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sont pour nous des épisodes bien déterminés du développement humain. Beaucoup de peuples anciens nous sont connus, parmi lesquels les Grecs et les Romains nous apparaissent comme des types, entre tant d'autres, de l'humanité ancienne. Ainsi, la notion de l'antiquité s'est, en notre temps, élargie et précisée. Les Grecs et les Romains y occupent une place importante ; mais ils ont perdu quelque chose de leur prestige, à ne plus se profiler seuls sur l'horizon de l'histoire.
La peinture historique est désormais soumise à des exigences que Le Brun ne connut pas. Elle n'est plus libre comme elle le fut. Elle doit tenir compte des vérités acquises. Elle est devenue tributaire de l'archéologie et des autres sciences qui déterminent l'exacte image du passé.
Conclusion : c'est fini, — ce devrait être fini de la peinture historique !... Du moment que l'artiste a perdu la liberté nécessaire et du moment qu'il lui faut collaborer avec les érudits, — avec des érudits qui, d'ailleurs, le laisseront bientôt en panne, s'il les questionne un peu trop, — que fera-t-il ? Des « restitutions » pédantesqueset insignifiantes. Certains tableaux modernes semblent n'être que les « planches » agrandies et Coloriées d'un savant ouvrage d'archéologie. Si le peintre, dans un accès d'indépendance, s'est écarté du livre ennuyeux, son œuvre composite a les insupportables défauts de ces « romans historiques » où se mêlent l'histoire et la fiction de telle sorte que l'une nuise à l'autre et l'autre à l'une, inévitablement.
Que faire ? Pulvis veteruni renovabitur . .. Oui, la poussière des ancêtres va revivre : les érudits s'occupent, avec un méritoire zèle, de celte résurrection... Mais, prenez garde ! Ils n'ont point achevé leur tâche; eux-mêmes l'avouent : ils travaillent et ils nous avertiront, je crois, quand ce sera fait. Nous verrons !...
En attendant, si les romanciers et les peintres voulaient
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bien demeurer dans une sage expectative, ils agiraient congrument.
Quand les érudits seront prêts, alors les peintres et lesromaneiers seront comme chez eux dans l'histoire. Aujourd'hui, c'est prématuré, c'est indiscret de frapper à cette porte. Patience !... Et pour longtemps !... Pour jamais? Tant pis !...
Il est vrai que l'histoire, l'archéologie et le reste peuvent fournir aux artistes, — romanciers ou peintres, — de jolies idées : scènes pittorescpies, étoffes charmantes, merveilleuses architectures, etc.. Aussi bien n'y a-t-il pas d'inconvénient à ce que l'artiste s'inspire de ces détails, à ce qu'il prenne ici ou là les éléments de son œuvre. Qu'il fasse son profit de tout ! Seulement, qu'il reste libre et qu'on le sache ! que l'on soit averti qu'il n'a pas de prétentions à l'exactitude, qu'il ne rêve pas de ressusciter la poussière des siècles morts. Ce n'est pas l'entrée d'Alexandre à Babylone qu'il devra représenter ; mais un cortège, une cavalcade quelconque ; avec des éléphants, s'il lui plaît, et des accoutrements splendides. Si les archéologues ont déterré de beaux casques macédoniens, qu'il les utilise ; — et qu'il utilise encore des étoffes italiennes, des armes espagnoles, des architectures gothiques, des horizons égyptiens : pourquoi pas? Seulement, il aura soin de dire : — Mesdames et Messieurs, ceci se passe dans la Lune ou ailleurs; et c'est l'entrée d'un roi de fantaisie dans un royaume de fantasmagorie.
Les personnes qui seraient choquées de cette désinvolture doivent songer à ce que font de rétrospectif et d'historique les peintres modernes, afin de préférer tout à ces maladroites pédanteries.
Une autre sorte de peinture historique est celle qui enregistre
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les grands événements contemporains. Klle évite, oui, les dangers de l'antre : elle a les siens, qui lui suffisent.
Les grands événements contemporains, c'est bientôt dit! Mais il y a des époques qui ne sont pas riches de grands événements : la nôtre, par exemple. Ce n'est point à dire que notre temps soit médiocre ; seulement, les grandes choses qu'il fait ne sont point ostentatoires. Elles se préparent au fond des laboratoires silencieux, dans la retraite des penseurs, dans l'inviolable secret des esprits individuels. Cela ne se révèle pas au regard des foules — ou des peintres — par des pompes magnifiques, par de superbes déploiements de peuple, de militaires ou de dignitaires. Les peintres à tempérament d'historiographes chôment un peu, de nos jours.
