Cité par Champfleury, La Tour, page
tique? J'en souligne* d'abord ces mois heureux: « imiter la nature dans un beau choix » ; je ne sais de formule meilleure du réalisme que l'art requiert, et du réalisme précisément de La Tour.
Car il peint la réalité. Diderot déjà le notait : « C'est un grand mérite aux portraits de La Tour de ressembler... Quelle différence y a-t-il entre une tète de fantaisie et une tète réelle? Comment dit-on dune tète réelle quelle est bien dessinée, tandis qu'un des coins de la bouche relève, tandis que l'autre tombe ; qu'un des yeux est plus petit et plus bas que L'autre ; el que toutes les règles conventionnelles du dessin y sont enfreintes dans la position, les longueurs, la forme et la proportion des parties ? Dans les ouvrages de La Tour, c est la nature même, c'est le système de ses incorrections, telles qu'on les y voit tous les jours. Ce n'est pas de la poésie, ce n'est que de la peinture ».
Diderot fut en relations avec La Tour. Dans ses lettres à Grimm, il a consigné les propos que le peintre lui tenait : ils éclairent son art; ils expriment même, disons-le. des principes d'art absolus, et ils témoignent chez La Tour d'une étonnante originalité d'esprit, si l'on veut bien songer que les artistes d'alors enjolivaient éperduement :
« La Tour me confia que la fureur d'embellir et d exagérer la nature s'affaiblisait à mesure qu'on acquérait plus d'expérience et d'habileté, et qu'il venait un temps où on la trouvait si belle, si une, si liée même dans ses défauts, qu'on penchait à la rendre telle qu'on la voyait : penchant dont on n'était détourné que par l'habitude contraire et par l'extrême difficulté (pion trouvait à être assez vrai pour plaire en suivant celte route... »
Voici très bien dénoncés le danger des écoles, l'abomination des poncifs, la vilenie de l'esthétique conventionnelle. Un
LE PÔRTRAÎT (.>3
jour, Diderot signalait à La Tour une faute, dans un tableau de Greuze : un linge qui semblait « un morceau de pierre sillonné en forme de plis » , et il lui demandait comment un artiste tel que Greuze ne savait pas faire du linge. La Tour répondit : « L'origine de ce défaut Test aussi d'une infinité d'autres plus essentiels. Cela vient de ce qu'on prêche de trop bonne heure aux enfants d'embellir la nature, au Heu de la rendre scrupuleusement. Ils se livrent à ce prétendu embellissement avant de savoir ce que c'est; en sorte que quand il s'agit d'imiter servilement, comme il faut s'y résoudre dans ces petites choses, ils ne savent plus où ils en sont ». Et Diderot insiste; il veut savoir ce que La Tour entend par cet embellissement de la nature. La Tour répond : « Les professeurs de notre école font deux fautes graves : la première, c'est de parler trop tôt aux enfants de ce principe; la seconde, c'est de le leur proposer sans y attacher aucune idée. D'où il arrive qu'entre les enfants, les uns s'assujettissent en esclaves aux proportions de l'antique, à la règle et au compas, d'où ils ne se tirent plus et sont à jamais fauxel froids, et que les autres s'abandonnent à un libertinage d'imagination qui les jette dans le faux et le maniéré, d'où ils ne se tirent pas davantage. »
J'ai cité tout au long ces textes un peu étendus : il n'arrive pas si souvent que nous soyons renseignés sur les peintres de jadis parle reportage d'un Diderot! L'exactitude des propos ainsi rapportés nous est évidemment garantie par leur concordance parfaite avec la pratique même de La Tour. Diderot note le plaisir qu'il éprouve à voir ses propres idées formulées par un tel artiste. Mais le réalisme de La Tour va beaucoup plus loin que celui de Diderot, en art ; sa haine des poncifs est beaucoup plus franche.
