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CHAPITRE VI

Les faux tableaux

La fraude en art a ceci de caractéristique, qu’elle est de qualité supérieure; du moins lorsqu’elle mérite de tromper les réels connaisseurs. En peinture, comme en dessin et en gravure, les méfaits des copistes et pasticheurs sont d’autant plus déroutants qu’ils ne peuvent être trahis par l’économie de la matière. Un beau meuble est toujours coûteux à falsifier, tandis qu’un tableau, si beau soit-il, n’est pas d’exécution onéreuse. Le génie qu’on lui prête, à défaut de celui dont il témoigne, suffit à sa valeur.

D’où, à la faveur de cette économie et de cette appréciation idéale, une éclosion avantageuse de pinceaux fallacieux. .Depuis le copiste jusqu’au « créateur», en passant par le restaurateur-truqueur, jusqu’au maquilleur.

Car il ne suffit pas seulement de tromper sur la manière de l’artiste, il faut illusionner aussi sur la

patine et la détérioration des siècles. L’uniformité des œuvres d’une même école, que nous dénonçâmes précédemment, si fertile en erreurs sur la désignation exacte du chefd’école, vient favorablement servir encore la cause des fraudeurs : ces derniers ayant tout bénéfice, naturellement, à attribuer indifféremment les œuvres d’une même école, d’expression simila.*>re, à son chef, qui seul est coté.

Rais dressons l’oreille à ce mot coté ' . Ce nouveau

1. « On dit constamment, dans le monde des arts, écrit M. Manuel dans le Journal, que les marchands sont les plus funestes agents de la décadence du goût contemporain. On les accuse à haute voix de créer artificiellement, pour les besoins de leur commerce, ces engouements que rien ne justifie en faveur de tels talents notoirement incomplets, comme ceux de Cézanne, de Van Gogh, de Gauguin et de tous ces ratés dont l’inspiration très souvent heureuse, le plus souvent vacille et titube. A grands coups de tam-tam, dit-on, les marchands provoquent la hausse des signatures. Les critiques d’art les y aident, les uns par désir d'épousloufler le bourgeois, d’autres par jobardise et par esprit de suite, le reste enfin... vous savez pourquoi. Quant aux amateurs, ils se laissent faire. A force d’entendre dire que les Cézanne les Van Gogh, les Gauguin, se sont vendus des vingtaines de mille francs et que ce sont des valeurs qui montent, ils en achètent. Non pas qu’ils trouvent cela beau. Ils ne regardent pas leurs emplettes. Ils les rangent dans des placards qu’ils ferment à clé. Mais ils ont confiance dans l’astuce des marchands pour faire hausser la cote de ces tableaux, et ils comptent réaliser des bénéfices en les revendant bientôt après. Aussi marchands et amateurs ne font plus que du commerce et des coups de bourse. L’art, le goût, le plaisir d’admirer de belles choses... vieilles balançoires 1 Malheureusement pour les amateurs, il peut arriver que lës valeurs si vantées dégringolent subitement. Alors ils maudissent les marchands et poussent de furieuses lamentations. Mais, vraiment, sont-ils à plaindre? Le spirituel maître G. me disait à ce propos ; « A-t-on pitié des

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facteur intervient singulièrement, nous le savons, dans la valeur d’une œuvre ; la cote, même, décrète cette valeur, montante ou descendante, au gré de la mode et du caprice I Voici le « coup de feu » des

gogos à qui un aigrefin a vendu des actions des mines de Sainte- Carotte? Non, n’est-ce pas, parce qu’ils n’avaient qu’à vérifier par eux-mêmes la valeur de ces titres. Pourquoi ces amateurs ne cherchent-ils pas à discerner par eux-mêmes la valeur réelle des Cézanne, des Van Gogh et des Gauguin ? » Un mot résume la situation des artistes contemporains vis-à-vis des marchands de tableaux. lia été dit par un de ceux-ci, M.B., en présence de plusieurs témoins qui se trouvaient dans sa boutique : A du talent qui nous voulons /» ( Le Cri de Paris.) Rien

