‹ L'art de regarder les tableauxChapitre 7 sur 23 · Jean. XX, lu · texte numérisé non relu

Jean. XX, lu

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purifie, m' sublimise jusqu'à devenir l'amour de Dieu, sa ferveur n'en est pas moins troublante et alarmante: et dans l'échange de ces deux mois : « Marie! — Rabboni !... » les cœurs se fondent... « Ne me touche pas, dit Jésus, car je ne suis pas encore moulé vers mon Père!.. » Et Fra Giovanni, dans le visage de Jésus, a mis à la fois la douceur de la tendresse et la sérénité du détachement : sa vie terrestre est achevée., son œuvre esl accomplie. Il se détourne : la disposition de ses pieds indique le geste de qui se détourne résolument. Mais, au moment qu'il se détourne, ses yeux inquiets vérifient dans les yeux de la Madeleine que l'amour qu'il a suscité parmi l'humanité persiste après lui...

... Il suffit d'avoir regardé les fresques du couvent Saint-Marc pour constater que cet art n'a rien à faire avec celui du miniaturiste. Celle peinture esl large, à grandes louches, sans subtilité, sans minutie. Pas de recherche inutile, pas de luxe vain. Le- plis des robes ne sont destinés qu'à marquer les gestes, et les gestes n'aflfectent point une grâce étrangère au sentiment oit à l'idée qu'ils expriment. Le dessin est d'une sûrelé singulière el d'une belle désinvolture. La composition, d'une simplicité magistrale, ne veut être que signilicative. Les effets sont produits par les moyens les plus directs et, je dirai; les plus loyaux. ^ oyez, dans la Transfiguration sur leThabor, lamaguificence du Dieu qui se révèle, el l'ampleur des bras en croix ouverts sur le monde... Et (pie ce geste est souverain! Aux pieds de Jésus transfiguré, Pierre, Jacques et Jean, frère de Jacques, disciples privilégiés, sont éblouis el s'agitent dans

I élonnemenl el l'effroi.

Ce- trois-là, les voici dormant, dans le tableau peut-être le plu- poignant de Fra Giovanni : cette oraison de Jésus au mont des Oliviers, -dont la composition, je le gagerais, parut « naïve ii M. Miïnlx. dont la composition esl une trouvaille de génie.

II y a six personnages, qui sont, avec Jésus, saint Pierre

ANGELICO. — La Transfigurât

ion.

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saint Jacques etsamtJean, sainte Marie et sainte Marthe. Mais rien n'égale la solitude de Jésus !... Il a dit à ses disciples : << Veillez tandis que je m'en vais prier » ; et. à trois reprises, il les trouva qui dormaient, tant la chair est faible! Il s'est écarté d'eux et il appelle son Père... Très loin, dans une chambre voûtée et close, sainte Marie et sainte Marthe sont en prière. Mais l'éloignemenl est le même, marqué par le mur de pierre de leur maison, entre ces deux femmes et Jésus et, sur le mont des Oliviers, de par le sommeil des disciples, entre ceuxl;i et Jésus. Aussi son âme est-elle « triste jusqu'à la mort ' » ! Il me plairait de m'étendre davantage sur les ressources infinies de ce prestigieux artiste. Voyez, dans les tableaux qui sont au Louvre, la variété de son art. La danse de Salomé est jolie et svelte. Les saccades brèves de l'étoffe qui pend aux bras de la jeune femme indiquent le rythme de la danse. Dans le Martyre de saint Cosme et de saint Damien. le paysage est délicieux, avec ses montagnes roses, avec son dernier plan diaphane où se confondent les nuages et les collines... Et le Couronnement de la Vierge, qui émerveille par la fraîcheur éclatante du coloris, les bleus vifs, les rouges ardents, les jaunes dorés, en même temps ravit par la pure beauté religieuse. C'est un tableau d'autel : il lui fallait une splendeur plus apparente qu'aux fresques destinées à la méditation solitaire et longue des moines dans les cellules du couvent Saint-Marc. Plus de splendeur, mais non de splendeur vaine ! Les couleurs claires et charmantes sont disposées de telle façon qu'elles aboutissent à former, autour de Jésus qui couronne sa mère, une sorte de gloire immense et d atmosphère surnaturelle. Sur les visages pâles des saintes et des saints, des bienheureux, des martyrs et des anges, la piété rayonne.

