CHAPITRE III Du style moderne
L'individualisme seul, l'anarchie même, devaient se charger de secouer le joug. Dans le désordre des idées mal commandées par une réaction où des artistes, décidés à en finir coûte que coûte avec la routine, prirent la tête, on vit bientôt le meuble naître entre les mains du statuaire et du peintre qui, en compa-
gnie de l'architecte, s'attachèrent bientôl à embellir, suivant leur seule fantaisie, l'ensemble du loyer.
Ces efforts révolutionnaires oni tracé la voir de notre style moderne, rentré aujourd'hui dans la logique du métier, dans la discipline, dans la tradition, sans rien sacrifier à lïdéal sensible qui diversifia les expressions d'art. à chaque temps.
Mais d'abord, existe-t il, à propremenl dire, un style moderne? Nous répondrons par l'affirmative. Insensiblement jusqu'à nos jours, depuis la seconde moitié du xi.v siècle, on constate en France et à l'étranger, dans toutes les expression^ esthétiques* la préoccupation d'un essor intime en rébellion contre l'art dit officiel et la formule académique.
La littérature aidant, dont la quintessence inclina souvent au maladif, à travers les subtilités de l'analyse et de l'inquisition du « soi », Part tout entier fut sensîtif et troublé. Son charme désordonné s'affirmait néanmoins volontaire comme son orientation d'une originalité séduisante; nos mœurs ne tardèrent point à modeler la forme, à dessiner la ligne que l'esthétique nouvelle réclamait des passivités précédentes.
L'ère bourgeoise avait pris fin, condamnée par une recherche distinguée et lasse de la banalité. Aussi bien les métiers ayant failli à la noblesse de l'invention, de l'exécution et de la matière d'où étaient sortis les chefs-d'œuvre précurseurs, ce furent des
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Fie. 21 — Immeuble, avenue Victor-Hugo. Paris, par M. Gh. Plumet.
peintres, des statuaires, des architectes, ainsi que nous l'avons indiqué plus haut, qui brusquèrent les techniques récalcitrantes.
Et depuis, le meuble est revenu à l'ébéniste, le fer à la forge : l'ordre rétabli, mais dans l'esprit nouveau, a mis chaque œuvre à sa place, dans sa traduction compétente.
Nous avons vu le snobisme brandir aussi le drapeau de la révolte. Nous rendrons justice à sa courageuse folie, eu égard à la fragilité des armes dont il disposait au début, et il est certain que, de tout temps, la nouveauté, prônée fatalement par l'excentricité, fit scandale. Que d'aviateurs se sont abîmés sur le sol pour avoir voulu voler trop tôt ! Que de tentatives décoratives échouèrent depuis la Restauration, parce qu'elles s'étaient affirmées prématurément, au point de vue artistique et économique, avec l'étiquette d'un style décrété sur l'heure !
Notre geste « avancé » eût pu succomber sous le ridicule, on différa seulement son indication en en profitant. Il est bien évident qu'un style ne s'improvise pas et que Louis XIV, en prenant place dans le fauteuil de son époque, ne le baptisa point illico à son nom.
11 faut certes, aux créations, le recul des années pour apprécier d'ensemble leur esprit, leur volonté, leur caractéristique, mais il importe aussi que l'on
rentre un jour ou l'autre dans la voie de l'innovation, et les premiers chemins offerts aux novateurs sont des plus tortueux comme des plus glorieux.
Voici pourquoi le modem style ou art nouveau préliminaire, ne saurait être bafoué au chevet du style moderne, non plus que ceux qui s'y employèrent avec hâte, mais résolument. Il brava l'honnêteté académique.
Quels étaient les caractères de cette improvisation réactionnaire? Tout d'abord, naturellement, la recherche de l'originalité — quelquefois aux dépens du confort, ce qui est grave — et la profusion d'ornements empruntés à une flore ou à une faune fantaisistes.
Mais nous remonterons à la source de ce renouveau artistique, non sans avoir préalablement souligné son retour à la nature pour l'inspiration de la forme comme du décor. Le principe qui consiste à boire à la sève même où tous les styles ont puisé, était le plus sûr moyen de stimuler le génie et de le renouveler. Tous les essors partent de la base comme toute base aboutit à un sommet. Et l'ingénuité confond l'expérience, rempart de la routine, en lui fourbissant des armes neuves.