à reprendre à l’exactitude de cette note que cette autre corrobore : « ... Je disais, écrit encore M. Manuel dans le Journal, à propos des prix énormes obtenus en vente publique par des peintres impressionnistes, que adjugé et vendu étaient loin d’être synonymes, et il serait instructif, en dépouillant les ventes de ces dernières années, de voir quelles ont été les adjudications réelles. On verrait alors que la plupart de ces toiles, qui ont semblé être vendues à des prix sensationnels, ont, en réalité été reprises par les vendeurs ou rachetées par les éditeurs dont l’intérêt à surfaire les prix est évident. Car, ce que beaucoup ne savent pas, c’est que ces peintres ont cédé à un éditeur marchand de tableaux leur production pour un nombre d’années variable, à un prix fixé d’avance, et que tel artiste, dont les œuvres sont cotées 3 ou 4.000 francs, les vend 3 ou 400 francs à son éditeur. Quelle exploitation ! direz-vous. Non pas, car, sans le bluff, les prix d’adjudication et autres manœuvres, l’artiste ne pourrait peut-être pas trouver 100 francs de ses élucubrations. » Ce qui est vrai, hélas I pour certaine peinture moderne que l’escadron burlesque des cubistes et autres orphistes et futuristes, est venu, de nos jours, renforcer, ne l’est pas moins en ce qui eoncerne la peinture ancienne, avec cette grande différence, toutefois, que la peinture ancienne peut se discuter dans le recul des années sur des bases évidentes de beauté, cette beauté étant seulement plus ou moins exaltée, suivant la mode ou le gré des marchands.

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plagiaires et de leurs vendeurs ! Il importe de fournir n’est-ce pas? au gré des besoins de la cause.

Après tout, puisque la question esthétique est sacrifiée à l’engouement écervelé, la sottise des u amateurs » est convenablement servie.

Pour nous en tenir à notre programme, l’engouement auquel nous faisons allusion, est borné à la seule antiquité, ou, du moins, aux seuls artistes décédés (Rembrandt connaissait bien son public, lorsque, pour donner de la valeur à ses œuvres, il faisait courir le bruit de sa mort I). Malgré que toutes les raretés et surtout la rare incohérence séduisent, tour à tour, nos snobs.

Bref, les Rembrandt, les Van Dyck, les Constable, les Millet, les Courbet [fig. 34), les Corot, font prime sur le marché. Ne nous parlez pas de Raphaël, en ce moment, je vous prie, il n’a pas la faveur, et, comme par enchantement, on découvre des quantités décevantes de Rembrandt (/î^. 33), de Van Dyck, etc.

L’école du xviii® siècle est tantôt exclusivement admirée, tantôt ce sont les primitifs, et les marchands mènent le train. Le tableau est une valeur en banque, le souci de sa beauté est secondaire, souvent même insignifiant. On « truste » des tableaux comme tous autres produits, et en avant la fraude pour répondre à la disette!

Jamais, certainement, les maîtres ,« en banque » n’auraient eu le temps matériel de peindre si abondamment, mais la crédulité s’exaspère au désir, et les

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faussaires ainsi que leurs intermédiaires, font des affaires d’or.

De temps en temps l’Amérique, cette inépuisable

Fig. 58. — Véritable console Louis XVJ.

Voir à la gravure suivante sa transformation avantageuse.

pourvoyeuse, vient en aide au surmenage de l’artifice, en authentiquant singulièrement des faux tableaux exécutés en France et qu’elle a la perspicacité de nous retourner au moment propice...

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La machination d’origine, en un mot, est parfaite et, la perfection du truquage n’est pas moins accomplie.

Dévoilons maintenant ce truquage. Tout d’abord examinons les peintures que nous devons « vieillir ». Celles qui se réclament de l’art archaïque auront l’aspect gauche qui sied à l’acceptation conventionnelle ; une mauvaise composition, un dessin défectueux, un coloris simple et brutal. L’art archaïque est facile à simuler avec ses rehauts d’or qui avantagent des indigences. Les snobs l’adorent pour cela. Et, lorsque notre art archaïque aura reçu le baptême du maquillage, il deviendra une relique.

Les peintures genre primitif, elles, réclament plus de .soin. Leur naïveté (qui n’est plus de la gaucherie) exige davantage de savoir. Il faut des peintres minutieux et caressants, doués d’une palette fraîche. A partir, d’ailleurs, de cette expression, où l’orne suffît pas à la richesse des fonds, la facture a des exigences qui s’accentuent avec la pleine pâle puissante du XVII® siècle et la demi-pâte savoureuse du xviii®.

A l’œuvre maintenant, maquillons I Les vieilles lames de parquet, les planches et panneaux pourris sont réquisitionnés pour les peintures primitives, tandis que l’archaïsme se contente des enduits de ciment, des carreaux de terre et autres supports rudimentaires.

