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Calvin, passim

C'est que l'Eglise s'aperçut de l'immense parti qu'elle pouvait tirer de l'art, si elle l'employait à ses lins. Saint Augustin, qui signale les dangers de la musique, se souvient aussi « des larmes que les chants d'église lui firent répandre au commencement de sa conversion », et il les trouve enfin « très utiles ». Le tout est de ne point séduire « par le chant, mais par les choses qui sont chantées ».

La peinture, en particulier, devait rendre de grands services. A une époque où très peu de gens savaient lire, les tableaux, les fresques murales, les vitraux, regardés par les lidèles tandis que se célébrait l'office en inintelligible latin, contenaient un enseignement manifeste. Aussi une bulle pontificale en recommande-t-elle la présence dans les églises. Nombre de sermons du moyen âge ne font que commenter la pieuse imagerie de verre peint que les fidèles avaient sous les yeux.

Nous avons un témoignage significatif et touchant de l'influence édificatrice qu'eut, au xve siècle encore, cet art religieux. Villon écrivit « à la requesle de sa mère » une ballade « pour prier Nostre-Dame » ; et la vieille mère dit :

Femme je suis, povrette et ancienne, Qui rien ne sçay, onques lettre ne lus. Au moustier voy, dont suis paroissienne, Paradis painct, où sont harpes et luz Et un enfer où damnés sont boullnz.

L'un me fais paour, l'autre joie et liesse. . La joie avoir faictz-moy, haute déesse, A qui pécheurs doivent tous recourir !...

Ces quelques documents indiquent bien les circonstances spirituelles au milieu desquelles est né, puis s'est développé, l'art chrétien. Mais un autre fait s'est produit qui soudain bouleversa la triste conception d'un art didactique et rigoureu-

sèment soucieux d'édification. La Renaissance païenne intervint : la peinture religieuse de la Renaissance, qui choquait Calvin, saint Augustin lui aussi l'eût réprouvée. Du xvp au xvi6 siècle, elle se déchristianise toujours plus et cependant s'acharneà la représentation des sujets sacrés. Il n'y a rien de plus extraordinaire et tragique, dans l'histoire des idées, que ce paradoxal contact du christianisme et du paganisme auquel nous l'ait assister la peinture italienne de la Renaissance.

Peut-être Tari, avec ses voluptés essentielles, est-il incapable de s'astreindre à l'ascétisme dogmatique auquel saint Augustin, par exemple, l'eût voulu réduire. Peut-être contientil en lui-même, pour parler comme les théologiens, le germe de sa propre dépravation. Saint Augustin le savait; aussi le tenait-il en suspicion. Quand il avait trouvé trop de plaisir à la musique, il avouait avoir commis un péché, et alors « il eût aimé beaucoup mieux n'avoir pas entendu chanter ». Les artistes, peu à peu, s'attachent moins « à la chose peinte qu'à la peinture »: et, de cette manière, s'ils encourent les reproches des théologiens, ils méritent aussi que, du simple point de vue de l'esthétique, on les blâme, puisqu'il y a disparité, dans L'œuvre qu'ils réalisent, entre l'idée et son expression...

La belle époque de la peinture religieuse est préraphaélite, voire prépéruginesque. Elle commence avec Gimabue dans la seconde moitié du xme siècle et n'atteint pas l'an 1500. Elle est brève, mais admirable. L'extraordinaire svnthèse d'émotions poignantes, de sentiments ineffables, de profondes pensées que contient la légende divine s'exprime, dans cet art. avec une singulière puissance, avec une délicatesse subtile et hardie. Peu à peu. l'habileté des peintres progresse, devient égale à leur inspiration. Que de belles œuvres ils achèvent avant le jour où, comme enivrés de leur savoir-

CIMABUE. — La Vierge aux Anges.

DIEl'

faire, ils abuseront, ils mésuseront de leur métier, ils se feront un jeu frivole de leur virtuosité vaine!...

Au fond de la petite salle des Primitifs italiens qui est au Louvre et où Ton ne va guère, à cause des diamants de la Couronne, voisins de là et plus précieux aux badauds, un tableau mérite un infini respect. C'est la Vierge aux Anges, de Cimabue...

