CHAPITRE IX
L'Orfèvrerie, l'Art décoratif, etc.
Il eûî été étonnant que le goût de l'argenterie ne couronnât pas le faste de Louis XIV et, tout comme son père, dont des jouels en ar^^ent avaient amusé
l'enfance, et tout comme sa mère de qui Tameublemenl préluda aux débauches de la riche matière, le jeune Louis joua avec des soldats en argent et, plus tard, fit à Torfèvrerie le meilleur accueil.
Le Mercure, d'ailleurs, va nous donner une idée de la prodigalité royale à cet égard ; c'est dans la chambre du Trône, à Versailles, « la table, les guéridons, la garniture de cheminée et le lustre, en argent ; un trône d'argent de huit pieds de haut flanqué de deux scabellons d'argent et, aux quatre coins de la chambre, quatre girandoles portées par des guéridons d'argent de six pieds de haut... » ; dans la galerie des Fêtes et la chambrede Mercure, dans lessalons de réception, cène sont que «... brancards d'argent portant des girandoles, quaisses d'orangers d'argent posées sur des bases de même métal, vases d'argent accompagnant les brancards, torchères dorées portant de grands chandeliers d'argent; tables d'argent, girandoles d'argent, foyers d'argent, lustres d'argent », tout en argent!
D'ailleurs, ces merveilles de l'orfèvrerie, amendées en leur débordement hérité de l'époque précédente où le goût flamand pesait, furent corrigées à la française sur les dessins de Le Brun. Et c'est encore aux Gobelins, où nous vîmes sculpter des meubles superbes, où nous verrons tisser des tapisseries merveilleuses, que l'on exécute la plupart de ces joyaux.
Puis, les désastres de la fin de ce siècle magnifique
l'orfèvrerie, l'art décoratif 231
conduiront toutes ces splendeurs à la Monnaie, et il ne restera plus rien d'un art qui, pour avoir été des
plus florissants, ne laisse à la fonte qu'une déception financière. Les chefs-d'œuvre des Merlin, des Claude Ballin, des Germain, ne pouvaient effective-
meiil s'eslimer au poids, et ce fut la revanche de la Beauté sur la Fortune.
Bref, nous allons dire les plus célèbres orfèvres du temps du Roi Soleil, de qui les rayons se réfléchiront capricieusement, tantôt dans la virulence des ors, tantôt dans le miroir calme de Targent.
Malgré que Thomas Merlin ait brillé des premiers à côté du jeune Louis XIV dont il cisela les jouets et agrémenta plus tard la demeure royale, l'orfèvre le plus fameux de Tépoque demeure Claude Ballin (KUS- 1678). Claude Ballin réalisa la perfection dans son art, auquel il fut amené par la copie des œuvres sereines de Poussin, et c'est pour Louis XIV, pour Versailles, que le maître orfèvre exécuta ces somptueux guéridons en argent, ces canapés, ces tables, ces vases, ces candélabres qui, malheureusement, succombèrent au creuset, en 1689.
Claude Ballin, qu'il ne faut pas confondre avec son neveu du même nom (1660-1754), auteur réputé de la belle couronne du sacre de Louis XV, succéda à Varin comme directeur des balanciers des médailles. Ses chefs-d'œuvre nous sont davantage connus par la gravure; ils se recommandent à l'admiration parla pureté de la ciselure autant que par i'élégance de la forme, la finesse du dessin et l'esprit de la composition.
Entre Claude Ballin et les Germain, il y a place pour Béraindontlesremarqiidbles modèles d'orfèvrerie
l'orfèvrerie, l'art décoratif 233
FiG. 133. — Buis d'un fauteuil.
valent les dessins de meubles et autres décors que nous vantâmes précédemment, ainsi que les cartons de tapisseries examinés plus loin.
