CHAPITRE PREMIER
N'est-ce point une chose admirable et vraiment pathétique, que la peinture des temps modernes, — car je laisse de côté toute considération sur la peinture antique, des Grecs, des Romains et des Orientaux, — que la peinture des temps modernes se soit d'abord appliquée à l'idée de Dieu, c'est à dire à la plus complexe et difficile des idées, et à la plus intangible et à la plus immatérielle, et à celie enfin que les lignes et les couleurs semblaient le moins aptes à signifier.
Mais il en est ainsi. Le Christianisme fut le promoteur de tous les arts, et la peinture des temps modernes fut premièrement religieuse.
Cela est étrange et paraît contradictoire même. Il y a dans l'art, il y a en tout art une volupté, une « concupiscence », que l'austérité de la foi devait regarder d'un mauvais œil. Saint Paul, dans la première épitre aux Corinthiens, affirme son vœu de ne point recourir aux séductions de la parole. Les scrupules que devaient éveiller dans l'âme d'un chrétien rigoureux les jouissances esthétiques, les voici, rendues avec une intensité poignante, selon les Confessions de saint Augustin. Il se méfie également de tous les sens, et des délices de la chair, et de la gourmandise, et des plaisirs de l'odorat, et de ceux de l'ouïe au point de redouter que la
'2 S l'art de regarder les tableaux
musique religieuse le louche davantage « par le chant que par les choses qui sont chantées », et de ceux de la vue, car « les yeux aiment les formes belles et variées, les couleurs vives et agréables ». La lumière lui est un agrément délicieux et redoutable dont il se défend : « Cette reine des couleurs, la lumière, baignant tout ce que nous voyons, me caresse de mille manières, où que je sois, par le jour, même si j'ai quelque autre souci et si je ne m'occupe pas d'elle... » Et il parle de cette « douceur voluptueuse et périlleuse ». Et il s'enraye de ce qu'ajoutent encore à ces enivrantes beautés les artistes, les peintres, quand ils ne se bornent pas à de « pieuses significations ». Il en est ému, troublé, tourmenté1.
Semblablement Calvin, plus tard, se montre, à l'égard des arts, ombrageux. Il approuve une juste éloquence; mais il condamne ce style qui « arrête les Chrestiens à un lustre extérieur de paroles, les enivre de vaine délectation, chatouille les oreilles en retentissant et offusque de sa pompe la croix de Christ, comme qui mettrait une nuée au-devant... »2 Pour des raisons plus strictement théologiques, il interdit « qu'il y ait des images en un temple » ; il interdit toute représentation de Dieu, <; pour ce que sa gloire est d'autant défigurée et sa vérité falsifiée » ; il réprouve ceux qui « corrompent la vue humaine par fantosmes ». Tout au plus autorise-t-il « qu'on peinde et qu'on taille les choses qu'on voit à l'œil ». C'est la négation catégorique de la peinture religieuse.
Ainsi, prise dans toute sa rigueur, la foi chrétienne allait à l'encontre de l'art. Les scrupules de saint Augustin, l'austérité de Jean Calvin le démontrent. Or, au contraire, la foi chrétienne a favorisé ce prodigieux épanouissement de l'art qui. sous des formes bien diverses, dure aujourd'hui encore.