On retourna ainsi à la candide imagerie d'Épinal, — jamais les poupées, il en est d'ailleurs de charmantes dues à M. A. Willette, à M. Poulbot, n'ont été
goûtées des grandes personne^ comme de nosjoars — aux tissus « rococos », à renluminure grossière, pour reprendre terre. Les dessins d'enfants, en raison de leur naïveté, connurent la louange sans doute excessive qu'ils partagèrent avec l'ignorance du dessin — évidemment savoureuse - de littérateurs de talenl encouragés ainsi à illustrer eux-mêmes leurs œuvres...
Ce fut aussi l'avènement « neuf » à côté de notre typographie perfectionnée, de l'antique xylographie...
C'esl, partanl encore de celle idée, que la gravure agonisante revint, de nos jouis, au canif primitif sous couleur d'originalité. Aussi bien i\i'> musiciens modernes retournèrent singulièrement à l'épinette en vue de sensations inédiles, et les théâtres de la Nature ne lurent pas moins rétroactivement à l'ordre du jour de la nouveauté !
Nil nom sub sole, évidemment, mais n'j a-l-il pas quelque puérilité à revenir à l'outil rudimentaire, à l'arène antique, au siècle de la télégraphie sans fil?
Peut-on dire que l'Arcadiede M. Raymond Duncan, ressuscitée en plein Paris moderne, avec le costume même de ses pasteurs et leur art ingénu de formule grecque, soit sincèrement et utilement original ?
Mais Alcibiade, un jour, coupa la queue de son chien...
L'évojution du goût, sous l'empire des mœurs différentes, engendre des styles nouveaux. Tous les
Fig. 22. — Hôtel, rue Octave-Feuillet, à Paris, par M. Ch. Plumet.
styles classiques démontrent cette évidence. La mode, les images, l'esprit, se modifient au gré des époques la littérature aidant, qui flatte, exalte des sentiments divers à travers les alternatives singulières du revenez-y associé à la primeur pour changer le masque.
a Récemment, conférencia M. L. Bonnier, à Versailles, derrière l'ancien escalier des ambassadeurs, on découvrait toute une somptueuse décoration de Lebrun que, en 1749, sans vergogne, M™ de Pompadouravaitdémolie à cinquante ans de distance, noyant dans une maçonnerie, sans même la déposer, une belle grille en fer forgé. Le sentiment, c'est que c'était démodé ; la raison, c'est que, naturellement, on espérait faire mieux en faisant nuire chose, du nouveau.
« Reconnaissons ici le mépris fécond qu'ont toujours professé les siècles de production artistique pour leurs prédécesseurs.
« Louis XV s'apparentait au futur M. Marinetti, le futuriste. Il démolissait l'archéologie pour faire, du moderne.
« C'est l'évolution de l'art, c'est même la tradition. »
L'expression réaliste d'un David Téniers arrachera à Louis XIV cette bourrade : « Qu'on éloigne de moi ces magots! » si choquants dans son art officiel ; elle s'harmonise avec cette opinion du même monarque
sur les œuvres de l'art ogival qu'il attribuait au goût « sauvage » de nos « grossiers aïeux ». Pareillement, la Révolution traitera de monuments « d'esclavage » ceux qui avaient précédé ses élucubrations...
C'est Louis David contre François Boucher; c'est Delacroix contre Ingres; c'est X... contre X... aujourd'hui et demain. Éternelle histoire!
Ces variations né sont point déconcertantes, elles renforcent notre éclectisme et édifient, par comparaison, notre jugement. Nous y goûtons le plaisir de beautés diverses et toujours, pour les apprécier équitablement,nous devrons nous reportera l'époque où ces beautés furent conçues, car il faut à l'œuvre comme à la personnalité, le cadre de son temps, son atmosphère.
Voici pourquoi l'anachronisme décoratif d'une « salamandre », d'un radiateur renaissance ! est stupide, non moins qu'un ascenseur Louis XV, qu'un cadre Louis XIII à un tableau moderne et autant que la vision d'un de nos mondains actuels assis dans un fauteuil... assyrien!
