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CHAPITRE IX

Les styles après Louis XIII.

Après Louis XIII, le nuage a passé et le soleil egt apparu. Mais ce soleil brille longtemps, à vrai dire, sur l'œuvre de Louis XIII ; du moins la période la plus pure du style Louis XIV date-t-elle du ministère de Mazarin.Laminorité du grand Roi, comme celle de son père, fut marquée par des troubles. Les deux Frondes sévirent. Et il apparaît que ces troubles donnèrent à l'art une gravité, une raison, dont le règne

personnel de Louis XIV se souvint dans son geste large et désinvolte.

La magnificence eût pu s'égarer dans l'excentricité si l'on avait brusqué le sobre modèle précédent; et Ton se contenta d'exalter dans une lumière resplendissante, la timidité noble, la sérénité craintive, l'autorité contrainte de l'esthétique devancière.

C'est ainsi que Louis XIV dut beaucoup à Louis XIII pour son style, qu'il magnifia à son image, à son orgueil, mais dont il respecta la base bien française. Certes, la construction en brique et pierre a disparu maintenant, et le fastueux Louis XIV n'a pas tardé d'écraser de son immense palais de Versailles le modeste château de Versailles créé par son père. Mais, si Ton veut bien se rappeler que l'architecture coloriste, née au temps de Rubens '(comme inspirée de sa palette rutilante) et de Henri IV, monarque aux goûts simples, poursuivie ensuite sous Louis XIII, qui hérita plutôt de la paternité du genre, il faut se souvenir, d'autre part, des constructions en pierre essentiellement Louis XIII. Et c'est de ce mode d'architecture plus particulière au fils de Henri IV, et non plus en collaboration, en suite de règne de Henri IV, que se dégagea l'architecture de Louis XIV.

Louis XIV semble avoir seulement donné de l'ampleur et de la lumière, de l'exubérance et de la joie*

eu

à l'œuvre de son père. Il est vrai que cette exubérance et cette joie sont toute une originalité.

Le poète Malherbe, à la cour de Henri IV, \&ruelle sous Louis XIII, avaient préparé l'épanouissement du beau langage dont le grand siècle devait s'enorgueillir et, pareillement, Rubens devait, avec Michel- Ange, guider le génie de Puget, comme Lemercier, après avoir achevé le Louvre pour Richelieu, succéda à François Mansard dans la direction des travaux du Val-de-Grâce, chef-d'œuvre que Mignard devait décorer d'une gloire.

Néanmoins, l'œuvre de Louis XIV est aussi extraordinaire que personnel. Ce siècle de vanité et de splendeur théâtrale donna à l'art et aux lettres un coup de fouet superbe. L'industrie nationale, si peu florissante auparavant, devint toute-puissante, et l'étranger, au lieu de nous fournir ses modèles, nous emprunta les nôtres. Bref, notre génie en imposera, à cette heure, au monde entier.

C'est Louis XIV qui créa l'Académie des inscriptions et médailles, les Académies des Sciences, de Musique, d'Architecture, etc. ; c'est Louis XIV, enfin, qui, dans le principe de la puissance absolue, imposa l'art et la littérature classiques qui constituent encore le fond de notre enseignement.

Quant au style décoratif du grand Roi, il est dû en propre, au peintre Charles Le Brun, ordonnateur des

travaux de la couronne, peintre en titre du Vice-Dieu. Le xvne siècle, surtout à l'époque de Louis XIV,

Fig. 135. — Lustre en cuivre, style hollandais (Palais de Fontainebleau).

fut le règne de l'homme; le xvme siècle sera celui de la femme. Ces règnes opposés ont chacun une décoration et un mobilier différents, un style contraire engendré par des mœurs autres. Le premier représente

la force, le second la grâce. La majesté du personnage au xvne siècle, sous le Roi-Soleil, se reflète dans un décor pareillement majestueux. Là volumineuse perruque de Louis XIV, qui pare son chef grandiose, trouve son analogie dans le vaste dôme qui couronne les édifices, à cette époque. Théâtral, l'homme parade dans le salon aux ors prodigués. Il s'asseoit dans un siège monumental. Sa superbe reçoit des hommages. Sa suffisance, en somme, met au second plan la femme.

Notons, pour nous en tenir un instant au règne de Louis XIV, que l'architecture du meuble, encore, a trouvé son principe initial dans celle de Louis XIII

Mais combien tous ces fauteuils, tables, cabinets, armoires, etc., ont pris du corps, davantage de tournure et d'éclat, de variété aussi ! Quelle richesse a fait place à la sobriété! Quelle profusion de détails au lieu de la précédente mesure !

