‹ L'art de precherChapitre 65 sur 81 · NÉCESSITÉ DE LA PRÉPARATION · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ DE LA PRÉPARATION

Un jeune diacre aiTive un beau matin dans la paroisse de mon cousin Gilbert. Ce dernier par politesse l'invite à prêcher. — Je ne le piiis, Monsieur le curé, j'ai bien la permission, mais je ne suis pas préparé — Préparé ! Mais vous n'avez pas besoin de l'être ; puis vous parlerez seulement unedemi-hem'e; mes paroissiens vous excuseront parce que vous êtes jeune. — Oh ! Monsiem* le curé, je ne pourrais pas même prêcher cinq minutes sans être préparé. — Vraiment, dit Gilbert, en se rengorgeant, (ce qui faisait disparaître son menton dans les étages voisins), je vous croyais plus foi t. Cependant vous avez eu des prix, on dit que vous avez des moyens. Comme les études ont baissé !... Voyez moi, je n'étais qu'un élève ordinaire, il est vrai que depuis je me suis formé. Eh bien, je pourrais parler trois heures

sur n'importe ijuel sujet sans m'être préparé.... Le moment du prône arrive, Gilbert monte en chaire ; il s'agissait, je crois, des dix lépreux i^uéris. A leur sujet, l'orateur parle de la Passion, du soleil, de la moisson, du code civil, des hôpitatix, de l'amour de Dieu, etc., etc. Les auditeurs ont pris bravement leur parti ; chacun d'eux s'est établi le plus commodément pour faire une sieste qui doit durer jusqu'à la fin du prône; ainsi voit-on les garde-moulins s'endormir au bruit du taquet, et ne s'éveiller que lorsque cesse son tic-tac monotone. Quant à notre ami, d'aboi'd il essaie d'y comprendre quelque chose ; mais las de voir l'orateur battre les buissons, il le perd de vue dans ceshallicrs oVi nulle cépée ne peut l'orienter, et alors?... Il s'endort, allez- vous dire. Non, il se recueille et prend deux bonnes résolutions ; la première, de ne jamais monter en chaire sans êtrepréparé, la seconde, de ne jamais faire un prône qui dépasse vingt minutes.

Oui, jeunes amis, la préparation vous est nécessaire; fussiez-vous nantis des plus grands talents. La présence d'esprit, la possession de soi-même en chaire dépend de tant de circonstances, est exposée à tant d'accédents, qu'on a vu plus d'une fois les hommes les plus remai*quable3 ne pas toujours la consen-^er.

J'ai vu un orateur élorpient patauger presqu'à l'égal de mon cousin Gilbert. Après une journée de fatigues et d'émotions, il était monté en chaire sans être suffisamment préparé; il nous fit l'effet d'un naufragé au milieu des épaves de son navire. Vainement il essayait de raccrocher quelques bribes de ses instruction», quelques fragments de ses anciens écrits ; il fut beau haleter et peiner, il ne put jamais les suturer ensemble; et il fut obligé de descendre sans avoir conclu, après avoir tenu .ses auditeurs plus d'une hem* dans l'angoisse...

LE CCiiÉ IlE CAMPAGNE EN CHAIRE. 307

Ce n'est pas If seul orateur illustre auquel ceci soit arrivé; je pourrais en citer bien d'autres. Ne vous fâchez pas, à canue trop fameux, je n'étais pas votre auditeur et je n'en pourrais ])arler que pai" ouï-dire. Que si des hommes aussi distiniTiKV ont besoin de préparation, que sera-ce de nous, pauvTcs curés de campagne , qui avons à peine le suffisant!...

LaniJjert ne se prépare jamais; comme le cousin, il monte en chaire chaque diiïianche, avec cette différence qu'il est moins longtemps pour ne rien dire ; il ne prêche qu'un quart d'heure, mais écoutez ses figures de rhétorique les plus habituelles. 11 s'agit du péché mortel: « Je viens, mes frères, vous signaler une bète abominable, c'est un Bon qui rugit, im serpent quisitle; im tigre qui dévore, une hjène qui déchire etc. etc. Et cette bète abominable, le dirai-je... Non, je ne le dirai pas... Pourtant, mon ministère m'oblige à le dire... Mais non, la charité met ime garde à mes lèvres, je ne le dirai donc pas... Devoir tu seras le plus fort, je le dirai etc. etc. Eh bien cette bète abominable, c'est... c'est vous-mêmes !... » Je remarque dans le corps du prône ces fusées d'éloquence s'allumaut vingt fois : « Cette

pensée est impoi"tante, je la répète et j'insiste Ceci est

vrai au moral et au physique, au physique et au moral... etc. etc. » Je ne dirai rien de la péroraison, c'est, saupoudré des mêmes figures, le récit d'un cancan qui pendant la semaine a couru le village. Et de fait, si vous observez, vous verrez que huit fois sur dix, le curé qui ne prépare pas ses instructions, dès qu'U veut improviser, donne une large place aux commérages de sa paroisse....

Ceci est vrai dix fois, vingt fois, historique jusqu'à la moelle des os ; tant de noms se présentent au bout de ma plume!... Mais la charité m'a mis les pouceltes, je n'écrirai

pas ces noms. Cependant je vous affirme que vous entendrez Lambert à la ville, dans plusieurs instructions du matin ; vous l'entendrez encore h la campagne dans beaucoup de prônes du dimanche...

Toutefois, je ne veux rien exagérer, je conviens que tous ceux qui improvisent ne tombent pas dans cet excès de ridicule, j'avouerai même que, parfois, on peut parler d'une manière intéressante sans être préparé. Mais, nous qui n'avons que des talents ordinaires, nous ne devons que rarement tenter cette épreuve ; elle est toujours périlleuse, et la moindre circonstance peut la faire tourner à notre confusion. Imaginez un voyageur traversant un marais sur une couche légère de détritus, formée par les joncs et les roseaux pourris; le sol incertain se balance à chaque pas sur l'eau qui clapote; la plus petite fissure, le moindre accident, la frayeur seule pont lo faire enfoncer. Nous sommes en improvisant dans une position semblable ; un oiseau qui voltige, une mouche qui bourdonne, vm enfant qui pleure, un auditeur inattendu, un biiiit inaccoutumé, puis notre pied enfonce, nous pataugeons haletants pour gagner les bords après un Ainsi soit-il, qui parfois se fait désirer.

Je le répète, je ne veux pas être sévère; mais, manque de justesse et de clarté, répétitions fastidieuses, détails utiles toujours ratés, termes impropres, eri'onés, ridicules et parfois imprudents,telles sont les sensations que m'ont fait éprouver mes propres improvisations, et celles de?... beaucoup d'autres!...

Eh quoi! ce n'est que jiistice. La parole de Dieu, si justement comparée par saint Augustin à la sainte Eucharistie >,

* Serm, ccc, n. 2. Je n'ignore pas que le sermon où so trûuvc celle belle -comparaison, est attribué par quelques critiques à saint Césairo d'Arles; mais ceci n'est pas un ouvrage rl'érudilion.J'al suivi l'opinion de Bossuet.Voypz son sermon sur la parole de Dieu.

mérite d'élre traitée avec plus de dignité. Je crois n'être le confesseur d'aucun de ceux qui me liront, mais si je l'étais, je serais, comme le PèreGury, sévère pour ceux qui ne préparent pas soi,c:neus<;moiit leurs instructions, parce que, selon les auteurs les [tins accrédités, ils ne satisfont naiiement au devoir de la prédication...

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