CHAPITRE VIII Le costume
Sous Henri IV, la simplicité relative des vêtements généralement noirs, marche de pair avec les répressions du Béarnais, qui, à l'exemple de ses prédécesseurs, avait défendu les passements d'or ou brochés d'or. Nous voyons ensuite Louis XIII promener sa tristesse dans une cour dont la gaîté factice voudrait s'illusionner. L'occasion de la claire dentelle et autres brillantes garnitures, se présente alors pour
le divertissement de la toilette. Mais « la passion des esprits éclairés de ce temps-là à l'égard de tout ce qui avait un air de grandeur » met encore le holà aux débordements aussi bien des dentelles que des galons, franges, etc. , d'or. Les broderies et galons de soie, à condition qu'ils soient de largeur modeste, sont seuls tolérés.
D'ailleurs, il convenait à ce moment, de réagir contre l'importalion étrangère et de favoriser la production nationale. C'est ainsi que les broderies et galons de soie fabriqués en France, de même que le point coupé, dont on faisait de hautes manchettes, des bordures de collets, démanchons, des chutes au corsage des femmes, furent encouragés. Nous allons marquer maintenant une autre étape dans le vêtement d'alors; étape où se fixe la manifestation la plus typique du costume Louis XIII, entre 1620 et 1Gi3. On revient dans les étoiles, aux couleurs unies. Les bigarrures, les bouquets et les ramages sans lesquels il n'était pas auparavant de riches tissus, vont disparaître. Ce mouvement de sobriété décorative déjà sensible sous Henri IV, s'affirme maintenant, et les soies, les satins, se contentent de leurs nets chatoiements. Glissons sur l'harmonie logique de cette uniformité à la fois gracieuse et sévère, avec la couleur du ciel de l'époque, dans le cadre lourd mais de grand air, que nous savons.
Il ne faut pas d'ailleurs comparer l'art de Poussin
Fio. 118. — Fauteuil (Palais de Fontainebleau).
à celui de Watteau et chacune de ces expressions est parfaitement adéquate à son heure.
Après cet exposé général qui, répétons-le, tend
plutôt à fixer un costume d'une pureté classique, à travers des fantaisies dont les nuances échappent à l'étude élémentaire, nous décrirons de la tête aux pieds, nos personnages détachés pour la circonstance, de quelque tableau de l'école flamande.
Sous Louis XIII, la mode de la perruque a été gênéralisée. Le roi avait à peine trente ans lorsqu'il perdit une partie de ses cheveux, qu'ilavail fort beaux. Il eut recours aux artificiels. Ces cheveux n'étaient pas encore tout à fait des perruques, mais de simples coins ou chutes de cheveux très fournies appliquées aux deux
Fig. 119. — Chaise cannée (Palais de Fontainebleau).
Fig. 120. — Chaise.
côtés de ta tête et confondues avec les cheveux nalu
rels. Des mèches bouclaient sur le front. Quant à la barbe, elle se portait à la royale, et les commissures des lèvres s'ornaient d'une moustache relevée. Seul Richelieu conserva la barbe en pointe, tandis que la royale faisait fureur, en souvenir de l'amusement que Louis XIII avait pris à raser lui-même tous ses officiers de manière à ne leur laisser qu'un petit toupet au menton.
Jetez maintenant sur ce chef, l'ombre d'un vaste chapeau de feutre gris ou castor, légèrement retroussé sur le devant ou sur les côtés, e'
Fro. 121. — Fauteuil en cuir (Palais de Fontainebleau).
vous aurez la physionomie de notre personnage,
dont nous allons crayonner la suite des atours.
LE SfYLE LOUIS Xîll
On a conservé le pourpoint de Henri IV, mais il est maintenant court et ajusté au haut du buste. Il se
boutonnera depuis le cou jusqu'au milieu de la poitrine. Ses pans plus longs sur le devant et termines en pointe, s'évasent gracieusement de.chaque côté, découvrant (surledevantseulement) une chemise beuillonnée.
Des boutons remplacent les rubans ; ils servent d'ornement sur le pourpoint comme sur la bande de côté des chausses.