Ses tableaux sont charmants ; leur fine exéculion, leur adorable couleur, le sourire des femmes qu'il a peintes, leur mon-
daine élégance, donnent une si ravissante impression de grâce el de gentillesse, que Ton est tout d'abord sensible à cet agrément. Il faut être un peu plus attentif pour apercevoir,, en La
Tour, un psychologue impitoyable qui allait jusqu'au fond des âmes avec une merveilleuse clairvoyance et qui ensuite révélait hardiment, crûment, ce qu'il avait vu. Il ne flattait pas ses modèles et, pas plus que la beauté des visages, il n'idéalisait la qualité des esprits. Son œuvre exquise est, somme toute, l'un des plus terribles témoignages que l'on ait portés sur la nature humaine.
On découvrirait La Tour tout en lier dans le portrait de la Pompadour. qui est. au Louvre, Tune des plus complètes synthèses qu'il nous ait laissées de son magnifique génie. Mais procédons analytiquement puisque nous le permettent les quatre-vingts esquisses du musée de Saint-Quentin, trésor incomparable.
Dans cette ville industrielle et commerçante, rude et noire, c'est un lieu privilégié, un précieux sanctuaire d'art que ce petit musée qui conserve discrètement la pensée de Maurice La Tour. Il ne contient guère que des études plus ou moins poussées, peu de tableaux. Mais est-il rien de plus poignant que ces études où l'on surprend, en quelque sorte, au dépourvu le travail de l'artiste et le secret de sa production ? Les œuvres achevées donnent le résultat de son prestigieux labeur; voici, toute chaude encore et frémissante, son activité créatrice... Et ce n'est point un motif négligeable d'émotion que de songer (pie ces vives images ont été prises directement sur la réalité. Quand elles furent tracées, avec cette évidente et pathétique exactitude, La Tour avait sous les yeux le réel visage de la Pompadour. de la Dubarrv, de Madame Favarl, de Fel sa bien-aimée, deSavigny la danseuse, de Marie Josèphe de Saxe, de la demoiselle Camargo et de ces jeunes filles naïves ou déjà
LA TOUR. — Chardin.
futées et de ces petites bourgeoises gentilles et frivoles dont on ne sait plus rien aujourd'hui, sinon que voici le sourire de leurs lèvres et l'espièglerie de leurs traits... Toutes ces mortes!... L'expression de leur physionomie est si intense qu'on dirait qu'elles se survivent à elles-mêmes, comme les anciens imaginaient une sorte de double ou de fantôme authentique des personnes défuntes qui dure après l'accident fatal... On s'attendrit cependant sur tant de grâce et de volupté qui disparurent avec ces petits êtres de jadis, uniques dans le temps et irremplaçables ; et Ton se rappelle la mélancolique parole de Brantôme au sujet de Diane de Poitiers : « c'est dommage que la terre couvre un si beau corps !... ».
Il y a, dans cette collection pathétique, des figures d'hommes aussi, Rousseau, d'Alembert, Chardin, des peintres, des écrivains, des princes, des rois, des abbés, des fermiers généraux. C'est merveille de voir à chacun d'eux l'air du métier qu'il fit... Parmi les propos de La Tour qu'enregistre Diderot, ces lignes encore méritent d'être citées et admirées : « Il n'y a dans la nature, ni par conséquent dans l'art, aucun être oisif. Mais tout être a dû souffrir plus ou moins de la fatigue de son . état. Il en porte une empreinte plus ou moins marquée. Le premier point est de bien saisir cette empreinte, en sorte que, s'il s'agit de peindre un roi, un général d'armée, un ministre, un magistrat, un prêtre, un philosophe, un portefaix, ces personnages soient le plus de leur condition qu'il est possible ; mais, comme toute altération d'une partie a plus ou moins d'influence sur les autres, le second point est de donner à chacun la juste position d'altération qui lui convient, en sorte que le roi, le magistrat, le prêtre ne soient pas seulement roi, magistrat, prêtre, de la tête ou du caractère, mais soient de leur état depuis la tète jusqu'aux pieds! »