Certes, il étonne d'abord par son aspect farouche, la gaucherie des attitudes, la rudesse du dessin, la monotonie de la couleur. Il est austère, dépourvu de grâce et d'agrément. La Vierge, assise incommodément sur un haut fauteuil de bois sculpté, est lourdement vêtue d'un manteau bleu à capuchon qui laisse passer le bas d'une robe rougeàtre. Elle porte en ses bras l'enfant. Des anges soutiennent le trône ou s'y appuient : leurs gestes ne sont pas caractéristiques. Adroite et à gauche, symétriquement disposés, pareils deux à deux, ils sont là, témoins muets et immobiles. Les visages se ressemblent, avec les mêmes yeux mornes, le vermillon des joues, les bouches impassibles. Les mains longues aux longs doigts parallèles ne frémissent ni ne bougent. Du bleu, du rouge, du brun foncé, du brun clair, un peu de rose et de gris, chacun de ces tons en masses étendues, nettes, distinctes, c'est tout, sur un fond d'or terni...

Mais cette grande image malhabile émeut par sa forte et franche facture. 11 n'y a ni sensibilité ni inquiétude, dans cet art : il vaut par la certitude, la sérénité robuste, la puissance simple. Ce Cimabue fut un homme exempt de perplexités et de molle douceur... On peut rêver longuement en présence de cette madone aux regards fixes. Dans l'expression que le peintre lui a donnée, on démêle des souvenirs de l'esthétique byzantine et quelque chose aussi de moins hiératique, de plus

I \KT DK HKt'.AHDKU LES TABLEAUX

humain : cl l'on lâche d'y discerner ce que l'artiste y a mis volontairement et ce qu'y ajouta son dur pinceau peut-être, mal obéissant à son rêve. Ainsi cette œuvre saine et d'inspiration peu compliquée, semble-t-il, tourmentée cependant, attire et déconcerte. Elle est loin de nous. On la sent noble et magnifique; on craint de n'en point saisir toute la beauté.

A Florence, dans l'église Santa Maria Novella, est une autre madone aux anges, de Cimabue, qui ressemble beaucoup à celle-ci, qui est moins rigide pourtant... Quand Cimabue l'eut achevée, on la transporta en grande pompe à l'église ; et ce fut l'occasion d'une fête pieuse et joyeuse. Le faubourg qu'elle traversa conserve, dit-on, de ce beau jour, le nom de Borcfo Allegri. Celte allégresse florentine est mémorable, car elle célébrai! la naissance d'un art prodigieux ; elle le devinait à sa première apparition. L'indépendance des cités italiennes, consacrée à la fin du siècle précédent par la paix de Constance, se manifestait ainsi glorieusement.

Nous pouvons bien être surtout frappés de l'air byzantin qui subsiste en ces images imparfaites. Pour les contemporains, la vision fut tout autre; on aime à se les figurer joyeux d'avoir vu s'animer et vivre déjà la madone qui se dégageait de l'hiératisme traditionnel.

Un jour que Cimabue allait, pour quelque affaire, de Florence à Yespignano, village tout proche, il rencontra un jeune berger qui, tandis que broutait son troupeau, dessinait l'une de ses bêtes sur une pierre lisse au moyen d'un caillou pointu. Frappé d'une adresse naïve et réelle déjà, Cimabue demanda au jeune berger de le suivre afin qu'il lui pût enseigner son art. Certes, l'enfant consentit.

C'esl ainsi qif Arnbrogio di Bondone, fils d'un pauvre laboureur, devint, de petit pâtre qu'il était, un artiste admi-

GIOTTO. — Saint François recevant les Stigmates.

rable, — Giotlo, comme ses contemporains l'appelèrent, du diminutif affectueux de son nom, Ambrogiotto. Et je ne sais si cette anecdote est certainement authentique : mais je voudrais qu'elle le fût, car elle est de nature à déconcerter les philosophes qui argumentent sur les lois inéluctables de l'histoire. Selon ces idéologues, on dirait qu'une logique nécessaire préside à l'évolution de l'humanité. Quelque chose de décisif manquerait aux destinées de la peinture renaissante, manquerait à l'actif de l'histoire humaine, si Giotto n'avait accompli son œuvre. Or, il s'en fallut de peu que le génial Giotto passât toute sa vie à paître des troupeaux... Et l'histoire est plus belle, considérée ainsi, toute pleine de hasards merveilleux, de contingences extraordinaires.

