CHAPITRE VIIJ
Le Meuble : A.-C. Boulle. etc.
Les caractères généraux du meuble sous Louis XIV sont la lourdeur et Tapparat.
La lourdeur est un reste du règne précédent où l'influence flamande écrasait tristement; quanta l'apr parât, il résulte de cette négation de la vie intime indiquée par le palais royal, par la cour, qui sert de modèle tout à l'entour. La disparition de la sculpture sur bois au bénéflce du décor métallique etde ladorure, va, d'autre part, changer totalement la physionomie du meuble.
Dans l'ensemble du mobilier, on discerne deux genres différents, indiqués lun par le meuble complètement doré, et l'autre par le meuble de Boulle qui, en marqueterie d'étain, de cuivre ou d'écaillé, estd'un aspect, d'une richesse caractéristiques. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait pas des meubles simplement sculptés en bois naturel. D'ailleurs, il faut admettre que les bourgeois n'avaient pas le moyen d'égaler les fastes de la cour et que, d'autre part, les exemples d'un style sont pris parmi les modèles princiers, ce qui n'empêche pas la modestie des boiseries nues, lambris, stalles d'églises, etc., d'être aussi éloquente en sa manifestation d'époque.
Car tous ces meubles, malgré leur parure plus ou moins cossue, sont harmonisés dans la carrure, dans l'architecture générale, et c'est davantage à l'ensemble de leurs lignes qu'aux motifs décoratifs qui les composent (le style Boulle excepté), qu'on les distingue. Nous voulons dire par là, que le Louis XIV n'offre point des ornements aussi typiques que le Louis XV, le Louis XVI et l'Empire. Ornements plutôt ressassés, tandis que le style du Grand Roi est des plus divers.
Bref, le lecteur, en regardant les gravures consacrées aux détails décoratifs,, devra s'attacher davantage à l'étude de l'esprit des motifs qu'aux motifs eux-mêmes, et son éducation visuelle se com-
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plctera au chapitre final où nous décrivons nos images.
Avant de parler de chaque meuble séparément, nous ferons remarquer que celui-ci, depuis Louis XIV, observe dans l'appartement une place rigoureusement fixée par l'étiquette. Sans doute est-ce à ces temps que remonte l'habitude bourgeoise qui régit strictement pareille ordonnance, de nos jours.
Nos époques décadentes ont bien été jusqu'à prescrire des mobiliers soi-disant « en rapport » avec les pièces qu'ils garnissaient : le style Henri*II à la salle à manger, le style gothique au bureau, le style Louis XV au salon 1
Au xviii^ siècle, l'armoire, moins fréquente qu'au xvii*^ siècle où elle abonde, prend de l'opulence au détriment de la grâce. Elle est d'un seul corps et aussi vaste que l'armoire Renaissance était menue. Il y a des armoires tout en bois comme il en est d'enrichies de bronzes dorés et ciselés, c'est-à-dire que ce meuble — témoin l'armoire normande du temps — sait aussi bien être ordinaire qu'extraordinaire.
A côté des armoires, il y a des « bas d'armoires » qui ne sont que des armoires coupées en deux ; ces meubles vont s'implanter dans les appartements, dès la fin du xvii^ siècle; ils suppléeront à la hauteur souvent impraticable de l'armoire tout entière, nionumoDtale. Voici ensuite la commode, c'est-à-dire la
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FiG. U2. — Armoire de Boulle (Musée du Louvre).
basse armoire à tiroirs et à dessus de marbre encore en usage aujourd'hui. Bérain dessina plusieurs de ces commodes el le célèbre ébéniste BouUe, dont nous parlerons plus loin, en créa d'une forme inédite, ornementées à sa manière somptueuse habituelle. Toutefois, il faut noter que la commode fut particulièrement répandue sous Louis XVI.