Ou, du moins, ils devraient chômer ; ils chômeraient, s'ils étaient raisonnables. Ils ne chôment pas autant qu'ils le devraient. Je conjecture qu'en leur for intérieur ils le comprennent... Mais une commande de l'Etat n'est point une chose qu'ils aient l'entrain de refuser. Une commande de l'Etat, c'est une somme, et c'est une décoration flatteuse, et c'est •encore une place dans un musée.
Alors on peint ce que l'Etat commande.
Quoi? N'importe quoi !... Ce que l'Etat a de mieux à enregistrer dans ses fastes contemporains. Le Banquet des maires ! . . Un jour, le gouvernement de la République eut cette idée appétissante d'inviter à déjeuner les maires de France. Notre pays abonde en maires. Nulle salle de sociétés ou de réunions n'étant assez vaste pour contenir tant d'écharpes, on banqueta dans le jardin des Tuileries. Une tente gigantesque fut dressée ; des plats innombrables furent préparés : et l'alimentation des maires de France commença. Des milliers de mâchoires mâchèrent ; des milliers d'estomacs digérèrent ; des milliers d'oreilles ouïrent, ou tâchèrent d'ouïr, les harangues qu'on prononça. Voilà : c'est tout !
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Gel événemenl n'étail pas de nature à susciter un enthousiasme prodigieux dans l'âme d'un peintre. Et le peintre qui fut chargé de cette commémoration ne paraît pas avoir frémi jusqu'en ses moelles. Il désira surtout éviter l'aria de peindre tant de maires. Il consacra tout son génie à la recherche du stratagème qui le dispenserait d'en peindre tant. Son génie trouva. Au lieu de peindre la foule mastiquante, il représenta l'arrivée des personnages officiels : ce n'était pas plus difficile que cela. Son tableau n'a pas d'autre intérêt que la trouvaille de ce malin stratagème. Il plut beaucoup. Au Salon, les visiteurs désœuvrés ne se lassaient point de reconnaître ces messieurs dont on avait soigné la ressemblance.
Kst-ce que, pour la commémoration de telles solennités, la photographie ne suffirait pas? Est-ce que, même, elle ne serait pas infiniment préférable? Puisqu'il s'agit de documents, est-ce que la vérité stricte de -1 image ne serait pas mieux garantie par la photographie que par la peinture? Mais oui ! Le peintre, si dépourvu de personnalité qu'on le suppose, — et la supposition, certes, est légitime, — le peintre risque de transformer un peu la scène, soit désir de faire plus beau* que le réel, soit pauvreté de génie tout simplement. Il arrange, il combine, il a des camarades dans l'assistance ou des patrons à contenter. La photographie est plus sincère ; la réaction chimique de la lumière sur la plaque sensible est à l'abri de tout soupçon. Voilà le document par excellence, auprès duquel le tableau du mieux officiel des peintres semble interlope et frauduleux.
Et notez que la fine industrie de nos contemporains met encore à la disposition des gouvernements et des fauteurs de galas le précieux cinématographe. Ainsi, les hauts personnages de l'époque seront livrés mouvants à l'avenir. Les historiens de plus lard connaîtront jusqu'aux gestes el jusqu'aux tics de
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ces messieurs. Au cinématographe on peut joindre l'artifice du phonographe. Si les deux instruments sont bien réglés et vont dune pareille allure, voilà, pour les banquets de maires, accueils de souverains et inaugurations de monuments, assurée l'intégrale immortalité. Dans ces conditions, je ne vois plus du tout à quoi servirait désormais l'œuvre des peintres officiels. Quel débarras pour nos Salons, si lesdits peintres consentaient à se rendre compte de ces choses!...
En vérité, la peinture historique ne vaut que par les idées qu'elle exprime. Et ce n'est point exprimer une idée que peindre, même avec exactitude, les cérémonies qu'organise le protocole. C'est perdre son temps et de la toile.
Si l'artiste est ému le moins du monde, en présence du spectacle que l'histoire contemporaine lui fournit, et s'il est capable de mettre dans son œuvre cette émotion, de telle sorte que l'œuvre en soit animée, élargie, — alors, bien ! j'admets que le photographe ne le remplacerait pas. Et, par exemple, ce banquet où des milliers de maires s'alimentèrent pouvait devenir, interprété congrument, une pantagruélique aventure, de populaires et triviales noces de Gamache. La caricature eût donné de l'ampleur et même une sorte de beauté magistrale à ces mangeailles. Ou bien encore, si quelque peintre avait eu l'heur d'apercevoir dans la prodigieuse réunion de tous ces magistrats municipaux, venus des plus diverses provinces, un peu de sublime, alors parfait!...
