CHAPITRE X
Le Costume
En tête du costume, il faut inscrire la perruque, fondamentale ; revenons-y. Nous avons dit le symbole de cette perruque vaste, dont les boucles dressées, étagées, retombent sur les épaules et sur le dos; nous savons aussi la majesté que ce fronton de cheveux prêtait à la façade masculine. Blondes, noires, puis blanches, les perruques d'alors empruntèrent toutes sortes de formes, et elles coiffèrent indifféremment gentilshommes, magistrats, médecins, avocats et simples bourgeois, ne rencontrant de résistance que de la part d'une partie du clergé.
Et voyez combien le poids de ces perruques était en harmonie avec le « poids » des personnages qu'elles avantageaient! Elles ne pesaient pas moins de deux livres et, quant à leur prix, — elles coûtaient jusqu'à mille écus (9.000 francs) — il nous apparaît pareillement d'accordavec Timportance de la majesté qu'elles imposaient, uniformément, sans souci de la valeur personnelle ni de la fortune de chacun. Cette mode était ainsi ruineuse, en raison précisément de sa grandiloquente banalité, et il faut nous souvenir de la perruque légendaire de Chapelain
... Qui de front en front passant à des neveux, Devait avoir plus d'ans qu'elle n'eut de cheveux,
étant donné que tout le monde ne pouvait renouveler souvent cette ornementation, si onéreuse, de son chef.
Colbert essaya bien d'imposer le bonnet que portaient déjà plusieurs nations, mais il fallait compter sans l'importante corporation des perruquiers dont les chefs-d'œuvre, tant en France qu*à l'étranger, étaient une source de profits considérables pour l'État. Bref, laissons à la perruque Louis XIV son aspect officiel et jetons un dernier coup d'oeil sur l'unification de ces visages, qui correspond si étroitement à l'unité du génie de l'heure.
Du côté deA femmes, malgré que l'infante Marie- Thérèse ait apporté à la cour, en souvenir des modes
LE COSTUME
FiG, 152. — Lustre à cristaux.
espagnoles, une perruque dont son visage ingrat, d'ailleurs, était rien moins que rehaussé, on adopte, à la suite de la reine et à l'exemple des gracieuses modes françaises créées par les jolies nièces de Mazarin, des coitlures dites la bertaude^ la hurluberlu (qui précéda la « Fontange » et que M"''^* de Monlespan et La Vallière adoptèrent un moment), Xdi paysanne (portée encore par la Montespan, la duchesse de Nevers et par la reine elle-même), etc.
Les cheveux se prêtent naturellement à ces fantaisies, car des édits royaux ont proscrit la perruque, et M"^^ de Sévigné inaugure aussi cette tombée de boucles spirituelles qui encadrera son joli visage de blonde au teint frais, ainsi que tant d'autres délicieuses figures groupées autour de son talent. Puis voici une mode non moins caractéristique : la coilTure à la Fontan(jes. C'est la favorite du roi. M"'' de Fontanges, qui Ta lancée. Il paraîtrait que le grand vent fut la seule cause de cet événement. L'élue du monarque aurait retenu sa coiffure au moyen d'un ruban ou d'une jarretière qu'elle noua par-dessus; d'où cette parure de cheveux rattachée par un ruban dont les nœuds retombaient sur le front. Parure qui, pendant plus de trente ans, fit les délices des dames de la cour, renouvelée qu'elle était -— faut-il le dire? — par des additions de coques, de marteaux nommés choux, lignons, soutenus par des épingles appelées fir-
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mameiits. Et puis il y eut encore, pour varier le joug de « la Fontanges », des passagères ou touffes de che-
FiG. 152 bis. — Lustre.
veux descendant sur la joue, des favorites ou touffes simplement bouclées aux tempes. Et les bouclettes liées par des petits rubans baptisés meurtriers se
dénommaient encore confidentes, crève-cœur, cruches, etc.
Une autre transformation de « la Fontanges » — que le xviii^ siècle conserva longtemps — consistait en une superposition de nœuds ou garniture de rayons, soutenus par un fil d'archal, séparés par des morceaux de toile, et laissant éciiapper les boucles de cheveux.
Mais M™*" de Maintenon embéguinera bientôt toutes ces mèches folles. Ses immenses coiffes de veuve, son air austère, correspondent à cette période de déclin où nous voyons un roi vieilli succomber à une dévotion et à une vertu, en vérité, tardives. La mode anglaise, enfin, préconisera une coiffure plate, tout opposée aux précédentes, jusqu'au moment où les formes pyramidales, qui caractérisent la Régence, apparaîtront suivies de ces édifices insensés, chers à une partie du Louis XV et à Louis XVL
Ne quittons pas la coiffure sans noter que la poudre n'a point encore disparu. On imagina même, à cette époque, d'inonder les perruques de poudre de farine parfumée et même de farine de fève mélangée à de la mousse de chêne pourrie...
11 est impossible d'évoquer les coquettes chevelures du temps sans y surprendre la retouche autorisée d'un Le Brun, dun Mignard, présidant à l'artifice du coiffeur, corrigeant, par exemple, l'ajustement des
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FiG. 163. — Cadre.
fils de perles et autres motifs mêlés aux cheveux, que la « Fontanges » nécessitait.