« ... Comprenez-vous, s'écrie le comte de Laborde dans son remarquable rapport sur Y Application des arts à Vindustrie (1851), comment l'art n'a pas été tué sous deux générations de fossoyeurs qui se succèdent lugubrement depuis soixante ans, occupés exclusive- - ment à fouiller les tombeaux des générations passées,
à les copier aveuglément, servilement, sans choix, el comme poussés par un fétichisme fanatique?...
«Quelle atmosphère sépulcrale plane sur ces hommes et combien est grande la nécessité d'aérer el «le parfumer les caves de Tari moderne; combien il esl urgent de constituer (W> hommes pratiques d'une génération saine, vigoureuse, et qui sachent faire une distinction radicale entre Tari créateur el les monu- . ments du passé, comme on dislingue la vie réelle de l'histoire ! »
Le fanatisme du passé s'affirme donc une hérésie, tant au point de vue de la logique que de la réalité; Son snobisme conservateur n'a poinl le mérite fécond de l'autre don! l'audace opère dans la brume de l'aube, plutôt que de scruter les ténèbres du passé. L'antiquaire est l'ennemi du progrès à la façon du directeur de théâtre qui <• reprend • fructueusemenl des pièces dont les droil< d'auteurs son) périmés. Se borner à la tradition, c'est léser Tari moderne qui, lui, s'est appuyé sur la tradition, mais pour prendre son vol vers l'inédit.
Brisons les moules grecs el romains! Les éternels modèles ne doivent point être le modèle éternel. Le document, en principe, anéantit notre originalité comme le musée endort l'effort de noire intellect.. Mais document et musée doivent être respectueusement consultés et médités. On ne peul dignement
s'affranchir de leur exemple comme il serait déplorable d'en être l'esclave.
Fig. 24. — Hôtel, à Neuilly-sur-Seine, par M. Ch. Plumet (cliché A. Chevojon)»
Ecoulons à ce sujet M. Ch. Plumet : « ... Le sens
de l'invention et le sens artistique ne bénéficienl de l'examen des ouvrages anciens que si la technique du métier et l'habileté manuelle sont déjà possédées de façon certaine.
« Si l'apprenti, si l'élève est mis trop tôt et sans être intelligemment averti en présence d'oeuvres de devanciers de toutes les époques ou de tous les pays, il risque de perdre son initiative et sa personnalité, et de s'abandonner paresseusement à la copie de l'ancien ou de l'exotique. »
Nous reviendrons maintenant à l'origine du style moderne.
C'est l'art décoratif qui semble avoir été le plus important facteur du grand mouvement en question, situé, historiquement, vers la seconde partie du xixe siècle, dans toute l'Europe occidentale. Pourtant, l'architecture contribua notamment, par les progrès de l'hygiène et du confort, à l'esthétique nouvelle, et, tandis que nous nous bornerons ici à des généralités, nous renvoyons le lecteur, pour le détail, au chapitre consacré à chaque art.
L'art moderne est d'essence bien française, en dépit d'un pseudo-style venu d'Autriche sous le nom de Sécession (Société des Artistesde Munich), précédé d'un « new style » vers 1895, qui n'était guère français, suivi d'un « art nouveau » et d'un « modem style » dont l'expression jusqu'en 1912 fut seulement
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indicatrice d'une réaction salutaire contre le dispa-
Fig. 23. — Hôtel, à Neuilly-sur-Seine, par M. Ch. Plumet. Détail de la gravure précédente.
rate dans la recherche d'une harmonie, au mépris d'abord des modèles du passé.
Il importe de se pénétrerde- cette priorité que notre
tradition comme la renommée de notre goût devaient imposera travers les apports dune antiquité bien assimilée, d'un moyen âge fortement infusé et d'un romantisme d'art dont Viollet-le-Due en tête, de toute la force de son érudition, avait montré l'exemple.
Les bégaiements de l'expression nouvelle eurent le mérite de ne point succomber au sarcasme. Et il faut savoir gré à ceux qui, par la valeur et la volonté de leur personnalité, convertirent l'é tonne ment <ui admiration, malgré qu'ils connurent l'injustice, l'injure persévérante même, de 1 épithète « munichoise » décernée à l'originalité de leurs œuvres.
Pour le public non averti, tout ce qui choque son habitude de voir est « munichois » ! Le style de Munich hante fatalement la nouveauté. Et ce sont des Français qui propagent cette calomnie!