Giotto eut vile dépassé Gimabue. Il n'avait que vingt ans quand il acheva de décorer l'église supérieure d'Assise. Dante, au onzième chant de son Purgatoire, le dit plus lard : « Gimabue croyait, en peinture, être sans rival; à présent, c'est Giotto qui a la vogue, et il offusque la renommée de l'autre l ».

Quelles leçons le jeune homme a-l-il reçues du vieux maître?... Yasari, à qui nous devons le précieux récit de leur rencontre sur le chemin de Yespignano, ajoute : « Giotto ne fut pas tant l'élève d'aucun maître humain que de la nature elle-même : car, en surplus des splendides dons qu'il lui doit, il étudia la nature diligemment, et il était sans cesse à y apercevoir de nouvelles choses, à tirer d'elle des idées ».

Gela est très bien dit ; el telle fut, en effet, la splendide innovation de ce peintre. On ne voit pas que nulle tradition pèse sur lui ; il s'est débarrassé du byzantinisme avec une heureuse désinvolture. Il n'est point empêché par des poncifs ;

Credette Cimabue nella pittura

Tener lo campo, ed ora ha Giotto il grido,

Si che la fama di colui oscura.

mais il s'adresse à la nature directement. Le petit pâtre, qui suivait naguère ses animaux, et remarquait leur forme et s'amusait aux paysages, sans doute, s'est souvenu de son enfance parmi ces réalités quotidiennes. Au décoratif fond d'or sur lequel Cimabue campait ses roides images, il substitua le ciel bleu, le ciel large et plein d'air ; du moins, s'il ne le fit pas tout de suite, il se plut sans tarder à faire vivre ses personnages dans un décor d'arbres, de rochers, de maisons, de villes ou de campagnes.

Ah ! si les Florentins purent se réjouir le jour où la Madone de Santa Maria Novella traversa le Borgo Allegri, quel ne dut pas être l'universel enchantement lorsque se répandit, à travers l'Italie entière, l'art autrement allègre et neuf de Giotto!...

Il en fut ainsi. Florence, Rome, Assise, Padoue, Vérone, Ferrare, Ravenne, Pise, Lucques, Arezzo, Milan, Urbin, Xaples, toutes les villes l'appelèrent et son génie les éclaira.

... C'était un homme d'une gaieté vive et charmante. Il était célèbre pour sa bonne humeur ; et les anecdotiers de la Renaissance rapportent de lui mille plaisanteries : Boccace en raconte et Franco Sacchetti et Vasari... Est-ce qu'un jour ce Giotto farceur ne s'était point amusé à peindre, en l'absencede Cimabue, sur le nez de quelque figure à laquelle celui-ci travaillait, une mouche, et une mouche si bien faite qu'au retour Cimabue voulut, de la main, la chasser, la croyant vraie?... Une autre fois, le roi de Naples, regardant Giotto à l'œuvre, lui dit: « Giotto, si j'étais vous, par un jour si chaud, je laisserais la peinture ». Giotto répondit au roi: « Moi aussi, certainement, si j'étais vous !... »

Il aimait à rire.

\ asari dit encore de Giotto : « Il n'était pas moins bon chrétien que peintre excellent... » J'attache à cette parole une extrême importance. Non que j'exige d'un artiste

autre chose que de belles œuvres et veuille m'enquérir de sa foi, qui ne regardait que lui. Mais, puisque Giotto s'est consacré à la peinture religieuse, on apprend avec plaisir que sa ferveur était sincère. Que d'artistes, deux siècles plus tard, furent païens, très authentiquement, qui néanmoins peignirent des christs, des vierges et des saints ! Et l'artifice s'aperçoit.

