‹ L'art de regarder les tableauxChapitre 19 sur 23 · LU LU · texte numérisé non relu

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paraît pas le gêner beaucoup. Ni, non. plus, beaucoup l'enchanter. A ses clients il disait qu'il leur donnai! les personnages par-dessus le marché. Mais, s'il accepte ainsi les conditions qui lui sont faites, c'est qu'il a confiance de n'en devoir pas être embarrassé.

Que son tableau s'appelle Ulysse remettant Chryséis à son père, le Débarquement de Cléopàlre à Tarse, David sacré roi par Samuel, ou bien Vue d'un port de mer, Paysage, Marine, la différence n'est pas considérable : c'est toujours le soleil que peint Claude Gellée, le soleil et son merveilleux rayonnement. Qu'il ait été simple d'esprit ou non, qu'est-ce que cela t'ait? Je n'aperçois guère d'idéologie, dans son œuvre. On aurait peine à lui prêter une philosophie. Et, si l'on voulait résumer toute la pensée que son art trahit, on dirait, je crois : il aima le soleil et fut sensible à ses phénomènes divers.

Je me le représente pareil à ces enfants sublimes dont L'âme est incroyablement sujette aux émotions musicales et qui, indifférents au reste, sembleraient quasi niais ou bêles s'ils n'étaient, par bonheur, doués encore d'une extrême facilité à traduire ces émotions par le preste artifice des doigts ou de la voix.

Une sensibilité singulière et, d'ailleurs, limitée aux féeries lumineuses ; en outre, le don d'évoquer par le pinceau les prestiges qui le hantaient : voilà Claude Gellée. On lui peut préférer de plus complexes ou profonds artistes. Mais il est grand et prodigieux grâce à l'intensité victorieuse avec laquelle il fut ce qu'il étail.

D'autres que lui distinguent le lever du soleil et son coucher, 1 ascension de l'astre, sa plénitude de midi et son déclin. Mais aucun artiste n'a su apercevoir, dans la succession des heures, tant d'aspects et tant de beautés imprévues qui, sans se confondre, s'assemblent et, sans se perdre, s'éparpillent.

Infinie variété des nuances que prend l'air! La lumière, dans la \'ue du Campo Vaccino est rosée, comme teinte de cerise pale : et toutes les couleurs du tableau, les plus diverses, en reçoivent quelque chose, par reflet ou par combinaison. La lumière, dans l' Arrivée d'Ulysse avec Chryséis, est jaune ; elle est blanche dans le Débarquement de Cléopâtre à Tarse ; elle est orangée, dans un port où va tomber le crépuscule bientôt ; elle est rouge, clans le Gué ; — mais comment définir d'un mol chacune de ces variations ténues et pourtant si nettes, et innombrables? Tel soleil couchant émerveille par une si étonnante complexité qu'on n'espère pas en distinguer tous les éléments : il y a là du rouge de forge, du rose de fuschia, du jaune de citron, d'orange, et toutes les sortes de la violette. Tout cela se combine sans se confondre, se mêle et ne s'accumule point, ne s'empâte point. La multiplicité delà couleur est harmonieuse et même simple ; la richesse, la prodigalité des tons n'empêche pas que l'air ne soit limpide, transparent, diaphane et que l'on n'en croie apercevoir les profondeurs intangibles...

La lumière se modifie selon la qualité de l'atmosphère, son état de sécheresse ou d'humidité, sa lourdeur ou sa légèreté. Ici, les rayons droits ont la rigidité fragile d'une baguette de cristal ; ailleurs, ils s'épanouissent avec noblesse, avec langueur; ailleurs, ils se répandent en profusion luxuriante ; ailleurs, ils n'ont pas la force d'aller très loin : courts et vite disparus, ils éclairent les beaux horizons et laissent le premier plan s'éteindre dans l'ombre.

Ils se réfractent à la surface de l'eau et rejaillissent comme d'un miroir. Ou bien, plus subtils, ils pénètrent l'épaisse masse, y éveillent des reflets vifs ou pâles, luisants, glauques.