Mais Pierre Germain (1G47-1684) et son fils Thomas (1673-1748), poursuivent plus essentiellement la tradition technique de l'orfèvrerie nationale. Le premier de ces artistes, en dehors de ses nombreux travaux pour le palais de Versailles, a exécuté une foule, de jetons représentant les principaux événements du siècle de Louis XIV et on lui doit aussi la ciselure des plaques d'or qui devaient servir de couverture aux Recueils des conquêtes du roi; cette dernière commande de Golbert. Quant à Thomas Germain, indépendamment de son talent d'architecte, il a dû son renom de ciseleur et d'orfèvre à des bassins d'argent conçus pour le grand-duc de Florence et, si les trophées qu'il donna au chœur de Notre-Dame de Paris étaient réputés, le beau soleil d'or, offert par Louis XIV à l'église de Reims, ne le fut pas moins.
A côté de ces grands noms, citons encore Gravet qui fournit au roi une nef d'or fameuse, et Guillaume Loir, Delaunay, gendre de Ballin, René Cousinet, Claude de Villers, Viaucourt, etc., artistes le plus souvent logés au Louvre, et enrégimentés, tous autant qu'ils aient été, sous les ordres de l'infatigable Le Brun.
De Ballin, de Germain, -de Viaucourt, ces beaux chandeliers dont nos conceptions modernes n'ont pu
L ORFEVRERIE, L ART DECORATIF
varier le type normal et qu'ils inaugurèrent. Le chandelier Louis XIV, inspiré du balustre, non point rond, mais à pans, d'aspect carré, robuste et simple.
Decesorfèvres,encore,cesbellesgirandolesquenous voyons apparaître pour la première fois au palais de Versailles, sous le Grand Roi ; ces girandoles dont le corps d'argentou d'or massif s'égayait du chant limpide des cristaux de roche taillés, aux mille feux. Cristaux de roche composant aussi les lustres éblouissants, qui font également leur apparition à l'époque, où ils alternaient avec des lustres en bois sculpté ou en métal, comme ceux que le célèbre Boulle, entre autres, exécuta.
Une caractéristique assez harmonieuse de certains de ces cristaux : leur taille en forme de marguerite ou mieux de petit soleil. Et, de fd en aiguille, de reflet en reflet, nous en arrivons à parler des glaces, inséparables et d'ailleurs créées pour la magnificence de Louis XIV.
Ce fut, en effet, grâce à Colbert — préposé à l'acclimatation en France de tous les procédés de luxe — que Ton arriva, chez nous, à découvrir le moyen de couler des glaces, en place de l'opération précédente du soufflage.
Si des ouvriers vénitiens nous avaient initiés, puis approvisionnés, nous devions bientôt triompher d'eux, et c'est d'Orléans, de Reuilly,de Saint-Gobain, que les
belles glaces coulées se répandirent. M"' de La Val-
FiG. 135. — Fauteuil.
lière, dit-on, ne se fit pas fournir moins de cent quarante-quatre glaces en une seule fois, pour un unique appartement !
Comme la majesté de la cour devait l'emporter sur les futilités de la coquetterie, on juge du souci luxueux de sa répercussion dans ces miroirs, aux dimensions d'ailleursbienmoins vastesque les nôtres, ainsi qu'en font foi les panneaux et les dessus de cheminées du xvii« et du xviii*' siècle, en plusieurs morceaux juxtaposés.
Deux mots maintenant de cette ferronnerie luxueuse du xvn*' siècle, qui semble, par sa préciosité, se rattacher à la ciselure. Rampes, chenets, balcons, grilles — ces grilles si usitées alors comme fermeture— rivalisent d'élégance et de noblesse. Jusqu'aux portes en fer forgé — celles notamment du chAteau de Maisons (aujourd'hui au Louvre (/?//. 104), à l'entrée de la galerie d'Apollon) — qui ne se refusent pas la richesse et la perfection! Les grilles de Versailles — dont le prix élevé causa la disgrâce de Colbert — ne comptent-elles pas parmi les chefs-d'œuvre de la serrurerie?
Aussi bien devons-nous joindre à cette énuméralion, dans la pensée connexe de la sertissure avec la pierre précieuse, la ferronnerie d'art étant proche de la bijouterie, les merveilles dues aux lapidaires Megliorini, Gachetti et Branchi.