Les peintres que La Tour a portraiturés, on devinerait,
96 l'art de rêgardeb les tableaux
même ignorant leurs noms et leur qualité^ qu'ils furent des peintres en effet. Cela se voit à l'acuité de leur regard, à leur façon d'observer des couleurs el des formes évidemment. Voyez les yeuxdë Chardin. — non certes des yeux de philosophe,tournés vers le dedans, si l'on peut dire, voilés au dehors et emplis de méditation, — mais des veux de curiosité, qui sort eut des paupières, avides de vision variée ; et les yeux de Restout, si voluptueux et enchantés du spectacle dont ils se divertissent... Les gens de cour? Le beau marquis d'Argenson n'en est-il pas un type excellent? Son orgueil distingué, le dédain de ses lèvres fines el son affabilité cependant, son air de supériorité satisfaite, de réussite avantageuse et, en dépit du succès, l'inquiétude qui se dissimule de son mieux sous la sérénité savamment obtenue du visage, le trahissent. pour ce qu'il est. Le moine de cour? Ah ! le voici en cet extraordinaire P. Emmanuel, humble professionnellement, humble jusqu'à la bassesse et indulgent jusqu'à la complaisance un peu vile. Et moqueur. pourtant, au fond de lui-même, comme qui connaît toutes les turpitudes. Il a le teint et la chair et la graisse des vieux chastes qui, depuis longtemps, n'ont plus à lutter. Puisque l'occasion s en présente ici. admirez que la facture de cette épaisse et molle figure soit aussi ferme et nette (pie le dessin de traits délicats dans un visage vigoureux et sain... Les fermiers généraux? Ce la Reynière est superbe dans son habit rouge à broderie d'or; c'est l'heureux épicurien, le jouisseur content: béatitude suave, sensualité sans lièvre, égoïsme tranquille et claire philosophie qui réclame un large bonheur plutôt qu'un rapide et passionnant plaisir.
Mai- ce ne sont pas (\c> « types » humains que peint La Tour. S il est attentif à l'empreinte dont tel genre dévie marque un visage, c'est afin de caractériser mieux un être. Il peint dt> personnes, des individus, et même à un moment précis de leur devenir. Il n'y a. pour lui, de réalité que particulière :
el sans doute on peul tirer de son œuvre une philosophie de l'humanité, mais il n'est point parti d'idées abstraites : il copie la nal ure, il note des physionomies.
Quelles sont différentes les unes des autres, les petites femmes que voici, nombreuses, sur les murs de ce musée de Saint-Quentin ! Peu d'entre elles évidemment se signalèrent iei-bas par de très spéciales facultés et de très singuliers mérites. Mais Pascal l'a dit : « A mesure qu'on a plus d'esprit, on trouve qu'il y a plus d'hommes, originaux ». La Tour eut cet « esprit », de savoir discerner dans les âmes ce qui les individualise, la nuance de pensée ou de sentiment, le goût, la passion, l'habitude, le désir, par quoi telle âme, même ordinaire el sans beauté superfine, justifie sa prétention d'être une âme particulière.
La physionomie révèle les âmes et plutôt encore les trahit. Non à chaque instant : une individualité n'est pas sans cesse elle-même avec plénitude ; elle a ses heures de sacrifice que les circonstances exigent, ses heures d'absence, ses heures d'hypocrisie, ses heures d'atonie. Et puis, c'est un éclair sur le visage, l'intime secret se dévoile, et la voici, cette âme, essentiellement!... On imagine La Tour aux aguets, qui sur son modèle épie la subite révélation. Ses yeux perçants surveillent la perpétuelle métamorphose; ils ne sont pas dupes des semblants de vérité, des mouvements d'apparente franchise : ils attendent lin volontaire aveu.
Ses pastels prestigieux ont vite t'ait de le noter, cet aveu.
Dans les petites salles du musée de Saint-Quentin, quelle étonnante collection dames mises à nu ! Cette gfentille femme, avec sa bouche à baisers, frivole et qui rira, c'est l'inconstance, la molle ardeur, l'occasion voluptueuse1. Celle-ci. au