Seulement, il n'était pas très facile sans doute d'éprouver de tels sentiments : la fête ne s'y prêtait point.
Certaines époques sont plus capables que d'autres d'inspirer les artistes. Il s'y passe des choses qui valent la peine d'être
Vart de regarder les tableaux. — Bbaunibr. JO
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peintes. Telle fut l'époque napoléonienne : Antoine-Jean Gros en témoigne.
Je ne lappelle pas « le baron Gros ». parce que c'est de Charles X qu'il a reçu le titre de baron; or, il n'était plus un grand peintre alors : la Restauration, qui ruinait l'épopée impériale, avait anéanti l'impérial génie de Gros.
Antoine-Jean Gros n'exista que de par Napoléon. Avant que l'Empereur intervint dans sa destinée, il n'était rien ; il ne fut rien quand disparut l'Empereur. Il dépendait du conquérant.
Sur ses vingt ans, il concourut pour le prix de Rome. Il échoua : c'est bien ! Le sujet qu'il fallait traiter était Antiochus voulant contraindre Eléazar à manger d'un mets impur: D'est bien, de l'avoir traité mal !... Gros a du goût pour le dessin; depuis longtemps, il travaille chez David. Mais que tirer de ces académiques anecdotes? Il ne sait que faire. Il quitte Paris, à destination de Rome. Il n'a pas le sou ; il gagne au jour le jour l'argent d'une étape.
A Rome, ne va-t-il pas se perdre, sous l'influence des Renaissants? La Ville Eternelle estime grande corruptrice des talents primesautiers et fiers... Mais Gros était encore à Gênes quand il fit une rencontre décisive. Il fréquentait chez le citoyen Faitpoult, envoyé de la République française à Gênes, qui l'accueillait aimablement. C'était en 1794. La citoyenne Bonaparte, femme du général en chef de l'armée d'Italie, passait par Gênes, allant rejoindre à Milan le général. Gros a lui-même raconté l'aventure dans une lettre du 16 frimaire an V. Il rêvait « de parvenir à faire le portrait du général, dont la gloire et les détails qu'on me donnait de sa physionomie ne faisaient qu'irriter ce désir ». La « citoyenne épouse du général » connut par M""' Faitpoult le jeune peintre ; elle sut qu'il souhaitait aller à Milan pour s'y renseigner de
GROS. — Bonaparte a Arcole.
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manière à « composer quelques-unes des victoires de son mari ». Gros ajoute : « ce dont j'avais bien parlé à la citoyenne Faitpoult, il est vrai, mais pour faire à part moi, comme aimant et ayant quelque facilité pour peindre les chevaux, mais mon idée se bornait au portrait de Bonaparte ». La citoyenne Bonaparte, gracieuse, offrit à Gros une place dans sa voiture, quand elle partirait. Une autre fois, Gros lui montra les portraits qu'il avait achevés de la famille Faitpoult : « Ces deux tableaux lui firent infiniment plus de plaisir que je n'osais l'espérer; et elle me dit aussitôt, d'un ton spontané de satisfaction : « Je vous emmène à Milan, je vous emmène » partout! » La première offre était par honnêteté et sur rapport, mais cette dernière assurance, comme de persuasion sur' mon compte. »
Voilà donc Gros en route pour Milan avec la citoyenne Bonaparte. La présentation de l'enthousiaste peintre au glorieux général est jolie : « Arrivé ici, elle me présenta le lendemain à son illustre époux, qui, bien que froid et sévère, me fit un accueil plus digne des arts que de moi. « Voilà ce «jeune artiste dont je t'ai parlé, » dit-elle. — « Ah ! je suis » charmé de le voir. Vous êtes élève de David ? » etc. Après quelques mots sur son talent : « Il a fait demander ce dessin, » dit-il, me montrant ce que faisait un officier d'artillerie qui dessinait très véridiquement et assez spirituellement la prise du pont de Lodi. « Il veut le peindre, mais j'ai quelques » autres beaux sujets que je vous ferai communiquer. — Ils » appartiennent tous », repartis-je, «à mon maître David, par » ses grands talents »; et, lui rappelant ses divers chefs-d'œuvre : « Mais », lui dis-je, en coupant une conversation où je me trouvais trop haut placé, puisqu'on parlait du célèbre David, <( en ce moment plus près que lui de vous, j'ai un grand sujet » à traiter, ou du moins c'est mon ardent désir. — Comment?
