‹ L'art de precherChapitre 58 sur 81 · DU DÉTAIL · texte numérisé non relu

DU DÉTAIL

(Juaud les vérités ont été mises dans leur jour, les consé'quences en naissent naturellement. L'auditeur pourrait les

DE LA CHAIRE. 2tî'

tirer ; mais il aime qu'on lui en ôpargae la peine, il consent que l'on se défie de sa pénétration.

Autrefois la morale remplissait à peine la péroraison, 1 e fruit denietirait dans son germe ; de nos jours elle s'est emparée du discours. Les prédicateurs imitent les poètes dramatiques, ipii ouvrent la scène le plus près qu'ils peuvent du dénouement.

Après avoir ressente les principes, on se hâte de tii'er les consécpzences, on les développe, on y ])eint les défauts, on les met ù la portée des plus simples, on les applique à leurs besoins.

Ce développement fait le détail. On y reprend le désordi-e,

mais avec douceur et avec charité. L'invective aigrit, et ne

corrige pas.

C'est ici la partie du sermon la plus intéressante, la plus utile, et celle d'où dépend le succès. Les discours vagues et généraux servent de peu, personne ne se les applique. Pour obliger l'auditeiu" de faire réflexion sur ses devoirs et sur ses défauts, montrez-lui sa conduite d'ime manière vive et particulière. Si nos anciens ont négligé le détail, ce n'est pas faute de génie, mais le goût n'était pas encore parvenu là 1.

• Si par anciens, Tauleur prétend désigner les anciens Pères, l'assertion n'est pas nhsolument vraie. S. Augustin. S. Grégoire,

Les hommes n'étudient point lem* cœm', quoiqu'ils en suivent la pente. Les prédicateui's suppléent à cette négligence ; ils en obseiTent les mouvements les plus secrets, et les découvrent.

VU

La connaissance plus ou moins grande du cœm' de l'homme, et l'art difTérent de le développer font aujourd'hui la différence des prédicateurs et de lem' succès.

Chacun peut faire cette étude en soi-même. Tous les hommes ont, à peu près, les mêmes affections, les mêmes sentiments. Les uns en sont dominés, les autres y résistent; ces caractères peints sont des modèles à rejeter, ou à suivre *.

Les passions peuvent être différentes, mais le ressort qui les remue toutes est toujours le même ; c'est l'amourpropre. Quelque adresse qu'il ait à se déguiser, le prédica- Il teur habile le démasque ; il fait voir dans le vice l'énorme, le honteux, le ridicule.

S. Basile, mais surtout l'incomparable S. Jcjn Chrysostome sont entrés dans ses détails de mœurs, encore aujourd'hui pleins d'actualité.

1 On demandait un jour à Massillon comment il avait pu si bien connaître le cœur humain. En m'étudianl moi-môme, répondit-il.

DE LA CnAlRE. 211

Il est dangereux de peindre le vice finement. Trop de délicatesse lui laisse ses agréments, et la morale est alors une tentation.

Il est moins permis de se négliger dans le détail, que ilans les principes. Ici le prédicateiu' est soutenu par la dignité de la matière; là il tomlie, s'il n'y descend finement, et le plus grossier des auditeurs voit son faible, peu disposé à le lui pardonner.

Que d'art ne faut-il point, pom' ne mettre dans les moindres détails rien de petit, rien de rampant? De peur qu'ils ne languissent, on en soutient la fin par quelque allusion de l'Ecriture.

On ne doit pas insulter au pécheur, ni user de termes mjmieux ou méprisants : l'ameiiume du zèle est défendue jiar l'Apôtre. Il faut gagner l'auditeur, et non pas l'aiginr.

La colère dans l'orateur obscm'cit les idées et enveloppe la vérité. Le pécheur qu'on semble excuser se condamne lui-même. S. Pierre diminue le déicide des Juifs, au moment qu'il le leur reproche.

La censure des vices ne doit pas désigner les personnes ; la chaire n'attaque pas les particuliers. La morale poussée contre un emploi unique serait injurieuse et téméraire.

Quoique les vérités générales soient susceptibles d'application aux particuliers, le prédicateur a droit de les dire ; si l'auditeur les applique, c'est sa faute. Est-ce une raison de taire ime vérité importante, de penser qu'il s'en fera des applications ? Le pécheur qui se condamne en secret justifie la nécessité de la morale.

Dans les invectives générales, il faut toujom's mettre quelque exception ; les auditeurs s'y rangent, et croient que ce sont eux qu'on épargne.

Rarement on doit adresser la morale aux ecclésiastiques. Qu'alors elle soit mesurée et respectueuse, qu'elle tienne plus du gémissement que du reproche. Le prédicateur doit s'y comprendre lui-même, ou se l'appliquer, pour l'adoucir.

Plus les lieux où l'on prêche sont petits, plus ils exigent de retenue sur le détail ; les applications seraient trop aisées, et les malins prendraient occasion d'en abuser.

PI' t,A nUMRR. 273

En s'élevant contre les grands ci'imes, il faut supposer qu'ils sont rares ; par là les coupables en ont plus de honte, et plus de regret. Sui' le désordre de quelque particulier, on ne peut pas insulter à tout un peuple, nioiii'S oncoro If difl'ainer.

Il est indécent au prédicateur de [)araih'e trop iiislruit des usages du monde^ du détail des modes, du nom des paruresj des divertissements et des jeux. L'euiH'Dii déclaré du mojide doit en ignorer jusqu'au langage.

Il ne faut peindre les amusements mondains, qu'avec les traits de la gravité évangélique. Pour peu qu'on en égaie les descriptions, on fait aimer le monde,, lorsqu'on prétend le décx'ier.

Quelque utilité qu'il y ait dans la peinture des mœurs, il ne faut pas s'y arrêter à l'excès. Décrire les désordres, et les déplorer, sans montrer le secret de les arrêter, ce n'est remplir que la moitié du ministère.

Retraite, prière, méditation, lecture, jeûne, mortilication, aumône, ce sont les moyens et les remèdes généraux. Les

remèdes particuliers se tirent des défauts et de la qualit<^ des personnes.

Il est des matières sur lesquelles on dit toujours trop ; certains crimes veulent le silence et l'oubli. Ne réveillons pas la cupidité, qui ose tout tenter ; et laissons croii'e aux âmes innocentes, qu'il ne se voit nulle part de tels monstres.

Aucune langue n'est aussi chaste que la française ; on n'y souffre nulle expression qui puisse souiller l'imagination. Quelque modestes que soient les tei'mes, le sens poiu'rait alarmer la pudem"; le voih.' dont on le couvrirait serait toujours transparent.

♦ On ne doit pas s'arrêter trop longtemps à recommander de menus devoirs; il reste à ti'aiter tant de grandes matières qu'on ne saurait épuiser. L'esprit instruit des devoirs importants, et le cœur touché des vérités essentielles corrigeront les petits défauts. Qu'un ver ronge le cœur de l'arbre, les feuilles tomberont bientôt.

Le détail ennuie et devient froid, s'il n'est coupé par des réflexions, qui remontent de temps en temps aux principes;

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