‹ L'art de precherChapitre 63 sur 81 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Lu auteur à genoux, daus uue humble préiace, Au lecteur qu'il ennuie a beau demander grâce; Il ne gagnera rien siu' ce juge ii'rité Qui lui fait son procès de pleine autorité ».

Cette vérité aiu^ait bien dû détourner à tout jamais de faire des Préfaces. Mais hélas il n'en est rien, et Boileau lui-même en ornait le frontispice de ses satires!... Un auiem' connaît si bien son livre ; il y a mis tant de bonnes choses, tant de pensées neuves. Unes, délicatement expiimées !... Quel malheur si le lecteur distrait ne dégustait pas assez ces saveurs... Voilà pourquoi il le prévient, ici vous trouverez du sel, là du poivre, ailleurs un mélange de sucre et de canelle, plus loin de la vanille et des arômes plus fins. Veuillez je vous prie les savom-er !... Un auteiu*? Ah c'est la tendresse paternelle, mieux encore, l'aveuglement maternel élevé trois fois à son cube !

Faisons donc aussi une préface, puisque la mode dui'e

* Boileau, Satire ix.

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encore, et disons le Jjul de cet opuscule, doimous (luelques explications sur le ton; du piment ]ilus ou moins avarié qu'il peut contenir, le lecteur sera juge.

Kn parcoiu'ant les ouvrages fpii précèdent, ouvrages réputés avec raison pour des chefs-d'o3nvre, vous avez vu qu'ils'occupent surtout du sermon. Les principes qu'ils exposenl sont si sages, qu'ils conviennent à toute sorte de discours ; en est-il de |même des détails?... Nous autres curés de campagne pouvons-nous, devons-nous dans nos prônes ol nos instructions presque quotidiennes emboucher ainsi !;• trompette. Ne poiurait-on pas donner quelques conseils cl entrer dans certains détails plus utiles et plus pratiques : détails et conseils qui s'adresseraient siu'tout aux jeune> prêtres, appelés à exercer leur ministère dans les petites paroisses de la campagne.

Une autre considération m'a frappé. 11 m'a semblé que la mise en œuvre des préceptes, donnés par les divers Traités de ■ prédication, demandait presque toujours des talents et des moyens au-dessus de l'ordinaire. Or, les aigles sont rares; plus commune est l'alouette, qui ne pouvant élever son vol aussi haut, n'en bénit pas moins le Seigneur. Peu d'entre nous sont appelés à briller dans les chaires, ù faire devant un auditoire d'élite des sermons d'apparat. Serait-il impossible d'indiquer, sm'tout à ceux qui débutent, quekpies moyens plus à leur portée de faire fructifier leur modeste talent, et de cultiver avec plus de fruit l'humble coin de sa vigne, que le i)ère de famille leur a confié ?

Donc, donner quelques conseils aux jeunes prêtres sur la manière dont ils doivent prêcher dans les paroisses de campagne ; leur fournir (peltfues données pour composer et pour apprendre facilement leurs instructions ; surtout rendre ces mêmes conseils pratiques pour ceux , que

comme nous, la nature n'a pas traités en enfants gâtés ; les faire, en un mot, profiter de l'école que nous avons pu faire pendant vingt ans de ministère, tel est le but de cet opuscule. Loin d'ici vous tous, talents sup«*rieurs, esprits faciles,

Pour qui les doctes soeurs cai'essantes, dociles Ouvrent tous leurs trésors '.

Ceci ne vous est pas destiné. Simple soldat dans la milice «ainte, je m'adi'esse à ceux i^ui ne sont pas galonnés. Arrière les officiei's, et qu'on nous laisse causer à notre aise. Du reste, je reconnais d'avance que quiconque critiquera ces réflexions est im esprit sup«'rieur ; mais qu'U me permette d'ajouter en toute humilité, que ce n'est pas à lui •pi'elles s'adressent.

Voilà pour le but; venons au ton. Un homme, qui changeait Je manchettes trois fois par jour, a dit : Le style c'est l'homme -. Le sien sent quelque peu l'empois. Je déclare détester les faux -cols ; il ne me plait pas d'être gourmé, je n'ai pas voulu l'être. Je me réserve donc le droit de varier mes notes, de passer, non pas d'une voix légère, ne l'a pas qui veut, mais enfin de passer comme je pourrai

.... du grave au doux, du plaisant au sévère *.

En éciivant je désire être utile; pour être utile , il faut se

• Rousseau, Ode au comte de Luc.