On improvise, dans ce dernier genre, des débris de fresques soigneusement bordés de bois neuf; les parties soi-disant manquantes, sont remplies avec du

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ciment ou du plâtre frais aux retouches visibles. En frottant çà et là des poudres d’or ou, mieux, de l’or en feuille, onaccroche des brillants flatteurs qui laissent ingénieusement supposer que, joremitivement^ la fresque était dorée...

- Passons mair* tenant des gris sales, au pinceau, saupoudrons de poussière véritable et, armés d’une brosse drue, faisons adhérer le tout. L’humidité d’une cave, au surplus, amènera des réactions imprévues, de la couleur et du support, qu’il ne restera plus qu’à concilier, et le soleil achèvera le truquage, en séchant des moisissures, en ouvrant des crevasses légères, en soulevant des écailles et autres vraisemblances...

Fig. 59. — Truquage de la console précédente.

vec elle, on a fait un trépied d’un prix plus élevé.

Retenir ce procédé pour tant de « vieillissures » analogues.

Admettons ensuite, que deslamesde parquet, assemblées, chevillées ou clouées avec des vieux clous rouillés, servent de soutien à quelque primitif. A vrai dire, le support est impressionnant de vérité, avec ses étiquettes effacf es faisant habilement mystère d’une origine lointaine, et laissant aussi supposer des soucis de générations di collectionneurs. D’autre part, ce support est sincèrement vermoulu, suffisamment pour que des réparations visibles ajoutent à son authenticité.

Une madone y figure. Elle est d’une fraîcheur excessive, naturellement, puisque peinte récemment, mais un vernis légèrement teinté de bitume, par exemple, aura tôt fait d’ambrer la pâte claire qui, soumise ensuite à l’action du four, tout comme un pain, offrira des craquelures d’une vérité déroutante.

Si l’on passe enfin, sur la madone, une main légèrement enduite de poussière, si des toiles d’araignée empruntées à quelque grenier voisin sont négligemment accrochées au dos et aux angles du tableau, l’illusion du passé touche à la perfection.

Le tableau est-il peint sur métal, or, cuivre ou argent? Le métal sera plané, bruni, oxydé même, s’il s’agit de cuivre, avec une soigneuse maladresse, et des éclatements de pâte le découvriront adroitement çà et là. (Nous retrouverons ce truquage aux faux émaux.)

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Fig. 60. — Véritable chaise Louis XVI.

Voir aux; gravures suivantes ses transformations.

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Le tableau est-il peint sur toile ? Pour éviter le contrôle du châssis et do la toile, les faussaires ont tout prévu. La toile fausse sera « rentoilée », c’est-à-dire que les blessures faites à la pâte, artificiellement, trouveront leur apparente vraisemblance dans cette précieuse réparation, et le châssis pourra être neuf sans éveiller des soupçons, puisqu’il remplaça le châssis d’origine, supposé vermoulu. Au surplus, on fait les châssis anciens avec des vieux bois, tout comme des panneaux et, rien n’est plus facile que de peindre sur une toile réellement vieille, mais abîmée, un sujet intéressant, à la manière d’un vieux maître, ou une copie en place de la précédente image détériorée. On présente ensuite la toile comme un original ou une réplique. Cette opération porte improprement le nom de marouflage.

Le procédé du four, non seulement fait écailler favorablement la peinture, mais il donne encore à la pâte, le ton chaud, croustillant, du tableau ancien, qu’il importera ensuite de noyer dans les ténèbres chères au passé.

Pour cela, il suffît d’enduire la surface de la toile d’une sorte de mixture où, du noir de fumée et de la terre de Sienne brûlée, se mêlent légèrement à de l’huile grasse. Après un court séjour de la mixture sur la toile, on essuie doucement pour que des traces sombres s’accrochent savamment aux empâtements.

Les transitions brusques de l’humidité au soleil sont, aussi, favorables aux craquelures de la pâte et.

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Fig. 61. — Truquage de La chaise précédente.

On a fait avec elle deux chaises de « style d , celle-ci et la suivante. Ici, le siège est neuf et le dossier authentique.

quant à la poussière, elle ponctue toujours à souhait les préparations que nous venons de dire h

Le jus de réglisse, le safran, le bistre, ainsi que certain mélange d’essence, de cire blanche et de noir de fumée, patinent aussi, parfaitement, les tableaux fabriqués que certains « usiniers » ne manquent pas encore de moisir, de recouvrir de chiures de mouches, lorsqu’ils ne vont pas jusqu’à accentuer les écailles de la pâte en les soulevant avec une pointe d’acier, et même jusqu’à les faire sauter un peu, juste pour découvrir la trame de la toile.

