I. Luc
REMBRANDT. — Les Pèlerins d'Emmaus.
i>n:r li.">
La peinture religieuse, de nos jours, ii faut l'avouer, ne donne pas grand" chose. Elle est devenue, hélas! le plus académique des genres. Tant de sujets empruntés h l'Evangile
lurent le thème lial)ituel des concours de Rome, et il ;i fallu les traiter dans le style de tant de Bouguereaux que les artistes, sitôt libres, cherchent ailleurs leur inspiration; ou bien, s ils y reviennent par hasard quelque jour, l'ancien poncif de la rue Bonaparte s'impose encore à leur imagina lion.
Mais, loin de chez nous, en Russie, la peinture religieuse a pris une tout autre forme, intéressante celle-là. sincère et profonde. Elle a de vivaces racines dans la conscience publique; des idées l'animent qui sonl essentielles au mou veinent social contemporain. Elle est tout imprégnée de cet évangélisme «pie Tolstoï préconise.
On connaît la religion de Tolstoï. Son christianisme, qui repousse l'autorité des Eglises, qui écarte la théologie dogmatique et tout ce qui n'est point la pure éthique de Jésus, a pour point de départ la croyance en l'efficacité continue de la doctrine de ce sage: réalisez en vous le royaume de Dieu ; le Christ est parmi vous qui vous y invite, il est parmi vous en esprit, puisque sa parole dure, qui, comme au premier jour, est une parole de vie. Il est parmi vous ainsi qu'idlégoriquement l'Evangile l'a ligure auprès (\v> pèlerins d'Emmaiîs. Il s'agit seulement de le reconnaître.
Une religion de ce genre inspire un art analogue, en son principe, à l'art religieux de Rembrandt tel que je I ai ci-dessus défini. Le peintre dont je veux parler maintenant n'a pas le génie de Rembrandt : s'il lui ressemble, c'est par un même sentiment de la religion permanente et durable.
VArt de regarder les tableaux. — Beaijmer. ■">
ot> L'ART DE REGARDER LES TABLEAUX
Nicolas Gué, jusqu'à sa mort, fut le plus intime ami de Tolstoï. Sa peinture semble tout inspirée par la foi religieuse du vieux maître : « le christianisme donné non comme une doctrine mystique, mais comme une doctrine morale ».
La plus célèbre et la plus caractéristique, sans doute, de ses toiles est ce Christ avec Pilule qui, à son apparition, vers 1890, étonna, indigna : jamais on n'avait vu de Christ si laid, si mal peigné!... « Pilate dit à Jésus: « Vous êtes donc roi? >» Jésus répondit : « Vous le dites, je suis roi. C'est pour cela que > je suis né et pour cela que je suis venu clans le monde, afin >> de rendre témoignage à la vérité.. » Pilate demanda : « Qu'est- » ee que la vérité ? » et lorsqu'il eut ainsi parlé, il sortit J ».
La composition, un peu facile et rude, est saisissante. Pilate. replet, repu, gros homme enveloppé dans sa toge d'ocre qu'illumine un rayon de soleil, Pilate nargue ce rêveur et. sceptique indolent, lui lance ces mots las et terribles : « Qu'est-que la vérité ?... » Qu'est-ce que la vérité ?... Dérision suprême de l'apôtre qui meurt pour elle ! Humilié, dans l'ombre, vêtu de sa pauvre robe sans couleur, Jésus regarde Pilate avec des yeux d'effroi, avec des yeux où flambe la certitude, où flambe aussi la douleur infinie du fils de l'homme, qui sait la vérité, la sent en lui vivace et vivifiante il ne peul pas la communiquer. Car Pilate est passé tout près (i<- Jésus sans le reconnaître !...
Ce Christ, qui ne rappelle aucunement l'image habituelle, ssemble plutôt à ces révolutionnaires évangéliques qui, là-bas. dans le redoutable empire des Izars, rêvent de bien social, de fraternité universelle, s'efforcent de promulguer leur doctrine d'amour et, jusqu'au martyre, se consacrent à cette œuvre impossible. Eux aussi, ils ont
i. Jean, XVIII. 38.
tu
tu J -tu
tu
ai -tu >
conscience de posséder la pleine vérité ; eux ;nissi. ils se heurtent à la même méconnaissance générale: eux ;mssi. lorsque l'on hausse les épaules à leurs chimères, sentent s'abattre sur leur intime charité une irrémédiable détresse.
La légende du Christ se continue en eux.
Ainsi, cet art n'es! point académique et mort, mais d'inspiration vive, poignante, frémissante, actuelle.
Quelles seronl désormais les destinées de la peinture
religieuse ?
Elle peut encoredurer, se renouveler, vivre, si les artistes, à la manière de Rembrandt jadis ou de Gué, savent la vivifier de pensée nouvelle et de rêve ardent.
Ou bien, puisque les savants el les exégèles, étudiant les textes avec méthode, nous invitent à considérer la grande aventure évangélique comme une période particulière el déterminée de l'histoire, les peintres religieux s'efforcerontils de restituer l'authentique décor, le costume, l'exacte vérité des personnages et des épisodes? James Tissot, grâce à la plus minutieuse patience, au soin le plus attentif de la documentation, réussit en ce genre un peu froid et inutile.. Ainsi, la critique historique restaurait, d'une certaine façon du moins, cet art religieux dont elle a tué les formes anciennes.
Peut-être est-ce là tout ce qu'il faut attendre désormais de la peinture religieuse... A moins que quelque moine, au fond d'un cloître ignoré, loin du bruit et de l'exégèse, n'ait préservé des contacts dangereux la foi d'Angelico, sa ferveur el sou art !...