* Buffon, Discours sur le style. Il parait que ce genre prélen- I lieux a\-ait réagi jusque sur le fils du fameux uaturaliste , car,

mourant sur TéobafauJ, en 1793, il crut dire chose sublime ei «"écriant : Citoyens, je meurs, et je me nomme Bnffon!... ' Boileau, Art poétique, cb. !«'.

SM

faire lire; pour se faire lire il faut... je ferai mes effoils pour l'avoir.

Malgré la tournure parfois doctorale des conseils et des appréciations, (tournure exigée pour la clarté et la rapidité du style), je n'ai certes point Tinteution de donner des décisions. C'est une simple causerie d'ami sur un sujet qui nous intéresse tous. Ai-je besoin d'ajouter qu'on se tromperait, si l'on jugeait de la bonté do mes conseils par l'usage que j'en fais ; avec plus de raison qu'un célèbre orateur païen je puis dire: Ce que j'enseigne est plutôt contre moi qu'en ma faveur, il ne s'agit pas ici de ce que je fais, mais de ce ipi'on devrait faire *.

Enfin, une dernière réflexion ; on rencontrera par ci par là certains traits satiriq[ues, et quelques portraits confinant la carirature. Pourtant ces portraits sont vrais, peutêtre en ai-je fourni moi-même les traits les plus saillants,] j'ai accumulé plusieurs ridicules sous un seul nom, voilà tout. Ceux qui ont quelque expérience, reconnaîtront facilement que je n'ai rien chargé. Je proteste d'avance contre toute application personnelle qu'on pourrait en faire. A Dieu ne plaise que je veuille blesser la charit^^ dans un opusculeJ qui n'a d'autre but que d'ètie utile à mes plus jeunes confrères.

• Non modo pro me, sed contra nie est potiùs, non enim qulc| Cijo, sed qiiid orator possit^ dispute. (Cicéron, deOrator, lib. III. I

LE CURÉ DE CAMPAC.NE EN CIlAIltE. SEfl

Obligation de prêcher; prétextes qu'op allègue puur s'e>

dispenser.

Tout prêtre qui a charge d âmes est obligé de faire des instructions à son peuple ; cette obligation est de droit diriu. Mais quelle est sa mesure, jusqu'où s etend-elle ?... Selon le sentiment unanime des théologiens, le curé qui, sans raison légitime, passe un mois consécutif sans prêcher, ou qui, dans le cours de l'année, omet ce devoir pendant douze dimanches même séparés, se rend coupable de fautegrave. Voilà le vrai ; ceci est trop connu pour qu'il soit besoin d'insister,

Pouiiant cette obligation si pressante, étant parfois négligée, disons quelques mots sur les prétextes qu'on allègue pour s'en dispenser, et voyons ce qu'ils valent.

«Mes instructions ne produisent aucun fruit!...» Eh 1 qu'en savons-nous ? Sonmaes-nous donc dans le cœur, dans l'esprit de nos auditeurs, pour assurer que telle parole, que nous croyons inefficace, ne va pas ici jeter une lumière, déti'uire un préjugé, là réveiller un bon sentiment? Ceux qui ont assisté un certain nombre de mourants, savent ce qui en est.... Supposons cependant que véritablement nos paroles demeurent stériles; selon le mot du divin Maître la bénédiction méprisée revient sur nous ; nous avons rempli un devoir, acquis des mérites. Jésus-Christ n'a pas dit aux Apôtres :

Allez, convertissez.

Malheur à vous, pasteurs, si ce peuple infidèle Malgré tous vos discours demeure encore rebelle. II a dit : Enseignez '.

' Euntes ergo docete, etc. S. Matthieu, ch.xvni, v. 19.

Mais non, la parole de Dieu n'est pas stérile j diviiie semence, si la plupart du temps elle tombe sur le chemin, ou sm* un sol pierreux et encombré d'épines, il s'en trouve aussi une partie, si faible qu'elle soit, qui tombe sur la bonne teire. KUc mettra peut-être im long temps à germei", mais un jour notre zèle , ou celui de nos successeurs en recueillera les fruits. Fait constant, les paroisses les jnoins mauvaises sont celles qui ont été les plus et b.'s mieux prèckées !