Le meuble commence à s'arrondir, à prendre « du ventre » el, on remarquera la particularité des larges cannelures entre les tiroirs [fig. 102), ainsi que les cannelures étroites sur les côtés. Louis XVI ignorera complètement les dites cannelures sur la façade du meuble.
Quant aux tables-consoles, nées au xvn*' siècle, elles précéderont les consoles, extrêmement à la mode au xvin^ siècle. On commence alors à placer les tables à demeure contre la muraille, et leur nom leur vient de ce qu'on n'aperçoit que trois de leurs faces, leurs pieds en retraite, d'autre part, imitant le mouvement de la console.
Sous Louis XIV, on inaugure la table à manger « en fer à cheval » et d'ailleurs, vers cette époque, les tables varient de forme à l'infini et spécialement selon les jeux alors en honneur. Mais il était réservé à ce m2uble un luxe sans pareil, inauguré dès le commencement du siècle, en même temps que la société française se répandait dans les salons. Aux
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tables à tréteaux précédentes, se substituèrent les tables de salon, les tables de luxe. Il en est en marbre rare — rien qu'à la cour de Louis XIV on compte cinq cent soixante-seize tables ornées d'écaillé, de
FiG. 113. — Tabouret
vernis, de bronze doré, d'ébène, de porphyre, de marqueterie et peintes en miniature — il en est en argent massif, ciselées par l'illustre Ballin !
Mais, plus communément, ces tables sont entièrement dorées, comme celles qui ornent notamment la galerie d'Apollon, au Louvre [ftg. 111). A remarquer
la carrure des pieds de ces tables, souvent supportées par des consoles aplaties.
Nous passerons ensuite au buffet. Le buffet a maintenant perdu la signification de meuble fixe qu'on lui donnait aux xiv* et xvi^ siècles, ce n'est pas non plus notre actuel dressoir. Le buffet est devenu une table d'apparat sur laquelle on dresse des gradins.
H. Havard, dans ^on Dictionnaire de Vameublement, cite le buffet disposé dans la cour des Gobelins, lors de la visite du Roi Soleil aux ateliers des meubles de la Couronne; « un buffet de neuf toises de long et élevé de douze degrés », sur lequel « vingt-quatre énormes bassins, autant de vases gigantesques, des brancards dargent, des cuvettes de six pieds de diamètre, des guéridons, des aiguières se groupaient d'une façon superbe ».
Voyons maintenant le bureau où l'art de Boulle triomphera; son aurore coïncidant, comme on l'a fait judicieusement observer, « avec le grand mouvement littéraire, avec l'éclosion du beau langage, avec l'apparition des « précieux » et des « précieuses ». Le bureau, effectivement, sera merveilleusement célébré, tant dans la forme que dans la matière; il y aura, entre lui et la préciosité du verbe, une étroite relation. De même, le secrétaire communiera-t-il de préférence avec les douces confidences du boudoir cher au xvm* siècle, ce même secrétaire gardien du secret des
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FiG. 114. — Armoire (Musée des Arts décoratifs).
tendres missives, qui est devenu harmonieusement, de nos jours, le meuble d'affaires.
La faveur avec laquelle fut accueillie la bibliothèque, ne nous étonnera pas davantage, à l'époque du triomphe des lettres, et Boulle, encore, en lançant ses jolies armoires vitrées, recueillera à la fois le suffrage des érudits et des artistes.
Aussi bien la passion manifestée à l'égard de l'art antique nous valut, dès la fin du xv^ siècle, le médaillier. Et Louis XIV ne manqua pas de faire fabriquer par Philippe Caftieri et Domenico Cucci un médaillier où prendront place les précieux agates, cristaux et médailles qu'il avait au palais des Tuileries, tandis que, d'autre part, Boulle répandait le goût de ce meuble chez les particuliers.