Après la coiffure, le chapeau. Sous Louis XIV, le chapeau, tant celui des hommes que celui des femmes, joue un rôle effacé. Le roi ne pouvant supporter d avoir la tête couverte — ce qui peut-être motiva la perruque — les gentilshcfmmes avaient pris l'habitude de porter leur chapeau sous le bras et, d'autre part, les coiffes de M'"'' de Mainlenon, comme les « Fontanges » , se fussent contrariées d'un couvre-chef. Aussi bien le costume de cour, éternellement d'apparat, eût été bien embarrassé de choisir un couronnement en rapport. Certes, le commun porta des chapeaux de paille et de jonc, armatures en parasols, garnis de satin, mais est-ce que le commun comptait au temps de Louis le Grand? Néanmoins, le chapeau masculin, malgré qu'il ne remplît guère son but à la cour, se voit à cheval, à la chasse. Il est alors en feutre repHé à trois gouttières garnies de larges plumes blanches ou de couleur, bordé d'un galon et orné d'un nœud ou de barbes. A noter que ce feutre a perdu la désinvolture de l'époque précédente; que sa forme est, en quelque sorte, devenue classique, mais qu elle ne lient point, à proprement parler, du tricorne, qui, lui, fleurira sous Louis XV, rapetissé, dégarni de plumes.
Examinons ensuite le costume des hommes. Sous
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Louis XIV, le pourpoint, qui s'était raccourci sous Henri IV et sous Louis XÏII, va devenir un justaucorps à basques et il perdra son nom d'origine. Comme il découvre la poitrine, qu'il n'arrive qu'à mi-corps et que ses manches sont courtes, une chemise avec dentelles garnira les parties découvertes.
Quant à la précédente collerette, dont l'ampleur avait cédé le pas au strict rabat, elle a vécu, et une cravate de mousseline, dont les deux bouts retombent sur la poitrine, après avoir tourné autour du cou, la remplace, tan-
FiG. 154. — Pendule et socle de Boulle (Musée des Arts décoratifs).
dis qu'un nœud de rubans s'épanouit sur la gorge.
Mais la culotte dite rhingrave est plus originale. C'est un court jupon porté par-dessus le haut-de-chausse. Importé d'Allemagne par le comte de Salm, rhingrave (nom donné aux comtes du Rheingau), ce jupon, bafoué vers la fin du règne, avait été adopté par le roi et tous ses courtisans, vers 1670. Les larges culottes ou hautsde-chausses, de coupe droite, à la ceinture garnie d'œillets auxquels s'attachaient les aiguillettes des hauts bas-de-chausses, s'appela aussi, par extension, une rhingrave. C'est du bas de cette culotte que tombaient les canons, ornements en dentelle amples, froncés, enrubannés, très typiques au xvii* siècle.
Restent les bas- bien tirés sur la forme renflée du mollet. Ce mollet, de la cambrure duquel est très fière la noblesse, sorti désormais de la botte, qui auparavant était admise dans les salons, fait valoir, par sa rotondité, la finesse d'une cheville émergeant à peine d'une petite chaussure décorée de larges rubans aux ailes rigides, symétriques sur les côtés. Ces chaussures, dont les talons de forme conique, pleine, claquent majestueusement sur les parquets, annonçant la démarche importante, sont en bois de hêtre et d'aulne.
Rien d'étonnant à ce qu'alors, on « chausse le cothurne », et la noblesse porte le talon rouge, insigne de son rang.
L'aspect d'un gentilhomme, en somme, est adéqualj
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à son décor. Perruque immense, pourpoint écourté ou mieux casaquin dont le côté mesquin est racheté par Tampleur d'une chemise formant ballons à mi-bras et bouffant à la taille, sur la rhingrave; cette rhingrave très étoffée, de couleur sombre, sur laquelle s'étagent, en haut, des coques de rubans clairs qui cernent aussi le casaquin et bordent la base du jupon. Nous nous garderions enfin, d'oublier Topulence de la cravate de dentelle et celle des canons qui ajoutent encore de la majesté à l'ensemble.
Nous avons dit que le nom de rhingrave, donné à une sorte de
Fio. 155. — Lutrin (Musée des Arts décoratifs).
274 LE STYLE LOUIS XlV
jupon, avait désigné les larges culottes qui lui succédèrent, nous verrons aussi la large culotte bouffer sous le jupon; de même, les bourgeois n'avaient pas abandonné la culotte de Louis XIII qu'ils décoraient seulement de rubans, au milieu de la ceinture et au bas. D'ailleurs, les bourgeois usaient parcimonieusement de la lingerie apparente, et par conséquent, leur casaquin était long aux manches et à la ceinturé, lorsque, souvent même, ses longues basques évasées ne tombaient pas jusqu'aux genoux. Un autre vêtement, fréquent dans la noblesse, était une sorte de mantelet ample et rigide, descendant jusqu'à mi-cuisses, et il y eut des costumes de deuil à manches pagodes, des vêtements de laquais largement galonnés, des robes de médecins, etc., dont nous pouvons déguster d'ailleurs toute la variété et la curiosité, dans les chefs-d'œuvre de Molière où les Agnès, les Tartuffe, les Sganarelle, les Valère, mêlés aux « précieuses », aux savants collègues de Diafoirus, aux Scapin, jouent leur comédie immortelle.
Pareillement, nous demanderons aux belles gravures de Callot de nous renseigner sur le costume des « miséreux » de l'époque, mais principalement de ceux delà première partie du xvii^ siècle, et, d'autre part. Le Brun, Van der Meulen nous montreront, dans leurs magnififpies tableaux, les costumes militaires où les vastes bottes rigides sont particulièrement
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frappantes. Bref, avant de quitter le costume des
Fio. 156. — Pendule.
hommes, constatons que les modes du règne de Louis XIV aboutissent, ni plus ni moins, à travers des
tâloniiemenls et des incommodités fa'ales, à la conception de notre vêtement moderne, que la culotte, le gilet, la veste ou Thabit résument.
Nous parlerons maintenant du costume des femmes, qui, de même que le costume des hommes, et davantage que lui, garde en France l'avantage ; les couturiers et couturières de Paris dictant le goût au monde entier.