Mais, en ce dernier cas, il faut que la toile apparaisse ancienne et cela nécessite un rentoilage inverse à celui que nous indiquâmes précédemment ; c’est-àdire que, cette fois, on collera la toile désagrégée artificiellement, sur une vieille.

Un procédé plus simple consiste à appliquer sur un vieux support, toile ou panneau, une bonne chromolithographie d’après un maître. On use soigneusement le verso de l’image jusqu’à la croûte de couleur et, plusieurs couches de vernis, dont une dernière mêlée de bitume, voire de réglisse ou de bistre, réalisent enfin l’illusion souhaitée.

On peut encore faire deux tableaux avec un seul, les parties manquantes étant complétées, restau-

1. Pour réaliser des craquelures artificielles, il suffit encore, lorsque la pâte est bien sèche, de frapper avec un marteau au verso de la toile tenue à plat, sur une plaque de métal placée en dessous.^

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Fig. 62. — Second truquage delà chaise de la figure 60. Ici le siège est authentique et le dossier est neuf.

rées. De la sorte, les deux tableaux ne sont pas absolument faux; Jeur demi-sincérité contente. D’autres fois même, un morceau de vérité, autour duquel on brode, suffît à alléger la conscience du marchand. 11 faut alors s’adresser à des peintres qui travaillent dans le style du morceau ; ceux-là mêmes qui savent à ravir composer à la manière d’un tel et aussi bien ne répugnent pas à copier des groupes sinon à retourner des compositions empruntées à des maîtres.

Bref, avec des morceaux^ on fait plusieurs tableaux, et cela excuse bien des « Saintes Familles » nées autour d’une tête de madone, à la faveur d’une auréole.

On imite les chiures de mouches en piquant la toile de petits coups de pinceau enduit de brun ou bien en employant le procédé de la bruine et, la moisissure apparaît tout naturellement sur un vernis légèrement mouillé d’eau, moyen moins expéditif, d’ailleurs, que l’exposition dans une cave humide.

Certains éclatements de la pâte, certains arrachements de la toile, — gare aux toiles crevées exprès! — viennent s’ajouter, ingénieusement parfois, au prétexte de la moisissure et même à celui des chiures de mouches : ils masquent une défaillance de copie, c’est là le chancis^ mot qui ne figure que dans le langage imagé de nos truqueurs.

Aussi bien nous allons maintenant voir entrer en scène la restauration^ autre fallacieux brevet d’authenticité.

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Fig. 63. — Véritable fauteuil Louis XV. Voir à la gravure suivante son truquage avantageux.

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Logiquement, il n’y a que les œuvres abîmées que l’on répare, donc, une toile réparée est une toile authentique 1 Et voici que le restaurateur ^ (indigne de ce nom, car il y a des restaurateurs de talent, de loyaux et d’utiles restaurateurs) va reprendre soigneusement certains morceaux du faux tableau, lorsque même, il ne rendra pas « plus de vente », en les retouchant adroitement, certains vrais tableaux dont le sens de la facture correspond à celle d’un maître réputé ou bien en vogue. Ce résultat constitue le tableau à tournure.

Des deux côtés, la manœuvre est profitable, on est trompé différemment, voilà tout ; cependant, dans le premier cas, la restauration doit être intelligemment visible, comme pour faire excuser la maladresse d’un artiste inférieur, fatalement, au maître créateur ; maladresse, au surplus, bornée à la stricte nécessité et, dans le second cas, la retouche du restaurateur n’a de mérite qu’en étant invisible.

Reste le cas où la malice de l’amateur, relativement à ce subterfuge, est prévue, sinon provoquée. Alors on assiste à ceci : l’amateur, en essuyant la retouche du restaurateur, découvre l’œuvre soi-disant origi-

1. Il n’y a pas longtemps que les restaurations d’œuvres appartenant à l’Etat se réclament de ses bons soins exclusifs. Autrefois^ MM. les conservateurs ne craignaient pas — et ce fut souvent désastreux — «de réparer (personnellement) des ans l’irréparable outrage ». On dit même que de grands collectionneurs, et parmi eux La Gaze dont le musée du Louvre a si généreusement hérité, ne reculèrent pas devant ce sacrilège.

Fig. 64. — Le fauteuil précédent transjormé en canapé.

nale, la touche du maître..., qui n’est autre qu’une première retouche sèche, celle-là, du restaurateur !