Lesquelles chausses autrefois « en ballon » sont devenues une sorte de pantalon ample descendant jusqu'au mollet à la rencontre du revers de la botte. Ne quittons pas le pourpoint sans déposer dessus un vaste col de dentelle tora-
Fig. 123, — Chaise cannée (Musée de Cluny).
LF COSTUME
bant jusque sur les épaules. Ce col répondra à d'autres blancheurs, exprimées non seulement par des manchelles également en dentelle, non seulement par la chemise sur le devant et sur les côtés, mais encore par la chemise jaillissant d'une fente pratiquée sur la partie antérieure de chaque manche.
Nous avons parlé du haut -déchausses dérivé en pantalon; apercevons un instant le bas entre l'extrémité du pantalon (souvent fermé par une coulisse ou par un ruban bouillonné ; £>ar-
Fio. 124. — Chaise en cuir (Palais de Fontainebleau).
fois aussi, ponctué d'un « crevé ») et la botte.
La botte, alors, s'épanouit au milieu de la jambe, en un ample revers recouvert de lingerie bordée de dentelle.
Sur le pied, on distingue un large ornement en cuir rigide et plat découpant quatre lobes symétriques.
Par-dessus ces bottes en maroquin clair, on chaussait desgak)chesoudes mules, quand on n'allait point encarrosse, afin denepasles salir. Avant 1620, les bottes atteignirent, au contraire, plus haut que mi-cuisses, et leur souplesse épousa les contours de la jambe; sans compter que le bas et la chaussure alternèrent souvent avec la vision de la botte. Mais, à l'instant que nous avons choisi, la botte courte, à entonnoir, règne.
Une écharpe ceint le torse, et la cape ou manteau souple se drape sur un bras ou autour du buste. On porte des gants à longues gardes évasées.
Changements survenus depuis Henri IV, autres modes et détails complémentaires : le pourpoint n'est plus tailladé ou à « crevés », sauf aux manches et aux basques. Le collet est droit, supprimant ainsi les cols rabattus au bénéfice des rotondes ou cols montés sur du carton, au profit de fraiser, à plusieurs rangs tenus horizontaux ou bien se relev ant de-mère la nuque. Ce genre de cols précéda les grands cols formant châle sur les épaules. Les chausses en ballon, encore goûtées, ne tarderont pas à être remplacées
Fig. 125. — Grande armoire à deux corps, milieu du xvne siècle.
par les culottes flottantes que nous avons vues. On porte, sur les bas de soie, que l'on recouvre de bas de laine en hiver, avant l'usage des culottes flottantes, ou lorsque Ton ne se botte pas, des jarretières à nœud pendant, attachées sous le genou. Les bottes souples montante mi-cuisses et chaussant très étroit marchent alors de pair avec les courtes chausses en ballon. Pour aller avec les bas, les souliers sont dits à pont-levis lorsqu'ils sont maintenus au cou-de-pied par deux oreilles, ou à cric s'ils craquent sous les pas. Lorsque Ton montait à cheval avec les culottes flottantes, il fallait maintenir les tiges des bottes épanouies par le haut; à cet effet, on attachait ces tiges, au moyen des tirants, à la ceinture.
Pour en revenir au costume particulièrement caractéristique que nous avons décrit plus haut, nous soulignerons maintenant la sobriété de son élégance et le calme de ses lignes. Plus de choses bouffantes, pendantes et volantes à l'excès, et les couleurs sont devenues discrètes. On ne s'habille plus guère à ce moment que de velours uni et de drap.