Un coup d'oeil, en passant, au billard, à la passion duquel le fils de Louis XIII se devait d'être fidèle, entre deux parties de jeu de la chouette, non moins prisé. On parle d'un petit billard de huit pieds, sur lequel le roi jouait de préférence et l'on nous apprend (jue, grands et petits, ces meubles, dont quelques-uns ne mesuraient pas moins de onze pieds huit pouces de long sur six pieds de large, étaient recouverts d'une housse de maroquin rouge lorsqu'on les laissait au repos.
Examinons ensuite le lit.
Au xvii'^ siècle, les boiseries monumentales du
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FiG. U5. — Guéridon (Musée du Louvre).
moyen âge firent place, dans les lits, à plus de légèreté. Aux cloisons pleines se substituèrent les colonnettes à moulures ou torses, ou formées de gracieuses cariatides pour soutenir un dais, aux quatre coins du châlit. Et, sous Louis XIV, le dais deviendra un « ciel de lit » en tapisserie, surchargé d'ornements, surtout dans le lit de parade.
On remarquera que, le plus souvent, le ciel de lit, coiffé de piquets de plumes moins vastes qu'au xviii^ siècle, adhère au muroù il estaccolé, sans reposer sur des colonnes à l'avant.
Le lit sera monumental, très rectangulaire, et, du haut du ciel de lit, tomberont des draperies, des pentes et des lambrequins d'étoffes d'autant plus abondants que les boiseries devenaient moins importantes. Draperies, pentes et lambrequins rigides, où des dentelles, des broderies et des galons sont appliqués.
Le lit ligure maintenant dans une alcôve qui a remplacé la ruelle précédente. L'alcôve est une partie'de la chambre séparée du reste de cette chambre par une estrade et quelques colonnes ou ornements d'architecture, généralement une balustrade. Les alcôves au xvii" siècle furent d'une grande richesse et — particularité curieuse — elles désignent aussi une disposition spéciale d'architecture, une encoignure somptueusement ornée où il ne se trouve pas de lit.
Pouren revenirspécialementaulit, il est somptueux,
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Fio. 116. — Mëdaillier sur une console, de Boulle (Musée du Louvre).
elle roi le donne en cadeau non seulement à l'occasion des unions et naissances dans la famille royale, mais encore pour témoigner son amitié à des personnalités de la cour.
Ainsi, le lit offert par Louis XIV à M"^ de La Vallière est « composé de vingt-sept pièces dont dix de tailluré d'or et d'argent par carreaux à fond rouge, avec des chiffres d'or et octogones, où il y avait plusieurs devises d'or et d'argent, et les dix-sept autres pièces de satin vert naissant, parsemé de broderie légère par carreaux, à fond rouge avec chiffres d'or dans lesquels on admirait des bouquets de fleurs ».
Le premier chirurgien du roi, Félix, reçut également en don « un lit en dôme de gaze rayée or et argent et couleur de feu, garny de petite frange et frangeon or et argent, composé d'un fonds, dossier, dix rideaux et trois soubassements, sept festons et la courtepointe de la dite gaze ».
On n'en finirait pas de détailler la beauté de ces lits dans lesquels reposent des personnages même de second plan, et l'exemple du maréchal de Luxembourg, faisant hommage à Louis XIV d'un lit de satin de la Chine, blanc, doublé de taffetas de même nuance et bordé de dentelle d'or et d'argent, nous est une preuve que l'usage singulier d'offrir des lits s'était répandu dans les cours étrangères.
Lit de velours de Gênes cramoisi, doublé de satin
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rouge de même couleur; lit de damas vert, garni d'une frange de soie rehaussée de houppes aurore et blanc avec un frangeon violet et les quatre pommes du lit rehaussées à la houppe ; lit de satin violet dont
FiG. 117. — Table-console (Musée des Arts décoratifs).
les pentes et le soubassement étaient en broderies de toile d'or, de carreaux d'ouvrage à petit point et recordonné de fil d'argent, etc.; autant de couches splendides où revent, à notre déplaisir, non point exclusivement des princesses et des jolies femmesi
mais des hommes, de farouches guerriers, jusqu'à des hommes d'Eglise!
