CHAPITRE m
Autres considérations générales
Louis XIV ne reconnut qu'un seul ministre : sa volonté. Ni pacifique, ni belliqueux, il aima, dit-on, la guerre, pour la renommée qu'elle enfantait; quant aux beaux-arts, sans parler des lettres, plus indépendantes, « ils payèrent en flatteries leur tribut au Grand Roi » qui les voulut prospères. Ainsi se réalisèrent somptueusement les désirs purement orgueilleux d'un monarque dont on a vanté, d'autre part, à défaut d'un brillant intellect, le grand bon sens et une inlassable application.
Quant à son instruction, elle aurait été toujours fort négligée, tandis qu'en revanche, sa préparation politique était excellente. Passons sur cette dernière qualité qui ne nous concerne pas, malgré qu'il nous
faille retenir la valeur aristocratique d'un art auquel la nation ne fut pas conviée. Or, « Louis XIV perdit tle vue que la cour n'était pas toute la France et qu'un fossé se creusait entre la nation et son chef ».
Ainsi donc le peuple ne coopéra pas à cet essor de l'art national, il demeura d'ailleurs en marge des préoccupations du roi, au point que l'organisation des corporations d'artisans, imitée de celles du moyen âge, fut en réalité bornée à l'aristocratie du maître ou patron. Voici bien les caractères d'un art essentiellement royale au sens égoïste que nous lui avons donné précédemment, et c'était là, de la déplorable politique esthétique dont nous savons le résultat classique et académique, c'est-à-dire doctrinal.
. Quant à l'autre politique, celle-là sociale, nous la verrons cruellement châtiée à la fin du règne des Bourbons, et cela nous regarde encore puisque, malgré un style du premier Empire, nous vîmes rompre, avec la Révolution, l'enchaînement somptueux des grands styles, puisque, depuis la Révolution, nous semblons avoir perdu la tradition des chefs-d'œuvre dans nos libertés conquises.
Bref, simple dans l'intimité, d'une politesse parfaite, Louis XIV « aime l'ordre, l'équité, la régularité, l'exactitude ponctuelle, la précision dans le comman dément »; il sait demeurer roi en tout.
Autant de qualités que nous relevâmes dans son art.
ennemi du pittoresque qu'il assimile au désordre, à l'indiscipline. Et, comme à l'ombre de l'orgueil immense, le dos des courtisans s'arrondit particulièrement, le Roi Soleil a, de sa personnalité, un sentiment exagéré. Autant de points intéressants à noter avant d'aborder essentiellement notre sujet. Les styles ne peuvent être appréciés que dans leur atmosphère et si nous regrettons de ne point voir figurer le vice-Dieu parmi les pratiquants de l'art, nous avons la compensation de l'inscrire en tête de ses protecteurs, sinon de ses amateurs.
Le Régent sera quelque peu peintre, graveur et musicien ; Louis XV aura la manie quasi artistique du tour; Louis XVI forgera des clés, mais ces princes et leurs royales épouses à moins que ce ne soient leurs favorites, feront de 1 art entre deux frivolités, comme par contenance, tandis que Louis XiV régira l'art sans y loucher personnellement, mais avec cet instinct lêtu qui semble, il est vrai, un pressentiment des génies dont on dispose.
Il y a enfin, entre tous ces styles divers oii, après les personnages solennels, défilent de délicieux fantoches, la différence de la volonté; le fils de Louis XIII réalisa son harmonie, tandis que les autres la subirent telle qu'ils l'avaient méritée ; ils ne s'en doutèrent peutêtre pas non plus, à moins qu'avec une insouciance géniale, ils n'aient réalisé leur art charmant en cédant au seul désir de commodité.
AUTRES CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES o3
FiG. 32. — Panneau en bois sculpté (Chœur de Notre-Dame de Paris).
Et voici pourquoi, fatiguée de sa raideur, la têle s'inclina (et de même la ligne ornementale, tout le décor), dans le désordre charmant des passions qu'elle était appelée à bercer.