Autant dire qu’il y a des faux tableaux entièrement recouverts d’une peinture sans valeur, laquelle ne résistant pas, exprès, aux subtiles investigations du trop rusé amateur, met au jour une « admirable » peinture aussi fausse que la précédente.

Quelquefois même, c’est une signature, la signature, que l’on découvre sous la pâte ou sous la crasse... et alors, le marchand obtient le prix demandé de l’œuvre contrefaite, d’autant plus facilement que c’est le client qui a fait la preuve, lui-même, de sa véracité.

Si l’on savait la science de ces fabricants de signatures et de monogrammes, on reculerait neuf fois sur dix devant la logique de cette garantie.

Nous avons indiqué déjà les raisons de cette suspicion, qu’un cadre réellement du temps ne saurait, d’autre part, dissiper. Les artistes de la Renaissance signaient rarement leurs œuvres, et l’on peut dire que cet usage se répandit plutôt à partir du xvn® siècle. Certes, Orcagna a signé avec une fière insolence sa peinture: «Orcagna sculptor » et sa sculpture « Orcagna pictor », mais Fra Angelico,*en revanche, en sa modestie divine, se fût offensé de voir son nom au bas de ses chefs-d’œuvre. Aussi bien Michel-Ange ne signa jamais qu’un groupe, celui de la Virgine délia Fehhre, à Saint-Pierre, mais encore parce qu’il avait entendu des étrangers attribuer sa vierge au sculpteur milanais Gobbo.

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Fig. 65. — Véritable secrétaire de Boulle (Louis XIV). Voir à la gra'^ure suivante le parti avantafreux que l’on en a tiré.

Quant aux paysages de Trouiîlebert (1829-1900), ils passèrent miraculeusement, aux yeux de plusieurs amateurs de marque, — Alexandre Dumas fils fut de ceux-là, — pour de purs Corot {fig, 35). Signés ou non de ce nom magique, à l’insu de leur auteur, les Trouiîlebert {fig. 37) d’ailleurs très inspirés des Corot, firent merveille dans les galeries, jusqu’au jour où, la fraude ayant été dévoilée, l’opinion distinguée les jugea détestables î Hélas ! n’est-ce point là la vraie foi des signatures !

Goûtez la supercherie des similitudes de noms et ae prénoms fallacieux 1 Gare aux signatures quelconques converties, par le miracle d’un jambage, en signatures mirifiques I Attention aux Caroïus-Duran avec un d.

Bref, pour en revenir à notre officine de peinture, voici encore les ingénieux méfaits du vernis et des embus, qui jettent un voile favorable sur les couleurs en les auréolant, parfois. Voici les sous-verres avantageux et les « répliques », qui ne sont que de fades copies. Voici des chromolithographies surpeintes. Tantôt on exécute une exquisse pour authentiquer un faux tableau ; tantôt on exécute un tableau tout entier, pour donner de la valeur à une bonne esquisse et, en ce dernier cas, le marchand va, en connaisseur, au devant de l’opinion de l’amateur, déclarant que le tableau ne vaut pas l’esquisse, aussitôt achetée pour la curiosité du fait. Car de même qu’il y a des amateurs de livres qui recherchent des éditions à cause de

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leurs fautes typographiques, il en est d’autres que des erreurs de dessin ravissent. A côté de la galerie des splendeurs, la galerie des horreurs, l’amour des contrastes justifie en quelque sorte la passion des extrêmes.

Collectionneurs de timbres-postes, de tickets d’autobus, de boutons; autant de maniaques différents, et la manie est bien près de desservir l’idéal de l’amateur, jusqu’à l’aberration.

La prévention des amateurs de peinture, pour revenir à cela, justifierait, en quelque sorte, la présentation trompeuse. Il faut les séduire et, quelquefois, le plus pur chef-d 'oeuvre n’y arriverait pas. Alors on l’arrange en coiuséquence ; son coloris est ravivé, son effet, ses valeurs, reprises.

Nos modernes marchands

Fig. 66. — On a fait deux chiffonniers comme celui-ci avec le meuble précédent et, la tablette qui les réunissait, servira à faire une table.

de fleurs ambulants ont imaginé de teindre en rouge d’aniline le rose tendre des délicieuses bruyères, en

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jaune criard le jaune brillant des jonquilles, en vert violent le vert harmonieux des roseaux, et cette monstrueuse fraude apparaît cependant, aux yeux des simples, comme la vérité même, davantage même que la beauté naturelle!