Megliorini, qui se mesurera avec Boulle dans Tébénisterie, Megliorini de qui les lourdes tables enrichies de mosaïques précieuses, dites pierres de Florence, de
marbres rares, sont admirables, surtout peut-être pour
Fio. 136. — Écran.
leur opulence que,complaisamment, les glaces d'alentour reflétaient àTenvi.
f40 LE STYLE LOUIS XIV
Nous allons passer ensuite à rélude de la lapiss\ rie. C'est aux Gobelins (du nom d\in «teinturier du xv^ siècle, Jean Gobelin, qui s'était établi le premier sur les bords de la Bièvre) que Colbert résolut de fonder, à la place de la précédente fabrique où plusieurs industriels s'étaient succédé, la Manufacture royale des meubles de la Couronne. Le Brun, aussitôt appelé à la tète de cette importante institution, à laquelle appartenaient, comme nous l'avons dit, tous les artistes du meuble et de ses annexes, ne fut plus, à la fin du règne, que directeur d'une manufacture de tapisseries. Ainsi s'effondrait, dans les revers de la fin du règne, le rêve vaste de Colbert, qui était de grouper à la fois tous les arts sous la direction d'un artiste, comme il avait déjà réuni, à l'Académie de France, à Rome (dont nous avons fait notre villa Médicis), les architectes, les peintres et les sculpteurs.
Il est vrai que la célébrité de la manufacture de tapisseries des Gobelins ne pouvait que gagner à cette spécialité, dont la gloire, inaugurée sous Louis XIV, ne s'est point altérée de nos jours.
Toutefois, il faut dire que jamais, comme à l'époque en question, on n'eut de geste plus généreux, de pensée plus ample, et lorsque l'on examine la peinture des maîtres de ce temps — au-dessus desquels plane le style superbe de Le Brun — on n'a point de peine à se figurer que la tapisserie ait trouvé
dans cette expression parfaitement décorative, son éloquence la plus accomplie. C'est toujours cette même unanimité du talent, voire du génie, mais du génie docile, qui nous séduit. Le Brun, pendant près de trente années, dirigea officiellement le chœur des
FiG. 13T. — Bas d'armoire (Musée du Louvre).
harmonies traditionnelles et classiques avec un ensemble parfait, d'autant plus que Louis XIV, tout comme François P-", n'hésita jamais à faire venir en France les artistes qui brillaient à l'étranger. Mais qui démêlera parmi toutes ces productions majestueuses, dans cette fusion de la beauté, l'apport de ces étrangers? Nous les avons ncutndisés. ils sont en-
l'orfèvrerie, l'art décoratif 243
globes dans notre génie, et c'est pêle-mêle que leurs
FiG. 139. — Chaise cannée.
noms viennent sous notre plume; la consonance de ces noms, plutôt que la personnalité de l'œuvre, les écartant de notre nationalité. C'est Monnoyer, Desportes,
Bonnemer, Nicolas Loir, Van der Meulen, de Plalenberg, Martin dit des Batailles, de Genoels; c'est Cussart, Bon Boulongne, etc., peintres du plus grand mérite et dont le talent spécial fera maintenant merveille dans la tapisserie.
D'autre part, Le Brun en personne donnait des modèles inoubliables, tantôt se conformant, dans ses cartons, aux strictes ressources techniques delà tapisserie, selon encore les modes décoratifs adoptés précédemment, avec notamment sa série des Châteaux^ des Saisons, des Mois^ des Éléments, tantôt renonçant à marcher dans les sentiers battus, au mépris même des exigences matérielles de la tapisserie, exécutant alors de véritables tableaux.
