus qu'elles ne prouvent. F.e style de saint Bernard en est semé. Si la réalité expliiiue la figure, l'application est )ion-seulemenl ingénieuse, mais solide et concluante.

Les pensées où la fortune entre connue personnage ont

l'air du paganisme : elles n'ont du \raï, que dans un système impie. La Religion, qui n'admet pas ce système, en doit rejeter jusqu'aux expressions. Ce qu'on appelle fortune est la providence, rpii n'est aveugle que pour l'aveuglement humain.

Ne vantez jamais les pensées qui sont de votre invention ; vantez rarement celles des autres, l'ostentation ne convient pas à la modestie de la chaire. On pardonne à peine à ceux qui montrent les trésors des églises, de s'attacher à les faire admirer.

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