Nous parlerons ensuite des femmes. Leur coiffure connaît, après la poudre collante, la liberté des bouclettes rondes et petites. Chignon rond et bouclettes tombant, légères et frisées, de chaque côté de l'ovale, Sur la tête, les cheveux se séparent progi essivement jusqu'au sommet et, dans la coiffure dite « à la gar-
cette », on revient aux faux cheveux, en souvenir d'un essai de perruque réprimé vers 1620. La coquetterie de la coiffure ,
prend un rapide essor (on signale le premier coiffeur pour dames en 1635) et les mèches soyeuses, bouffantes et frisées, reçoivent comme garniture surtout des plumes, deschoux de rubans et des perles. Ornements qui n'exagéreront leur volume et leur luxe que plus tard. On jette sur ces légèretés un large chapeau « mousquetaire » dont la
haute calotte s'ébouriffe de grandes plumes. Les longs cheveux aiment à déborder, tout frisés, sous ce vaste couvre-chef que les précieuses abandonnent à l'allure
Fio. 126. — Horloge dite Religieuse (Palais de Fontainebleau).
martiale de la Grande Mademoiselle, préférant les « ténèbres » ou coiffes de taffetas ou de crêpe.
Du côté du costume : on raccourcit le corsage des robes; les basques tombent sur la jupe en dépit du vertugadin qui ne bouffe plus au-dessus des hanches, dégageant ainsi, un peu, le tour de taille allégé par un retroussis fixe de la robe.
Les « crevés » demeurent au corsage et aux manches. Nous avons vu proscrire les passements d'or ou brochés d'or; puis, nous signalâmes la faveur qui accueillit à leur place les garnitures en passementerie de soie et le point coupé dont nous dîmes les divers emplois. Voici maintenant le col, une faconde col, entre autres, du moins, car la mode chez les femmes fut presque aussi changeante à toutes les époques. Ce col dit monté, se dirige verticalement derrière la tête, et maintient plus que jamais la coiffure en hauteur. Cela stimule, à ce moment (avant 1620), legoût de la perruque, que Ton crêpe, frise et poudre tellement qu'elle semble une coiffe en peau de mouton !
Néanmoins, certaines belles, pour montrer leurs cheveux naturels, n'hésitent pas à les laisser un peu déborder sous la perruque couverte de nœuds de rubans qui les aplatit. Quant au chaperon découpé en pointe sur le front et muni par derrière, d'un appendice destiné à tomber entre les épaules, il demeure plutôt la coiffure des veuves. Signalons ensuite, la
parure, pour sortir, d'un léger et riche mouchoir
Fig. 127. — Cadre d'une glace.
bordé de dentelle, attaché sur les cheveux avec des épingles.
Au cou, un carcan d'un ou plusieurs rangs de perles ou de pierreries enchâssées. « Entre le carcan et le collier (qui battait sur les épaules et sur la poi-
trine), s'ouvrait le collet ou collerette, qui était revenu à ne faire qu'un avec le rabat (ou garniture se rabattant sur la fente du corsage et sur le reste de l'encolure), de sorte que, le plus souvent, le rabat désignait les deux choses ensemble. »
Encolure évasée pour laisser voir les épaules à l'échancrure des robes qui, alors, s'ornent d'un grand col rappelant celui des hommes. Buse à la taille; manchettes dentelées à longues pointes. Le voile qui flottait derrière la nuque de Gabrielle d'Estrées s'est apaisé en mantille, en fichu de dentelle.
Nous détaillerons enfin, 1^ costume le plus typique des femmes, pour faire pendant à celui que nous décrivîmes avec davantage d'intérêt, chez les hommes. Le buste apparaît d'une manière inédite, entièrement dégagé sous la robe.
Corsage baleiné, en pointe; basques découpées sur le côté et dont la partie de devant est arrondie; manches dont les ouvertures attachées par des rubans accusent la chemise bouffante; manchettes montant à mi-coudes; robe laissant le devant du corps à découvert, soit une jupe particulièrement belle, ou tout au moins plus soyeuse et plus claire — souvent en soie changeante — que la robe sur laquelle elle tranche. Jupe très ample à l'époque où les vertugadins existaient encore, et après (1630), tombant droite, flanquée de trois plis plats, plutôt étroite à la base et non à traîne.
Avant d'être unique, la jupe s'étoffait d'une ou de deux autres superposées.
