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Renan, Souvenirs d'enfance'et de jeunesse, p

li l'art de regarder les tableaux

intermédiaires innombrables et gradués de la végétation. Les combinaisons variées de ces divers objets renouvellent incessamment le spectacle dont elle s'inspire. L'éclairage, que les saisons et les heures apportent, le modifie. En outre, le spectacle change avec l'œil qui l'examine, avec lame qui en est émue : Fâme nuance le paysage à sa nuance.

Il est malaisé de dire pourquoi telles combinaisons de couleurs, plutôt que d'autres, nous ravissent; il est malaisé de dire pourquoi la couleur, en général, nous enchante. Sans doute faut-il attribuer ce l'ait d'abord à la simple satisfaction de l'organe visuel, avide, comme tous nos organes, de fonctionner ; plus subtil que les autres, il a des exigences plus compliquées et raffinées : sa délicate physiologie expliquerait peut-être ses goûts si l'essence même du plaisir ne semblait devoir échapper à toute enquête.

Quoi qu'il en soit, la joie certaine et mystérieuse des couleurs est la première séduction de l'art pictural. Son attrait est voluptueux, et l'œil d'un bon peintre est sensuel. Il se divertit aux couleurs, il les aime, il s'enivre d'elles...

Une remarque cependant est nécessaire. Par réaction contre la peinture, un peu surannée chez nous, que l'on appelle « littéraire >> et qui, en effet, n'est point assez de la peinture, on prend l'habitude par trop de ne vouloir admirer, dans un tableau, que la couleur, abstraction faite de 1' « idée ». Entendons-nous : ceci ne vise point à prôner la « peinture littéraire ». Maison dirait, aujourd'hui, à lire les critiques d'art, que l'expression des idées est le monopole exclusif de la littérature, et même uniquement de la prose, la poésie cherchant à s'écarter de sa sœur laborieuse et pédantesque ; et Ton dirait que la peinture ne consiste plus qu'en un jeu de couleurs qui valent pour elles-mêmes. Le danger d'une telle conception de la peinture, il n'est pas difficile de le formuler : c'est, comme disent les philosophes, prendre le moyen pour la lin, l'instrument pour le résultat, le métier pour l'œuvre. Les couleurs et les lignes, ainsi que les mots dans une page d'écrivain, servent, dans un tableau, à exprimer une idée. Il appartient à des techniciens compétents de décider si l'artiste a employé les procédés les meilleurs. Mais il

faut envisager l'œuvre et non le métier, l'œuvre c'est-à-dire L'expression, la réalisation dune idée.

Est-ce là considérer la peinture comme un art graphique et, pour mettre leschoses au pis, la confondre avec un alphabet? Certes non, puisque — je l'indiquais — je ne réserve point aux seuls concepts de l'intelligence le mot d' « idée ». La joie, l'émotion des sens, la plus vague mélancolie ou 1 enthousiasme le plus chaud sont des idées qu'une œuvre d'art exprimera. Elle les exprimera par des mots ou par des musiques ou par des couleurs, indifféremment, sans qu'il faille transcrire en mots les musiques ou les couleurs pour (pie ces idées soient intelligibles. Ainsi, le peintre et le musicien ne sont pas rangés sous la dépendance de la littérature. En d'autres termes, je ne prétends pas — combien j'aimerais mieux atlirmer le contraire, tout crûment, s il fallait choisir l'une de ces deux propositions extrêmes ! — qu'une œuvre d'art requière un « sujet », au sens où l'on prend « sujet », au sens où l'a pris Diderot, très souvent, dans ses Salons et d'une façon, d'ailleurs, moins illégitime qu'il ne semble, car la peinture qu'il avait sous les jeux, celle par exemple de Greuze, est « à sujet » et à sujet littéraire. Par « idée » je ne veux pas signifier « sujet »... Tel peintre d'aujourd'hui prodigue les couleurs les plus belles, les plus magnifiques, les illumine de clartés que l'on n'avait point encore vues; sur la chair épanouie des femmes, il darde le soleil, ou les lueurs lunaires, ou les reflets des lampes électriques. Il n'y a dans la nature nulle couleur, nulle nuance des horizons, des fleurs, des ciels merveilleux, des eaux, du pelage ou du plumage des bêtes, de la limpidité des pierreries, nulle rencontre de couleurs ou de nuances qu'il ne soit jaloux de mettre en ses tableaux. Et ses tableaux concrétisent donc l'universelle beauté de la nature : n'est-ce pas son panthéisme joyeux, son naturalisme ardent qui est <( l'idée » de son art? On dit : « Celui-là est un bon peintre. Il ne fait point de littérature, il ne tâche point d'exprimer des idées; simplement, il peint... » Ce n'est pas lui faire beaucoup d'honneur. Il exprime une idée, — peut-être la plus grande et la plus large des idées, — naturaliste et panthéis tique, qu'un écrivain rendrait avec des mots, un

musicien avec des sons. Il la rend, lui, par les moyens spéciaux de son art.- 11 n'est pas un littérateur; mais ce n'est point assez dire: sa qualité de peintre n'est pas purement négative. 11 est peintre; et il faut vanter l'habileté de son pinceau, il faut se délecter de son savoureux coloris; il faut surtout voir dans son œuvre la synthèse de la beauté de l'univers et de la joie qu'elle lui communique.