Et puis, le geste hier contraint, s'est élargi, donnant au bras du fauteuil, à son siège, à son dossier, plus de développement. Qu'est devenue encore l'unité des tissus, si frappante auparavant? Les grands ramages maintenant convertis en larges rinceaux aux couleurs ardentes, vont chanter sur ces velours, sur ces satins, sur ces soies. Les emblèmes de ia force et de la gloire, des cornes d'abondance, des armes, des trophées toujours un peu lourds, cependant, varie-

ront originalement les ornements de la Renaissance, môles de goût flamand et italien, chers au Louis XIII. En un mot, sous Louis XIV, le décor ne sera plus prisonnier des entrelacs; les fruits et les fleurs en-

Fig. 136. — Une « ruelle», sous Louis XIII, gravure originale d'Abraham Bosse.

guirlandes prendront plus de liberté et de finesse, les guirlandes seront moins exclusives aussi, et l'esprit de la moulure architecturale enfin, sera classique; rais de cœur, oves, denticules, postes, etc. Sans compter que la panse des balustres et supports des meubles s'amincira.

Point de souplesse maintenant, la ligne demeure

encore rigide; point encore de confort ni d'intimité, l'homme n'a pensé qu'à lui, il est imposant comme son décor. Grands appartements; perspectives à perte de vue; escaliers aux degrés habilement ménagés, de même que les terrasses, à un piédestal symbolique, à un effet constant. Le siècle de Louis XIV est le siècle de paraître et du joug auquel les arbres euxmêmes, impitoyablement taillés, sont assujettis.

Qu'est devenue la pénombre où l'on devinait, plus qu'on ne les voyait, les tableaux du Poussin, de Ph. de Champaigne, les tentures de cuir de Cordoue, les verdures de Flandre? A cette heure, tout brille, les glaces reflètent à l'envi les tapisseries des Gobelins, de Beauvais, et les immenses compositions de Le Brun. Évanouies les influences étrangères ; l'art de la France est prépondérant dans des mœurs plus étoffées, ragaillardies.

On pense à haute voix maintenant, l'éloquence comme la littérature y gagnent ; de même, les arts plastiques, encouragés, connaissent une latitude d'expression hier inconnue.

Nous passerons, ensuite au xvme siècle, au règne des femmes. Autre changement motivé par l'introduction de la grâce, de la galanterie et de l'élégance dans une société plus raffinée, plus attendrie.

Désastreux, a-t-on dit, pour la France, le règne de Louis XV ne fut pas moins désastreux pour la royauté;

et, de fait, au bout du régime des favorites qui dirigera les rois, en ce délicieux xvme siècle, derrière la figure timidement répressive de Louis XVI, on aperçoit la Révolution. Après Tordre compressif de

Fig. 137. — Gravure originale d Abraham Bosse.

Louis XIV, succédant à la gravité soucieuse de Louis XIII, vint la réaction de la Régence et de Louis XV. A Tordre et à la majesté se substituèrent, dans la vie sociale comme dans l'architecture, le confort et le caprice. Évolution exquise d'ailleurs, au point de vue de T esthétique, qui seule nous concerne, et, nous saluerons sans plus, Tavènement d'un style

essentiellement français par la grâce, la légèreté et l'esprit.

Depuis la Renaissance, jamais on n'avait vu tant de joliesse, et, l'aurore de la galanterie fut comme une oasis charmante offerte à la tension fatigante, à la longue, de l'attitude et des sentiments.

Dans ce relâchement, dans cet abandon, germèrent l'aménité et le sourire auxquels la ligne répondit.

Avec une révérence, Cupidon décocha ses flèches aux Amours héroïques martialement coiffés de casques. Dans un nuage de poudre de riz, dans une symphonie de roses tendres et de bleus, se lit la métamorphose. Soudain, comme pour répondre à la manière d'alentour, les meubles fléchirent sur leurs pieds, ils se contournèrent, tandis que se pâmaient de fraîcheur leurs tissus, et tout, finalement, s'amenuisa. Évanouies les pompeuses conversations, les cervelles aussi s'évaporèrent, et aujourd'hui on jacasse philosophie, entre deux baisers. Après les fleurs vinrent, sur les tissus, les fleurettes; les colonnes dégénérèrent en colonnettes, et l'on connut les voiles légers, les taffetas clairs, les gaies cotonnades, en place des sombres damas, velours et brocarts.