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— Votre portrait.. »> dis-je. Il fît une inclination de la tête, légèrement et modestement... »
Antoine-Jean Gros venait de recevoir la grâce initiatrice. Le général venait de susciter le génie de son peintre. A partir de ce jour, et jusqu'à Waterloo, — pas plus! — Gros fut animé de l'esprit de Bonaparte. Peintre officiel? Si l'on veut; mais alors, il faut débarrasser l'épithète de toute la froideur et de la médiocrité qu'elle signifie. Les peintres officiels, pour la plupart, s 'acquittent d'une corvée peu excitante, qui satisfait leur cupidité ou leur ambition mais n'éveille en eux aucune passion. Gros fut hanté de l'âme épique et mit à peindre la Drodigieuse histoire contemporaine la même magnifique ardeur que les héros à l'accomplir.
L'artiste que Bonaparte adoptait fut, avec d'autres, chargé de recueillir, dans les villes que conquérait le général, les œuvres d'art que l'on dirigeait, de façon désinvolte, sur le Louvre.
Le général, à Milan, lui avait accordé quelques séances ; oh! bien courtes... Grosse désole de si brèves apparitions : « Je ne puis avoir le temps de choisir mes couleurs, écrit-il; il faut que je me résigne à ne peindre que le caractère de sa phvsionomie et, après cela, de mon mieux, à y donner la tournure d'un portrait!... »
C'est le Bonaparte à Arcole, du Louvre. L'héroïque et la belle figure! Jeune, hardie, glorieuse... On n'ose dire que le peintre idéalise son modèle : un juste discrédit pèse sur les portraitistes flagorneurs. Mais Gros a vu le général d'Aréole pareil à un jeune dieu. La lucidité du regard, l'énergie mâle delà bouche, la mâchoire puissante et d'un si fier dessin, la netteté des traits et, dans la phvsionomie, cette gravité sereine, cette sécurité de l'homme qui, discernant avec justesse les conjonctures, sait ce qu'il veut et n'hésite pas, voilà le
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héros d'Arcole. Il passe ; un drapeau dont il tient, haut levée, la hampe, se déploie noblement; et la géniale lèle se détache sur l'étoffe glorieuse. Du reste, ni tumulte ni vaine exubérance; le caractère martial de l'œuvre est dans le sublime visage du calme et clairvoyant guerrier.
Jalï'a, Aboukir, Evlau. les Pyramides... L'Empereur fournissait d'héroïsme son peintre ; et la variété des épisodes -est embellie par la variété du décor.
La grandeur des compositions de Gros leur vient de ce mélange qu'elles font, de la légende et de la vérité. C'est la vérité, en effet, mais élargie jusqu'aux dimensions du poème épique. Le personnage de l'Empereur s'y transfigure et devient l'emblème de ce qu'il fut.
Gros s'est toujours documenté avec soin sur le détail des prodigieuses scènes qu'il interprétait. Il recueillait de témoins oculaires les indications utiles; et, s'il n'a point assisté luimême à ces lointaines équipées, il évita peut-être aussi les défauts d'un réalisme médiocre. Ce qu'il a peint, c'est, avec un évident souci de l'exactitude, l'aventure napoléonienne telle que les contemporains l'évoquaient dans le prestige de la distance et de la renommée.
A Jaffa, Bonaparte apparaît, parmi les pestiférés auxquels il impose les mains, comme un saint miraculeux. Son visage rayonne de ferveur secourable et d'inspiration surhumaine. Guérisseur et quasi thaumaturge, indemne lui des contagions, il traverse les monstrueux entassements de maladie et de mort, sans inquiétude. Et ce n'est pas tant son courage qui étonne que sa sécurité : un dieu pitoyable se mêle aux souffrances humaines... L'œuvre est magnifique; orientale, non seulement par le caractère de l'architecture et le costume, mais plus encore par la qualité de l'atmosphère, pure, limpide, lumineuse et chaude ; cette chaleur accable ces
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malades davantage, et l'horreur du lieu lugubre met eu un relief plus saisissant la sereine venue de l'Homme et son évidente immunité. Au fond du tableau, sur la citadelle de Jaffa, flottent les trois couleurs françaises.