Une très légère brume, quelquefois, meuble l'espace aérien; les atomes de l'atmosphère, palpables, semblent immobilisés

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avec leur petite illumination. Ailleurs, ils vibrent et bougent fébrilement.

Splendeur de l'éclairage des sereines aurores, magnificence des soirs, jours pâmés et palpitants du soleil chaud. Et toutes les couleurs de la palette, suscitées par le bon plaisir du soleil qui les tient, les maîtrise et règne !...

Il est possible que l'on passe vite devant un tableau de Ruysdaël. Seulement, pour peu qu'on l'ait remarqué, l'attention ne s'en détache plus. Ce peintre n'appelle pas le regard ; mais il le retient, une fois que le regard lui est venu. Il n'est ni provocant ni hardi ; mais on va vers lui, et bientôt on est gagné, on est pris.

Il a cette réserve, timide ensemble et dédaigneuse, des solitaires ; mais il a aussi leur attrait singulier. Il a bien fallu que l'on fit vers eux la première démarche, car ils ne se fussent pas dérangés. Tel est leur orgueil, où l'on sent de la douleur fière. Et puis, on se flatte de leur intimité, parce qu'ils prodiguent mieux, dans le secret jaloux de leur confidence, les richesses amassées de leur rêverie et de leur méditation. Ce qu'ils offrent n'est pas galvaudé ; ce qu'ils donnent n'est pas un facile cadeau de cordialité générale.

Il y a des peintres dont l'individualité n'importe guère : entre la vie qu'ils ont menée et l'art qu'ils ont pratiqué, le pont n'existe pas ; ce qu'ils peignirent ne semble pas les concerner ; on ne voit pas qu'ils aient transcrit dans leurs ouvrages leur sentiment de l'existence. Il y en a d'autres dont l'individualité n'est pas très intéressante : ils se sont beaucoup racontés et peut-être avec effronterie ; on ne leur en demandait pas tant ; leur récit nous laisse plus indifférents qu'ils ne le pen-

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saient... Mais de Ruysdaël on voudrait tout savoir. Hélas î on ignore à peu près Loul de lui. C'est pour cela, sans doute, qu'il attire : et il n'éveille pas tant notre curiosité que notre sympathie.

Jacob Ruysdaël naquit à Harlem en 1630, étudia la médecine el bientôt se dirigea vers la peinture, où son frère aîné, Salomon Ruysdaël, lavait précédé. Il vécut la majeure partie de son existence à Amsterdam. Il fut très pauvre, et ses camarades durent enfin se cotiser en sa faveur ; il mourut à cinquante-deux ans dans l'hôpital de Harlem. Il ne connut pas le succès ; et cependant il ne cessa de travailler : ce n'est qu'après sa mort, bien après, qu'on le comprit et que ses toiles valurent cher.

D'autres artistes, pourvus des mêmes dons que lui, eussent été plus adroits à capter les prédilections du public. C'était alors la mode, que les peintres hollandais voyageassent en Italie el revinssent très italianisés. Cette façon de faire, Ruysdaël la négligea. Il ne semble pas s'être aucunement préoccupé de plaire et, même quand il eut constaté que son art ne réussissait point, il méprisa de le modifier. Cette complaisance qui, pour triompher de son vivant, lui manqua est l'honneur d'un tel artiste.

L'indifférence de ses contemporains lui fut-elle pénible? en conçut-il de l'amertume ? est-ce à la tristesse de ses déboires ([u il faut attribuer celte mélancolie que révèle son œuvre ? On ne saurail le dire avec assurance. On préfère se figurer que sa fierté le soutint et que sa mélancolie, qui apparaît si noble, n eut que les plus nobles causes. Enregistrons que son caractère n'était pas gai.