i. Matthieu, XXVI, 38.

il»

Le sentiment religieux, dans l'œuvre de Fra Giovanni, est ;i l'état de pureté parfaite. Nul élément étranger ne l'altère; il u esl mêlé d'aucune idée profane. L'humilité même de l'artiste est manifeste dans son art ; il est exempt d'orgueilleuse virtuosité : il ne vent qu'exprimer sa vérité fervente...

Pour le bien comprendre, il nous faut faire un effort : car, des artistes de son genre, nous n'en avons pas rencontré autour de nous. Songez que, chez lui, la simple piété remplace Ions les mobiles divers qui. habituellement, soutiennent le zèle d'un artiste : la vanité, l'esprit d'émulation, la sensualité et même ceci, qui esl plus noble, l'amour de l'art. De là résulte, en l'œuvre de Fra Giovanni, un parfait • accord du sujet et de l'inspiration, une harmonie intime et profonde.

Ainsi se réalisa, dans le cloître de Saint-Marc, à Florence, la perfection delà peinture religieuse.

Un historien de l'art devrait, après avoir traité de Fra Giovanni, écrire ces mois : « Fin de la peinture religieuse ». Il est vrai que. depuis cette moitié du xve siècle où Fra Giovanni mourut, on continue, et aujourd'hui encore, à peindre des scènes évangéliques. Mais, parmi les peintres religieux de ces quatre siècles et demi, les nus. le pins grand nombre, sont absolument étrangers à toute idée religieuse, si étrange que cela paraisse : ilsontfait et ils font des tableaux religieux pour «le- raisons variées et profanes, soit qu'on leur en ait signifié la commande avantageuse.; soit qu'il leur ail paru commode, faute d'imagination personnelle, de suivre des poncifs de tout repos; -<>it. plus honorablement, (pie les ail charmés, par sa beauté, -a grâce ou sa magnificence, la légende divine... Les

autres, qui onl mis dans leurs tableaux de la piété sincère cl vraie, en général n'y onl pas mis cela seulement. Ils sonl des ' mondains", leur pensée n'a point aboli en eux la préoccupation du siècle. Al'idée religieuse ils mêlent d'autres idées, philosophiques, sociales, plastiques, poétiques, etc. — des idées du dehors, enfin. Il v a dans leur inspiration, de la << concupiscence »... El, si je semble avoir pour eux des rigueurs de théologien, je ne me place cependant qu'au point de vue de l'esthétique ; mais, si l'œuvre d'arl est « l'expression parfaite dune idée », ne faut-il pas signaler, dans l'évolution d'un genre artistique, les défaillances de l'idée ou ses bizarres alliages?.. .

Jean Van Evck fut, en Flandre, le contemporain de l'Angelico. D'ailleurs, il n'y a pas, entre eux, la inoindre analogie. Tandis qu'au fond de ses couvents successifs, l'Angeliço passe sa vie dévote et douce, Jean Van Eyck esl, à Liège, « varlel de chambre el peintre » de cet évèque batailleur et fastueux, Jean de Bavière, que ses sujets nommèrent Sans-Pitié. Et Jean Sans-Pitié partant en guerre contre la Hollande pour s'établir bientôt à Dordrecht puis à La Haye comte du pays, Jean Van Eyck le suit.

In peu plus tard, Jean Van Eyck change de seigneur. Il passe à Bruges, ville très riche, qui est dans tout l'éclat de sa prospérité, Bruges où le duc Philippe le Bon vient d'établir sa cour el d'instaurer le luxe de Bourgogne. Jean Van Evck esl c varlet de chambre et peintre » de ce Philippe, et son ambassadeur à l'occasion : ne s'en fut-il pas à Lisbonne demander pour le duc, son maître, la main de la princesse Isabelle de Portugal? Le duc Philippe a pour son peintre et

i i l'art de regarder les tableaux

varlet une amitié 1res vive; il est certain que Jean Van Eyck fut mêlé à l'exubérante et prodigieuse et folle vie de la cour bourguignonne. L'Angelico, dans son cloître, avait plus de i ecueillement.