Le beau sexe, tout au plus, sera-t-il traité d'égal à égal par le sexe fort, alors souverain, et le lit de M'"^ de Maintenon sera aussi beau que celui de M"« de La Vallière, aussi riche que celui de M'"** de La Fayette et autres grandes dames; mais il ne dépassera pas le luxe des lits du maréchal de Boufflers, du maréchal d'Effiat, de Henri de Béthune, archevêque de BordeaiLx.
Il faut attendre le xviii"" siècle pour voir les femmes particulièrement bien couchées, mais le xviii® siècle est essentiellement le règne des femmes.
D'ailleurs, si le siège où l'on se repose le jour est maintenant des plus confortables par ses dimensions larges, il manque de moelleux, malgré qu'il soit rembourré. On n'a point songé, à cette époque, à la « bergère » douillette où les formes délicates de la grâce s'alanguissaient plus à l'aise. Le fauteuil Louis XîV est massif, imposant; la courbe de sesbras — bras nus ou garnis d'accotoirs et de manchettes — se développe avec ampleur, tandis que ses pieds contournés portent franchement sur le sol; ces pieds souvent solidarisés par un bâti depuis Louis XIII — traverses ou croisillons — de même que ceux de plusieurs meubles.
Le fauteuil est somptueusement vêtu de tapisserie,
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de brocart d or, d'argent ou de soie, de broderie, de
FiG. 118. — Bois d'une chaise.
velours, de damas ; son bois sculpté de solides orne-
ment?, plutôt carré et anguleux, afTeclionne la dorure. Aussi bien nous rappellerons la similitude du fauteuil Louis XIV avec le personnage de l'époque, et nous allons voir en outre, la signification symbolique de ce fauteuil.
« Chez les souverains, écrit H. Havard [Dictionnaire de Vameuhlement et de la décot^ation)^ il était devenu une manière de trône. »
A Versailles, on s'incline avec respect devant « un grand fauteuil taillé de plusieurs ornements et argenté », qui sert « de trosne au Roy, lorsqu'il donne ses audiences aux ambassadeurs, ledit fauteuil garny de velours enrichi de broderie d'or et d'argent. Le fauteuil, au surplus, devient si bien, à cette époque, le siège royal par excellence, que, dans toutes les pièces où Leurs Majestés s'arrêtent et séjournent, on ne trouve que deux fauteuils : un pour la reine, l'autre pour le roi. Lorsque le roi devait être seul, on ne laissait qu'un unique fauteuil dans la pièce où il daignait se tenir. » Et l'auteur fait observer enfin, qu'il fallait que le roi reçût un autre roi pour tolérer un autre fauteuil que le sien dans la pièce où il se trouvait.
Voyons maintenant la chaise. On s'asseoit à table, au xvii^ siècle, sur des sièges pliants ou perroquets et, à partir du xviii'^ siècle, le perroquet disparaît. Les perroquets sont à dossier tapissé de cuir rouge et vert, d'où leur nom, mais il en est d'autres recouverts
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FiG. 119. — Fauteuil.
de velours cramoisi, de moquette, etc. Plus d'escabeaux incommodes, et la table à manger s'est arrondie. Mentionnons aussi la chaise de paille considérée néanmoins davantage au xviii^ siècle. Cependant, du xvii^ siècle date l'usage du cannage qui garnit plus
FiG. 120. — Table-console (Musée du Louvre).
élégamment que la paille les chaises, fauteuils et tabourets. Vers 1730, on dora la canne des sièges et, pour rendre ces derniers plus confortables, les oreillers apparurent, mais encore timidement.
Le canapé, d'autre part, dont le bois est garni d'un matelas comme tous les meubles de ce genre aux xvii'' et xviii^ siècles, dérive du lit de repos très commun à ces époques. Le canapé Louis XIV se rapproche du
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fauteuil par les grandes dimensions et la garniture.