Chez les femmes, les corsages fermés succèdent aux robes ouvertes au corsage, précédentes. Les corsages à pointes subsistent, très ornementés au long du buse; et, sur la taille, des pierreries et des perles vraies ou fausses, lorsque ce ne sont pas des cristaux colorés, baptisés « pierreries du Temple », quartier parisien d'où elles proviennent, les parent. Mais les bijoux en simili feront bientôt place à des jais et à des nœuds de rubans, sans toutefois qu'ils abandonnent la parure de la jupe. Pour revenir au corsage, il découvre les bras sous des bouillonnes de linon, et peu à peu, il se décolleté, des plissés de gaze en guirlande décorant son encolure. Quant à la robe, elle comporte deux jupes, la première se relevant, de chaque côté, en lambrequin sur la seconde. Et ce sont des agrafes de joaillerie enrichies de pierreries, des nœuds de rubans, qui ménageront l'élégante entrevue d'une jupe sous l'autre.
Si le roi s'est réservé les tissus d'or et d'argent pour
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SCS propres libéralités, il n'empêche que les tissus riches et amples suffisent à la beauté de ces jupes superposées que des dentelles, des rubans à profusion et des fleurs artificielles s'empressent de garnir. Ce
Fio. 157. — Candélabre ou bras (Palais de Fontainebleau).
n'est que lorsque la « veuve de Scarron », la prude M"^ de Maintenon, sera promue au cœur du Roi Soleil, aux rayons défaillants, que les riches couleurs et les gais atours soml)reront dans une harmonie maussade.
En attendant, les pretintailles et les falbalas encom-
brent la loilctle féminine. Les pretintailles sont des ornements en découpures, aux tons parfois ardents jusqu'à la crudité, des bigarrures, des chamarrures un peu hétéroclites, et les falbalas sont des bandes d'étoffe plissée, des volants, symétriquement disposés autour de la robe, mais pendant d'une manière imprévue et pittoresque, à cause de leurs poids qui entraînait le tissu plus léger sur lequel on les appliquait.
Les tissus, au reste, sont édictés, selon les saisons, par le roi. A Thiver conviennent : le drap, le velours, le satin, les ratines; au printemps et à l'automne : les draps légers; et le taffetas enfin, de même que certaine toile gommée dite criarde^ parce qu'elle ne pouvait être froissée sans crier, ne doivent être employés que durant l'été.
Bref, après avoir dit que, sous Louis XIV, les manches étaient « pagodes », et que le tichu ou mouchoir de cou, un instant baptisé « menteur » à cause de sa modestie — cette modestie que la rigide M'"' de Maintenon altéra en pruderie, ce qui nous vaudra par la suite certaine mante courte dénommée ^onwe femme — avait fait place aux grands cols blancs rabattus en pèlerine comme ceux que portait Anne d'Autriche, nous aborderons la toilette de dessous. Nous reviendrons ainsi sur quelques points intéressants de notre étude.
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Fie. 158. —Glace (Musée des Arts décoratifs).
Le corset d'abord, avec sa commande inflexible, s'impose à notre attention. Sa majesté est symbolique comme son intransigeance, préoccupée d'abord de l'allongement delà taille. Il sert de gaine au corps, tout comme les termes, tant en faveur alors, et les horloges de BouUe, dont il a d'ailleurs, prises à ces dernières, la grâce fuselée et la richesse décorative.
Ses épaulettes sont très ornées et, dans l'ensemble, il est d'une grande richesse. Son encolure se pare d'une berthe d'où jaillit en beauté le cou laiteux. La berthe, qui vient de naître, tient à la chemise en toile fine, le plus souvent en toile de Hollande- Mais la rigidité du corset ne convient guère à la révérence et, vers 1688, il s'inclinera de lui-même devant l'étiquette du grand siècle, prosterné devant le Roi Soleil. Et aussitôt, ses bords revêches descendront, des dentelles égaieront aux hanches, ses bords; il deviendra plus souple, enfin, tandis que sa parure de broderies, les pans coupés de sa structure générale, confineront au bijou.
Passons maintenant, sur ce corset un jupon recouvert de dentelles et autres fanfreluches et nous aurons le spectacle aimable qui précède le ravissement délicieux que le xviii^ siècle, achèvera de réaliser.
Corset encore lacé par devant, autorisant, par sa souplesse, l'assoupissement sur un lit de repos, mais encore éloigné des voluptueux alanguissements du
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FiG. 159. — Candélabre-applique.
boudoir. Corset aux soyeuses épaulelles dont les coutures sont cachées par de fins lisérés de couleurs.
Voici les bas, ensuite. Les bas de soie ou de laine provenaient initialement du château de Madrid, où Louis XIV avait établi une fabrique; puis, un grand nombre de villes, Dijon, Sens, Marseille, Nîmes, entre autres, revendiquèrent le droit à cette industrie et Ton retient surtout les bas merveilleux tissés au château de Madrid, qui gantèrent les fines jambes des élégantes du temps. Bas brodés de fils d'argent et d'or, bas semés de paillettes, autant de gaines délicates.
Comme la gaine aboutit au soulier, nous signalerons au passage, sa beauté correspondante. Certes, avec leurs talons si élevés que les femmes semblaient être sur des perchoirs, la grâce, mesurée à l'équilibre, devait être relative; mais combien ces souliers étaient jolis I Voyez-les tout galonnés d'or, en soie, en fine peau, constellés de bijoux, de véritables diamants ou de cailloux du Rhin I Remarquez le luxe des boucles qui encore les rehaussent !
M.ettons que ces fragilités^ amendées néanmoins par le bruit du talon scandant la marche, conviennent peu aux pas austères, mais nous n'en sommes point encore au luxe que la chaussure atteindra sous Louis XV, et d'ailleurs, le soulier Louis XIV est cam-
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bré. La cambrure est la marque du temps, il n'y faillira pas.