Seulement, il est difficile et pénible d'admettre qu'un homme vil en -ombre l'existence sans y être induit par i\v^ motifs personnels. Les pessimistes sont gênants; pour se débarrasser

d'eux, on tâche de les déconsidérer el Ton croit avoir écarté leurs arguments de tristesse en les expliquant au moyen de leur malechance : avec un peu de veine, ne célébraient-ils pas la joie de vivre?... C'est limiter commodément le dégât. On ne veut point admettre que la seule misère de la réalité suffise à légitimer la doctrine des pessimistes!...

La mélancolie de Ruysdaël a quelque chose de simple et de modéré qui inspire la confiance et le respect. Elle ne se manifeste pas avec exuhérauce ; elle ne prend pas les manières du désespoir ; elle est taciturne et Ion dirait encore résignée si la résignation ne supposait que, pour se tenir tranquille, on fait effort. Elle est sereine et absolue.

On a souvent abusé de la nature ; les âmes faibles et molles se servent de son prétexte pour épancher leurs petits chagrins indiscrets.

Mais Ruysdaël est énergique et sa douleur est virile. Si le visage humain l'avait trompé peut-être et si l'activité lavait déçu, et si plutôt il eut le sentiment et la certitude réfléchie de l'inutilité de tout, il se réfugia dans le silence des paysages, il y réalisa son grand cœur tendre et désolé. Le paysage de son pays était le mieux prêt à ses confidences : il l'utilisa. Les critiques se demandent s'il n'a pas voyagé en Norvège et en Allemagne. Il se pourrait. Mais pas en Italie, du moins ! Il ne demanda rien à la terre de beau soleil et de gaieté. Qu'il ait voyagé en Allemagne et en Norvège ou bien qu'il se soit confiné dans la quiétude des horizons familiers, en tout cas, il choisit, pour y installer son rêve, les lieux tristes et dénués de pittoresque fantaisie ; et la nature qu'il aimait, il l'emplit de son rêve austère et pathétique.

Le sourira innombrable du soleil sur l'eau, sur les prairies, il l'ignore ; ou bien il le néglige. Les fleurs variées et amusantes, les jolies buées dansantes, les splendides lueurs qui

parfois illuminent la plaine el la montagne, tout cela qui est l'allégresse de la nature ne compte pas pour lui, car il ne connaît pas cette allégresse.

Ce qu'il aime de la nature, ce sont les beaux aspects de douleur ou de songe que prennent les choses sous le ciel voilé de nuages. Le ciel tout bleu, la lumière qui tombe directement du soleil sur la campagne ne se trouvent pas, ou ne se trouvent guère dans ses tableaux. Avec Claude Gellée il fait un singulier contraste. Claude Gellée aima la lumière pour ellemême, sensuellement; son âme, avec la lumière irradiée, était contente. Mais l'âme plus pensive de Ruysdaël demande plus de recueillement. Elle ne veut pas se répandre jusqu'aux horizons. Elle se confine entre des limites plus étroites et fuit le divertissement des soleillades tapageuses. Un ciel couvert convient à son vœu d'intimité, de retraite, — un ciel qui ne laisse pas échapper loin le rêve et qui doucement le renvoie à l'âme d'où le rêve émanait. La lumière qui plaît à Ruysdaël éclaire la nature mais ne s'y installe pas en luxurieuse conquérante. Servante plutôt, elle accomplit son office, qui est humble et discret. Elle se glisse entre les nuages ou parmi les buées de l'air et, diligente, éveille le spectacle naturel : pas de caprices ni de jeux fantasques.

Yovez même ce paysage du Louvre que l'on désigne ainsi : le coup de soleil. Pas d'éclat tumultueux. De la lumière, oui; et de vraie lumière, — mais blanche et qui anime la couleur des choses sans la transformer, sans ajouter à cette couleur qu'elle anime sa couleur propre. Les nuages, au ciel, menacent: ils recouvriront vite le ciel; ils s'étendront à nouveau, en voile uni, sur le paysage, et le paysage reprendra sa terne vie. embellie un instant. Cet éclairage, on le devine, on le sent subit, furlif, venu à l'improviste et qui sera bref. Un peu de gaieté, qui sourit sur le visage sérieux de la nature,

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