«Comment prêcher, je n'ai ]tresque personne!...» C.r prétexte est cruel... oui cruel!... Chers amis, quoi! quelques bonnes àmcs seront venues malgré l'indiUërence du grand noniljre ; elles aiu'ont bravé non-seulement les sarcasmes, mais peut-être encore la pluie, le vent, la neige, etc. et nous n'aurons pas un mot d'encouragement à leur dire ! Les petits enfants auront demandé du pain et nous, lem-s pères, ou mieux, comme dit Fénélon, nous leurs mères, • nous le leur aurons refusé »!.. . Partout, même dans la paroisse la plus ravagée , Notre-Seigneur s'est réservé un certain nombre de justes, qui n'ont pas fléchi le genou devant Baal.... et sous prétexte qu'ils sont en trop petit nombre, nous refuserions de les éclairer cl de les soutenir! Quelle triste raison et conuuent oser l'invoquer !... Écoutez un saint, qui ne man'iiie pas de gaieté ni d'un brin de verve gauloise ; auquel, iiiêiuc sous lo rapport du talent, aucun orateur moderne ne saurait être comparé. Voici ce qu'il dit:

' A'Jhœsit lin'jvu lucteutif ucl /Milattuit cj'ics in siti; parvuli ^ittieruut punem, et non crctt qui /rangeret eis. {Lamcnt.dc Jércni. ch. IV, V. h.) Quiconque a fuit un calécliisme sérieux ut préparé, sentira la beauté et la vérité de ce texto. Pauvics enfants, et oo peut ajouter au sujet des instructions, pauvres paroissiens, ils ne ilemandent qirk nous i-conUn: Arre<-4is nnrihiti udstant.

LE CUnÉ DE CAMPAGNE EN CIIAIRE. 298

l.'ii dimauche qu'il fit un fort mauvais temps, il ne se « trouva que sept personnes tlaii-^ l'église; ce (jui lit que « quelqu'un me dit que ce n'était pas la peine de prêcher... « Je répondis que ni le grand auditoire ne m'encourageait, « ni n'étais découragé du petit, que pourvu qnc quelqu'un « fût édifié c'était assez.... Je Tnontai donc en chaire, je me « souviens cpie mon sujet était sur la prière des saints; je « traitais ce sujet fort simplement , je ne disais rien de « véhément ni de pathétique, cependant un de l'auditoire « commença à pleurer, et même à sanglotter et soupirer fort « haut... » Le saint raconte ensuite que c'était un pauvre homme que les héi'étiques avaient séduit , qui devait lo lendemain apostasier, et que son sermon avait détourné de cette funeste résolution. « Je pourrais, continue le saint, « vous en rapporter d'autres semblables, et encore plus re- « marquables, cp.ii m'ont donné une si grande aflcction « poiu" les petites assemblées, que je ne suis jamais si con- « tent, que quand en montant en chaire, je vois peu de « gens devant moi ' . » Saint François do Sales prêchait un auditoire de sept personnes ! Oh! n'alléguons donc jamais le prétexte cité plus haut, pour nous dispenser de prêcher.

« Le peuple- s'ennuie, il n'aime pas les prédications.... « Ah!... Ici, avec notre bonne aïeule la Scolastique : Listingiiendum est. Le peuple n'aime pas les instructions trop longues, obscures, lourdes, mal préparées: Concéda. Mai? dites ; le peuple a-t-il donc si mauvais goiit ; descendez de la chaire, et venez-vous mettre à sa place, n'en feriez-vous pas autant?... Écouter sans dormir, ou du moins sans donner des signes d'ennui, les macédoines de mon cousin Gilbert et de tant d'autres, c'est porter la patience humaine

' Esprit de S. Franc, de Sales, II Part., chap. xxvii.

2*4 LE CUllÉ DE CAMPAGNE EN GIIAinE.

trois kilomètres au-delà des bornes. Mais s'agit-il d'instrurtious coui-tes, vives, substantielles, bien apprises, (n'allez pas dire comme les miennes; (iilbert est mon cousin, et eutro parents...) Eh. bien oui, s'il s'agit de cette sorte d'instructions : Pace vestra, nego. Interrogez les curés qui, fidèles au devoir de la prédication, annoncent selon la mesure de leur forces, et après une préparation sérieuse la parole de Dieu à leurs ouailles. Ils vous diront que vingt fois, quand une raison légitime les a empêchés de remjjlir ce devoir, ils ont entendu do la bouche de leurs jiaroissiens ces paroles : Mo/isieiir le curé, quand vous ne prêchez pas, il manque quelque cliosc ; il semble presque qu'on ne soit pas allé à la Messe. SaiLs douto i] se rencontre çà et là quelques drôles que toute prédication ennuie; mais le vrai du vrai, c'est que l'immense majorité des fidèles aime à entendre la parole de Dieu, quand on sait la lui annoncer d'une manière intéressante.