Touchons maintenant aux accessoires. Voici Tombrelle recouverte en soie, et le parasol, d'où elle dérive, est devenu moins monumental au bout d'un manche moins long. Cependant, lorsqu'il abrite quelque princesse à cheval, il affecte l'allure imposante d'un dais, et, tendu d'une étoffe d'or bordée d'un motif à baldaquins crénelés, couronné d'un panache de plumes d'autruche, il commande alors le port robuste d'un laquais, tandis que l'ombrelle nécessite simplement le bras d'un négrillon.
On ignore encore le parapluie, le carrosse en tient heu; en revanche, la canne, sur laquelle s'appuie aussi
FiG. 160. — Ho7'loge à gaine, de Boulle (Palais de Fontainebleau).
bien la majesté des hommes que celle des femmes, est en vogue. Au bout du geste que la canne relève, le buste dans la marche, suit le mouvement altier que la tête domine et Ton se figure mal une promenade à Versailles qui ne serait pas appuyée sur cette manière de sceptre.
Cannes hautes en ébène, en ivoire, aux pommeaux d'or et d'argent ciselés; à boules, à béquilles, à potence.
Avant de parler des gants, jetons un coup d'œil sur le bijou qui brille à cette main nue ; il provient de chez Gille Légaré, auteur également de cette belk broche appendueàla berlhe que nous admirons au col de notre précieuse supposée. Voyons-la maintenant mettre ses longues mitaines ou bien ses gants en dentelle de point d'Angleterre, à moins qu'elle ne gaine ses doigts fuselés d'une peau de castor bordée de peluche. Les gants se font aussi en velours fourré pour l'hiver et l'on varie la beauté des mitaines en les brodant de fils d'or et d'argent; sans compter qu'il y a des gants en chevreau tellement fins qu'ils pourraient passer dans une bague. Les gants enfin sont sans boutons, et parfois des croisillons de rubans les ornent ou bien des nœuds les ferment sur le côté. Ils montent jusqu'au coude, en attendant les mitaines retournées qui retomberont gracieusementsur les mains de Marie-Antoinette, en attendant que les merveil-
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leuses, sous le Directoire, aillent bras nus. D'une façon générale, les gants sont très goûtés sous Louis XIV : gants à crispins des mousquetaires, gants parfumés à la frangipane, à la peau d'Espagne, à la Phyllis.
Nous évoquerons les fourrures, après cette vision du bras nu qui va s'enfouir aussitôt au sein d'un chaud manchon suspendu à un cordon dit passe-caille.
Dans ce manchon de martre zibeline, ce bras nu rencontrera quelque singe au contact duquel il frissonnera. Le petit chien bichon ou le singe étaient les élus favoris de cette douce retraite.
Mais il faut nous b'orner à ce court exposé où nous tâchâmes d'exprimer ce luxe particulier à la toilette
Fiu. 161. — Gaine.
du temps. En terminanl, nous insisleions sur le choix des matières qui présidèrent, non à cette coquetterie, mais à cette magnificence. Louis XIV flatta unanimement toutes les beautés, sans faillir à la mièvrerie. Les moindres corporations ouvrières susceptibles de rehausser son prestige reçurent ses précieux encouragements; il supprima, au nom de Tart, les édits modérateurs, les lois somptuaires que son père avait cru devoir promulguer. Et dans une grandiose envolée, il résume une époque éblouissante; il marque le point culminant des réalisations idéales.
Quelques mots sur les styles, après Louis XIV
Les fines dentelles appartiendront aux époques qui vont suivre. Sous Louis XIV, la dentelle, encore lourde, se porte plutôt à plat. Il y a entre ces légèretés et l'ère grave, empesée, guindée, qui les précéda, une analogie frappante. La cambrure du soulier n'est pas moins symbolique. Nous allons voir ensuite naître le balustre à mollet, de la suggestion même du mollet humain, de ce mollet d'acier que l'usage des carrosses va faire jaillir de la botte.
L^observation est de H. Havard [Histoire et Physionomie des styles)) elle s'accorde judicieusement avec notre idée des systèmes coKstructifs, tant du monu-
mciil que du meuble, d'ailleurs solidaires, inspirés à la fois des mœurs et de l'individu. « Les rues étaient si remplies de fange, au début du règne de Louis XIV, que, jusqu'à la venue du carrosse, les hommes qui, depuis deux siècles,avaient pris Thabitude d'être constamment bottés, obligés ou de patauger dans la boue ou d'être toujours prêts à monter à cheval, n'abandonnèrent guère leurs bottes.
« Or, la vue d'une jambe seulement gainée dans un bas, en « jarretier» comme dit Brienne, ses rondeurs suggestives, ses fines attaches, ses renflements harmonieux, impressionnèrent à ce point les regards que partout dans le mobilier, la colonne droite et rigide, mise en vogue par l'architecture classique, fut remplacée par des formes « à mollet». Lespiétements de chaises, de tables, les quenouilles des lits furent gratifiés de renflements significatifs, applications d'autant plus naturelles qu'on avait déjà pris l'habitude d'identifier les principaux meubles à bâtis avec ceux du corps humain. On disait les pieds, le dos, le siège d'une chaise, les pieds et l'entrejambe d'une table, etc.
« C'est ainsi que ce nom de mollet fut même appliqué au balustre, petit pilastre renflé vers son milieu et composé de quatre parties : le pie'douche qui sert de base ; la poire^ nom donné à la partie renflée ; le coZ qui va en s'amincissant; et le chapiteau qui couronne le, tout ; si bien que balustre et mollet étant
quasiment devenus synonymes, on appela les meubles à pieds renflés « des meubles à balustre ».
« On sait, conclut Tauteur, que Tintervention du balustre à mollet ne se borna pas à l'ameublement.