Tandis que la grâce s'amollit sur le coussin des bergères, tandis qu'elle s'étire voluptueusement dans la douceur des capitons, au mur, les cartouches et les moulures chavirent leurs axes. S'inspirant de l'on-

dulation du corps dans la révérence, les angles s'arrondissent, et comme la parole se fait plus suave, l'harmonie des couleurs suit l'exemple. On donne alors au boudoir sa signification intime et recueillie. C'est le temple où Vénus se pare et où elle soupire dans une

Fig. 138. — Gravure originale d" Abraham Bosse.

lumière tamisée, propice à l'accent de ses charmes.

Le boudoir et le bosquet que l'on voulait autrefois ignorer, apparaissent comme indispensables dans le décor enchanté où se meuvent ces personnages efféminés, au sein même des frivolités.

Qu'est devenu l'air compassé et solennel des personnages du xvii* siècle? Jusqu'à la perruque qui s'est

rapetissée sur leurs têtes ! Il est vrai que, dans la coquetterie exacerbée du moment, la coiffure des femmes, en revanche, sera pyramidale; mais n'est-ce point là l'effet logique du caprice effréné à la recherche, toujours, de plus de beauté?

Ne sentez-vous pas poindre autour de ces êtres précieux, de ces mâles défaillants, la délicatesse des mignardises et autres « mignonnes » mesquineries? Voyez-vous le cadre se resserrer autour des petitsmaîtres? L'intimité succède à l'apparat; le grand geste au menu; la lèvre mesurée auparavant au sourire, comme aux propos sévères, s'épanouit largement, tandis que l'éventail masque la rougeur savante d'un émoi. Dès lors, plus de grands appartements, les cloisons se resserrent; les portes secrètes, les escaliers dérobés, naissent. Et, comme l'oisiveté voisine avec l'ennui, on s'ingénie à flatter les aises dans la multiplication des bibelots, pour amuser les doigts.

Aussi bien les petits meubles où l'on renferme des babioles, vont croître en nombre; leur légèreté sera d'autant agréable aux empressements de la galanterie, et tout cela sera joli, frais et pimpant.

Aux éclats de rire répondront les tintements joyeux d'un lustre en cristal qui reflétera avec empressement, sur ses facettes irisées, des délices de tons, des pâleurs de pâmoison, des roses, des gris, des bleus

à la couleur des sentiments de l'âme. C'est la fadeur même, mais quelle fadeur! Et combien l'art est plus original que sous le grand Roi! Le voici maintenant affranchi, et Watteausous la Régence, et Boucher sous

Fig. 139. — Gravure originale d Abraham Bosse.

Louis XV, s'énonceront en dépit des Grecs et des Romains, avec un génie essentiellement français.

Mais envisageons maintenant une classification après le style Louis XIV, succédané du Louis XIII.

Le style de la Régence rocaille ou rococo exagéra la formule qui prévalut plus classiquement sous Louis XV. Il multiplia les courbes, les volutes et abusa

des détails, après une période où il n'était en somme que du Louis XIV fleuri, qu'un dérivatif du style du grand Roi, amendé et égayé.

Le style Louis XV, ensuite, profitera de l'expérience de la débauche décorative précédente. Tout son avantage résidera en l'ordre qu'il mit dans le désordre, surtout au moment où Mme de Pompadour ramènera vertueusement les écarts de la ligne à certaine simplicité antique.

C'est là l'époque, si l'on veut, du style Louis XV pur, moins encombré de rocaille, plus calme de mouvement, proche, enfin, du Louis XVI, qui, lui, invoquera franchement le retour à l'antique, sans rien abdiquer, néanmoins, de son originalité nationale. Après la tyrannie de Le Brun, la répression d'un Greuze, « s'avisant de donner des mœurs à la peinture »; à cette jolie peinture queWatteauet Boucher avaient introduite, — apparaît bien timide. L'auteur de la Cruche cassée, de la Malédiction paternelle, s'il mit en déroute les Amours « nourris de lait et de roses », les bergers enrubannés et leurs moutons frisés, n'apporte rien de grave, en vérité, dans ses scènes déclamatoires. Réservons donc à David la rude discipline qui débutera sous Louis XVI pour s'affirmer sous Napoléon Ier.

En attendant, constatons le triomphe de notre verve française que d'aucuns malencontreusement voudraient

rabaisser, sous prétexte qu'Edme Bouchardon, que Nicolas Coustou, parmi les sculpteurs, que Watteau, que Boucher etFragonard, parmi les peintres de cette époque délicieuse, n'empruntaient plus à la solennité du classique. Les artistes doivent être l'expression de leur temps, et les méfaits de l'académisme d'ailleurs, nous vengent des pontifes et des catégories.