Cette dernière pratique obligea le grand artiste à des colorations de laines renouvelées des tapisseries anciennes, à des recherches de tonalités dont la reproduction de son Histoire d'Alexandre, des Actes de la vie du Roi, de Y Histoire de Moïse, sont des témoignages. Mais la fantaisie de Le Brun ne devait pas s'arrêter là, et son innovation du modèle peint à l'huile, en place du précédent carton dessiné et colorié, com pliqua souvent le métier du tapissier qui, par la suite, devait exécuter, la mort dans l'âme, des tableaux sans aucun sens décoratif, c'est-à-dire en contradiction avec le but même de leur réalisation. D'où une décadence fatale de cet art, par la suite.
l'orfèvrerie, l'art décoratif 245
Toutefois, Charles Le Brun ne faillit jamais, dans ses peintures, à l'esprit ornemental. Essentiellement décorateur ainsi que son école, il naquit au contraire.
FiG. 140. — Table-console surmontée d'une statuette équestre de Louis XIV (Palais de Versailles).
pour la tapisserie, qu'il modifia seulement au goût de son époque et de son roi dont il refléta à ravir la majesté, l'orgueil. Il faut voir la richesse inventive des bordures qui encadrent les tableaux tapissés de Le Brun, la magnificence de ces emblèmes, de ces
cartouches, de ces moulures ornées où les fines arabesques elles figurines jouent dans Tenvolée des draperies, dans la coulée des guirlandes de fleurs, dans raraoncellement des trophées.
Au résumé, Le Brun et les maîtres à sa suite, avec leurs compositions sévères, ont indiqué une unité de grandiose qui, dans la tapisserie (nous savons qu'il en est de même pour la peinture) n'a jamais été dépassée et, d'ailleurs, la technique de la tapisserie donna parallèlement alors, son plus bel efi'ort.
Puis à Colbert succédera Louvois, qui ramènera la tapisserie à une sobriété mal en rapport avec la beauté de sa matière et, après avoir supprimé les fils d'or et d'argent précédemment usités, le nouveau ministre s'en prendra au méiite même de Le Brun. Ce sera l'avènement de Mignard, irréconciliable ennemi du célèbre intendant des Beaux-Arts sous Louis XIV. Mignard au déclin de la vie, n'administrera guère que platoniquement la fameuse manufacture, dont la source de chefs-d'œuvre néanmoins ne sera pas tarie, tandis que les vestiges de ses traditions et de son organisation primitive dureront encore jusqu'à la Révolution.
Après Mignard, auteur des beaux modèles de la galerie dy château de Saint - Cîoud, Mansard et Robert de Cotte prendront l'heureuse suite — moins luxueuse cependant car l'argent est rare — et ils
l'orfèvrerie, l'art décoratif 247
termineront la Tenture des Indes d'après Monnoyer,
FiG. 141. — Fauteuil canné.
Yvart, Bonnemer, entre autres adaptateurs d'une suite de tableaux olTerts à Louis XIV par le prince de Nassau. On commence aussi à tisser les Mois gro-
tesques d'Audran, lorsque survient la mort de Mansard ae qui Louis XIV prend ^ d'une manière si imprévue— la place, en se déclarant Tordonnateur suprême el le surintendant de ses propres bâtiments, assisté en cette tâche par le duc d'Antin, placé sous ses ordres.
Mais, sans nous arrêter à ce dernier acte d'autorité d'un souverain dont l'âge avait encore accusé les présomptions, signalons, à l'avantage de son goût éclairé, la fondation, parallèle àcelle des Gobelins, de la célèbre manufacture de tapisseries de Beauvais. A Beaiivais, on exécuta ces tissus pour meubles, écrans, portières, avec décors de fleurs, d'ornements ou de natures mortes, d'une grande finesse, qu'il nous est donné d'admirer encore de nos jours où la fabrication luxueuse n'a pas ralenti sa renommée.
A Louis XIV revient aussi le mérite de la réorganisation des anciennes fabriques de Felletia et d'Aubusson.
Disons, en terminant le chapitre de la tapisserie, que les chefs-d'œuvre sortis de la manufacture des Gobelins étaient le plus souvent donnés en présent, soit aux souverains, soit aux personnages à qui le roi voulait témoigner sa faveur, et que les riches particuliers pouvaient aussi se procurer les fameuses tentures sur commande.