Il commence, dès le xvn^ siècle, à jouer dans l'architecture un rôle considérable qui, même de nos jours, est demeuré important. »
Or, le spectacle des fameuses bottes précédentes dut avoir sa répercussion dans le mobilier qui sans doute modela ses fûts de colonnes sur une jambe raide, tout d'une venue.
D'autres nombreux exemples de l'influence naturelle probable sur Testhétique, pourraient être
^ii^^i
FiG. 1C4. — Grille en fer foryé.
cités. C'est la feuille d'acanthe donnant l'idée du chapiteau corinthien ; ce sont les cornes du bélier inspi-
rani le cluipiteau ionique ; c'est le cèdre de'odora, diux étages de branches déchiquetées allant en diminuant jusqu'à son sommet, faisant penser à la pagode ; c'est la réunion en haut,des branches d'une rangée d'arbres, source de l'arcade gothique ; c'est un modèle phtisique, Simonette Catanea,nous procurant la joie d'une créature émaciée, adorablement languissante sous le pinceau de Botticelli ; ce sont les cariatides, les allantes, remplissantroffice de colonnes, ployant sous le poids des architraves, en souvenir de la défaite des citoyens de Carija et de celle des Lacédémoniens. Ce sont aussi les formes lourdes et opulentes des Flamandes se reflétant jusque dans le mobilier du temps de Louis XIII et un peu au temps de Louis XÏV, tout comme auparavant l'esthétique féminine de la Renaissance avait été séduite par une déformation, pour ainsi dire ethnique, dont les femmes de Jean Goujon, entre autres, au torse un peu écourté sur de longues jambes, résultante de l'habitude de monter en croupe» nous sont une preuve.
Qui sait enfin — car il faut nous borner dans cette énumération interminable — si les créatures adipeuses que notre pensée rattache à l'époque du carrosse, de la chaise à porteurs ou de la chaise roulante usitée dans l'intérieur, ne durent pas leur embonpoint au manque d'exercice ! Voyez les solides pilastres succédant aux frêles colonne ttes, les carnations potelées,
FiG. 165. — Candélabre à cristaux.
massives, à l'image des femmes d'un temps, remplaçant la grâce fuselée représentée par les femmes d'un autre temps.
Nous avons tâché, d'ailleurs, d'identifier le fauteuil magnifique de Louis XIV avec le personnage auquel il s'adressait, aussi magnifique. Fauteuil plus masculin que féminin, trop vaste pour le juste déploiement de la joliesse, aux bras trop carrés pour recevoir le geste rond, capitonné sans excès pour seulement aider à la noblesse du maintien. Fauteuil solidement bâti, anguleux comme la révérence du temps, doré comme un soleil. Fauteuil qui, placé parmi des meubles du xviii^ siècle, semble les toiser du haut de sa grandeur, impassible devant le sourire des « bergères » capitonnées, résistant de toute sa raideur à la désinvolture des axes chavirés, à la cabriole des lignes capricieuses dont tous ces meubles Régence et Louis XV furent, après lui, la reposante image.
Au moment où les « vertugadins » exagéraient, sous Louis XIII, l'engoncement des hanches, les chaises sans bras, uniquement accessibles à l'ampleur excessive des jupes, étaient seules en faveur, et nous verrons le toit ou ciel des chaises à porteurs, prêt à se lever, pour permettre aux jolies titulaires des perruques monumentales, principalement usitées sous Louis XVI, non pas seulement de se tenir debout, mais encore de s'asseoir. La fonction crée l'organe
tout comme la nécessité contraint le meuble. C'est
FiG. 166. — Pendule.
Texpérience de la commodité qui a résolu le meuble idéal, et cela nous rassure en même temps sur la beauté de ce meuble, puisque rarchitcclure moderne
prétend que les besoins ne sont satisfaits que lorsque
la forme et la formule esthétiques sont bonnes.
Mais passons; nous voulons en venir à la comparaison des xvii^ et xviii^ siècles, qui va maintenant nous retenir. L'influence morale n'est pas moins intéressante à étudier que la suggestion physique; les deux actions s'exer çant môme, parallèlement.
L'amour des femmes va succéder au respect des hommes; du moins, le respect des hommes saccombera-t-il aux pieds des femmes, c'est luutun étatd ame différent. Lassé des rigueurs (leTétiquetle fatiguéde faire la roue, Ihomme-
FiG. 167. — Torchère.
paon aura une défaillance. Déjà le Roi Soleil, audéclin
de son astre, s^est rendu à la domination de la dévole M"^deMaintenon ^ et la ligne inflexible de son style a connu des incartades qu Apollon vieilli na pas gourmandées.
Déjà sous Louis XIV, en un mot, Tesprit de la Régence avait débuté; Sa Majesté enfin, avait daigné sourire aux « magots » d'un Claude Gillot, d'un Watteau, d'un Teniers, avant de fermer les yeux.
Toutefois, n'assimilons pas ce relâchement plutôt indécis, de la ligne rigide, àces rocailles italiennes intronisées d'ailleurs en France,
FiG. 168. — Pendule,
dès le xvi" siècle et que Louis XIV acheva de nationaliser sous son règne (témoin les fontaines et mascarons du palais de Versailles). Il importe donc de ne pas confondre ces excentricités avec la stylisation du coquillage agrémenté, chère au style Régence rocaille ou rococo.
Ceci posé, nous attendrons la mort de Louis le Grand pour assister à Tenterrement de la majesté, au triomphe de la gaîlé,de l'abandon, sur la gravité. Si déjà auparavant, comme nous l'avons indiqué, certain flottement a été remarqué dans Talignement des panneaux, dans Tacuité des angles, moins volontaires, dans le décor un peu plus amène, Téclipse du Soleil sera le signal d'une allégresse.