Examinons maintenant Louis XIV au physique ; cet examen ne sort point encore de notre domaine.. Louis XIV est de taille moyenne — contrairement à notre supposition ; son air est noble, il est imposant sans fierté et, malgré que son nez bourbonnien se rejoigne assez désagréablement avec sa lèvre inférieure proéminente, les courtisans s'accordent à déclarer qu'il est le plus bel homme de son royaume.
Il ne manquait plus au vice-Dieu qu'il fût Apollon ! Si nous cherchons, d'autre part, chez les femmes, les influences heureuses dont le roi eût pu bénéficier, artistiquement, nous sommes déçus. Sa première épouse, Marie-Thérèse d'Autriche, était insignifiante et M"** de Maintenon brilla plutôt par sa vertu. Du côté des favorites, pareil désappointement; il ne nous reste donc plus qu'à souligner l'omnipotence du monarque. Au reste, l'activité du roi pouvait suffire à plusieurs mondes: Nec pluribiis impar, était son emblème.
II ne faudrait pas néanmoins oublier, parmi les dispensateurs de la beauté que nous allons étudier, les noms de Mazarin et de Colbert qui jouèrent un rôle artistique des plus importants derrière ce Soleil.
Fi.1. 33. — Porte à deux vantaux (Palais de l'Institut).
Colbert, à l'exemple de Richelieu, pensionna les ar-
Fio. 34. — Porte et fenêtre, rue Monsieui-le-Prince.
listes, s'attacha à les mettre en valeur et les groupa dans un idéal commun.
Colbert, enfin, s'était emparéde Fespritde Louis XIV
AUTRES CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES oi
et il fut un organisateur précieux en tous genres. Mazarin, qui s'y connaissait, avait, quelque temps
Fio. 3Ô. - Palais de Vlnslitut, par Le Vau. avant de mourir, recommandé Colberl à son roi et, de fait, le célèbre homme d'État collabora de toutes les forces de sa conviction, à satisfaire lorgueil artistique de son Maître.
Influences capitales que ces dernières; n'avonsnous pas souligné, au reste, ce triomphe exclusif de l'homme dans le grand siècle qui nous occupe? Ne devons-nous pas goûter ici, le caractère essentiellement mâle, dans toutes ses manifestations?
Nous allons résumer maintenant, les bienfaits de Louis XIV à regard de l'art et des lettres, en leur expression parallèle et solidaire. Nous ne séparerons jamais l'inlluencedela littérature de l'expression plastique,dans la grandeur et l'originalité des styles qui se sont pour ainsi dire moulés sur l'intellect et les mœurs.
Cela était particulièrement vrai à l'heure présente : jamais les écrivains, les artistes, les savants n'ont reçu d'aussi précieux encouragements qu'à celte heure où, d'une manière générale, la facture touche à une élévation, à une superbe, comme à une pureté dignes du modèle antique choisi.
Tandis que s'est formée la langue classique, un art classique également est né. En même temps que l'Académie française se fonde, l'Académie de France à Rome, l'Académie d'architecture, l'Académie des inscriptions et belles-lettres, l'Académie des sciences, l'Académie de musique, ouvrent tour à tour leurs portes à la formule académiqu à l'autorité doctrinale romano-grecque. Nous avons dit combien ce régime était préjudiciable à l'essor de nos tradi-
FiG. 36. — Chapelle de la Sorbonne, par Lemercier
lions nationales, détounK-es en somme de l'œuvre esthétique du moyen âge aux merveilleuses impulsions maintenant condamnées ; nous n'y reviendrons plus, mais nous associerons un instant, dans cette pensée de l'art tyranniquc ; au génie contraint, les noms des deux grands peintres : Charles Le Brun ot Louis David.