Tel autre, à ces magnifiques éclats de la lumière en fête, impétueuse, fantasque, irradiée, préfère les colorations mates et voilées qu'a la nature quand les nuages peu épais se tendent en écran sur le soleil pour amortir les rayons trop durs. L'artiiîce ingénieux de sa palette, il l'apprit de ces paysages qu'une lumière discrète éclaire doucement. Il aime les demi-teintes et les nuances fines. 11 a des roses délicieux qui proviennent des bruyères drues sur les landes; à la fin de l'été, elles roussissent, et leurs tons carminés se mêlent de chaudes rouilles. Son vert est celui des oliviers ou des mousses. Ses violets, ses mauves bleutés ou assombris, il les a pris à l'écharpe de brume qui traîne, le soir, aux horizons... Eh! quoi, reeherche-t-il seulement des effets nouveaux de coloris?... Son oeuvre émeut par le recueillement et le silence. Elle est tout imprégnée de la tranquillité pensive de la nature. Elle enseigne aussi une morale de sérénité, de calme et de lucide rêverie.

Ainsi la fantaisie du coloriste, si original, libre et audacieux qu'on le suppose, est soumise à l'idée qu'il se préoccupe d'exprimer. La nature répand avec profusion, avec confusion, les couleurs et les formes. Elle n'a point à les ordonner autrement que ne les produit l'activité des lois causales. Une idée préside-t-elle à son incessante fécondité? Une idée si vaste, en tout cas, qu'elle échappe à l'entendement des êtres particuliers. Mais la nature est ce qui est ; elle ne dépend que d'elle-même; elle est à elle-même sa raison d'être et sa justification. L'œuvre d'art, au contraire, interprète la nature, ou du moins quelque chose de la nature : il faut qu'elle soit pleinement intelligible, comme la claire image de l'une des idées

que la nature suggère. Un tableau est parfait si, dans tout le détail de sa facture, dessin, couleur, composition, etc., il est, avec cohérence et avec évidence, expressif.

Certains artistes, il est vrai, semblent prodiguer étourdiment les prouesses de leur pinceau. Ils abusent de leur habileté. Ils ne songent à exprimer nulle idée : ils peignent, voilà tout. S'ils sont très habiles, on peut se plaire à l'œuvre qu ils accomplissent, on peut la trouver intéressante, amusante, on peut s'en divertir comme d'une spirituelle et merveilleuse clownerie. Mais la véritable œuvre d'art est tout autre chose qu'un jeu désordonné, qu'un tour de force réussi. Elle est le symbole d'une idée. C'est un signe de décadence dans l'histoire de l'art, quand les artistes, enivrés de la dextérité souveraine qu'ils ont acquise, ne se préoccupent plus que d'en déployer les vains prestiges.

En étudiant avec soin les belles œuvres d'art que le passé nous laissa, on y découvre toute l'àme humaine, les formes successives et variées de son imagination, de ses croyances, de son rêve et, les unes après les autres, les conceptions de la vie qu'adopta pour un temps, étape par étape, l'humanité.

Les historiens de l'art distinguent, on le sait, de nombreuses « écoles » de la peinture. Ils font bien. Ces distinctions ne sont pas seulement commodes pour le clair exposé des faits; elles correspondent à une réalité. Les peintres dont l'histoire tient compte se doivent ainsi répartir en groupes spécitiés.

Mais comment les caractériser, ces écoles? Où trouver les signes constitutifs de leur réalité ? Généralement, on les définit par les procédés de facture que les tableaux révèlent. Cela est judicieux. Il est certain que la couleur, le dessin, la composition, la façon de peindre, en somme, diffèrent chez les Flamands et les Italiens, et, parmi les Italiens même, diffèrent en Ombrie, à Florence, à Venise, à Bologne. LTn œil exercé ne s'y trompe pas. Allons un plus avant dans l'analyse : ces différences de facture, quelles causes ont-elles?

Des causes variées. Les unes sont accidentelles. Ainsi, la trouvaille heureuse qu'aura, quelque jour, faite un peintre d'un procédé nouveau, d'une combinaison nouvelle des lignes et des couleurs, L'art de regarder les tableaux. — Beaunier. 2

profitera, sans doute, à toute l'école. Il aura des imitateurs, des élèves, qui suivront sa « manière », quelquefois fort bien, souvent avec une servilité peu estimable.