Fio. 121. — Chaise cannée.
Ses lignes sont carrées et il comporte plusieurs pieds.
Mais nous reviendrons sur la description de ces
meubles et nous en signalerons d'autres dans Ténumé-
ration qui va suivre, des ébénistes et de leurs principales œuvres. Pour Tinstant, nous nous bornons à un exposé du mobilier principal et nous renvoyons le lecteur au chapitre de l'orfèvrerie et des arts décoratifs pour la connaissance des menus objets et bibelots. D'ores et déjà, nous retiendrons le nombre restreint et le caractère non portatif de tous les meubles du grand siècle. Ce n'est qu'au xviii^ siècle que le meuble deviendra léger et volant.
Le plus célèbre des ébénistes de l'éj oque est André- Charles BouUe ou Boule (1642-1732). Boulle sut ériger l'ébénisterie àla hauteur d'un art, et ses chefs-d'œuvre qui portent essentiellement la marque du style de Louis XIV, sont fort recherchés aujourd'hui sous le nom de « meubles de Boulle ». Nous répéterons que ces meubles très caractéristiques cumulent richement les ornements d'or, de cuivre, d'écaillé, d'ivoire, etc., lorsque ce ne sont pas de précieuses mosaïques de bois de l'Inde et du Brésil qui imitent sur ces meubles, aussi bien les plus éloquents sujets d'histoire, de chasses, de paysages, que les variétés les plus imprévues d'animaux, de fleurs et de fruits. Mais toutes ces décorations concourent plutôt à des arabesques qui forment le fond de Tornementation à la fois luxueuse et discrète.
« Une des principales préoccupations de Boulle, écrit A. de Chdimpeaux {Le Meub le) , était la sculpture,
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et, c'est à cette tendance qu'il a dû la majeure partie de son succès. Modeleur habile, il appliquait sur ses meubles des bronzes dorés dont l'expression large et spirituelle rappelait les beaux ouvrages de Coysevox, de Girardon,de Coustou,et de cette école de sculpture
FiG. 122. — Bureau de Boulle (Palais de Versailles).
que développèrent les grands travaux entrepris par Louis XIV pour la décoration des résidences royales. « Ces ornements se détachaient sur un fond de marqueterie d'écaillé noire incrustée d'arabesques de cuivre, dont la finesse et l'originalité ne seront sans doute jamais atteintes. La composition est si habilement pondérée que la grâce des détails ne vient jamais
distraire l'harmonie des lignes générales. Chaque meuble de Boulle présente une forme architprlonique dont chacune des parties se fait respectivement valoir. »
Le célèbre ébéniste, qui eut souvent recours aux dessins de Bérain et à l'assistance de son excellent collègue Domenico Cucci dont les cabinets étaient renommés, s'entendit parfaitement à varier la couleur et l'esprit de ses œuvres, en combinant l'ébène en quoi ses meubles étaient construits, avec les teintes « croustillantes » de l'écaillé, avec lagaîté scintillante du métal de cuivre, d'or moulu et d'or mat, avec le chatoiement enfin des gravures au burin, qui relevaient les applications métalliques. Nous décrirons ensuite, pour plus amples renseignements, quelquesuns des chefs-d'œuvre de Boulle.
Voici une commode en forme de tombeau et dont les tiroirs renflés portent des mascarons en relief el des anneaux de tirage. Ses pieds sont rectangulaires, à console (très fréquents sous Louis XIV), ornés de bronzes. Voici une armoire monumentale fermée par deux battants à six compartiments dont les quatre principaux sont décorés de bas-reliefs représentant les arts libéraux, tandis que sur les côtés, de forme convexe, on aperçoit d'autres ornements. La corniche enfin de ce meuble, qui repose sur des groupes de dauphins, estparée de vases et d'ornements de bronze
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ciselé. La marquelorie de cette armoire est en contrepartie et, des fleurs et des ornements de nacre gravée
et d'écaillé teinte de . ,
couleurs vives, enri- .-»?««£;- -'^
chissent et chantent sur le fond de cuivre.