Pans le rapport qu'il adressait, du quartier général d'Alexandrie, le 9 thermidor an VII de la République, au Directoire exécutif, Bonaparte, général en chef, racontant la bataille d'Aboukir, écrit : « Le gain de la bataille est dû principalement au général Murât. Je vous demande pour ce général le grade de général de division ; sa brigade de cavalerie a fait l'impossible ».
Gros a suivi de près ce rapport ; Murât domine, dans le tableau d'Aboukir, l'ardente mêlée. Il est superbe sous le panache abondant de son chapeau. Il tient glorieusement le sabre courbe ; son cheval triomphal écrase morts et vifs. Autour de lui, que d'anecdotes ! Un peu trop... Mais la fuite éperdue des Orientaux vers la mer où ils seront refoulés et noyés, l'impétueuse ruée des cavaliers de Murât, leur furie déchaînée. — un mouvement splendide emporte ces masses qu'anime un délire divers.
Le paysage d'Eylau, tragique et majestueux, écrasé d'un ciel noir, à peine éclairé par la luminosité vague de la neige. sinistre, ravagé, mortuaire et sublime par la présence auguste de l'Empereur ! Ce champ de carnage est un lieu de bénédiction pathétique. L'Empereur, blême et comme hanté de surnaturelle- idées, étend sa protectrice main sur l'imploration des Lithuaniens agenouillés. On raconte que l'Empereur, quand il parcourut, au lendemain de la bataille, cette funèbre plaine, dit : " Si les rois voyaient ces choses, il n'y aurait plus de guerres!... » Cependant, il recommença... Mais la majesté de la mort emplit cette œuvre. Et la main tendue de l'Empereur, devenue clémente et qui fut terrible, fait le geste à la fois du pardon et du silence.
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La légende napoléonienne s'est formée en même temps que l'histoire s'accomplissait ; il suffit de regarder les tableaux de Gros pour le vérifier.
Je ne nie pas leurs défauts. Ils sont visibles. Gros né vile pas toujours les inconvénients de la hâte à laquelle sa fougue le contraignait ; il y a, dans ses compositions, des médiocrités, des pauvretés... Oui; mais enfin, cette œuvre, telle quelle, vit : une forte passion l'anime, elle témoigne d'un enthousiasme vrai. Celte peinture officielle est magnifique et digne du temps qu'elle immortalise.
Tant que Napoléon fut là, Gros, dont il avait suscité le génie, eut l'âme d'un grand peintre. Ensuite, bonsoir!
Spiritus intus alit. L'esprit de Gros, c'était la vertu napoléonienne. Napoléon disparu, Gros n'est plus rien.
En 1811, le peintre de JalTa, d'Eylau, des Pyramides reçut cette commande. Il s'agissait de décorer la coupole du Panthéon. L'Empereur lui-même indiquait le thème : quatre figures, symboliquement combinées, Glovis, Charlemagne, Louis IX, Napoléon. Gros se met à l'ouvrage, et traîne. Mil huit cent quatorze ! l'île d'Elbe : un ordre signé Neuville, avertit Gros de remplacer le Napoléon de la coupole par un Louis XYIII, et conséquemment la Marie-Louise qui devait se trouver auprès de l'Empereur par une duchesse d'Angoulême. Gros gratte et repeint. Mil huit cent quinze! les cent jours: à peine ces cent jours avaient-ils commencé de se dérouler qu'arrive à Gros un ordre signé Neuville et disant : « Dans les groupes qui accompagnent Y Apothéose de sainte Geneviève, vous devez faire figurer Clovis, Charlemagne, saint Louis et l'empereur Napoléon » Gros regratte et, patient, esquisse un Napoléon derechef. Walerloo! Décidément, c'est Louis XVI II qui tiendra compagnie à Clovis, Charlemagne et Louis IX.
Pauvre Antoine-Jean Gros, qui subit cette humiliation ! Sa fierté, je pense, en a souffert. Son talent, plus encore peutêtre. Ah ! c'est qu'il reniait, bon gré mal gré, l'enthousiasme impérial, autant dire l'âme même de son tatent.
Il va peindre bientôt un Départ de Louis XVIII, où ce bourgeois porte sur son veston d'intérieur de vaines épaulettes d'or et, sur ses gros mollets de podagre, des guêtres à plis. Et il peindra le départ de la duchesse d'Angoulême; puis le portrait de cette dame ; puis le portrait, en grand costume, de ce roi Louis XVIII ; — et Charles X le fera baron.