Est-ce cela qui constitue « l'école » ? Mais non. Les analogies de tartine que l'on remarque entre les peintres d'une école n'ont de valeur réelle et significative qu'en tant qu'elles proviennent de causes plus profondes et, disons-le, plus honorables, qu'en tant qu'elles correspondent à une parenté Spirituelle d'artistes que des circonstances identiques inclinent a une semblable conception de la vie. Cette conception de la vie, ils l'expriment, les uns et les autres, dans leurs tableaux, ils l'expriment diversement, selon leur caractère individuel, leur tempérament, selon la puissance de leur originalité : quelques-uns même veulent réagir contre les tendances communes. Mais l'école est vraiment constituée par ces affinités intimes qu'explique assez l'existence simultanée dans les mêmes conditions morales et sociales. En d'autres termes, l'âme vivifiante d'une école, c'est « la philosophie » dont elle s'inspire, — la philosophie, ou. si l'on veut, comme dit Tolstoï, « la conscience religieuse » d'une époque, pourvu que l'on entende par là l'idée qu'une époque, qu'une civilisation s'est faite de la vie.

Comparez l'école de Brug-es, celle de Cologne et celle de Venise. Bruges, pieuse et opulente, au temps de sa plus magnifique prospérité, a revêtu d'étoffes et de parures somptueuses, elle a placé dans un décor de faste et de beauté, les saints et les saintes au doux visage pensif et religieux. Cologne, la subtile et la théologienne, émue de son prodigieux quatorzième siècle, où maître Eckart, philosophe panthéiste déjà, formulait l'un des plus puissants systèmes métaphysiques dont s'enorgueillisse l'esprit humain; où Tauler, dans ses éloquents sermons, faisait passer de la doctrine de ce maître le plus qu'en pouvait accueillir un auditoire; où l'étrange et exquis Henri Suso transformait en mysticisme poétique et sentimental ces idéologies passionnées, — Cologne eut un art compliqué, tourmenté, de lucide et minutieuse méditation. Et Venise réalisa son rêve de splendeur, de joie ensoleillée, de débordante allégresse et de volupté.

Ainsi, les salles de nos musées, où le passé se survit à lui-même, sont pleines de la vieille et incessante pensée humaine, telle qu'au cours des siècles anciens et nouveaux, sous l'influence des événements désordonnés, et grâce à la féconde invention des beaux génies, elle se manifesta en images diverses. Oui, la pensée humaine est là, le rêve de la vie dont s'éprirent, les unes après les autres, les générations. La volupté, la piété, la réflexion qui éveillèrent la ferveur d'autrefois et d'hier, nous ont laissé ces témoignages pathétiques d'elles-mêmes. Et c'est pourquoi il ne faut visiter qu'avec le plus pieux respect ces mémorables galeries où dure, silencieuse, l'âme de l'humanité.

Fixés sur la toile, voici les tins profils de femmes qui ont vécu, il v a des siècles et des siècles, et qui furent aimées, et qui inspirèrent peut-être un si ardent amour que, dans cette passion, l'univers entier tenait. Et voici de subtiles images où le songe intense et hardi d'un artiste s'est réalisé : son émotion lui était devenue si tourmentante qu'il a voulu l'extérioriser, lui donner une forme, une vie propre et indépendante, afin de s'en délivrer, afin de la contempler, détachée de sa vie, à lui, œuvre d'art où son àme se sera dédoublée ! . . .

Ces images, quand il les peignit, étaient toutes chaudes de sa pensée. Et il n'y avait pas, dans ce tableau, une petite nuance qui ne correspondît à quelque nuance du sentiment complexe et passionné qu'il éprouvait ; et il n'y avait pas une petite ligne dont il ne frémît... Et puis, il est mort, et l'image est restée. L'image aussi est comme morte si nul ne la contemple avec le même émoi d'où elle est née; elle meurt plus pitoyablement si quelqu'un la regarde sans la comprendre, ainsi qu'une chose absurde ou dont le sens s'est perdu. Mais elle renaît soudain quand une âme fervente s'y incarne de nouveau: alors, elle vit, d'une intime vie, silencieuse et ardente.

N'ayant en vue que d'indiquer (juelque.s raisons de se plaire à la peinture, je ne m astreindrai pas à la rigueur

chronologique qui s'impose à un historien de Vart. Je n ai pas non plus l intention d'être complet : beaucoup de peintres importants ne figureront pas dans ce petit ouvrage. J'ai choisi seulement quelques œuvres belles et significatives, afin de les commenter à loisir. J'ai choisi celles qui se prêtaient le mieux à illustrer mes dires et, autant que possible, celles qui, se trouvant à la portée de tous dans nos musées parisiens, invitaient les lecteurs d'ici à contrôler mes remarques.

Ces remarques, je les ai, pour plus de clarté, réparties en plusieurs chapitres, selon cette simple méthode qui, du reste, n affecte pas un caractère scientifique. U œuvre cT art , — et le tableau, par exemple, — est « i expression la plus parfaite d'une idée » : les pages qui précèdent avaient pour but de V établir. J'ai donc classé mes tableaux suivant l'idée qu'ils exprimaient. Dieu, l'Homme, la Nature sont les trois chefs de cette répartition : peinture religieuse, puis portrait, peinture de genre, peinture d'histoire, puis paysage... Un chapitre, ensuite, est consacré à la peinture décorative, dont l'âme est l'idée de luxe, de bien-être, de béatitude... Voilà.

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