L'exposition munichoise au Salon d'Automne de 1912, fut néanmoins bienfaisante. Elle démontra l'existence d'un art allemand. Un art allemand avec tous ses défauts, mais originalement allemand, sur lequel nous ne prîmes point exemple esthétique, mais conseil d'émancipation.
« Nous exhibâmes aux badauds éberlués, écrit M. Louis Yauxcelles, des meubles de cuisine peinturlurés en violet, sous prétexte de continuer Boulle et Crescent au xxe siècle. Et l'on vit des fresques en lesquelles Michel-Ange n'eût pas reconnu « l'art des
hommes». Mais c'était là l'exception, et le progrès, surtout dans un pays de tact et de logique, s'achète au prix des outrances nécessaires. »
Certes, notre art décoratif moderne n'est point d'inspiration germaine. Le style en faveur en Allemagne est invariablement, depuis le romantisme, le style gothique. « Depuis cinquante ans, a-t-on justement écrit, les Allemands n'ont rien créé en art, de même qu'ils n'ont rien créé en littérature et que, depuis Wagner, ils n'ont rien créé >en musique. Ce qu'on appelle le style « munichois » est un affreux pot-pourri de style 'grec, de style xvme, de style Louis-Philippe et de style Second Empire... »
Alors que les Allemands déjà n'avaient éprouvé que des échecs aux Expositions de Vienne en 1873 et de Philadelphie en 187(>, à côté de nos succès, nous ne verrons point leurs industries d'art figurer davantage à l'Exposition universelle de Paris, en 1878, « moins à cause de trop récents souvenirs » qu'en raison de leurs précédents déboires. Il est vrai que l'organisation puissante des Teutons et leur méthode têtue ont depuis réagi. Pourtant les Allemands n'ont jamais vécu en art que de la tradition des autres. Ils tâchent simplement, de nos jours, de se renouveler par raison économique et pour rompre aussi avec notre classicisme français. Et c'est le pot-pourri précité qui, sous une forme hybride, « kolossale », où, dans l'ar-
chitecture le style Assyrien pèse de tout son poids, triomphe sans goût et avec une lourdeur sut generis. Il n'empêche que « la France du xixe siècle, rompant avec les traditions qui avaient l'ail sou rayonnement sur le monde pendant près de mille ans, se contente du métier, honorable mais indigne d'elle, de copiste dans les musées ». Et, poursuit M. Louis Honnier, à qui nous avons recours encore, « pendant ce temps, l'Angleterre, l'Espagne, les pays Scandinaves travaillent. L'Allemagne surtout ouvre des • écoles d'art appliqué, les dote sérieusement, les assemble par le puissantlien du Werkbund, improvisant un arl lourd, c'est entendu, mais bien allemand, ce qui, vous le reconnaîtrez, est une qualité, en Allemagne ».
Pourquoi ne poinl être de son temps, tout comme les artistes des xvie, xvne et xvine siècles furent du leur? Mais cela concerne le meuble et Fart appliqué et, en matière de priorité, nous développerons plus tard, non moins incontestablement, notre préexistence originale en architecture comme en peinture et sculpture. Peu importent maintenant les étiquettes d'art nouveau, de modem style trop tôt apposées !
(Et que vaut encore la persistante dénomination d'impressionnisme qui, pour se distinguer, communie dans l'impression avec tout bon tableau quelle qu'en soit la classification I)
Il ne faut retenir de ces mots que la foi d'innovation
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et fatalement, ce lut à travers (\<>> erreurs - celles des styles « coup de fouet», « taenia . «os de mon Ion », « salamandre ». entre autres tàrabiscotages réacteurs, que la lumière se (il j<»ur. Point d'omelette sans casser des œufs. Maintenant que les erreurs se sont classées dans une mise au poinl déjà sensible, on assiste à des flottements qui son! autanl de nuances où s'accroche différemment le goût.
Ainsi l'art décoratif moderne a subi, dans ces dernières années, les influences russe el persane.' On renoua, avec notre xviii6 siècle, la tradition de la grâce et du caprice des lignes, au chant des couleurs de l'Orient, selon la manière de MM. Poirel el Iribe. L'évolution du style de notre lemps, d'ailleurs, nous réserve certainement encore des surprises.