David lui écrira, de l'exil bruxellois : « Etes-vous toujours dans l'intention de faire un grand tableau d'histoire? Je pense que oui. Vous aimez trop votre art pour vous en tenir à des sujets futiles, à des tableaux de circonstance... »
David écrit à Gros ces choses en 1820; et, certes, s'il juge de cette façon méprisante les tableaux que commandait au peintre d'Evlau la Restauration, il n'avait pas tort. Les tableaux de circonstance valent ce que la circonstance vaut... Mais David a bien d'autres idées en tête !
« La postérité, mon ami, continue-t-il, est plus sévère; elle exigera de Gros de beaux tableaux d'histoire. Quoi ! dira-t-elle, qui devait plus que lui représenter Thémistocle faisant embarquer la valeureuse jeunesse d'Athènes se séparant de sa famille, abandonnant ce qu'elle a de plus cher pour courir à la gloire, animée parla présence de son chef? Pourquoi Alexandre, âgé de dix-huit ans, sauvant son père Philippe, n'a-t-il pas été représenté par Gros? A-t-il aussi oublié les mariages samnites, où les plus belles filles, rangées avant le combat, étaient le prix du vainqueur et de celui qui faisait la plus belle action? S'il voulait s'en tenir à Rome, que n'a-t-il peint Camille qui punit l'arrogance de Brennus ; le courage de Clélie allant trouver Porsenna dans son carnp; Mucius Scaevola ; Régulus
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retournant à Cartilage, bien convaincu des tourments qui l'y attendent, etc., etc? L'immortalité compte vos années ; n'attirez pas ses reproches ; saisissez vos pinceaux, produisez du grand pour vous mettre à votre juste place. Le temps s'avance et nous vieillissons, et vous n'avez pas encore fait ce qu'on appelle un vrai tableau d'histoire ; quand vous avez le talent et l'âge encore, vous convient-il d'attendre toujours? Vite, vite, mon bon ami, feuilletez votre Plutarque... »
Gros obéit à ces représentations de son maître ; il avait pris, dès 1814 et 15, le pli de l'obéissance. Il feuilleta son Plutarque. Et David lui accorda ce satisfecit : « Je suis content de vous voir tiré des habits brodés, des bottes, etc. Vous vous êtes assez fait voir dans ces sortes de tableaux où personne ne vous a égalé. Livrez-vous actuellement à ce qui constitue vraiment la peinture d'histoire... »
A quelque temps de là, Gros refusait la commande d'une Bataille ctléna,. Sans doute fit-il bien, car il n'eût pas retrouvé l'inspiration de jadis. Les conseils lamentables que David lui donnait, n'était-ce point alors tout ce qu'il méritait, en somme?
On rapporte qu'il s'est écrié, un jour, aux approches du mois de juin 1835 : « Je ne connais pas de plus grand malheur que celui de se survivre ! » Il y avait, en effet, vingt ans qu'il survivait à son génie. Le 25 juin 1835, il se jetait à l'eau, en Seine, vers Meudon.
C'est ainsi qu'il mourut, du long désespoir de n'être plus lui-même. Il avait été lui-même et magnifiquement de l'année 1797 où, à Milan, la grâce le touchait; il le fut jusqu'à la fin de l'Empire, non au delà. Cette poignante aventure d'Antoine- Jean Gros est excellemment démonstrative. Elle signifie qu'il y a, pour la peinture d'histoire, des époques merveilleuses et que, ces époques passées, la peinture d'histoire disparaît.
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Gros ne fut point à JatFa, ni à Eylau, ni aux Pyramides. Est-ce dommage? Je ne sais. Eût-il été plus véridique, plus exact ? Il travaillait sur de bons documents ; et, quant à l'esprit des batailles, il lavait.
Kl puis, on n'imagine pas beaucoup un peintre qui s'aviserait de vouloir peindre une vraie, une complète bataille d'Aboukir ou des Pyramides. Une bataille tout entière, cela ne tient pas dans les limites d'un tableau! Une bataille? Qu'est-ce, au juste, qu'une bataille ? Un groupement d'épisodes nombreux, hétérogènes... Le général en chef, lui, voit sans doute l'ensemble, s'il est placé sur l'éminence convenable, s'il avait un plan très bien défini, si les hasards de l'action ne sont pas venus contrarier ses projets. Les autres personnes ne voient et ne connaissent que l'épisode auquel les voici mêlées, un épisode plus ou moins vaste selon le grade. Elles se figurent la bataille à peu près comme ce personnage de Stendhal la bataille de "Waterloo : un petit coin de la mêlée.