« Je n'ai pas le temps. » Ceci est un prétexte anslocrati- ■ \ que. Allégué par Messieurs les doyeus et curés de paroisses i i populeuses, je n'ai rien à répondre; le respect que je professe | ; pour les altesses , fussent-elles étayées de deux ou trois I ; vicaires, m'empêche de le discuter. Quant à nous, curés ji de campagne, eussions-nous quinze cents âmes sur les bras nous ne pouvons l'invoquer. En effet, on pourrait peut-être, nous dire : Ne faites-vous pas des voyages, des visites inutiles? L'ordre, ce grand économe du temps, p réside- t-il à votre vie? Un devoir presse, laissez rouiller la gouge et Ia rabot, quand même vous feriez un chef-d'œuvre, laisseï même de côté la lecture du journal, la culture desabeilles, la taille des espaliers.... Bref, on nous en dirait tant que d» notre part cette excuse serait trouvée mauvaise. On ajouterait inèine, (le monde est si injusti;,) que si à l'occasion des premières communions, ou bien au temps de Noél ei de

LE CURÉ DE CAMPAGNE EN CHAIUE. 29i

Pâques nous sommes un peu plus occupés, il nous étuit loisible de préparer nos instfuctions à l'avanfe. On nous dirait tout cela, et bien d'autres choses encore. Aurait-on raison?... Je n'oserais affirmer qu'on aurait tort.

Ces réflexions s'adressant surtout à mes jeunes confrères, je n'ai pas besoin de discuter le prétexte invoqué par ceux d'un âge avancé. «Je suis trop vieux, on ne m'écoute plus.» Vénérables vieillards, voyez donc le bien que vous nous faites h nous, et comme nous vous environnons avec un respectueux amour. Ah ! si vous saviez le bien que produisent TDS paroles, le respect avec lequel on les écoute , tant modestes que vous soyez, vous ne voudriez pas piivcr vos paroissiens du bonheur de les entendre. Votre présence eu chaire est seule un sermon, et ne feriez-vous que répéter comme saint Jean, cet autre vieillard : Mes petits enfants, aimez-vovs les uns les autres, que ces simples paroles dans Foti'e bouche produiraient plus de fruits que toutes nos instructions.

EnQu, on allègue encore cette autre excuse : « Je n'ai point ée facilité, je ne puis pas bien) «récher. » Ici je suis sur mon teri'ain, c'est mon excuse à moi; mille fois j'ai eu la pensée ëe l'invoquer pour me dissimuler ma paresse ; mais l'exemple de mon ami Ernest m'en a toujours empêché.

Ernest !.,. Qui que vous soyez, vous l'avez tous connu, il était à vos côtés au séminaire. Je le vois encore avec sa tbnidité extrême, sa tournure quelque peu originale. Trèsstudieux, écrivant jusqu'à trois fois ses leçons, il n'a jamais pu réciter couramment même la plus facile. On hésita longtemps avant de l'admettre au sous-diaconat, ses moyens laissaient trop à désirer, la mémoire siu-tout lui manquait. Mais il était ^i studieux, si modeste, si pieux, que nos maitrcs inclinèrent du côté de l'indulgence j il fut ap-

pelé. Le voilà eu paroisse obligé de prêcher chaque dimanchC;

D'abord il s'y prit mal, puis uii peu mieux, puis bien;

Nous n'oserions ajouter, '^m'i'/ ne luimanque rien. Mais enfin ses prônes, qu'il écrit toujom's, sont solides ; il les débite d'une manière passable ; sa mémoire autrefois si rebelle est devenue plus souple, on l'écoute avec fruit. Tant est vrai ce f{ue nous enseignait jadis le Selectœ e profanis.

Omnia vincit

Labor improbus.

Et de fuit, je l'ai déjà dit, il ne s'agit pas de sermons d'apparat ; il est simplement question d'instruire nos paroissiens. Dieu, ni son Eglise n'imposent des devous impossibles. J'espère montrer que tous, même les plus déshérités d'entre nous, nous pouvons, aidés de la grâce, unissant à la prière, l'étude, le zèle et l'amour de nos paroissiens, satisfaire à ce devoir de la prédication.

En somme, nous devons instruire nos ouailles, l'obligation est formelle, il n'y a pas moyen de la décliner. Si nombreux, si haut placés que soient ceux qui s'en dispensent : Nos non exemplis, sed reguHs xivimus, dit un axiome. Cette loi n'est point tombée en désuétude, et tous les rituels diocésains protestent contre son omission. Je cite ici, mes jeunes amis, ce que pense à ce sujet un canoniste estimé, que vous connaissez tous. La note étant im peu longue, elle terminera ce Chapitre '.

' 1" DvDiMus, Parochus, de cûncionibus habendis parum sollicitu3, a concionando per mensem abstlnuit. Alias, per duodecim

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