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CHAPITRE II

Considérations générales

On conçoit que, dans celle grande époque où lout était à refaire sur Tordre d'un monarque intransigeant, les adaptations n'aient pas toujours été heureuses. Nous verrons des fautes de goût, de convenance, dans l'architecture ; nous sourirons aux sacrifices singuliers qu'imposa souvent celte magnificence du coup d'œil, en dépit des besoins à satisfaire ;

nombre de conlradictions encore, nous frapperont, entre la nécessité et l'effet, mais ces lacunes sont harmonieuses, dans un temps où les parfums se devaient de donner une illusion de propreté corporelle sous la richesse des costumes. Cependant, la grossièreté des mœurs du début du xvii^ siècle se modifia peuà peu sous rinfluence des femmes. La marquise de Rambouillet, notamment, inaugura la politesse française ; mais ce culte pour le beau langage ne devait pas fatalement — dans une société plutôt décorative, plutôt en surface — entraîner le goût des soins « misérables » : — Louis XIV prit un unique bain dans toute sa vie I

La grâce n'était encore qu'une façade, d'autant que les femmes qui la représentent essentiellement, cédaient le pas à la majesté de Thomme. Les délicatesses physiques ainsi s'en tinrent-elles aux apparences. Peu importait alors que les mains fussent plus ou moins nettes au bout du geste noble.

Depuis la grossièreté d'un Louis XIII, la société est cependant en progrès, bien qu'elle n'ait pas encore lléchi sous le joug ravissant du beau sexe, et nous allons voir quel retentissement l'empire du masculin va avoir dans l'art et les styles de l'époque que nous examinons.

Point donc de faiblesse sous la vaste perruque qui rehausse le chef de l'homme et le transfigure. L'étiquette règne en esclave à la cour; on parle un langage

châtié, l'art l.nnche à son apothéose, il semble qu'il

Fio. n. — Composition décorative (style Bérain).

n'y ait plus la place pour un baiser parmi ces quintessences.

« Tous les actes de la vie, écrit H. Havard {Lea Styles), la démarche, le geste, l'attitude, le langage, tout ce qui approche l'homme, le touche, Tenveloppe ou le pare, tout est empreint d'une relative grandeur; non pas de cette grandeur morale, exaltation suprême de nos sentiments les plus élevés, mais de cette grandeur factice, hautaine, dédaigneuse, qui va s'imaginant que l'homme se grandit par la très haute opmion qu'il professe de lui-même, et se hausse dans l'estime du monde par le mépris de ce qui n'est pas lui. »

Parlez donc de galanterie à ces êtres surhumains !

Leurs amours vont dignement aux héroïnes de tragédie ; au surplus, les ^;rect(?z«e5 ont bien d'autres soucis !

Sous Louis XIV, la carrure majestueuse du personnage s'encadrera dans une analogue carrure ; à la tristesse de Louis XIII, souriant seulement à travers la dentelle, succédera la solennité du Roi Soleil, pailletée de luxe. Et ce luxe correspond à la splendeur du beau et des jouissances de l'esprit, chères à l'époque. Les aises sont interdites en public, le masque est raide sous l'impersonnalité de la perruque qui dicte un visage d'homme à l'ordonnance, et le geste sera carré, imposant comme imposé.

C'est le siècle de paraître dans toute son expression compassée et factice. On est « décoratif» d'abord, la caractéristique générale est l'emphase. De même, a-

t-on dit, que « Westminster résume à lui seul toule l'histoire du peuple anglais », de même que « la cathédrale de Cologne est le plus beau monument que l'art p-othique ait consacré au catholicisme », de même que « Saint-Pierre est bien la cathédrale de Rome et du

FiG. 18. — Dessin d'un écritoire, par Jean Bérain le Père (Musée des Arts décoratifs).

monde « et l'Escurial « la fidèle image de la théocratie espagnole », le château de Versailles perpétue le souvenir de la monarchie telle que Louis XIV l'a conçue, « Versailles est l'épopée du xvii^ siècle ».

En effet, c'est dans le château de Versailles que Louis XIV a écrit sa gloire, à laquelle il ne daigna pas convier la femme.

Voyez le fauteuil de ce temps. Aussi carré que le geste, aussi lourd, aussi imposant. Dos vaste, siège large sans capiton, bras et pieds massifs. Le fauteuil Louis XIV est mâle, il n'épouse point les formes de la grâce, il « cale « la stature d'un « surhomme ».