Dictateurs de l'art, le premier sous Louis XIV, le second sous Napoléon, voici qu'ils vont collaborer tous deux étroitement au style de leur époque. Louis XIV et Napoléon se juxtaposent ainsi, dans l'expression volontaire de leur cadre qu'ils voulurent héroïque. C'est leur seul rapport esthétique, car nous avons dit les difTérences et les raisons de ces différences dans la réalisation.
Pour en revenir à l'effort artistique au temps qui nous occupe, nous signalerons ensuite la création de la grande industrie en France, œuvre de Colbert. Colbert, décidément, semble avoir été le moteur intellectuel de Louis XIV, et nous dirons, au chapitre de l'art décoratif, le renouveau qu'on lui dut des magnificences artistiques, au sein de nos manufactures nationales. Cependant, et cela n'est pas pour étonner dans cette époque d'autorité, le colbertisme, en matière d'essor industriel, commit de lourdes fautes. C'est-à-dire que réminent homme d'Etat, après avoir gêné l'essor des grandes industries en abusant des réglementations.
dont le but de garantie et de perfection était louable, mais dont Texclusivisme contredisait à la noble ému-
FiG. 37. — Porte Saint-Denis, par Blondel.
lation de l'initiative privée, découragea et ruina les petits fabricants.
Mais ne fallait-il pas alors, que Tesprit tout entier de la nation fût captif entre les mains du vice-Dieu? S'imagine-t-on un génie libre sous la majesté égali-
laire de la perruque? C'est à peine si l'éclat de rire d'un Molière est acceptable sous la coupole architecturale obèse, symbole de l'oppression qui règne unanimement.
Un mot des lettres, maintenant. L'image d'un Molière, encore, prenant place à la table royale, sous les yeux étonnés des courtisans, nous dispensera d'en dire plus long sur la bienveillance du monarque à l'égard du génie et, auparavant, lorsqu'au début du XVII® siècle, Malherbe était venu, tandis que le roi s'attachait à ordonner son royaume, le poète se préoccupait d'épurer la langue qui deviendra universelle.
« Le petit-fils de Henri IV, a-t-on écrit, voulut un siècle littéraire ; il l'eut sans peine : la nature lui avait accordé tout à la fois Corneille, Molière, Racine, Boileau, Pascal, Quinault, Bossuet, Fénelon, La Fontaine, La Bruyère, Regnard, Fléchier, Bourdaloue, Massillon, La Rochefoucauld, Bayle, Malebranche, Crébillon et tant d'autres. Mais, pour jouir avec justice du reflet de ces illustrations, il n'eût pas fallu vouloir faire traîner Iç char du génie par la servitude ; il eût été digne de Louis le Grand d'enrichir l'indépendance de Corneille, de La Fontaine, de La Bruyère, de Bayle, comme la courtoisie de Racine, de Despréaux et de Pélisson. La direction de nos études nous avait refusé un Cassini, un Huyghens, un Roemer, il y eut de la grandeur à vouloir qu'une génère-
FiG.
38. — ■ Le Val-de-Grâce, par F. Mansard, Le Muet, G. Le Duc et DuvaL
site bien entendue appelât ces savants de l'Italie, de la Hollande, du Danemark, et les effets de celle volonté du roi demeurèrent sans altération, parce que des astronomes, des mathématiciens, devaient être dispensés de se faire courtisans. »
Mais la « tyrannie >> de Louis XIV fut des plus profitables, elle nous valut en somme une Renaissance française comparable à celle que Tllalie avait eue au xvr siècle. D'autre part, le génie de Corneille, de Racine, semble adéquat à Tépoque où il fleurit. Par la dignité, la clarté, la simplicité, Tordre et la composition, les chefs-d'œuvre des auteurs du Cid et de Phèdre sont inséparables de leur heure grandiose, à laquelle, point davantage, on ne saurait soustraire le nom de Bossuet, aux oraisons funèbres grandiloquentes.