Le général en chef, s'il avait à portraiturer la bataille, tracerait un dessin fort strict, où les bataillons seraient représentés par des lignes et les mouvements tournants par des cercles, je suppose. Mais, une bataille, pour le peintre, c'est un épisode, l'épisode le plus significatif, glorieux ou décisif, pittoresque, émouvant. Admettez qu'il ail eu la conscience (1 être là, c'est bien le diable s'il s'est trouvé juste à, l'endroit propice ; et si, par hasard, il y fut, gageons qu'il n'eut pas le loisir de prendre des notes et de travailler.
Le plus scrupuleux des réalistes, Vassili Vereschaguine, éprouva toutes les mésaventures. Il ne travaillait pas de chic ; il n'était pas un artiste frivole. Il copiait, avec ponctualité. Quand éclata la guerre russo-turque, il se joignit à l'état-
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major de Skobeleff. Ce général avait de l'amitié pour lui; et, de toules manières, il lui facilita sa tâche d'observateur ubiquiste.
Veresehagùine était acti/, remuant et courageux. Il avait la passion de voir ; et, pour mieux voir, il se plaçait volontiers à l'endroit du plus grand péril. Rien au monde ne l'aurait éloigné de cette « féerie ». Il raconle, dans ses Souvenirs1, l'imprudence qu'il fit un jour, sur le Danube. Les Turcs bombardaient vivement des vaisseaux de commerce qu'ils croyaient destinés au transport des troupes russes... « Je montai sur le vaisseau qui était au centre, afin d'observer à la fois l'effarement qui régnait dans les maisons et la chute des bombes dans l'eau. » Quand les bombes tombaient dans l'eau, une grande gerbe blanche s'élevait. Quand elles tombaient sur le vaisseau. Veresehagùine croyait venue sa dernière heure. Ses amis lui reprochèrent cette « fanfaronnade inutile » ; cela l'étonné : il voulait voir tomber des bombes dans l'eau... Il ajoute : « Si j'avais eu ma boîte à couleurs, j'aurais peint quelques explosions. »
Une autre fois, il a sa boîte à couleurs. Il s'est installé dans les ruines d'un blockhaus turc, sur la pente méridionale des Balkans; et, là, tandis qu les Turcs prodiguent balles, obus et bombes, il esquisse la vallée de la Tunja balayée de mitraille. Plusieurs bombes le viennent déloger; l'une d'elles projette sur le tableau et sur le peintre une quantité regrettable de terre et de débris : « les couleurs disposées sur ma pa'ette avaient reçu un tel supplément de matières étrangères (pie je fus obligé de tout enlever ».
Il n'a peur de rien. S'il évite la mort avec plaisir, c'est qup
1. Vassili Veresehagùine. Souvenirs (Enfance, voyages, guerresi illustrés par l'auteur. Paris, Savine, 1888.
la mort interromprait ses curiosités. Skobeleff, à Salvi, lui disait : « Eh! bien, nous mourrons glorieusement !... » « C était la phrase favorite de Skobeleff. Mais "je pensais bien que la chose n'irait pas jusque-là, car j'éprouvais beaucoup moins le besoin de mourir glorieusement que le désir d'assister au passage des troupes par-dessus les montagnes couvertes de neige, et à la bataille décisive, qui paraissait désormais inévitable. »
La guerre russo-japonaise lui fut une nouvelle occasion de se mettre en campagne. Il était à bord du Pétropavlovsk avec l'amiral Makharoff le jour que sombra ce cuirassé. Avait-il sa boîte à couleurs et peignait-il « des explosions », comme il regrettait de n'avoir pu le faire sur le Danube ? Au moment où il fut englouti, je pense qu'il examinait avec plus d'intérêt que d'effroi le prodigieux spectacle de la catastrophe.
Cette curiosité de Vassili Vereschaguine et cette mort qu'il a trouvée rappellent l'aventure du vieux Pline qui, voici dixneuf cents ans, périt pour avoir prétendu regarder de trop près une éruption du Vésuve. Le vieux Pline est justement compté parmi les nobles victimes de la science. Vassili Vereschaguine avait, lui, la curiosité du pittoresque : il l'eut jusqu'à l'héroïsme.