Il faut constater encore que les Gobelins s'étaient
Fio. 142. — Bois d'un écran.
spécialisésdansla reproduction (lessujelsallégoriques, historiques ou mythologiques, des portraits et des tableauxde genre, tandis qu'à Beauvais, la production relevait exclusivement de roriiement; la tapisserie de Beauvais ne put du reste prétendre aux grands effets décoratifs des Gobelins et sa tâche, plus humble, consista de préférence en la garniture des meubles, écrans, coussins et autres tentures plus essentiellement mobilières. Quant aux autres tissus, ils vont retenir un instant notre attention.
Le satin futtrèsen vogue à la cour. Peint, ainsi que le gros de Naples et le velours, il varie volontiers des tapisseries de laine. On le brode, il est aussi broché, à fleurs d'or, sa magnificence ne connaît pas de bornes, d'autant qu'il veut rivaliser avec les belles conceptions du décor chinois. En dehors du satin de la Chine, MarceHn Charlier, à Saint-Maur, près de Paris, fabrique également, grâce à la faveur de Louis XIV, le précieux tissu. Et l'on dit que le roi poussa son amour pour les étoffes brillantes, jusiju'à faire couvrir de satin rouge les matelas de M''*' de La Vallière!
Du côté de la soie, la manufacture de Lyon prend, au xvii^ et au xviii*' siècle, un nouvel essor, grâce à Charlier déjà nommé, grâce aux manufacturiers lyonnais Duc, Marsollier, Beynon; grâce enfin à Tillustre Jacquart dont les métiers devaient révolutionner l'industrie de la soie, au point que celle-ci ne fut jamais
L'onFÈVKErxiE, l'art décoratif
aussi florissanle qu'à ces époques. Dans cette belle période, il faut aussi retenir les noms du teinturier Girardon, de Grégoire, à qui l'on doit des beaux tissages en velours de soie d'après des tableaux de
FiG. 143.
Banquette.
Philippe de Lasalle, dessinateur, mécanicien et fabricant, aussi expert en les trois qualités.
Passons sur le taffetas, d'ailleurs fort apprécié sous Louis XIV, et arrêtons-nous au velours non moins goûté alors. Nousretrouvons,ici encore, le nom célèbre de Charlier qui, toujours dans sa manufacture de Saint-Maur où ses soies n'étaient pas moins réputées
que ses salins, donna au velours sa perfection en France.
A noter aussi, parmi les dessinateurs appelés à décorer le velours, le fameux Bérain. Velours cannelé servant de fond à des broderies, garniture chère à tant d'ameublements de l'époque; velours de Gênes, velours frappé ou ciselé, autant de variétés dans le prétexte de beauté, mais le culte de Louis XIV pour le brocart est encore plus marqué.
Cette somptueuse étoffe de soie, brochée d'or ou d'argent, devait nécessairement accompagner le décor magnifique qui nous occupe. C'était la matière précieuse, assouplie, qui convenait le mieux à l'accompagnement des lambris étincelants ; c'était le rehaut le plus en harmonie, le plus digne de l'incommensurable orgueil, de tout cet éclaboussement de luxe.
Bref, avant de toucher quelques mots de la dentelle, pour son complément de richesse, il faut retenir, dans tous ces tissus, plutôt leur fermeté que leur caresse, plutôt la chaleur de leur colons que leur fraîcheur. Les plis majestueux n'appartiennent pas aux étoffes de gaze ni de linon et, d autre part, les fleurettes ne s'accorderaient pas avec le sérieux de l'époque. On est aux grands ramages, aux fonds criards, et les soieries de Lyon affectionnent le décor de lleurs disposées en rinceaux.
Nous voici arrivés à la dentelle qui, sous Louis XIV,
l'orfèvrerie, l'art décoratif 253
vn lutter avec succès contre Tindustrie étrangère, et,
FiG. 144. — Chaise cannée.
en attendant que les points d'Argentan et d'Alençon, particulièrement légers et élégants, viennent délicieusement parer les costumes qui naîtront, aussi légers
et élégants, dès la fin du xvii^ siècle, nous voyons les grands seigneurs, à la suite du Roi Soleil, arborer à leurs canons, à leurs manchettes, jabots et bas-dechausses, de belles dentelles.