Au xviii^ siècle, où les femmes, au contraire, régneront, le fauteuil deviendra une moelleuse «bergère », réduite et assouplie aux alanguissements, aux faiblesses de la ligne qu'elle voudra caresser. Point de tissus rêches, mais des velours, des satins aussi doux que la peau.

Les « belles », après Louis XIV, connaîtront les frais linons, les taffetas légers, en place de Tampleur qui raidissait leurs contours \ L'armoire du xvin^ siècle ne sera plus l'immense meuble où le corps fluet, malgré la pesanteur des atours, semblait disparaître, et il en sera de même de tous ces secrétaires, de toutes ces tables qui seront plus amènes à la coquetterie.

A profusion, les bibelots viendront d'eux-mêmes offrir leur futilité au moindre geste de ces « poupées » que le Roi Soleil n'eût point tolérées à l'ombre de son astre. Laissons donc les femmes du

1. Toutes réserves faites néanmoins, quant aux paniers, sons lesquels, à l'exemple des vertugadins, la forme féminine s'éclipsait; mais combien, malgré tout, ce ridicule même, ajouté à celui de la coiffure monumentale, est d'une attention plus galante pour l'éloquence esthétique du beau sexe !

Fio. 19. — Composition décorative (style Lepaultro).

xvii^ siècle se borner à leur rôle de « confidentes », et hâtons-nous de les placer dans leur cadre, des mieux appropriés du reste, sinon à leur charme essentiel, du moins à leur <( échelle » proportionnelle, à leur tenue dans l'histoire pour laquelle elles semblent avoir posé.

A un intérieur monumental, il fallait des personnages monumentaux. Et ce désir d'harmonie se continue sous Louis le Grand, après l'exemple de Louis le Juste dont on poursuit, répétons-le, l'indication de lourdeur et de gravité. Cependant, en attendant que nous vantions en détail l'esprit de la décoration qui prévalut originalement au grand siècle, il nous faut constater que l'idée des grandes salles, succédant à l'unique salle des châteaux du moyen âge, appartient en propre à Louis XIIL Mais songez aussi, pour en revenir à notre parallèle, que les personnages sous Louis XIII étaient encore plus « étoffés » que ceux qui suivirent. Bref, Louis XIV inaugura les grands appartements, ou mieux : les longues successions de salles toutes se commandant, comme pour mieux réaliser cette ordonnance majestueuse de la symétrie et de la perspective qui veillent au développement solennel du cortège.

Car si tout doit être grand dans un grand siècle, tout doit y être aussi symétrique. Nous verrons la nature elle-même s'incliner devant ce besoin de recti-

tude; les branches des arbres connaîtront, avec Le

FiG. 20. — Dessin d'un vase (Musée des Arts décoratifs).

Nôtre, Tégalilé du ciseau; les vastes allées auront des frondaisons architecturales.

Accompagnons donc le « cortège » qui passe, si bellement multiplié dans la profusion des glaces. L'idée du « cortège » apparaît inséparable, dans sa grandiloquence, du lieu où il défile; il semble qu'il n'y ait eu autre chose que la cour à cette époque de 'pompe et, tout au moins, c'est de la cour que part le noble exemple. Aux petits appartements duxviii*' siècle s'attache, en contraste, cette vision de l'intimité où s'évoquent des couples séparés, comme en rupture de protocole, plus préoccupés de cacher leurs tendresses dans un éparpillement discret et égoïste, que de suivre une succession de personnages guindés, à la remorque d'un principe autoritaire.

Aussi bien, les salles qui se commandent, ignorent les recoins qui mènent au mystère du boudoir, et le boudoir date seulement du culte de la femme. Mais passons. Le cortège quitte de temps en temps les tapis moelleux pour glisser sur le parquet; celui-ci, en marqueterie de losanges, a remplacéla dalle, dès le début du xvii^ siècle, et le tapis est une innovation singulière dans l'intransigeance du Grand Roi vis-à-vis du confort.

Il est vrai que le luxe du logis règne encore ici à titre décoratif, de même que la tapisserie n'orne pas les murs pour ajouter essentiellement au confortable. Et des tapisseries vastes (maintenant fixes, encadrées pardes moulures, alors qu'elles étaient précédemment

Fio. 21, — Composition décorative (style Lepaultre).

volantes), et de grandes peintures, aux sujets nobles, en imposent aux yeux du « cortège », avecleurs tonalités chaudes et leur richesse rutilante qui marche de pair avec les ors tapageurs.