L'enflure de ces Iragédies comme de ces discours, est de son temps, sans doute davantage que la fine observation d'un La Fontaine ou la raillerie à la fois profonde et spirituelle d'un Molière, qui sont de tous les temps ; mais ces génies, préoccupés de belle langue, de pensée haute, communient absolument dans la forme du grand siècle, qu'ils s'appellent encore Boileau, Fénelon, La Bruyère, etc.
Du côté des sciences, même apothéose, celles-ci néanmoins, malgré le génie des Pascal, des Denis Papin, plutôt importées de l'étranger mais, en
FiG. 39. — UôLel des Invalides (Façade sur la place Vaubaj?), par J. Hardouin-Mansard.
revanche , acclimatées en France avec tant de faveur !
D'ailleurs, la France n'a pas le privilège exclusif des génies au xvii^ siècle. Shakespeare et Milton, en Angleterre, Cervantes, en Espagne, brillent d'un vif éclat dans les lettres et, du côté des arts, les noms de Rubens, de Van Dyck, de Rembrandt, de Velasquez, etc., rayonnent d'une gloire supérieure, il faut le dire, à celle de nos peintres nationaux.
Du moins devons-nous reconnaître que ces grands maîtres furent plus originaux que les nôtres, parce qu'ils s'énoncèrent plus librement. Le génie de nos artistes, effectivement, s'uniformisa sous Louis XIV. C'estlàqu'apparaissentplusen relief les méfaits d'une tyrannie officielle, d'un classicisme étroit; mais cette pression sur le génie, qui déjà avait régi les lettres, réalisa en somme, une unité incomparable, sinon nécessaire, après la division du siècle précédent.
Le xvu^ siècle vit se centraliser le gouvernement auparavant épars; l'art prit, entre les mains d'un roi sacré, un caractère officiel, pédagogique même, tandis que se formait, autour de cette noblesse de la pensée et de l'expression, la grande famille des nobles. La hiérarchie du sang, après celle du génie.
Sans oublier encore, dans celte soif d'unanime ordonnance et de régularité, résultat d'une monarchie absolue que les souffrances des Frondes avaient pré-
cipité, la réforme du concile de Trente, c'est-à-dire le maintien implacable de Tunité catholique.
« Participant de la connaissance de Dieu » dont il prétendait tenir la place, Louis XIV, « comme illuminé de TEsprit-Saint », imposa sa croyance religieuse ainsi qu'il commanda au goût artistique, et protestants et jansénistes connurent les foudres sectaires de ce roi orgueilleux, souverain directeur de l'émanation spirituelle de son royaume.
C'est cette même volonté qui présidera aux destinées territoriales de la France. Les trente années de guerre de Louis le Grand n'auront d'autre but que de réaliser le vœu de Richelieu, qui était de « mettre la France en tous lieux où fut la Gaule », et notre pays lui doit l'achèvement de son unité, la conquête de ses frontières naturelles. Unité territoriale, unité gouvernementale, unité religieuse, unité artistique, unité des convenances par l'étiquette, autant de triomphes pour l'Idée despotique — aux inspirations plus ou moins heureuses — mais qui concourent, on l'avouera, à l'extraordinaire homogénéité d'un siècle de splendeur et de magnificence. Splendeur où la fierté et la majesté empruntent, certes, à la redondance espagnole ; magnificence où le goût pour le théâtre domine artificiellement, soit; mais moyens et artifices parfaitement harmonieux, qui enfantèrent sinon des génies divers, imprévus, du moins toute
une succession de purs artistes : une grande école.
Fio. 41. — iirille de Ventrée principale du palcûs de \ ersailles.
Sans doute l'exemple d'un Puget,dontla résistance
au joug royal est un fait glorieux d'essor indépendant, pourrait donner à réfléchir aux dangers de
Tart imposé, et si Mignard également, résista à la dictature de Le Brun,«leLouisXlV des beaux-arts », le créateur, pour ainsi dire, du style Louis XIV, s'est rendu justement célèbre par la traduction même du faste de son roi .