Ainsi les plus jolies femmes ne craignent-elles pas d’emprunter au fard une beauté inférieure à la leur, qui ne nuit pas, néanmoins, à cette personnelle beauté aux yeux de la mode ou de l’habitude.

Il semble qu’il y ait des indulgences à l’égard de la pure vérité, puisque les effets au théâtre doivent être gros pour frapper les masses, et que les types, à la scène, pour être plus vrais, dans un certain sens commun, demeurent conventionnels, marqués.

Il s’ensuit que certaine vérité n’est souvent que convention et, lorsque des marchands de tableaux soumettent à leurs clients un vieux tableau authentique, mais rafraîchi, ceux-ci le déclarent faux et n’en veulent plus. 11 est convenu qu’un vieux tableau doit être noir et dégradé, et le marchand en fardant excessivement la vérité, lui donne l’aspect du mensonge. La moindre retouche d’un tableau, d’ailleurs, risque de détruire une harmonie générale. Faute de pouvoir réassortir le ton, toute l’œuvre doit être reprise. Une valeur un peu claire, les gammes de tons un peu montés, et voici un tableau entièrement à refaire.

Il est préférable, pour éviter toute déception de ce genre, de signer simplement, d’un nom connu, une

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œuvre se rapprochant de la facture recherchée Seule

Fig. 67. — Faux meuble de Boulle.

ainsi la signature est fausse et, matériellement, cela

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n’est guère démontrable ; point davantage que la fausse griffe mise soi-disant à l’hôtel des Ventes sur des croquis et des études pour les authentiquer *.

Allez donc, d’autre part, contester dans un paysage l’agrément inédit de telles figurines en premier plan ? Elles ont été sans doute rajoutées mais, pour le prouver, il faudrait abîmer le tableau... et parfois cependant, le jeu en vaut la chandelle.

Mais, cette opération touche au chapitre du remède (du palliatif, plus exactement) que nous allons donner après avoir indiqué le mal. En vérité, la méfiance du lecteur est maintenant éveillée jusqu’à l’écœurement. Pourtant il ne faut rien exagérer, et l’on avouera que lorsqu’une œuvre n’arrive point, par elle-même, à dominer le soupçon jusqu’à ce qu’il indiffère, il vaut mieux ne pas s’y intéresser. Voilà la mesure empirique et, fort heureusement, à côté d’œuvres manifestement fausses, il y en a d’évidemment authentiques, tandis qu’entre les deux, le doute importe peu ou prou.

Lorsqu’un tableau nous est soumis, nous devons d’abord en examiner la beauté. Pour cela, il faut le voir et, s’il nous est loisible de le voir, en toute ga-

1. On a vu des esquisses estampillées à l’hôtel des Ventes, terminées après coup, pour être plus avantageusement vendues. Quelques faussaires même, n’ont pas craint de couper en deux une toile estampillée, la partie estampillée suffisant à garantir l’authenticité, tandis que l’autre n’était pas moins légalisée par la facture de l’artiste.

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Fig. 68. — Bahut authentique mais dont la partie supérieure a été rajoutée^ ainsi que les détails de sculpture. On remarquera aussi que le meuble a été coupé en haut et en bas.

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rantie, nous l’éclaircirons, non point avec de la sa live, ce qui est dangereux, mais en frottant soigneusement, soit une couenne de lard, soit un linge humecté avec un mélange d’huile de lin et d’essence de térébenthine (pour un tiers)' ou bien en passant légèrement sur la peinture, un pinceau enduit de blanc,d’œuf^. Ce blanc d’œuf non battu, en séchant, fera l’effet du vernis et, pour l’enlever, un peu d’eau suffît.

Le procédé de nettoyage avec un linge offre l’avantage de démasquer plus aisément la fraude des tons chauds artificiels en les faisant apparaître clairs sous leurs brumes artificielles.

Voici donc, notre tableau soi-disant ancien nettement en vue.

Vérifions d’abord mécaniquement son authenticité. Si le tableau est véritablement vieux, c’est-à-dire s’il remonte à plus d’un demi-siècle environ, l’épreuve

1. Quelques marchands ont aussi recours, pour raviver un moment le coloris de leurs tableaux, à une boîte dite « à régénérer ». Les tableaux reposent dans celte boîte étanche, sur un capiton d’où s’échappent de bienfaisantes (?) vapeurs d’alcool. Mentionnons, à côté de ce moyen empirique, le procédé que l’on dit très remarquable et sans danger, découvert par M. Guédy. Ce savant rendrait aux vieux tableaux leur beauté primitive, sans couleurs, uniquement grâce à une mixture étendue et fondue sur le tableau, à l’aide d’un thermocautère spécial.