La haute cheminée de pierre ne monte plus jusqu'au plafond, comme sous Louis XIII; on inaugure la cheminée telle qu'elle est de nos jours, c'est-à-dire à hauteur d'appui ; des consoles la composent et elle supporte de larges glaces dans lesquelles le « cortège » se mire. Toutefois, la cheminée Louis XIV est de proportions plus vastes que celles que nous verrons au xviii^ siècle. Il ne faut pas oublier l'ampleur du détail, propre à l'époque où tout doit avoir grand air, et Ton abuse volontiers, pour la richesse et l'autorité nécessaires, des fortes moulures, moins cependant encore que précédemment. Fatalement les styles entre eux, pour se différencier, amoindrissent ou exagèrent leur fantaisie.

Sous Louis XIV, à côté de la saillie excessive des grandes figures sculptées qui ornent les voussures et les plafonds (car les poutres sont maintenant cachées) sourient de fines arabesques, délicat intermède propre à nous faire revivre, après deux successions de gravité^ la fraîcheur de la Renaissance.

Mais cette dernière manifestation décorative revit davantage sous l'influence du Bérain, tandis que Le Bran ne transige guère avec rorneraentation romano-

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FiG. 22. — Un motif du plafond de la galerie d'Apollon, par Bérain (Musée du Louvre).

grecque dont la sévérité, néanmoins, communiera avec la fantaisie précédente, qu'elle asservira plutôt

Toute légèreté, d'ailleurs, serait bannie par la ligne et la forme générales du décor et du meuble. Nous avons parlé de la symétrie du style Louis XIV, cela nous renseigne encore sur la donnée intransigeante de Tornementation à laquelle les écarts sont interdits.

Certes, à côté de l'éclat des ors, il y a des meubles sobrement dorés, mais entre les deux expressionsL, on goûte toute la mesure du geste dispensateur. Ce sont les réticences de la richesse et le caprice de l'orgueil.

Il n'échappe point de boutades au digne style Louis XIV, son importance ne saurait être diminuée et, si la folie d'une arabesque tend à dérider le masque impassible, elle est aussitôt réprimée par la rigueur du cadre.

La forme du décor, tantdu panneau que du meuble, contredit aux écarts, et quelque fatigue, quelque ennui même, résultent d'une discipline aussi rigoureuse.

Cependant, comme dans tout vrai luxe de haut goût, ennemi du tapage, la facture de l'œuvre est parfaite Si les meubles résistent à la cabriole qui marquera la débandade de l'austérité avec le xviii^ siècle, ils se rattrapent sur la finesse de leur moulures, sur la science de leur décor impeccablement fouillé.

FiG. 23. — Décoration d'ur.e cheminée, par Lepaultre.

Certes, les pieds de ces meubles pèsentfranchemenl et lourdement sur le sol, mais voyez la ciselure de ces pieds! Quel singulier aspect du confortable donnent ces meubles solides et trapus, alors qu'il s'agit si peu de confort dans ce siècle d'apparat !

Mais reprenons notre rang dans le « cortège », qui contourne maintenant de pesantes tables aux pieds réunis par de lourds entre-jambes ou croisillons, et dont les regards condescendants daignent s'amuser un instant aux jeux du prisme des lustres de cristal. Puis le « cortège » passe à côté d'un meuble de BouUe, où les arabesques veul'ent sourire sur l'ébène sombre, où l'écaillé aux teintes chaudes s'efforce d'entraîner dans la gaîté, les ciselures de cuivre ou d'étain.

Tout contre une tapisserie représentant un sujet de chasse, entre deux appliques de bronze où brûlent des bougies, une pendule monumentale, sur un socle ou gaine, se permet un lent tic-tac; etl'on n'en finirait pas de décrire la richesse de ces tissus offerts comme en holocauste au chant souvent criard de ces fonds où les grands ramages s'étalent, au brillant fatalement échappé à tant de somptuosité.

Mais nous n'aborderons que plus lard le détail de toute cette beauté et nous nous efforçâmes seulement d'en donner Tambiance dans ces lignes d'exposition générale. Le « cortège » s'est maintenant évanoui au bout de la ligne horizontale qui symbolise

FiG. 24. — Composilion décorative (style Bérain).

celle idée d'ordre et de durée, cette soif de continuité et de régularité prédominantes au grand siècle.

« Louis XIV, écrit H. Fortoul, portait partout son esprit de régularité et de faste; dans les plus petites choses il voulait qu'on reconnûtle sceau de la majesté royale. La monarchie était à ses yeux une religion dont il était lui-même à la fois le dieu et le prêtre ; plein de celte idolâtrie, il ne croyait pas qu'il pût rien faire qui fût indifférent, et la moindre de ses actions lui paraissait solennelle et sacrée. »

Le mot d'ordre, en littérature, a été « vérité et antiquité », et sous cette égide, l'art classique, qui ne badine pas, a été définitivement organisé. Louis XIV veut civiliser Tart, et il lui impose une règle, une loi.