La piété est simple et vraie, dans l'œuvre de Giotto.

Il fut l'ami de Dante. Il le portraitura, dans la chapelle du Podestat, à Florence. Plus tard, à Padoue, Dante, au début de son exil, le vint retrouver ; ils séjournèrent ensemble à Vérone, à Ferrare et à Ravenne... Combien est émouvant le souvenir de l'amitié de ces deux hommes extraordinaires, dont l'un créait la poésie et l'autre la peinture italiennes et qui, tous deux, sont des quelques-uns qui comptent dans l'histoire de l'humanité!... On a cru reconnaître l'influence dantesque en des œuvres de Giotto : la série de l'Arena de Padoue, par exemple, ou les étonnantes allégories de l'église inférieure d'Assise. Quoi qu'il en soit, le christianisme âpre et farouche de Dante n'est pas celui de Giotto. Il y a plus d'analogies entre Giotto et saint François d'Assise.

Lorsque naquit Giotto, en 1266, saint François était mort depuis quarante ans ; mais, familière et douce, sa légende lui survivait. Les « trois compagnons », frère Léon, frère Ruffîn et frère Ange, venaient de l'écrire; les « Fioretti » se composaient. L'Italie entière, touchée des leçons du mendiant d'Assise, en gardait l'émoi délicieux. C'était, avant la grande Renaissance païenne, une renaissance des cœurs; et, comme celle-là retrouvera l'antiquité, celle-ci découvre la nature. Au milieu des campagnes d'Ombrie, parmi les vignes et les oliviers, saint François avait senti le pénétrer une infinie tendresse pour toutes choses sous le ciel. A tout ce qui est, il avait rendu sa dignité presque divine. Avec la même effusion fraternelle, il prêchait aux hommes et aux oiseaux ; et il aimait pareillement

les arbres et les pierres. Son âme était transportée, autant que de dévotion, d'allégresse.

Ce caractère n'est-il pas un peu celui qu'a la peinture de Giotto? N'est-il pas, Giotto, une sorte de saint François, parmi les peintres d'alors, lui qui déchira le fond d'or byzantin pour qu'apparût le large ciel, lui qui dans ses fresques voulut que la nature figurât, plantes, arbres et animaux, avec leur vive et gaie allure, lui qui aux hommes sut donner la vie, le mouvement, l'aisance, le naturel, et lui enfin qui, de ces éléments nombreux et divers, sut composer l'œuvre la plus religieuse, grave et profonde?. . .

Son franciscanisme, — et, bien entendu, je ne songe pas à rattacher etfectivement Giotto au tiers-ordre, — le franciscanisme de son art, on le sent en particulier dans les images qu'il a données de la légende du saint, celles dWssise ou de Florence. Que le paysage y est charmant ! Que les pieuses anecdotes y sont spirituellement présentées ! Dans la partie inférieure du grand panneau qui est au Louvre, saint François parle aux oiseaux ; il y a un coq, des pies, des corbeaux, des canards, des rouges-gorges, d'autres encore, et ils sont peints au naturel, non transformés en bêtes symboliques. Ils écoutent, ils comprennent. Saint François s'adresse à eux avec tant de gentillesse et de douceur émerveillée !...

Le Saint François recevant les stigmates est l'une des œuvres les plus fortes et les plus émouvantes de Giotto. L'attitude du saint, prostré sous le coup formidable de la vision, est étonnamment expressive. Et comme elle est spontanée, comme l'artiste qui l'inventait n'avait nulle autre chose en tête que de rendre le sentiment, l'idée, sans aucun souci de virtuosité vaine ! Ici, la beauté résulte de la seule justesse expressive. Les yeux sont pleins d'un effroi sacré, la bouche tourmentée frissonne. Et. dans cette terreur, que d'adoration déférante !...

ANGELICO. — Le Couronnement de la Vierge.