Mais nous reviendrons aux sources du mouvement esthétique en question.
Après la disparition du pur style français, avec la Révolution qui supprima les privilèges des corporations, après Napoléon Ier, après la Restauration et Louis-Philippe dont les arrangements gardent encore leur saveur, dans leur « pauvreté », nous ne méeonnaîtrons poinl, malgré la décadence, l'intérêt des altérations qui suivirent, sinon dans une richesse artistique sans profit ou malencontreuse, du moins dans sa négation même.
Instinctivement et plus ou moins sensiblement, les
époques renouvellent leur cadre et, de fait, la physionomie de nos rues, de nos intérieurs, s'est modifiée, mais sans grand caractère, il est vrai, jusqu'à nos jours.
Et ces transformations s'accomplirent dans l'architecture en cédant d'abord à la sollicitation des matériaux, sinon nouveaux, du moins nouvellement employés. Et puis, les perfectionnements du confort, le souci de l'hygiène, répétons-le, impressionnèrent jusqu'aux fagades dont le décor dut renoncer aussi aux ornements communs.
En dehors de la volonté .de S'affranchir du passé, il y a les nécessités de répondre aux exigences de l'heure et, peu à peu, la nature fut conviée à embellir une forme différente, celle-ci demeurant nettement appropriée au but et étroitement assujettie à la matière.
Les lois de conception actuelles pour l'ornementation, rationnelle et raisonnée pour la forme et la matière, en vue de la destination, résument en somme le code de l'art moderne, l'originalité de son expression unanime.
Voici donc les artistes fatalement entraînés vers un idéal autre que celui de leurs devanciers, et c'est l'Exposition universelle de 1889 qui devait nous révéler pour ainsi dire l'art décoratif nouveau.
Cependant, M. R. Kœchlin, dans Y Art français mo-
gg LE STYLE MODKHM
derne, constate que notre expression décorative dhh derne fut devancée par l'initiative étrangère : La renaissance «les arts décoratifs marche de pair avec la peinture; mais ce rf'est pas en France, malgré les avertissements géniaux du comte de Laborde, qu'aboutirent les premières recherches; l'Allemagne d'ailleurs n'j fut pour rien el l'Angleterre <!<• \\ illiara Morris en eu! l'honneur.
a On peut dire pourtant que ce premier mouvement, quelque intéressant qu'il fût, demeura purement insulaire et n'eiït pas d'action sur le continent, sauf peutêtre en Hollande; il procédait de l'inspiration gothique el orientale, or, la décoration moderne dérive «le ('étude plus directe «le la nature, el c'est à elle que demandèrent cou-cil tous les artistes sur l'effort desquels nous vivons aujourd'hui... En revanche, I 'auteur exalte l'activitéde n<>- recherches nationales «huiles accessoires du mobilier.
C'est dans l'audace <lr l'objet non dans la conception du bibelot inutile — qu'éclot principalement , en France, l'esprit décoratif moderne après l'érudition à bout de souffle.
Mais avant le rayonnement de l'Exposition universelle de 1889, l'éclat de celle de 1878doil retenirnotre attention, d'autant qu'Emile Galle, de Nancy, y fera ses premières armes.
A cette occasion, les architectes Paul Sédille et
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Formigé useront d'une décoration polychrome inédite,et les architectes Davioud et Bourdais étonneront avec leur palais du Trocadéro. Jules Simon poursuivra sa critique philosophique, si clairvoyante, sur les devoirs d'un art plié au service des idées et des mœurs diverses, sur l'orientation directrice et non passive du goût. « On ne garde pas la royauté de la mode avec des imitations, même parfaites. Il faut inventer pour diriger. On peut, sans originalité, marcher à la tête de sa profession, maison ne la mène pas. »
Et Ed. Didron dira son Fait à Tari appliqué à l'industrie entraîné par le faux luxe dans le déguisement de la matière noble, dans l'oubli de la réelle beauté! « C'est ainsi qu'on préfère par vanité un meuble en bois précieux incrusté de nacre et de métal, mais laid, banal et fragile, à un meuble de bois vulgaire, sans décoration, mais pratique, solide et de belle forme, meuble qui, d'ailleurs, reste à créer... »
Pour Didron, l'ouvrier est devenu une « machine animée », et il en revient à l'éducation rétrospective des masses. Autant d'idées fortes et limpides sur lesquelles s'appuient les théories de Tari d'aujourd'hui qui a la prétention de créer sans artifice une beaulé sobre a laquelle l'élite comme la masse serait conviée par le goût averti, dirigé, édifié, converti.