Et les H. Rigaud, les Largillière, les N. Coypel, entre autres peintres, ainsi que les Girardon, les Coysevox, les Coustou, entre autres sculpteurs, gardent non moins magnifiquement Tauguste empreinte sans faillir, en somme, à leur personnalité, si toutefois ils ne sont pas tout à fait originaux.
FiG. 42. — Giille du palais de Versailles
(Détail).
Si nous voyons, enfin, des architectes comme Jules Hardouin-Mansard, Claude Perrault, Blonde! , corres-
pondre si parfaitement à l'emphase de leur temps, nous leur devons aussi des chefs-d'œuvre de pur
style Louis XIV, malgré leur inspiration complètement classique.D'ailleurs,c'estseulementparresprit(i'adaptation que rarchitecture, art en dehors de la plastique humaine, peut se renouveler raisonnablement, et les architectes du xvii^ siècle n'ont rien négligé pour marquer leurs œuvres au bon coin de leur époque française. Mais nous parlerons spécialement de chacun de ces arts au chapitre qui leur est réservé. Pour rinstant, nous essayâmes d'accentuer la physionomie d'une époque dont désormais l'esthétique va de préférence nous retenir. Nous estimons que les généralités auxquelles nous nous complûmes jusqu'ici, aideront le lecteur à saisir plus fructueusement le caractère particulier du style qui l'intéresse. C'est en remontant aux sources, en pensant plus haut que son sujet, que Ton se renseigne plus efficacement sur le moindre détail, car tout s'enchaîne et, jamais, répétons-le, un siècle n'avait été aussi parfaitement solidaire en toutes ses manifestations idéales.
Nous allons maintenant résumer les caractéristiques du style Louis XIV.
Nous avons dit la pensée orgueilleuse qui l'anime et nous ne reviendrons pas sur sa correction, sa régularité, son éclat, et sa majesté officiellement régis, mais, pour situer exactement sa manifestation artistique, nous évoquerons, à nouveau, Versailles, oii se résume fidèlement l'œuvre du Grand Roi.
« Pendant un siècle, écrit H. Fortoul dans les Fastes de Versailles, c'est à Versailles que la littérature française a rendu hommage; pendant un autre
^ siècle, c'est contre Ver-
rS sailles cnrelle a décoché
2 toutes ses flèches. Notre
•^ histoire littéraire est donc
.22 écrite sur ces murs qui ont
^ reçu nos grands écrivains,
•^ depuis Molière jusqu'à
'S, Beaumarchais. L'art a créé,
'^ tout exprès pour Versailles,
g des écoles et des systèmes
-^ dont l'influence s'est fait
^ sentir jusqu a nos jours.
^ C'est pour Versailles que Le ç^ Brun était peintre, Coyse- I vox statuaire et Mansard ^ architecte; c'est à Verfc sailles qu'étaient l'oracle du ton et la règle des mœurs; c'est de Versailles que la galanterie, le goût, la dévotion et la mode se répandaient sur Paris et sur tout le reste du royaume.
Mais ce n'était pas seulement la France qui était tout entière à Versailles ; les nations étrangères ne cessaient d'y envoyer des représentants; les célébrités de l'Europe venaient lui rendre visite, et Ton vit, à plusieurs reprises, des personnages inattendus sortir des régions les plus éloignées de l'Asie, pour comj)limenter le roi qui avait égalé les magnificences et le despotisme de l'Orient. »
Tandis que Versailles conserve à peine de Louis XIII « un parfum de vieille gentilhommerie qui ne lui a guère survécu », représenté par un morceau d'une architecture particulière que les maçonneries voisines, que toutesles ailes qui s'ouvrent et s'appuient les unes sur les autres, que toutes les constructions enfin, postérieures à lui, n'ont
Fio. 47. — Terme (Jardins du Palais de Versailles).
cependant pu étouffer; malgré que ce reste de Louis le Juste «■ brille parmi elles, comme un petit diamant de prix enchâssé dans un métal qu'on a pu prodiguer », le souvenir de Louis XIV domine toutes ces pierres, toute Tordonnance de ces édifices.