Voici un cabinet, meuble très usité au xvii" siècle', « d'ébeine moyen, d'ordre ionique, orné de six pilastres de lapis avec ses bazes et chapiteaux de cuivre doré, dans le soubassement duquel il y a trois tableaux do mignatiire représentant trois parties du monde. Dans le premier ordre, sont deux niches avec deux figures de cuivre doré, l'une représentant la Force et l'autre la Tempérance, et au milieu est un
1. Les cabinets, néanmoins, furent moins en faveur sous Louis XIV que sous Louis Xlll, époque où d'autres formes de meubles prévalurent ; mais ils refleurirent au xviii' siècle sous le nom de secrétaires.
FiG. 123. — Chaise à porteurs (Musée des Arts décoratifs).
tableau de mignalure où est dépeinte Rome triomphante; l'ordre supérieur est composé de trois tableaux de mesme mignature qui représentent trois figures romaines; ledit ordre, orné de deux satyres de cuivre doré, portant sur leurs tètes des corbeilles de fruits, servans de pillastres. Le frontispice orné de deux grands cartouches et corniches d'ébeine avec des pierres de lapis rapportées entre lesquelles est dépeint un cadran mignature au milieu duquel il y a une Vénus qui lient un cœur dans sa main droite et, devant elle, est un Cupidon. Le tout profdé de cuivre doré (le profil de cuivre doré est à retenir dans un grand nombre de productions de Boulle) et tous lesdits tableaux entourez d'un petit feston aussy de cuivre doré^ »
Autre description d'un meuble analogue dû au même artiste; il est encore « en ébeine, orné de diverses moulures à ondes et à compartiments sur la face et les costéz remplis de quarréz, losanges, triangles et ovalles d'écaillé de tortue ».
Notons entre parenthèses, que si Louis XIV, comme nous l'avons dit, aimait à ofl'rir des lits en cadeau, il fit don, souvent aussi, de cabinets aux ambassadeurs étrangers et, même, Dangeau conte que certain cabinet, dont les tiroirs étaient remplis de bijoux, fut mis en loterie à Marly parmi les dames présentes.
Voici une élégante console ou tablette, soutenue
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par deux pieds dont la forme conlournée aboutit
FiG. 124. — Fauteuil.
largement à des figures; voici enfin un « bureau de marqueterie de cuivre sur fond d'étain, brisé par-
dessus en deux endroits, aiant six tiroirs par devant, un grand et cinq petits, orné autour d'une petite moulure à feuillage de bronze doré, le quart du quarré de dessus et bordure des angles faicts de nacre de perle sur fond d'ébène, porté sur huit termes d'enfants en consolles de bois doré et argenté, long de deux pieds neuf pouces, sur vingt et un pouces de large et vingt-neuf de haut. »
De Boulle enfin, une grande cassette reposant sur une console en marqueterie de cuivre et d'écaillé, des armoires à deux vantaux, incrustées de cuivre sur champ d'écaillé, des bureaux dont les pieds groupés par quatre sont réunis par des croisillons en X, des miroirs, des cadres en marqueterie de cuivre et d"écaille, des étagères, des horloges à gaine ornées de marqueterie et de figures de cuivre, des écritoires, des armes, des écrans, etc.
Malgré la personnalité évidente de Boulle, les influences de Le Brun, de Bérain, de Cucci apparaissent fatalement dans un grand nombre de ses œuvres, et cela n'est pas d'ailleurs le moindre attrait de leur beauté qui, pour être toujours harmonisée, y gagne une variété dans le résumé et la synthèse même des diverses façons décoratives régies par l'époque.
Avant de quitter le célèbre ébéniste, nous dirons que Louis XlVlui avait donné un logement au Louvre et qu'il le nomma graveur ordinaire des sceaux royaux.