Mais voici poindre Emile Galle, A. Dammouse... à côté des sempiternelles céramiques de la manufacture
de Sèvres. Si M. Dammouse est salué par les rapporteurs « virtuose des grands feux du four », Galle reçoit les éloges curieusement mitigés qui suivent. « Ses modèles ont la saveur des châteaux de la vieille Allemagne, ils sont quelquefois d'un goût un peu brûlai, mais singulièrement décoratifs, de formes bizarrement contournées, de couleurs violentes et curieusement opposées. N'importe, tout cela a l'aspect attrayant, la saveur piquante, le parfum mordant de la femme laide que Ton aime. »
Bref, on n'était point fait à cette beauté, de la séduction de laquelle on ne pouvait se défendre...
En revanche, les Armand Calliat, les Froment- Meurice, les Poussielgue-Rusand, orfèvres, recevaient les éloges accoutumés, qu'ils partageaient avec les Massin, Boucheron, Christofle, bijoutiers-joailliers.
Ghristofle el Boucheron de même que le ciseleur Rault — témoignaient cependant d'un particulier intérêt. Les deux premiers, dans la présentation de plusieurs objets d'art très japonais.
Et, quant à Barbedienne, il lançait son « frotté d'or » si attrayant pour les figures, et.de nouvelles patines.
Mais passons, le bon grain est jeté. On commence à se lasser des redites ; l'architecture frémit sous le joug ; les éducateurs, les gens de goût, l'art et l'industrie fraternisent dans un même idéal de nouveauté
instinctive. Les expositions se pressent — celles organisées en France par Y Union centrale des Beauœ-Âris appliques à VIndustrie sous le titre d' « Exposition des Beaux-Arts appliqués à l'Industrie » faisant suite à celles de 1874 et 187:*), d1 « Exposilions technologiques » (Arts du Bois et du Fer , etc., etc. — et celles de Sydney, Melbourne, Barcelone...
Puis, le mouvement rénovateur s'accuse à l'Exposition Universelle et Internationale de Paris en 1889. Cette fois, réellement, nos techniques d'art sont émues — point toutes — mais le plus grand nombre prennent une décision qui nous vaudra leur résurrection au bout de l'opiniâtreté d'artistes de foi et de talent.
On a appelé le xixe siècle « le siècle du fer » ! à cause de la Tour d'Eiffel et de la Galerie des Machines de Dutert. Ces deux audaces métallurgiques ont en effet leur valeur et leur signification.
Ainsi « le fer, selon E. de Vogue, détrônait le bois et la pierre; le fer devenait artistique parce qu'il cherchait ses moyens d'expression dans sa propre nature, dans sa force, sa légèreté, son élasticité. La beauté n'étant qu'une harmonie entre la forme et la destination ».
La remise en honneur de la ferronnerie en J889 fut donc une révélation d'adaptation féconde en dehors même du-monument exclusivement métallique. Sous
Fig. 27. — Hôtel, rue Mozart, à Paris (fragment d'une façade), par M. Hector Guimard.
le marteau el l'enclume, le fer retrouva sa grâce robuste, tout l'élan de sa matière aifx divers prétextes ; chenets, grilles, rampes, lustres, etc. Tour à tour, forme inflexible ou cadre ajouré, sertissant la terre cuite ou dos bas-reliefs polychromes, selon la volonté d'un Formigé, par exemple; se prêtahl si toul avec force.
Chennévières, d'autre part, estampail l<i zinc, e1 Gayel et Monduit repoussaienl des cuivres; autant de caprices métalliques séduisants pour le décor ou Tobjet.