2. Le procédé du blanc d’œuf cependant, s’il est sans trop d’inconvénients pour les peintures modernes, est dangereux pour les anciennes. Il les ternit, il les ponce, et, chose plus grave, il fait éclater la pâte.

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de l’aiguille donne de bons résultats. Piquons cette aiguille dans un coin du tableau et observons l’effet de sa pénétration. Si au lieu d’un trou rond et net, nous obtenons un éclatement de la pâte et du vernis à l’entour de la piqûre, nous avons de fortes chances pour ne pas être trompé.

Jugeons ensuite monie générale, d’harmonie laisse une retouche qui n’infirme pas, non plus qu’elle ne prouve la valeur de l’œuvre, à condition cependant, pour la première hypothèse, que cette retouche ne soit ni cessive ni désastreuse.

Regarder la craquelures et vérifier les épaisseurs de pâte et, au besoin, ces épaisseurs à l’essence.

Attention I rien ne résiste à l’alcool, non plus qu’à 1’ moniaque et au savon, excepté la peinture ancienne»

Fig. 69. — Pendule à gaine, dont l’extrémité et la base ont été refaites.

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Ainsi donc, si votre chiffon mouillé d’alcool dans un ultime doute, emporte la couleur, c’est que celle-ci est récente.

Cependant, les faussaires ont réponse à tout, et voici qu’ils ont opposé au triomphe de l’alcool, un enduit de colle forte sur la peinture récente ! Sous son rempart transparent de colle, la couleur résiste, et voilà encore que vous êtes refait !...

Toutefois, le procédé de l’alcool, en dépit même du subterfuge que nous venons d’indiquer, est d’un radicalisme désespéré devant lequel on recule, longtemps du moins.

N’oublions pas d’ailleurs, que si la véritable patine des temps tient^ certain encrassementqu’il ne faudrait pas prendre pour de l’artifice, ne résiste pas à un léger essuyage. Ne confondons pas la patine avec la saleté, et demeurons convaincus que si nous retirons à une œuvre ancienne sa patine, nous la dépoétisons en lui enlevant son âge et le délicat mystère de ses tons fondus et harmonisés. Méfions-nous, d’autre part, de voiler le vernis en le mouillant, mais, comme ce désagrément décèle plutôt le vernis moderne, le mal sera en quelque sorte un bien. On pourrait cependant décrasser un tableau à sec, avec de la mie de pain, procédé offrant moins de risques. Si l’on désire dévernir quelque coin du tableau, il suffit de frotter patiemment avec le doigt, jusqu’à ce que l’endroit frotté devienne mat et, le mélange d’alcool et d’huile de lin traditionnel, n’est pas moins efficace, il est au

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surplus plus rapide ; mais avant tout, ne pas détruire le témoignage fort édifiant, du vernis. La patine du vernis ancien est inimitable.

Bref, pour retourner à l’examen du tableau, voyons les qualités de son dessin et de son arrangement, celles de sa facture, de son coloris et de son effet.

Concluons ensuite à la beauté du tableau ; puis, enfin, rapprochons cette beauté de celle que l’on prétend. Rappelonsnous le mode d’exécution du peintre en ^ question , vérifions l’authenticité du costume des person -

nages représentés, s’il y en a, ou bien la façon de traiter les arbres, les fonds, les ciels, s’il s’agit d’un paysage. Une erreur dans un costume d’époque est une preuve lumineuse, tout comme un coup de brosse enleve\ dans une facture précieuse.

Souvenons-nous encore de l’ingénieux mode « an-

Fig. 70.

Chaise en cours de truquage ornemental.

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Ihropométrique » dont nous parlâmes à la page 124.

En analysant aussi la pâte, la qualité de certains tons, on obtient d’autres garanties matérielles qui viennent s’ajouter aux précédentes. Situons l’artiste et son œuvre dans l’atmosphère de son temps et de sa vie propre, réclamons, enfin, des certificats d’origine à l’œuvre, dont il serait utile d’éclaircir les pérégrinations jusqu’à son échouement entre vos mains. Sans oublier que les musées, sont aussi là pour vous prévenir contre une copie ou un pastiche.