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Notons encore que la manufacture des Gobelins, où nous verrons fabriquer de si belles tapisseries, fut également la manufacture de l'ameublement des maisons royales où Philippe Gaffîeri, les Migliarini, Branchi, et autres sculpteurs habitèrent, ainsi que Domenico Cucci, sculpteur et ciseleur-fondeur, souvent collaborateur de Caffieri dont il terminait les ouvrages.
Parmi les ébénistes contemporains de Boulle, nous retiendrons les noms de Jacques Sommer, Pierre Poitou, Jean Harmant et Jean Oppenordt. De Jacques Sommer et de Pierre Poitou, de beaux parquets marquetés de cuivre et d'étain, à Versailles, à Fontainebleau; de Jean Harmant, des majestueuses estrades en bois de rapport pour les palais de Versailles, du Louvre, des Tuileries, etc. ; de Jean Oppenordt, dont le fils Gilles-Marie Oppenordtfut le fameux architecte du duc d'Orléans, des meubles en marqueterie, fort vantés, qui ont été malheureusement détruits.
arrêtons-nous ensuite à Thorlogerie qui va se rattacher maintenant au meuble. De la montre portative à Thorloge de table, nous devions aboutir à l'horloge dite « religieuse », au cadran augmenté pour qu'on y pût facilement lire l'heure, à distance. Puis, à ces horloges que l'on plaçait bien au jour, contre le mur, succédèrent des horloges reposant sur des consoles ou culs-de-lampe, ou sur des gaines spéciales que
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radjonction d un long balancier motivait. Ces gaines prolongeaient par un second corps, l'horloge « religieuse » et étaient harmonisées à son décor.
Mais quel décor ! Il suffit de savoir que les chefs-
FiG. 126. — Tabouret.
d'oeuvre du célèbre horloger Thuret, que les Bérain, les Lepaultre, habillaient de leur style, étaient posés
sur. des boîtes et gaines dues à
oulle! Écoutez
d'ailleurs cette description d'une horloge de l'époque signée de ce dernier maître : u Elle sonne divers carillons aux heures et est tout enrichie d'orne-
mens de bronze el enfermée dans une boëie de marqueterie de cuivre et d'ébène à trois glaces, portée sur un grand piédestal de même marqueterie, orné par devant des armes de France et, par les costés, des chiffres de Louis XIV, le tout de bronze doré, finy par huit pieds de biche, aussy de bronze doré, le tout ensemble ayant 8 pieds et demi de haut. »
Mais, en dehors de ces horloges monumentales, il y en eut de petites, en métal précieux et, à partir du xviii*' siècle, ces dernières, particulièrement, prirent le nom de pendules et foisonnèrent.
Philippe Caffieri (1634-1716), DomenicoGucci, deux Italiens naturalisés Français, illustrèrent enfin, avec le brillant Antoine Lepaultr? (1621-1691) déjà cité à côté de Le Brun et de Bérain, avec son oncle Jean Lepaultre, parmi les artisans du style Louis XIV, la sculpture sur bois. La manière de Lepaultre a été précieusement relevée sur plusieurs beaux meubles de l'époque. Malgré qu'il ne subsiste plus à Versailles que quelques ])anneaux et des portes dus au ciseau de Caffieri; malgré que quelques cadres seulement, rappellent encore le souvenir de sa manière, ces rares vestiges sont des chefs-d'œuvre ; et, comme décorateur et sculpteur des vaisseaux royaux, le célèbre artiste, qui fut aussi un ciseleur-fondeur prestigieux, ne brilla pas moins dans l'administration de
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la marine, qui s'était attaché son beau talent, à Dunkerque.
Quant à Domenico Gucci, nous avons signalé ses cabinets fameux, et nous le vîmes travailler souvent avec Caffieri et Boulle.
tiG. 127. — Console (Palais de Versailles).