Qu'importe que les petits appartements aient, au xviii^ siècle, morcelé les grands appartements du xvii% la réforme fut intérieure et la façade demeure altière, marquée au chiffre royal. Si les coquets aménagements de la Régence, de Louis XV et de Louis XVI ont amenuisé, selon leur grâce, les vastes pièces précédentes, le gros-œuvre — tel le lion résistant aux agaceries de la mouche — reste impassible.
Qu'est-il devenu aussi, le jardin naturel qui agrémentait le « chétif château (de Louis XIII) dont, au dire de Bassompierre, un simple gentilhomme ne voudrait prendre vanité »?
Il n'occupait pas la moitié du parc qui devait le remplacer et, à son extrémité, on comptait seulement deux bosquets dont l'un prit le nom du Dauphin, à la naissance de Louis XIV.
Or, voyez maintenant ce que le roi Soleil a fait de ce parc qu'il accommoda à sa majesté, tellement imposante qu'elle demeure encore, de nos jours, respectée en sa tyrannie !
Parmi ces alignements impeccables dus à Le Nôtre (1613-1700), au bout de ces petites allées en compar-
timents, sous l'ombrage des grands arbres taillés symétriquement, on aperçoit des bosquets où chantent des cascades d'eau. Mais ces bosquets ne sont pas ceux de Ramponneau, sous lesquels, au xvni* siècle, les couples folâtreront ; ils demeurent dignes et ne sont que des petits bois correctement alignés, affectant diverses formes ou figures.
Non, la solennité du xvii^ siècle ne saurait fouler du même pied les tapis de verdure qui s'offriront plus tard aux alanguissements d'un Watteau, aux suavités d'un Boucher.
Il faut à Louis XIV l'illusion incessante des perspectives qui ajoutent sans cesse à sa vision illimitée, surhumaine, tandis qu'au xviii^ siècle souriront, au contraire, les retraites mystérieuses, les nids de feuillage.
Il faut au monarque, le labyrinthe où les pas s'égarent dans l'infini, et c'est à cela que vise ce dédale de petits chemins bordés de buis et de vert gazon dont la sinuosité contourne descyprès, des ifs taillés en urnes, en corbeilles, en vases.
Aussi bien l'espace appartient en propre au Roi Soleil, qui mesure aux arbres l'élan de leurs cimes et, parmi cette végétation contrainte, coupée d'allées rectilignes, des statues, des groupes de marbre — toute la mythologie — jettent leur note claire, et des bassins nombreux rivalisent de jeux d'eau.
Verdures taillées en murailles, tordues en portiques, arrondies comme dos dos de courtisans, sur un signe de Le Nôtre, architecte et dessinateur de jardins, — oti serait tenté d'écrire architecte de la nature sous Louis XIV — autant de solennelles et harmonieuses expressions formant suite à Tincomparable majesté du palais.
Ce palais, où l'on voit une grande galerie peut-être unique au monde, « décorée des plus somptueux produits del'induslrie française » créée par Golbert, ornée de statues antiques, de tables de porphyre et d'albâtre, de vases, de
nàvicelles et des plus riches morceaux d'orfèvrerie
FiG. 50. — Fontaine (Cour du Palais de Versailles).
et qui reflète dans ses mille glaces, tous les bosquets du parc, de manière à composer des paysages admirables et à joindre à tant de luxe, les charmes de la nature » : la galerie des Glaces, en un mot, où se mire, comme dans un prisme, sur toutes ses facettes, Téclat dune splendeur immortelle; — ce palais, enfin, s'adapte tout parfaitement à Louis XIV, monarque jouissant de la plénitude de lui-même au point qu'il s'écriera, en contemplant l'œuvre que son génie a enfantée : « Versailles, c'est moi! »