Il paraît qu'une idée philosophique le hantait : oui, l'abomination de la guerre ; et qu'il rêvait, pacifiste, de révéler à ses contemporains l'horreur des carnages ; et qu'il n'avait pas d'autre but lorsqu'il parcourait le monde, à la recherche des sanglantes anecdotes. Il avait assumé cette tâche d'aller voir toutes les tueries, tous les supplices de la chair martyrisée, tout le tracas de la barbarie vivace et qui s'évertue à toujours tuer, d'observer avec bonne foi ces monstrueuses scènes, de les copier et de dire à ceux qui ne savent pas : — Voyez, c'est ainsi que l'homme torture l'homme î...
LA PEINTURE D IIISTOIIU. I *')7
Bel apostolat, et que recommandait la vaillance même de l'apôtre. Tant de pacifistes ont l'air pusillanime un peu, qu'un pacitiste de ce genre, prompt aux combats, a de quoi plaire. Mais apostolat dangereux, -semble-t-il : ne risqne-l-on pas de prendre les contagions qu'on veut détruire? Vereschaguine détesta la guerre, en philosophe ; et, quand on regarde ses tableaux ou lit ses Souvenirs, on se demande s'il ne l'a point passionnément aimée, bien qu'il la réprouvai.
On raconte qu'un jour il pria Skobeleff d'avancer l'heure d'une pendaison, parce qu'il devait partir et souhaitait assister à la chose. Telle fut sa passion de l'authentique document! Et, sans doute, la pendaison ne pouvait manquer d'avoir lieu, Vereschaguine absent ou présent... L'amour du pittoresque fut le péché bien naturel de cet apôtre, qui était peintre, en outre.
Je ne sais pas trop l'impression que peuvent faire ses tableaux sur 1 àme des foules qu'il prétendait persuader. La vue du sang et des supplices ne devrait inspirer certes qu'un sentiment d'horreur ; elle réveille quelquefois aussi les vieux instincts sauvages.
Vassili Vereschaguine s'en est-il rendu compte? L'une de ses dernières œuvres est dogmatique avec autant de netteté que de circonspection. Le titre : Apothéose de la Guerre. Ironie, et combien évidente! C'est une très hideuse pyramide de crânes au-dessus de laquelle des corbeaux tournoient. Ici, point de doute : un pareil symbole de la guerre n'a rien de séduisant ni de martial.
Mais ailleurs, si l'on est ému de la souffrance évoquée, eston sûr de ne pas subir l'attrait des belliqueuses images, de ne se laisser point gagner à l'ivresse de la pathétique tuerie? Il en résulte, je crois, dans l'œuvre de Vassili Vereschaguine, de l'incertitude.
Aimer la guerre ou la détester, voilà de bonnes conditions
pour être un peinlre de batailles intéressant. L'essentiel, ici comme ailleurs, est d'avoir une passion : laquelle? il n'importe. L'essentiel est de ne peindre pas avec froideur, académiquement, officiellement. L'essentiel, est enfin d'exprimer une idée : ah ! belliqueuse ou pacifiste, il n'importe, pourvu que l'artiste ne se contente pas du vain travail de peindre en pure perte, de mettre de la couleur sur de la toile comme trempe du fi 1 dans l'eau le pêcheur nonchalant.
Une circonstance a tout gâté, pour Vassili Yereschaguine : il n'était pas un grand peintre. Que faire à cela ? Certes, il est adroit. Son pinceau lui obéit, et il copie fidèlement ce qu'il a sous les yeux. Mais le souci méticuleux de l'exactitude l'a perdu. Comme il se donnait beaucoup de mal pour ce document et affrontait tous les périls pour n'inventer jamais rien, il s'avisa d'en profiter. L'habileté dont il était pourvu, il la consacrait tout entière à peindre ce qu'il voyait, — ce qu'il voyait, sans négliger ni ajouter un seul détail!
Alors, ses œuvres ont la valeur et l'agrément de photographies prises au bon endroit, au bon moment. Mais il va jusqu'au trompe-l'œil. qui est le contraire de l'art. Sculpteur, il aurait travaillé pour le Musée Grévin. Dans les portes de ses palais, on est tenté de s'engouffrer ; devant ses charges de cavalerie, on est pris de panique ; les mosaïques de ses mosquées semblent de vraies mosaïques, on en compterait aisément les petites pierres. Ses figures ont le relief de la réalité.
L'art et la réalité sont deux choses ! Et les personnes qui en d juteraient n'ont, pour s'en persuader, qu'à examiner 1 œuvre de Vassili Yereschaguine.