Dès la Régence et sous Louis XV, le geste, tout comme la ligne, s'arrondira. Les descendants des surhommes précédents daigneront s'incliner devant la femme, et le meuble fera de même pour recevoir galamment ses formes. Que vaut le rembourrage des sièges de Louis XIV à côté du capiton moelleux de la suave « bergère » I Que devient le vaste lit d'apparat d'hier, avec sa farouche balustrade, perdu dans une pièce immense, à côté du nid douillet d'aujourd'hui'
Et voyez avec quelle douceur maintenant le geste gracieux eàt accueilli, par ces boiseries arrondies, par ces bras de fauteuils contournés, suivant le galbe du bras nu qu'ils caressent ; voyez aussi combien les
pieds de ces meubles ont des façons de révérence dans leur torsade capricieuse sous le siège.
Les angles sont maintenant tombés, et c'est tout un sourire auquel répondent des peintures aux sujets folâtres ; toutes les hardiesses de Cupidon en image. L'héroïsme succombe à l'amour; on sinfléchit à l'unisson dans la grâce et la galanterie; les favorites seront à la fois reines et ministres.
Watteau, Boucher, Fragonard ont mis en fuite le grand tableau classique, et ils prétendent que leur art vaut le précédent
dans des œuvres seulement moins prétentieuses, plus affranchies.
Et ils ont tellement raison, que les sculpteurs Bouchardon, Guillaume Coustou répondent à leur génie
FiG. 169. — Chenet.
et que des architectes comme Robert de Cotte, Gabriel, emboîtent le pas ; ce dernier cependant avec moins d'originalité, mais tous deux avec autant de mérite devant la tradition.
D'autre part, dans le mobilier, Cressent, Oëben, les frères Martin, n'auront pas moins d'éclat que leurs prédécesseurs, si toutefois leurs créations sont seulement de dimension plus réduite que les précédentes. Aussi bien le goût du jour est au joli, et si le mouvement du meuble connaît une tourmente inédite, il n'en est pas de même du geste, moins large, coquet au lieu d'être solennel. D'ailleurs, au meuble pesant et vaste succède agréablement le meuble léger et portatif qui augmente en nombre, correspondant à ce besoin de confort qu'il faut maintenant servir en ses moindres exigences.
Examinons ensuite les autres phénomènes qui s'opéreront après la mort de Louis le Grand.
Dans les lambris, les panneaux, au plafond, les ornements chavireront ; les fraîches étoffes souriront, en place des grands ramages et des tons crus, des fleurettes, des bandes étroites, agrémenteront légèrement les soies et les satins, tandis que l'on deviendra plus discret. D'une manière générale, tout à l'entour se rapetisse, s'amenuise. Aux grands appartements succèdent les petits appartements, aux grands meubles les petits ; le décor se resserre enfin autour des
petit s-maîtres, et Tintimité comme le confort, naissent.
Lorsque Louis XVI montera sur le trône, il trouvera le palais de Versailles défiguré par les distributions que son prédécesseur y avait ordonnées. « L'axe public du château avait disparu; dans la monarchie comme dans le château, la pensée de Louis XIV avait été mutilée, et on ne devait plus la rétablir. »
Cette métamorphose, cette réaction, à vrai dire, charmantes, s'opérèrent à la voix des philosophes et des encyclopédistes. C'est l'avènement de V esprit nouveau y avec des génies comme Jean-Jacques Rousseau et Diderot, avec Voltaire,
Fio. 170. — Torchère.
ce dernier dont la verve badine et satirique reflète parfaitement ce xvni^ siècle singulièrement élégiaque, en pleine jouissance.
Le règne tyranniquede Louis XIV avait imposé une langue et un art, à vrai dire, souverains. La gloire de nos grands hommes assura à la civilisation d'alors, courtoise, fine et polie comme la civilisation d'Athènes, quelque chose delà majesté de la puissance de Rome au siècle d'Auguste. Avec la Régence, changement de front, la grossièreté des mœurs entraîne la décadence des salons. La politesse exquise de l'hôtel de Rambouillet dont Louis XIV vieilli et l'austère M™*^de Maintenon étaient les derniers remparts, sombre soudain dans le libertinage quelque temps comprimé.
Sentez-vous l'analogie entre le relâchement des mœurs et le tarabiscotage de la ligne ? Philippe d'Orléans n'aura fatalement qu'un règne éphémère et il brûle sa vie ; les roués remplacent les dévots précédents et ils assistent aux petits soupers du Régent dont ils partagent l'ivresse. Les axes ornementaux parallèlement, titubent ; la pleine lumière du grand salon des glaces eût été défavorable aux débordements ; fort heureusement s'offre le mystère du boudoir.
Le boudoir, c'est tout le xviii^ siècle. Son atmosphère parfumée convient excellemment à ces hommes défaillants et à leurs légères compagnes qui font assaut
de bel air et de bon ton, c'est-à-dire de scepticisme et
FiG. ni. — Costumes louis XIV
de cynisme. En attendant, le gouvernemoiil absolu de Louis XIV a été banni au bénéncc dune icciudes-
302 LE STYLE LOUIS XlV
cence de l'immoralité publique, et la désastreuse tenative de Law accentue la débâcle.
Mais peu importe à la beauté de Tart, il se modifiera simplement et sa manifestation, pour être réactive, n'en sera pas moins admirable. Du moins l'originalité du style Régence, dans son tumulte qui semble proportionné à ses excès, sera précieusement indicatrice, pour le style Louis XV, plus sage malgré une ère d'immoralité tout aussi flagrante.
Bref, le style Louis XV aura à la fois l'expérience de la débauche décorative et de l'autre ; tout son avantage consistera en l'ordre qu'il mit dans le désordre, ce désordre ornemental, du moins, dont nous allons dire en deux mots la séduction.