(< Si nous suivions à l'Exposition de issu, écrivenl MM. (i.-lî. Sandoz el J, Guiffrey, toutes les transformations de nos industries d'art, «lu bois, <!<'- tissus, du métal, de la terre el du verre, non- serions obligés de révéler, une l'ois de plus, que la plupart de nos artisans et de nos industriels sonl surtout des archéologues : dans ce genre, on n'y rencontre pas une défaillanee. »
Certes, mais la tradition se ressaisit h travers cette science du passé fatalement condamnée h mourir de vieillesse et, en architecture, à côté d'Eiffel, de Dutert et de Formigé, on compte des décorateurs comme Paul Sédille, Frantz-Jourdain, qui font appel avec succès aux riantes ressources du grès auxquelles Lœbnitz, Muller, Parvillée les convient.
Dans le meuble, on copié et démarque encore, Ce-
Fig. 28. — Hôtel, rue Mozart, à Paris (fragment d'une façade), par M. Hector Guimard.
pendant le « plaqué semble moins séduire, c'est une indication non indifférente du retour au plein boia en dédain de l'artifice, et lei tapissiers DamOH el Jansen liarmonisml leuri tissus au tondes meubles avec un goiïl rare, tandis que les passementeries du dentellier Warée doivent leur attrait à des Irises d'émaux jolitnenl imprévues.
Mais voici à nouveau Emile I iallé, d<" NaiîCJ . Il l<»r-
cera celle l'ois davantage l'attention, originalement divers et novateur forcené, tour A lour ébéniste, potier, céramiste ou vêfrieï.
Emile Oallé ( il 846-1904 es) a la fois le symbole et tout le programme de notre art moderne, malgré qu'il ne soit encore qu'une exception, el le mystère est ainsi commenté! < Il demande aux motifs d'ornementation de devenir les emblèmes de Is matière ou d'annoncer la destination de l'ouvrage. Sur les flancs et les dessus de ses laide-, de ses commodes, ce ne sont que fleurs, plaides, herbes, oiseaux <>u papillons figurés dans le vrai de leur allure, de leUffl couleurs et jetés en toute liberté le plu- simplement du monde
A côté de (iallé, il faul célébrer Brateau ôl ses étains, le peintre J.-C. Cazin (1841-1901 el ses cuirs mosaïques, Duvelleroy et ses montures d'éventail, Marrou et ses ferronneries, Gruel, Marins Michel et leurs reliures, les frères Yever, Lucien Falize, Diomède et leurs orfèvreries, Armand Calliat et son
orfèvrerie religieuse si curieusement renouvelée...
Cependant des artistes comme Falguière, Roty, Mercié, Barrias, collaborent avex l'art appliqué sous la firme des Christofle, des Boucheron, des Lucien Falize, un peu écrasés, semble-t-il, sous le poids de la matière rare, ivoire, émail, or, argent...
« Parfois Part se heurte à l'art appliqué et la vieille lutte reparaît... »
Pourtant Gustave Sandoz demande à Massin le modèle d'un superbe devant de corsage en joaillerie cl Emile Froment-Meurice s'adresse à Paul Sédille pour la composition d'un beau vase : — ainsi la collaboration ilatte-t-elle sans détours et la conception et la réalisation. Orfèvres et joailliers affirment leur intention de ne demander qu'à la flore leur inspiration el, a-t-on dit, l'évolution décorative, son objectif naturel, étaient si licitement indiqués, que Falize proposa de repousser dans le métal des herbes potagères pour la décoration d'un typique service d'orfèvrerie.
Parmi les apôtres de ce réalisme vivifiant on compte encore les céramistes Deck, Chaplet, Salvetat, Delaherche, Dammouse, Clément Massier, le verrier Rousseau-Léveillé, sans oublier le peintre-graveur Bracquemond (1823-1915), rénovateur du décor naturel, chez Haviland, et Jean Carriès (1850-1894), le sculpteur-céramiste, et la manufacture royale de Copen-
il. STYLE MODERNJ
bague aux belles porcelaines dont la nouveauté n'impressionna guère notre traditionnelle manufacture de Sèvres.
Il ue faudra il point, en somme, exagérer celte <• limnologie des oeuvres. Dans l'enchevêtremenl des peiir sées évolutives el leur chevauchement, une imprécision se dessine au profil d'une ambiance, d'une ère de temps <jui a raison des dates.
El nous voici encore arrêté dans notre expose par un désir d'accuser certains points avant de retomber dans la généralité.
Femme à sa toilette , parMlleJ. Poupelct.
Vases en pâle de verre, par M. René Laliquei