Ainsi le pittoresque escalier tournant est-il remplacé par l'escalier monumental aux lignes rigides, et les hautes portes s'ouvrent à deux battants au bout des degrés vastes, afin quele geste conserve, jusqu'à la fin delà montée, son geste ample et solennel. Cela sonne un peu faux, maiscela a de la grandeur.

« Tout brille en ces appartements, écrit H. Havard [Les Styles), tout reluit, tout éclate et pétille aux yeux, dans cet entassement de marbres, de stucs et d'or, dans cet enchevêtrement de trophées, de carlouches, de boucliers, de guirlandes, si nombreux, si pressés, si tassés, qu'ils semblent vouloir s'écraser et se confondre. On dirait qu'un rayon de ce soleil, era-

CONSIDÉRATIONS GÉxNÉRALES

FiG. 25. — Composition décorative (style Lepaultre).

blême choisi parle plus formidable orgueil de cet orgueilleux temps, est demeuré accroché aux volutes de ces chapiteaux, aux saillies du plafond, aux cannelures des colonnes. »

Et, de fait, tout n'est que lambris chargés d'or et de sculptures, que plafonds aux lourds cartouches, que peintures éclatantes, sans que les yeuxpuissent jamais se reposer ni sur la tapisserie flamboyante des murs, des écrans, des fauteuils, ni sur les bronzes ciselés, ni sur la céramique, ni sur tous ces meubles enfin, déccrrés de figures et d'ornements fortement saillants, ennemis de la discrétion dans une opulence singulièrement arrogante.

On prétend que l'intelligence de Louis XIV était médiocre et, en présence d'une magnificence de l'art qui, sous les auspices de cette « intelligence médiocre», n'a jamais été égalée, on ne sait comment résister à l'éloge de cet orgueil immense du monarque, source instinctive d'une beauté aussi supérieure qu'universelle. Il est piquant enfin de distinguer, parmi cette solennité et cette gravité, deux façades opposées dans l'attitude royale : l'une représentée par le palais de Versailles où siègent le gouvernement et les services publics, l'autre par Marly où Louis XIVse repose soi-disant, de ses splendeurs. « Lassé du beau et de la foule, écrit Saint-Simon, il se persuada qu'il voulaitdu petit et delà solitude! » Et, cependant, dans

son splendide isolement, le Roi Soleil ne manqua pas

FiG. 26. — Détail ornemental d'une armoire.

de grouper, à Tenlourdusimplepavillon qu'il habitait,

douze courtisans dans autant de petits pavillons représentant les douze signes du zodiaque.

Mais il y eut des contradictions moins innocentes et plus réelles dans la vie de Louis XIV. Nous faisons ici allusion « au désordre, à l'étalage de ses galanteries et de ses faiblesses » que l'histoire n'a pu excuser. Or, la critique des mœurs royales ne manque pas d'intérêt dans notre étude esthétique, elle contraste tellement avec le modèle correct que l'art du xvii^ siècle a imposé I

D'ailleurs, les dernières années du monarque ne sontpas d'observation moins curieuse à notre point de vue puisque, dans l'austérité où Louis XIV s'est réfugié,

alors que le soleil pâli cède au Fio. 27. — Moulure ^ ^

d'un cadre en bois crépuscule morne de M™^ de sculpté {(v^gmeni). Maintenon, sourd le « libertinage » qui, sous les auspices du Grand Dauphin, reniera dans la joie, à l'aube du xvm'^ siècle, tout ce passé guindé. Et nous verrons quelle révolution ce besoin de rire, de folâtrer au grand jour, amena dans l'art tout entier.

FiG. i'S. — Console et bandeau (fragment).

Pour terminer notre chapitre, nous nous range rons à l'avis des historiens, à savoir : que la période la plus pure du style Louis XIV date du ministère de Mazarin, et, si c'est dire jusqu'à quel point le style l-ouis XIV hérita de celui de la fin de Louis XIII, il nous apparaît peu rationnel de séparer cette période de style pur de celle où la marque du Grand Roi est la plus caractéristique dans son enflure, dans son exubérance, à rimage enfin de Louis XIV. Pareille classification a été faite pour la littérature, et il n'empêche que Voltaire ait appelé le xvii*" siècle « le siècle de Louis XIV », malgré que tant de chefs-d'œuvre soient nés avant le règne personnel de Louis XIV.

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