Dans Tameublement, on recourt de même à la guipure, aux délicates Valenciennes, et l'exemple de cette décoration vaporeuse s'étend jusqu'aux églises.
Mais nous reviendrons sur la dentelle lorsque nous parlerons du costume et, avant de la quitter ici, à l'état de rideau ou de garniture de toilette, nous insisterons plutôt sur l'intention desa richesse présente que sursondésirde mièvrerie. Ce n'estqu'auxviii*siècleque ladentelle s'emparera delà grâce, dans son temple : le boudoir. Pour l'instant, sonluxeestseulrecherché, il ne s'agit point encore uniquementde coquetterie. Nous en dirons autant de la broderie, si fort prisée cependant sous Louis XIV, mais à vrai dire moins « personnellement » pratiquée que sous Louis XV, où l'on brodait jusque dans les casernes... Le siècle du Grand Roi fut celui des hommes, ne l'oublions pas, et le règne des femmes sera marqué par lexviii^ siècle. Ici une mâle expression, là une délicieuse faiblesse. Les styles sont l'image des mœurs, la formule des caprices du goût flatté par la mode — toujours la réaction de quelque chose ; les styles sont aussi le reflet physique de l'individu bercé ou fouetté dans son intellect, par la littérature tour à tour noble, tendre, artificielle ou vraie.
i/oRFÈvnnRiE, l'art décoratif
selon les génies que la fantaisie agrée sur Theure. Et il s'ensuit toute la difTérence des styles entre eux, loutleur contraste né du seul plaisir de changer dans une société nouvelle.
Pour rinstant, nous sommes sous la férule d'un
FiG. 145. — Table-console (Palais de Versailles).
homme — il importe de le rappeler au moment où nous signalons des « mignardises » sur la vertu desquelles on pourrait se tromper.
Nous allons parler maintenant de la faïence de Rouen qui, avec Polerat et Brument surtout, atteignit à son apogée, vers 1699. Lorsque la vaisselle d'or, de vermeil, d'argent, eut été envoyée, de par lesédits
royaux, à la Monnaie, la faïence devint en vogue et si, auparavant, les faïences étrangères avaient été déjà adoptées par les personnes de haute condition, tout le monde, sans distinction de rang, se rabattit, lors de la débâcle économique, sur les créations céramiques nationales ; d'où Tessor de la brillante fabrication rouennaise, suivie de près par la non moins délicate production de Mousliers. On connaît la beauté des faïences de Rouen à décor polychrome, à décor ocré, à décor rayonnant, symétrique, à décor chinois, japonais, à la corne, et les faïences de Moustiers ne sont pas moins réputées, soit qu'elles reproduisent en camaïeu bleu les charmants dessins d'Antonio Tempesla, soit qu'elles s'inspirent des modèles du Bérain et plus lard de Claude Gillot, toujours monochromes, soit qu'elles apparaissent fadement polychromes, dans la suite, avec de timides médaillons enguirlandés de fleurs.
Deux mots ensuite du bijou, qui vient tout naturellement clore ce chapitre de l'art décoratif.
Sous Louis XIV, le bijou sera majestueux et enflé, somptueux et un peu lourd, comme tout à l'entour. Les pierres précieuses et les riches étoffes (dont nous parlerons au costume), rapportées par Tavernier et Chardin de leurs voyages en Europe, viennent bien à leur heure, et le diamant, naturellement, sera le joyau préféré, tandis que le métal n'offrira plus qu'un inté-
l'orfèvrerie, l'art décoratif
FiG. 146. — Écran.
rôt secondaire. Mazarin s'est plu à réunir des gemmes splendides, et il léguera les plus remarquables à la Couronne de France (le « Mazarin » notamment, diamant à cinq pans, de la plus belle eau, figure au Louvre, dans cette collection nationale), à la reine et au duc d'Anjou.