Mais, au résumé, rien ne vaut la première impression en matière d’appréciation. Le llair n’est souvent que cette sympathie ou cette antipathie immédiate. Il y a des toiles qui sontfrappantes de sincérité comme il en est « qui ne nous reviennent pas ». Surtout n’achetez pas une signature ; vous savez ce qu’il en coûte, à moins cependant que vous ne soyez assez connaisseur pour acquérir un vrai Millet, par exemple, pourvu d’une signature fausse afin de l’authentiquer davantage. Cela s’est vu.

Passons maintenant du côté pile. Notre tableau est retourné. Il s’agit d’un rentoilage, celui-ci est-il sincère, du moins était-il justifié? De quand date cette opération et qui y procéda? Neuf fois sur dix, ne comptez point obtenir ce renseignement de la bouche même du marchand. L’état de conservation de la peinture vous édifiera plus sûrement.

Si le tableau est sur sa toile d’origine, examiner la

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Fig. 71. — Fausse chaise ancienne (bâtie en vieux bois sculptures plaquées, modernes, erreurs de style).

trame. Les trames enduites de vernis coloré, noircies sous des couches de bitume, sont fallacieuses, et surtout lorsque ces couches recouvrent des étiquettes illisibles. Les inscriptions également illisibles sur les châssis ne valent pas mieux encore que les certificats d’origine trop catégoriques. Toutes ces preuves n’ont de l’importance que si l’œuvre est réellement belle, et encore la présence de ces témoignages ne constituerait-elle pas une louche superfétation? La monture du châssis, enfin, a une éloquence non négligeable. Soit, qu’il soit collé, cloué ou chevillé, le châssis a subi une façon différente à travers les époques. Il y a aussi de vieux châssis véritables. De même, les panneaux de bois sur lesquels on peignait dans le temps, étaient assemblés autrement qu’aujourd’hui ; on les cloisonnait souvent, et les instruments qui les équar* rissaient, avaient une hésitation caractéristique.

Si la peinture repose sur une plaque de cuivre, contrôler, sous un éclat de la pâte que l’on soulèvera un peu, la patine du cuivre ; si celui-ci est brillant, couleur de neuf, votre conviction sera faite. Le planage aussi, de la plaque, vous renseignera; des machines perfectionnées remplaçant aujourd’hui la frappe au marteau d’autrefois.

S’agit-il d’une boiserie peinte? Comme rien n’est plus facile au faussaire que de peindre quelque Gupidon, genre Boucher, sur un vieux panneau quelconque, vérifier le style du panneau dont la forme, pour plus de vraisemblance, a été conservée, et s’enquérir de sa

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provenance. Si le panneau en question provient d’un salon ou de quelque autre ensemble, que sont devenus ceux qui l’accompagnaient ? Un panneau de style est rarement isolé.

Si nous avons affaire, enfin, à une peinture su? carton, elle nous sera très suspecte, ce support n’étant point ancien, alors que l?i peinture sur papier remonte, elle, au xvi® siècle, du moins Holbein ne dédaigna-t-il pas cette matière. Dans ce dernier cas, examinons la pâte, le filigrane du papier, comme nous l’avons dit, à propos des dessins.

Méditons sur l’aventure de maints tableaux de prix qu’un habile faussaire copia durant les heures d’attente que l’absence calculée de l’expert (ou du marchand) vous infligea. On vous faisait patienter dans une salle voisine du bureau de l’expert où un artiste opérait activement. Puis, à quelque temps de là, lorsque vous reveniez, on vous montrait la copie de votre tableau (ou sa photographie, d’une reproduction plus rapide) en vous persuadant que l’original du dit tableau n’était point en votre possession et que sa copie ne valait rien. D’autre part, il ne faut pas oublier l’anecdote classique du marchand qui fît écrire par son client, ses nom et adresse au verso d’une peinture, afin qu’on la lui envoie. Or, aussitôt déballée, la peinture apparut détestable, mais le client n’osa se plaindre, d’autant qu’elle portait une suscription de sa main propre et, cependant, le client était « roulé » par le marchand qui lui avait simplement adressé la copie

l’art de reconnaître les fraudes

du tableau, collée sous l’original qu’il avait conservé.

Au résumé, ne point se presser pour acheter, user de la loupe fréquemment, afin d’examiner la qualité, l’esprit, les manies souvent, de la touche qui préside à la facture. Comparer cette facture avec celle d’un original avéré (quelque pièce de musée), n’user enfin, qu’en dernier lieu, de l’essence ou de l’alcool, pour prouver d’une manière irréfutable, qu’un tableau soidisant ancien n’est qu’une peinture récente.

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