La montagne au flanc de laquelle éclate le miracle esl sommaire et toute petite ; et toute petite esl l'église <lu premier plan : la Portiuncule, je crois. C'est une chose curieuse que cette inobservance des proportions, chez Giotto comme chez la plupart des Primitifs. Elle esl frappante dans le saint Jean à Patmos de l'église Santa Groce. L'Ile, certes, est minuscule excessivement. Gela étonne, et Ton sourit, et, pour expliquer celte bizarrerie, on signale la « naïveté » de ces artistes anciens. La naïveté, c'est bientôt dit. Mais l'art de Giotto n'est pas naïf; et Giotto le voyait bien, que son île était, pour son saint, trop petite. Alors? Alors, c'est qu'il ne souffrait pas de cette disproportion. Son réalisme n'était point tel qu'il voulût restreindre ses compositions au contenu strict du champ visuel. Il entendait figurer saint Jean dans son île. Il lit une île, — portion de terre entourée d'eau, -aussi grande que le permettaient les limites de son œuvre: cl. sur l'île ainsi dessinée, il plaça le saint. Est-ce un symbole d'île? Si l'on veut. En d'autres termes, cet art qui, par les attitudes, les phvsionomies, est expressif, est, quant aux accessoires, significatif. Cette portion de terre entourée d'eau signifie 1 île de Patmos. Il fallait illustrer celte parole de l'Apocalypse : « Je suis allé dans l'île de Patmos... Un jour du Seigneur, je fus ravi en esprit. » Et le ravissement, avec quelle intensité puissante il est rendu ! Comme la tète de saint Jean rêve ! Comme, plutôt, l'âme est partie du corps vers les hallucinations surprenantes !...

Mais revenons à l'imagerie de saint Erançois, plus simple et, dans sa simplicité, poignante également. Voici la mort du bienheureux. Son âme, ainsi que le racontent les Trois Compagnons. << est portée au ciel par une nuée blanche ». Le corps demeure, et le serein visage est auréolé. Les frères se sont approchés pour vérifier, sur le corps, la vérité des stigmates. El ils

L'art de regarder les tableaux. — Beaunier. :5

s'émerveillent, et ils s'attendrissent : une sainte ferveur les prend, au contact certain du miracle. Plusieurs s'agenouillent et baisent dévotieusement les plaies semblables à celles du crucifié. Chacun d'eux a son earaclère propre que le geste ri l'air extatique ou étonné ou souriant ou inquiet spécifient. Cette petite scène est aussi amusante que sublime, à cause de l'esprit avec lequel les personnages divers sont traités. Mais sublime, elle l'est par la grandeur du sujet et la vérité de l'émotion. Les groupes des clercs officiants l'encadrent; et le contraste est beau, de leur immobilité rigoureuse et de l'empressement des moines émus. On ne peut imaginer de composition plus harmonieuse, plus belle, ni plus exempte d'artifice: Elle charme par sa clarté, sa liberté, son naturel, par sa variété, son unité cependant, sa pureté. Le dessin est vigoureux et hardi, net, exact, dune précision souveraine, dune discrète fantaisie, d'une justesse saisissante. La couleur, posée largement et légèrement, ne se perd pas en nuances subtiles ; mais elle n'est pas non plus monotone et les effets en sont répartis avec une telle habileté qu'on la dirait plus nombreuse.

Cet art très sûr de ses moyens et soumis si absolument à l'idée, n'est-ce pas la perfection même?...

Mais c'est avec Fra Giovanni da Fiesole que le sentiment religieux a trouvé son expression la plus pure et la plus merveilleuse. Je ne sais, en effet, si la peinture fut jamais plus excellemment « expressive », et des idées les plus belles, les plus variées, [es plus délicates! Le sentiment religieux avaitt-il fleuri, s'était-il épanoui jamais avec autant de simplicité ravissante et de fraîcheur qu'en l'âme de ce moine pensif et

don

Il ne prenait pas le pinceau sans avoir d'abord prié. Ëf, s'il peignait une crucifixion, les larmes lui coulaient des veux. Son œuvre achevée, dans la ferveur de son pieux émoi, i! ne la retouchait pas, voulant, disait-il, qu'elle fût telle que Dieu la lui avait indiquée.