Et taudis q.ue l'Angelico, pour peindre mieux, avait soin, devant que de saisir son pinceau, de prier, Jean Van Eyck, lui. plus pratiquement, trouvait, pour peindre mieux, des procèdes chimiques admirables.

Me dis : Jean Van Eyck : et il faudrait , sans doute, dire : les Van Eyck. Peut-être même Hubert, le frère aiué, fut-il, des deux, le plus génial; peut-être est-ce à lui que Ion devrait taire honneur des plus belles et décisives inventions. Mais il y a là un problème irritant. La personnalité d'Hubert Van Eyck échappe à l'histoire. On sait qu'il était plus âgé que son frère de quelque vingt ans et qu'il fut son maître. Seulement il n'existe guère d'oeuvre que l'on puisse, avec certitude, lui attribuer. Il commença le retable de Saint-Bavon, qui fut achevé par Jean ; et Jean, dans l'inscription latine qu'il composa pour cette merveille, donne Hubert comme le plus grand des peintres major quo nemo rrpertus : il ne veut être qu'au second rang (arte secundus)..* Il est difficile de démêler ce qui revient à l'un ou à l'autre. M;iis Hubert Van Eyck mourut en I42(i; nous possédons de nombreuses œuvres de Jean, postérieures à cette date. En somme, c'est Jean que nous connaissons ; et, si nous sommes injustes en négligeant Hubert, qu'y pouvons-nous? La postérité est injuste, à peu près autant que les contemporains. quoique pour d'autres raisons...

Et voici donc Jean Van Eyck qui a découvert la peinture à 1 huile ou, du moins, une façon nouvelle d'employer l'huile, des huiles diverses et mêlées d'essences, pour le délayage et pour le prompt sécbage dv<~ couleurs. Jusque-là, on peignait

VAN EYCK. — Adam et Eve.

a la gomme, ou au blanc d'oeuf, selon les couleurs ; pour l'or, on employait la colle au parchemin. Plus anciennement on s 'était servi de l'huile : au xue siècle, Théophile, dans son traité de la peinture, décrit le procédé. Mais Jean Van Eyck, le premier, chimiste excellent, le perfectionna, trouva la formule définitive. Il donna donc à ses couleurs un éclat, un brillant nouveaux : elles se combinèrent sans se gâcher ni se salir; elles eurent une force, une solidité parfaites ; elles se prêtèrent au plus minutieux et fin travail sans perdre rien de leur valeur ni de leur opulente fermeté; elles prirent des tons chauds, clairs, vibrants, et l'on eût dit quelles emmagasinaient du soleil !

Jean Van Eyck, dit Vasari, fut « enchanté de sa découverte ». Sa renommée se répandit bientôt hors de Flandre ; et, jusque dans l'Italie, riche d'art cependant, elle rendit jaloux des peintres illustres... Mais Jean de Bruges, comme on l'appelait, tenait cachée son invention merveilleuse. Un tableau de l'heureux Flamand fut apporté par des marchands florentins à la cour d'Alphonse, roi de Naples: tout ce qu'il y avait d'artistes dans le royaume vinrent le voir et furent étonnés. Antonello de Messine, qui passait par là, s'émut de « la vivacité du coloris, de l'unité et de la beauté de la peinture » au point de n'avoir plus de cesse qu'il ne connût le procédé de Jean Van Eyck. Il fît le voyage de Flandre et Jean Van Eyck, étant devenu vieux, lui révéla son secret...

Ah ! que nous voici loin de Fra Giovanni, moine très humble, peignant et priant, dans sa cellule du couvent Saint- Marc !

Jean Yan Eyck: la peinture se laïcise, s'écarte de plus en plus de la stricte idée religieuse, prend conscience d'autres destinées.

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