Le slvle Régence rocaille ou rococo exagéra, la formule qui prévalut plus classiquement sous Louis XV; il multiplia les courbes, les volutes, et abusa des détails. C'est là sa première manière, après une période où il n'était en somme que du Louis XIV fleuri, qu'un dérivatif du style du Grand Roi, amendé et égayé dans sa raideur.
Puis, à un certain moment, sous Louis XV, M"^ de Pompadour s'efforce à ramener certaine simplicité antique, tant elle déplore, cette courtisane, les écarts de la ligne !
Il s'ensuit le pur Louis XV, si l'on peut dire, moins encombré de rocaille, plus calme en son mouvement.
proche enfin du Louis XVI qui, lui, invoquera fran-
FiG. 172. — CosLumes Louis XIV.
chement le retour à Tanlique el y aboutira sans rien abdiquer néanmoins, de son originalité. Carsi le style
de Louis XVI fait appel aux motifs grecs et romains, s'il communie dans la sobriété du passé, il conserve une forme et une formule strictement françaises. Les Riesener, les Gouthièresont des génies nationaux et Greuze « s'avisant de donner des mœurs à la peinture », selon l'expression enthousiaste de Diderot, renouvelle simplement notre gloire sans la rendre, cependant, plus majestueuse; sa jolie Cruche cassée n'étant guère plus vertueuse, après tout, que les amours de Boucher qu'elle remplaça; s>di ]o\\q Malédiction paternelle étant plus déclamatoire, dans ses gris argentés, qu'imposante.
Mais les réactions sont toujours présomptueuses, et si les précédents « bergers enrubannés, les bergères à paniers et vêtues de satin, parlent (maintenant) pour un long exil avec leurs troupeaux lavés au savon fin, parfumés, pomponnés », Louis XVI costumé en meunier, Marie- Antoinette et les dames de la cour vêtues en paysannes, célébreront les plaisirs champêtres dans des jardins anglais, dans la chaumière de Trianon.
Ainsi, à la majesté du jardin français de Le Nôtre, a succédé la liberté — d'ailleurs fallacieuse — du jardin anglais, et ce retour à la nature prôné par Rousseau n'est encore qu'artificiel.
Virilement, sous Louis XIV,la grande Mademoiselle, en faisant tonner le canon de la Bastille, avait déchiré les oreilles déhcates des « précieuses » ; maintenant,
la littérature qui vient d'inaugurer la arrache aux beaux yeux des larmes sans sincérité ; les femmes sont devenues des poupées, elles ne connaissent que la poudre qui givre leurs perruques ; elles ignorent la puissance du verbe. Et cependant l'heure est grave. On danse, on rit, on folâtre à l'ombre de la guillotine. Louis XVI a bien tenté de réagir contre les excès de son grand-père, mais le régime de la monarchie absolue achève de s'effondrer, et il faudra subir des raines.
Louis XVI expie enfin toutes les erreurs d'une décadence. Son style, semble-t-il, se ressent de ces affres fatales. 11 est triste, frêle ; sa dis-
se nsibiïite^
FiG. 173. — Étoffe d'ameublement.
itnction ressemble à de l'émoi et sa sobriété raffinée
a quelque chose du frémissement. Les tissus, les tentures, la peinture des lambris sont exsangues. Leurs gris, leurs roses agonisent, et il se dégage de tout cet art, particulièrement raffiné, une impression miséricordieuse, tout un attendrissement.
D'ailleurs, si Louis XV conservait encore, avec Gabriel, les principes d'une architecture grandiose, Louis XVI donnera à Marie-Antoinette, comme don de joyeux avènement, le Petit Trianon, cette miniature de palais, que Louis le Bien- Aimé avait fait construire pour se refjoser — tout comme Louis XIV, en rupture de Versailles, avait son Marly — des monuments pompeux.
L'architecture du xvin^ siècle n'est plus aussi vaste qu'au xvn' siècle, et Louis XVI succédant à Louis XV dans son nid calme et menu, ne fait que suivre, après tout, la déchéance d'un grand geste ; d'autant que le parc à la française, qui subsistait au Petit Trianon, en souvenir du grand règne, a maintenant dégénéré, sous l'inspiration de Marie- Antoinette, en jardin d'opéra-comique !
La ligne superbe du Roi Soleil, après s'être tordue, convulsée sous la Régence et sous Louis XV, s'est un instant raidie sous Louis XVI; elle va n^aintenant défaillir.
L'orage de la Révolution gronde; les meubles vont s'abîmer dans la tempête; les belles pierres s'écrou-
leront et Timage du despotisme, au bout d'une pique, sera sanglante.
Les styles ont vécu.
Du moins, la Révolution n'a pas le temps de concevoir, elle sert son ressentiment; elle est toute à la liberté.
Ses improvisations, purement symboliques, se réclament de la politique et nullement de Tart. Sa haine farouche de la beauté passée lui tient seulement lieu d'esthétique, et bâtir en pleine démolition serait un non-sens. Le meuble n'est donc plus qu'un « rafistolage » sans goût, qu'un démarcage hâtif, qu'une parodie des recherches précédentes.
Fi3. 174. — Éloffe d'ameublement.
Les constructions d'architecture antérieures sont traitées de monuments d'esclavage ; l'orfèvrerie va au creuset, les palais, les églises sont anéantis, et les mobiliers des châteaux, dispersés à Tencan. C'est l'heure où le bonnet phrygien, les faisceaux consulaires, les niveaux égalitaires, les mains fraternelles se substituent aux fleurs de lis. Bref, à idées nouvelles, art nouveau, et l'idéal sV.st enclos dans la foi démocratique.