Il v a un portrait de lui dans les Vies de peintres , sculpteurs cl architectes de Giorgio Vasari. La tête, inclinée et soumise, est admirable par l'intensité du rêve qui l'emplit. Les traits du visage ont une douceur calme et reposée. Seuls vivent les veux et, sur le Iront, les plis opiniâtres de la pensée; et les veux regardent, au dehors, l'image de la pensée intérieure...

Quel fut son maître? On l'ignore. Est-il indispensable de lui supposer un maître? Si quelqu'un lui apprit à se servir des couleurs, pratiquement, n'importe. Il put croire (pie Dieu dirigeait ses doigts; son art ne dépend que de son âme religieuse.

Il naquit, aux environs de Florence, en 13!S7, et il mourut en 1455; celle époque était favorable à son génie : déjà l'esprit médiéval s'est éclairé de tendresse et de grâce, et les vulgarités de la Renaissance n'ont point encore sévi, — c'est une époque privilégiée, dans l'histoire de l'art. Mais Fra Giovanni da Fiesole n'est-il pas en dehors (\u temps et de l'espace?

Nous ne savons pas grand'chose de sa personne, de sa famille, dc^ épisodes de son existence. Il s'appelait Guido; Giovanni est le nom qu'on lui donna quand il devint moine; Angelico est le surnom que lui valut son art; et l'Eglise l'a gratifié de « Beato ». Il se fît moine, dit son biographe, étant de nature modeste et quiète et désirant la paix de l'esprit. Il avait vingt ans quand on le reçut parmi les dominicains de Fiesole. Ensuite, il partagea la destinée de son couvent, émigra de Fiesole à Foligno, puisa Cortone, revint quelques années plus tard à Fiesole avec la communauté. En

I 1:36, Fra Giovanni passe de Fiesole à Florence: il séjourne dix ans au couvent Saint-Marc. Enfin, il est à Rome, appelé par le pape. Ces étapes de sa vie, il les a marquées des chefsd'œuvre qu'on voil en ces différentes villes. Mais, à Cortone, à Fiesole. à Florence ou à Rome, il est le même: nulles contingences n'influent sur son noble rêve intangible. De grands événements se sont produits pendant qu'il vivait et peignait. L'Église même fut troublée : c'est le Schisme qui, en 1409, obligea les Dominicains de Fiesole à émigrer. Mais, de tout cela, rien n'apparaît en son œuvre, sereine et détachée absolument de ce qui n'est pas éternel... Dans le cloître du couvent Saint-Marc, une fresque de l'Angelico, représente saint Pierre Martyr, un doigt sur la bouche, signifiant le silence; et les yeux ne sont pas moins indifférents aux vains spectacles que la bouche n'est muette. La pensée qui se garde ainsi des agitations extérieures et s'isole en elle-même rayonne de sa propre beauté que rien n'altère ni n'obscurcit...

Frère prêcheur, Giovanni ne semble pas avoir exercé d'autre apostolat que par son art. Ce fut sa prédication. Fille dut être eiticace : les moines qui séjournèrent dans les petites cellules du couvent Saint-Marc, décorées par lui de scènes évangéliques. eurent là sous les yeux pour les méditer longuement les images les plus persuasives et les plus touchantes ; et quel sermon valut, pour l'édification des fidèles, les tableaux d'églises, nombreux et souverains, qu'il acheva?... D'ailleurs, je ne l'imagine pas soucieux surtout de convaincre et de convertir, — tant lui était, sans doute, étrangère la mécréance; — mais, de son art, il célébrait, il glorifiait son idée de Dieu, comme, quatre siècles plus tôt, saint Anselme, faisait à Dieu l'hommage de son ingéniosité dialectique.

Fra Giovanni enlumina des livres pieux. « avecun soin extraordinaire », dit Vasari. Son frère, habile lui aussi dans ce travail délicat, laidait... Et il n'en faut pas davantage au pauvre

M. Mùntz' pour voir en Fia Giovanni un élève des miniaturistes et pour conclure : « de là, certaines pratiques dont il lui l'ut 1res difficile de se défaire dans la suite ». Ce n'est pas exact le moins du monde. Fia Giovanni, selon qu'il peignait un grand tableau ou un petit, modifiait sa manière, comme il convient. Mais dans ses grandes œuvres, il n'est pas du tout « miniaturiste ».

