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CHAPITRE VII La Sculpture moderne

Les exigences de la forme en relief, autour de laquelle on tourne, restreignent la liberté d'expression. La représentation statuaire, dépourvue des avantages de la couleur du peintre, doit, pour réaliser la couleur qui lui est propre, captiver la lumière. Et les modelés s'y emploient plus positivement qu'en peinture, les ressources d'illusion étant moindres.

En un mot, la forme statuaire frappe par des moyens plus directement solidaires de la vérité naturelle que la peinture. Elle chante la nudité, le «"morceau » plutôt que la composition, et c'est de ce morceau que doit jaillir l'idée. D'où une éloquence plus difficultueuse en sa concision davantage subordonnée, soit au métier, soit à l'au-delà du métier qui serait le génie, un génie issu du métier supérieur, de la traduction d'une vie intense, d'une expression plastique au service d'une idée.

Or, de nos jours, la sculpture moderne qui pourrait se résumer eu un seul nom, celui d'Auguste Rodin (1840-1917), a singulièment subordonné la forme, l'expression plastique, à l'idée.

C'est tout un bouleversement de la conception des grands statuaires précédents dont les chefs-d'œuvre ne séparent jamais la forme de la pensée dans une représentation conforme à une vérité choisie.

Les Grecs avaient des canons, les Barye, les Rude, les Carpeaux s'étaient davantage rapprochés du frémissement de la vie, Auguste Rodin montra le chemin d'une beauté plus réaliste, plus libre, toujours plus sensible et parlante.

A vrai dire, si A. Rodin côtoie l'antique, s'il apparente son marbre à celui d'une Victoire de Samothrace, par l'accent hautain et le frisson de la chair, son métier puissant fait penser davantage à Michel-

LA SCULPTURE MODERNE

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Fig. 96. — Cheminée, par Bellery-Desfontaines.

Ange (avec ses Ombres^ par exemple), et aussi à Donatello (avec VA//r d'airain .

A. Rodin, cependant, n'a point suivi aveuglément la ligneglorieuse des précurseurs. Il a fait de la forme à lui, qui est superbe, parfois surprenante, jamais indifférente.

Sans doute pourrait-on reprocher à cette forme sa distinction excentrique, la subordination, souvent, de sa facture à une pensée, mais on sent que le maître possède son métier supérieurement et que, chez lui, les abstractions sont volontaires.

Point de doute ici, jamais A. Rodin ne pèche par ignorance, jamais il n'étonne par tes tristes moyens de la nullité, jamais il ne I riche II a trop de talent pour que son génie soit suspect. Mais son métier ne domine' jamais la signification de son œuvre. De même que E. Degas, A. Rodin est sorti triomphant, parle chef-d'œuvre, du sillon classique. Il a eu raison, il eut le droit de se manifester hors cadre. Son originalité est du génie véritable.

« Ce maître, écrit M. Anatole France, a, jusqu'à l'excès, le sens du mouvement, et jamais l'art, avant lui, n'avait à ce point agité, fomenté l'inerte matière. Son intelligence extraordinaire du mouvement va des torsions violentes de tout le corps à ces imperceptibles frissons du visage qui révèlent l'état intérieur et la pensée... »

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« C'est lui, a dit Georges Rodenbach, novateur, inventeur décisif, qui modernisa la sculpture. Aupara-

Fig. 97. — Table-bureau, par Bellery-Desfontaines.

vant la sculpture était la tragédie. Art d'hypogée. Elle s'en tenait aux plis nobles, aux attitudes conventionnelles. M. Rodin trouva de nouvelles inflexions

du corps, des gestes inédits. Il introduit la passion dans la sculpture. Elle est désormais le drame... »

« Ce « révolutionnaire armé de la force classique », suivant l'expression heureuse de M. Gustave Geffroy, a été, pense M. Camille Mauclair, le plus grand artiste français et européen de son temps, et l'un des plus complexes et des plus. puissants motifs de pensée de l'art moderne. Il ne fonde pas une école, mais il influe sur l'âme dune génération. 11 reste isolé, non susceptible d'imitation, mais s'il n'était pas, la statuaire serait privée de son premier régénérateur. En inscrivant les passions dans des symboles, il touche à toutes les sensibilités, et il est le maître des poètes autant que des sculpteurs, parce que ses sujets sont moraux, émotifs, jamais commandés par l'anecdote, baignés de lyrisme universel... »

Il faut voir, en effet, à quelle stérilité en était réduite la statuaire avant cet éclair!

A quel métier pauvre succombaient nos modeleurs de « rotules », assujettis au mouvement convenu, condamnés à une majesté officielle, à une représentation banale et artificielle, sans signification en dehors de son titre !

Si des Dalou, des Falguière, des Frémiet, avaient émergé des grandes expressions sculpturales issues, de l'académisme, que dire de tant de leurs tristes successeurs !

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La révélation d'un Rodin orienta du coup la forme statuaire vers la signification de la vie. La démons-

tration d'un fort en thème s'évadant de l'exclusif métier, était triomphale. Il est dommage seulement que

tant de suiveurs du maître se soient égarés parmi les méandres troublants de sa sûre technique. Ah! la facilité apparente, si séductrice, d'un métier malicieusement affranchi ! Quel scepticisme impose le génie supputé au lieu et place du moindre talent...

Carolus Duran disait : « L'art se fait à coups de sensations... avec beaucoup de science autour, » et je ne sais à quel autre peintre on doit cette boutade : « Ce qu'on ne peut dire on le chante; ce qu'on ne peut dessiner on le colore. »

Mais n'insistons pas sur l'impuissance de la formule en art et sur la louange à laquelle elle donne le change. On n'a, somme toute, que la joie de beauté dont on est digne.

Pour en revenir à Rodin, son audace fit merveille avec un Age d'airain retentissant. C'était de la vérité, de la forme nouvelle que le Saint Jean-Baptiste prêchant (fig . 55j, que le Baiser devaient consacrer parmi tant d'autres énonciations libres et savantes.

Cette forme nouvelle révélée par VAge d'airain connut même, tant elle était vivante, l'injurieux soupçon du moulage sur nature. Le moulage sur nature est à la statuaire ce que la photographie est à la peinture ; une représentation machinale et, l'œil manquant d'habitude, fut choqué de cette- chair palpitante tout comme les chevaux à l'allure du galop, dus au peintre Aimé Morot, eussent offensé la rétine des

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spectateurs faits à la vérité fallacieuse des « coursiers » représentés par Horace Vernet. Cet homme vrai inti-

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