Mais passons. Nous montrâmes l'inspiration, au temps de Louis XVI, penchée sur les ruines de l'antiquité gréco-romaine et — la Révolution exceptée — à toutes époques, y compris la nôtre, expectante et indécise, on fit de même. Cependant, si l'adaptation des chefs-d'œuvre du passé nous valut autant de styles originaux, il n'en sera pas de même sous Napoléon L% pressé de planter la tente de César sur des cendres. Malgré que l'on ne puisse enlever au style Empire son mérite évident — mettons qu'il soit considéré comme le dernier des styles français- — son plagiat néanmoins pourrait nuire à l'approbation, sinon de sa beauté, car le style Empire est lourd, d'une proportion souvent désagréable, mais de son caractère que personne ne lui contestera. Or, lorsque l'aigle arriva au pouvoir, il ne trouva à se poser que sur le trône de Brutus, et c'est Percier et Fontaine, sous l'œil du peintre Louis David, autre Le Brun, qui le lui dessi-
neroiit. G csl ainsi que la gloire du u petit caporal » passera sous ces mêmes arcs de triomphe que nous contemplâmes sous Louis XIV, et ces arcs glorieux sont encore d'importation antique.
Mais, avec Napoléon, l'antiquité n'est plus un modèle, c'est une idole, et il suffit de voir le mobilier de cette époque pour évoquer la majesté des anciens Grecs et Romains, transposée — à peine— à la française. Tout l'art sera héroïque, en contradiction avec l'érotisme précédent; tandis que, par un phénomène singulier, le costume des femmes sera plutôt celui de Vénus. Il est vrai que ces dernières avaient encore l'excuse du vêtement classique des déesses de Phidias. C'est le même héroïsme, si l'on veut , que sous Louis XIV,moins cependant l'unité du génie, moins l'harmonie du luxe dans une société plus libre, moins consciente de son rôle dans le monde.
Au reste, Louis XIV ne tint pas Tépée à la façon de Napoléon, et la guerre fut plutôt l'orgueil de ce dernier, tandis que le Roi Soleil avait tous les orgueils.
Il est à remarquer que, malgré quelques excentricités « républicaines », les costumes depuis la Révolution ont conservé le charme et la fraîcheur précédents. Gertes la bure, le drap fruste et autres étoffes « démocratiques » tentent bien de se mêler aux riches tissus, mais que peuvent les laideurs contre la coquetterie de l'éternel féminin !
Les « merveilleuses » du Directoire vaudront, dans leurs atours de choix, les « précieuses » , et les femmes, jusqu'à a chute du premier Empire, porteront des costumes de style.
C'est en somme placer le beau sexe dans un cadre équivalent et rendre justice, jusqu'à cette limite, à la qualité du style auquel il présida. D'ailleurs, l'avenir nous donnera raison. Les deux Restaurations inaugureront la platitude dans la satisfaction bourgeoise.
A l'acajou plein, ennobli de ciselures délicates, succédera l'acajou plaqué; le luxe au simili. L'économie mènera l'art au désastre, qui, esthétiquement, pourrait se résumer en la création de la hideuse armoire à glace et du non moins hideux fauteuil « crapaud », Après le marbre riche, l'albâtre ; après la sculpture sur bois et le bronze doré, les fontes de fer et de zinc. C'est l'ère du « faux», Tart de paraître, mais non plus dans la solennité, dans la parcimonie. Après un style gothique ridicule que l'archéologie exhuma et qu'on dénomma sans rire style troubadour — on construisit des pianos qui avaient l'air de cathédrales ! — la collection Campana inspirera un style étrusque dont nous tairons les résultats fâcheux, et le second Empire exhumera un style Renaissance...
Du côté du costume, parallèlement, pouvons-nous cependant, être trop sévères pour la crinoline de nos grand'mères, alors que nous venons à peine de quitter
la jupe entravée ? Et de quel droit flélririons-nous le « tuyau de poêle » qui brilla dès le règne de Philippe- Égalité et dont nous n'avons pu encore nous débarrasser ?
Au résumé, le parapluie fameux de Louis-Philippe mériterait de couvrir la collection de M. Thiers, au Louvre. L'aurore du globe de pendule, de la housse, ne mérite pas d'être saluée. D'autre part, les salles à manger Renaissance, les salons Louis XV, les chambres à coucher Louis XVI toutes fraîches émoulues du faubourg Saint-Antoine, ne sauraient longtemps suffire, même au commun, sur la tête duquel, en mangeant, la traditionnelle suspension « de série », doit peser à la longue.
Si l'art doit se démocratiser, il ne peut davantage se banaliser, et nous attendons beaucoup des efTorts ingénieux que nos artistes tentent actuellement. L'architecture moderne, solidaire du meuble, qui s'est déjà renouvelée en satisfaisant parfaitement à l'hygiène, se dégage peu à peu de la silhouette surannée et touche à un style quasi personnel. Le meuble suit, mais plus timidement, parce que la maison « à loyers » ne lui sourit pas encore dans l'habitude ; que, d'autre part, le snobisme applaudit trop facilement / ses erreurs et que l'esprit conservateur s'entoure obstinément et routinièrement de vieux meubles farouchement, sinon systématiquement, opposés aux conceptions nouvelles.
Laissons donc notre génie écloro dans le silence. Il se fera progressivement sa place lorsqu'il aura triomphé des excentricités qui préludent toujours aux innovations. En attendant, il apparaît que sa plus réelle originalité consiste à retourner aux sources auxquelles burent initialement les précurseurs; c'est peut-être le seul moyen de retrouver un chemin nouveau pour atteindre la beauté, et ce modeste retour en arrière vaut certainement mieux que les impudents démarcages, que les sottes adaptations dont nous sommes témoins depuis le premier Empire.
Au chapitre suivant, oij nous donnons des explications détaillées sur nos gravures, nous reprendrons contact, minutieusement, techniquement, avec le grand style de Louis XIV.