C'est à Florence qu'il faut l'étudier, dans le couvent Saint- Marc, construction très ancienneet vénérable, que son génie a consacrée. Ce couvent s'appelle aujourd'hui « musée Saint- Marc »; les touristes, en effet, se promènent sous les voûtes massives du cloître et, de cellule en cellule, suivent un cicérone impitoyable. Profanation, si vous envahissez ce lieu sublime et recueilli avec les fausses idées d'art que nous héritâmes de la Rem issance ! La beauté de ces peintures murales n'est-elle pas plus pathétique du fait de l'abnégation de l'artiste qui ne les composa, au fond de ce couvent, que pour quelques moines ? Elles ne devaient pas être un spectacle pour le public. Fra Giovanni ne recherchait pas la gloire humaine. Et c'est pourquoi elles sont heureusement dépourvues de faste, de frivolité et surtout de cette virtuosité d'apparat qui gâtera bientôt les œuvres les meilleures de la Renaissance italienne. Fra Giovanni n'avait cure que de céder à la ferveur de sa religion.

Efforcez-vous de négliger ces touristes et le cicérone.

I. Jedis « le pan re » M. Miïntz, parce qu'en vérité je ne vois pas d'aventure plus regrettableque lasienne. Cet homme distingué possédait une érudition fort satisfaisante. Sur tous les artistes de la Renaissance, il connut tous les textes possibles, tous les documents. Seulement, il n'avait pas de goût artistique; il semble n'avoir jamais éprouvé, en face d'un tableau, la moindre émotion. Il accumule donc les qualificatifs élogieux, dans ses descriptions, mais à tort et à travers. Et c'est bien <:ommage qu'il ait appliqué à des œuvres d'art ses qualités honorables de sav t; ailleurs, il eût peut-être été de premier ordre.

de rendre à ce ■ • musée >■ sa qualité de couvent, d'imaginer la cellule close OÙ, loin du monde absolument, ce moine seul, avant prie, peinl la scène émouvante cl admirable de l'Annonciation!... En quel endroit de la terre la pensée humaine fut-elle plus intimement touchée du mystère divin que dans cette retraite monacale? où la vie spirituelle a-t-elle atteint à une telle intensité souveraine?... « L'ange dit : .K' vous salue, pleine de grâce, h' Seigneur est avec vous. nous êtes bénie entre les femmes. Marie, l'avant entendu, fut troublée de ces paroles; et elle se demandait quelle pouvait être celle salutation. L'Ange dit: — Voilà que vous concevrez en votre sein, et vous enfanterez un Jils. et vous l'appellerez du nom de Jésus. Il sera grand et s'appellera le Fils du Très-Haut... Cependant Marie dit à l'Ange : — Comment cela se fera-t-il, car je n'ai point connu d'homme ? L'Ange répondit : — Le Saint-Esprit surviendra en vous... parce que. près de Dieu, nulle parole n'est impossible. Alors Marie reprit: — Je suis la servante du Seigneur: qu'il me soit fait selon votre parole. Ht l'Ange s'éloigna '... »

Ce dialogue surnaturel de l'Ange et de Marie, avec quelle simplicité respectueuse et {joignante Fra Giovanni l'interprète! L Ange debout, la Vierge agenouillée. L'Ange éclairé de la lumière divine, en possession de> certitudes ineffables, messager fidèle et auguste, garde son immuable sérénité. Mais, la \ îerge. un frémissement a passé dans sa chair très chaste et. en présence d'une telle révélation, ses petites épaules s'inclinent. Elle ne comprend pas. et elle se soumet: et. à peine a-t-elle fini d'objecter timidement ce que son ignorance lui suggérait, l'acceptation muette et émerveillée de son destin béatifie le trouble de son âme.

On se plairaif à pousser plus loin l'analyse de ce visage cl

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