Nous en arrivons à Louis XVI. L'heure est grave. Une odeur de sang monte qui, néanmoins, ne troublera pas l'insouciance de ces jolies créatures anémiées, toutes de sensibilité, de cette sensibilité inaugurée par la littérature Louis XVI costumé en meunier, Marie- Antoinette et les dames de la cour, vêtues en paysannes, célébreront les plaisirs champêtres, dans des jardins anglais, dans la chaumière de Trianon, à l'ombre de la guillotine.

Nous avons vu Greuze faire les gros yeux pour rire, et si Louis XV conservait encore, avec Gabriel, les principes d'une architecture grandiose, Louis XVI donnera à Marie-Antoinette, comme don de joyeux avènement, le Petit Trianon, une miniature de palais. C'est la fin des monuments pompeux et l'avènement de la nature en décor d'opéra-comique. Vertueusement, désespérément, l'esthétique se raccroche à l'austérité antique, mais plus spécialement en ce qui touche le meuble, car, à côté du restaurateur de la sculpture, Pajou, se dresse le Boucher de la sculpture, Clodion

continuateur victorieux de l'esprit maintenant condamné. Le peintre Louis David, certes, commence à brandir le sceptre du classicisme, à la manière impérieuse de Le Brun ; mais nous le voyons plutôt dominer, répétons-le, sous Napoléon Ier, dont la cour ressemble, sur certains points, à celle de Louis XIV. Maintenant l'orage de la Révolution gronde; les meubles vont s'abîmer dans la tempête, les belles pierres s'écrouleront, et l'image du despotisme, au nout d'une pique, apparaîtra sanglante.

Les styles ont vécu, du moins il faut attendre que le torrent de la Révolution s'écoule, pour recueillir des débris, d'où, fortement amalgamé de gréco-romain, sortira le style Empire. L'aigle s'installe dans le nid des héros antiques, le trône de Napoléon Ier sera celui de César; de même son lit improvisé, comme au soir d'une bataille, ressemblera à une tente que ses lieutenants Percier et Fontaine dessineront. Placez maintenant notre guerrier vêtu en romain au sommet de la colonne Vendôme, et vous aurez le symbole du dictateur et de son style spontané. Lorsque les arts sont à cours d'imagination ou de génie, ils vont, en Grèce ou à Rome, interroger les chefs-d'œuvre du passé.

Cependant, malgré que les artistes français, à travers leurs meilleures conceptions et à toutes époques, aient volontiers ramené leur génie au modèle antique, ils ne faillirent jamais à la personnalité; — nos styles, si

originaux, en sont témoin. Nous avons vu Louis XVI, en dernier lieu, faire un ultime appel au classique, et cependant son style est purement national; mais, au temps du « petit Caporal », on n'eut guère le loisir de se ressaisir. Voici pourquoi les temples, les odéons et autres arcs-de-triomphe grecs, vinrent détonner sous nos cieux. C'était, hélas! le signal de la débandade, à travers laquelle les régimes qui suivirent ne devaient point s'y retrouver. Si nous reconnaissons, en effet, à l'art du mobilier sous le premier Empire, les caractères d'un style, rien, par la suite, ne nous donnera cette sensation. C'est le triomphe de l'indigence imaginative dans le goût désespérément bourgeois. On ne vit que d'emprunts et de redites. On compile et Ton travestit les beaux modèles d'autrefois. Au surplus, le faux luxe, la pacotille, se substituent à la riche matière. Bref, les deux Restaurations, le règne de Napoléon III, échouent piteusement dans des œuvres seulement honnêtes, et la somptueuse chaîne des styles est brisée. Fort heureusement, des audaces méritoires et nécessaires autant que logiques, ont marqué avec succès, dans l'architecture et le meuble ainsi que dans tout l'art décoratif, la base d'une expression caractéristique de nos jours. Saluons donc l'avènement d'une beauté typique qui pourra devenir notre style. La nature, plus encore que la tradition obsédante, à la longue, et d'idéal usé, semble guider nos aspirations

modernes vers des sources nouvelles. Il fautapplaudir à ces recherches intimes, dépouillées de l'habitude, mortelle comme l'exemple qui n'est, souvent, que la morale de la routine. Mieux vaut aller à l'originalité, à travers l'erreur, que de piétiner dans les scientifiques répétitions, adaptations et restaurations rétrogrades, parce que le génie est un monstre d'indiscipline.

JvêdÊÊm^&èÊeÊÈ&ïLimx^i

Fio. 141. — Hôtel de Ville de Reims.

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