Il est à noter encore, que, à l'époque des vertugadins, la robe telle que nous venons de la voir, réduite à n'être qu'une redingote largement ouverte sur le
Fig. 128. — Lustre en cuivre, style Hollandais (Palais de Fontainebleau).
devant, indépendante du corsage, était très étoffée par derrière. Elle engonçait ainsi, haut placée dans le milieu du dos. et renforcée de trois gros plis en tuyaux, la taille raccourcie. Cette taille que ses deux chutes latérales s'efforçaient d'allonger pourtant, de toute la grâce de sa traîne.
D'une manière générale, on découvre complaisamment le cou, la poitrine et les bras, et, pour corriger la malpropreté corporelle qui se poursuit et se continuera, on se parfume outrageusement. Le fard, au surplus, ajoute excessivement à la fraîcheur du teint, à l'éclat des yeux, et les mouches apparaissent. Il en est pareillement de toutes les sociétés contraintes, qui veulent quand même sourire sous la férule. Et c'est sous le fard, sous le masque encore, que la beauté éternelle se manifeste, que la gaîté perce, que le naturel spirituel et enjoué de notre race enfin, transparaît à Pombre du nuage qui passe.
Aussi bien la jambe fine gainée de rouge frétille malgré tout sous la jupe sombre, et le pied chaussé de souliers à la Choisy ou blotti dans des muletins de maroquin violet, jaune ou fauve, claque quand même, recouvert qu'il est, pour sortir», de patins en velours cramoisi à hautes semelles de liège.
Lorsque nous aurons enfin enfoui pour l'hiver les mains de nos précieuses au sein de luxueux manchons de fourrure, de martre ou d'hermine, voire de velours, nous terminerons par un aperçu du costume dans le peuple.
Le costume des hommes du peuple ne diffère guère, comme forme, de celui des nobles. Mettons à Jacques Bonhomme des bas de laine et qu'il endosse un pourpoint et un haut-de-chausse également de laine ; que
sonchefs'enfoncedansun feutreplus ou moins cabossé et que ses épaules disparaissent sous une ample cape : le voici paré.
La période du costume moderne inaugurée sous Louis XIII, correspond à l'abandon presque complet des armes défensives, et notre paysan s'appuie sur un bâton. Quant aux miséreux et aux mendiants, leur silhouette pittoresque a été magistralement tracée par Jacques Callot {fiff. 72, 73 et 74).
Au tour, maintenant, du coslume des femmes dans le commun.
Celles-ci portent couramment, une camisole à grandes basques, dite hongreline^ d'origine hongroise, îorarae son nom l'indique.
Fig. 129. — Dessin d'un candélabre ou by*as (face et profil).
De cette vulgaire camisole dériva la tenue négligée de quelques grandes dames, aux environs de la naissance de Louis XIV, lesquelles ne craignirent pas d'ajouter à cet emprunt, le tablier qui complétait la tenue
des ménagères du temps. « Unehongrelineet un chapeau d'homme à panache, composaient le costume d'amazone. »
Pour en revenir aux femmes du peuple, elles ignoraient la robe proprement dite, mais elles passaient, sur deux jupes de tissu ordinaire, un corsage souvent aussi riche que celui des dames, et nous ne quitterons pas la hongreline sans signaler la ceinture qui l'accompagnait. Cette ceinture consistait en une large tresse de soie, décorée en partie, de plaques d'orfèvrerie émaillées ou ciselées. « La gloire des chambrières était de mettre trente et quarante écus à
Fig. 130. — Chandeliers (dessin).
leur ceinture, sans préjudice de (la chaîne, aussi d'argent, qui était pour tenir suspendues au flanc toutes
Fig. 131.
Cabinet.
sortes de choses, des clefs, des ciseaux, un couteau, une bourse, etc. »
Et ces chambrières, encore, ornaient coquettement leur coiffe ou leur petit bonnet rond, d'une pièce
d'étoffe carrée qui ombrageait doucement leur front. Au résumé, le costume, sous Louis XIII, a de l'allure et de la noblesse dans son austérité. Plus rationnel, moins tapageur que celui de Louis XIV, il est aussi d'une distinction supérieure.
Fia. 133. — Gravure originale d'Abraham Bosse.