Dans les cheveux et dans la parure des femmes, ce ne sont que bouquets et nœuds de rubans sertis de diamants et de pierreries; même, le roi, les princes et les dames de la cour, en couvrent leur vêtements. C'est ainsi que s'achève, dans une opulente et massive manifestation de la fortune, la confusion des bijoux élégants et ciselés de la Renaissance. Le goût de paraître a détruit certaine délicatesse purement artistique du passé, mais on y gagne un coup d'œil inouï.
Du bijou à la cassette, il n'y a qu'un pas. Voici, en dehors des cassettes de mariage dues à Boulle, qui tiennent plutôt du meuble, les cassettes « de nuit », alors très en faveur. Les cassettes de nuit conviennent aussi bien aux hommes qu'aux femmes; elles contiennent par exemple : « une thoilette, un bonnet de nuit, un estuy à peignes, un miroir et autres ustensiles ».
Aussi bien, ces cassettes, que l'on s'attendrait à ne voir que dans la chambre à coucher de Vénus, dégénèrent en cantines entre les mains d'Apollon — du roi, si Ton préfère. Mais la cantine de Louis XIV est en
L ORFEVRERIE, L ART DECORATIF
or; en or sa « chocolatière», en or les gobelets, salières, cuillères, salves (soucoupes sur lesquelles on pré-
o fi
•Ai
sentait certains objets à un prince), bouteilles, etc.,
qui constituent la cantine marquée des deux fameux L.
Et la cassette, où nous aimerions à ne contempler
que le feu des bijoux, que de jolies fanfreluches féminines — et il y en eut de magnifiques dans le genre — s'abaissera encore à n'être qu'un coffre à dessins! Il est vrai que ce seront des dessins de Van der Meulen, de Pierre Mignard.
11 n'empôche que la cassette, devenant aussi bien un meuble masculin qu'un meuble féminin, ne nous étonne pas dans ce siècle oij la superbe des hommes écrasa volontiers la grâce des femmes.
Néanmoins, le miroir, qu'il soit de poche, de trousse, de main ou de ceinture, ne reflétera que le beau sexe, malgré (jue le roi — mais il s'agit du roi — « s'habille, se dés'habille ou change de bardes »
en présence d'un grand miroir que lui tient un valet de chambre ; et H. Havard nous apprend que cet objet de toilette sera bientôt avantageusement muni d'un pied ou d'un valet, en souvenir symbolique de la fin d'une incommodité.
FiG. 148. — Torchère.
l'orfèvrerie, l'art décoratif
De fragilifé en fragilité, nous glissons à révenlail qui, ayant banni la plume, va maintenant s'enrichir de peintures. Leventail du grand siècle ne pouvait être que majestueux. Le voici tout entier en ivoire, en os; quelquefois aussi en papier, en cuir, en taffetas, en canepin, monté sur or, argent, nacre, ivoire ou sur bois de calembour, fort à la mode à cette époque. Il est plissé et un peu haut; son décor est allégorique. Il sert à deux fins, il évente et préserve du soleil. L'étiquette régit sa contenance, et les femmes ne le quittent ni nuit ni jour. C'est seulement sous Louis XV que l'éventail revêtira des sujets libertins à l'ombre desquels le front se cachera, à peine, pour rougir.
Ici, point davantage que la dentelle et la broderie ne nous avaient émus sous Louis XIV dans le sens de la faiblesse ou de la mièvrerie, nous ne considérerons l'éventail comme un jouet féminin. Le décor de
FiG. 149. — Détail de la torchère précédente.
Tévenlail Louis XIV répond à lasolomiilé de son geste commandé. Il n'est point encore le complice de la pudeur, il serait plutôt le confident des nobles passions, du moins ne sont-ce que des attitudes qu'il prétend abriter. Mais nous allons parler du costume au chapitre suivant : nous y compléterons cette physionomie des tissus, des joyaux et des atours accessoires qui touchent encore à Tari décoratif, dans la toilette.