Signalons, enfin, mais plutôt parmi les sculpteurs ornemanistes qui sonneront le glas du véritable style Louis XIV en inclinant vers le style Régence ou fin Louis XIV : Jean-Baptiste Pineau, du Goulon, Julience, etc.
Après cet exposé du meuble et Ténumération de ses meilleurs artisans, quelques observations générales s'imposentr
La sculpture sur bois, tout d'abord, a disparu presque entièrement, tandis que la dorure et le métal brillent partout; les meubles, rigoureusement d'apparat, refusent de se mêler, pour ainsi dire, à la vie intime.
D'ailleurs, nous avons dit combien l'architecture s'opposait au « chez soi » et, à ce propos encore, nous citerons René Ménard {La Décoration au xvii' siècle) : w... Il faut se rappeler la manière dont sont disposés les appartements de Versailles, où toutes les salles sont en enfilade et sans aucun dégagement, pour comprendre combien tout a été con(;u pour le service des courtisans et des domestiques; Louis XIV pouvait y vivre en roi, mais non en chef de famille. »
D'autre part, à côté de la « commodité » de bon aloi indiquée par certains fauteuils et chaises ainsi dénommés, — Molière et Voltaire seraient morts dans un fauteuil de commodité — il y a des sièges spéciaux dont les poètes du temps ne répugnèrent pas à « occuper publiquement les muses » et sur lequels Louis XIV, notamment, trôna encore majestueusement pour le très grand honneur de ceux qu'il voulait bien admettre à son intimité.
Et ces sièges « d'affaires )),au nombre de deux centsoixante-qualorze à Versailles, en disent long sur la « commodité » et l'hygiène — préoccupations, au reste, secondaires parmi tant de splendeur.
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Voyez ces jolies princesses, ces riches seigneurs, vêtus de soies brodées, de velours chamarré d'or, étendus sur leurs chaises longues resplendissantes de sculpture, tendues de tissus aussi resplendissants ; voyez-les passer dans leurs chaises à porteurs qui, sans être encore les bonbonnières du xviii^ siècle, sont déjà des nids, des écrins où la beauté se berce; et vous devrez néanmoins concevoir des doutes sur la pureté de ces épidémies, sur la délicatesse de ces peaux de satin, à qui de mousseuses dentelles, à qui de frais atours font seulement illusion des nettetés élémentaires.
Solidaires de l'écrin dont, pas davantage que les chaises à porteurs, ils n'ont cependant la douceur et l'élégance du xvin" siècle, voici les carrosses. Mentionnons-les au passage, pour suivre notre évocation des couples distingués, solennels, qu'ils voiturent. Les carrosses sont encore peu nombreux sous Louis XIV; leur commodité, par la suite, les propagera, mais, pour rinstant, malgré que l'on ait profité de l'agrément des glaces, inaugurées sous Louis XIII, par le maréchal de Bassompierre, dans un petit carrosse qu'il avait fait construire, ces véhicules empruntent plutôt à l'architecture, de la solidité que du confortable. D'ailleurs, il faut de la lourdeur à la manifestation de cette puissance, et nous savons que la majesté de la décoration, à l'époque qui nous
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occupe, consiste surtout à écraser, à dominer par l'aspect riche et robuste. Comparez plutôt, au musée du Grand Trianon, la ^râce du traîneau de
FiG. 129. — Petite table de Boulle.
W^' de Pompadour, en forme de coquille, à celui de M^^'^de Maintenon que supporte une tortue.
Il nous reste à compléter maintenant le chapitre de cette beauté robuste, de ce luxe, de cet orgueil, paria description de l'orfèvrerie et des arts décoratifs.
D'autres splendeurs nous attendent; elles nous permettront parfois d'insister sur des personnalités qui
cumulèrent fatalement les diverses expressions et matières ; nous achèverons ainsi notre tableau, en le plaçant toujours mieux dans son atmosphère. Après quoi, nos gravures assumeront la tâche dernière, plus éloquente que les mets, même les mieux intentionnés.